CHAPITRE II
il travaillait sous la direction d'uiï ancien avocat, Van den Andel *. Ses premières plaidoiries mirent en relief son talent de parole. Ses goûts scientifiques le poussaient en même temps vers les mathématiques, auxquelles il consacrait ses loisirs, pendant ses années de stage au barreau : la plus ancienne lettre qui se retrouve dans sa correspondance conservée aux Archives de la Haye est celle que lui écrivait son oncle Anthony Vivien, pour le féliciter des quatre problèmes dont il avait donné l'explication géométrique, conformément à la méthode de Descartes ^. D'autre part, ses voyages l'avaient habitué à comparer la situation des différents Etats de l'Europe avec celle de son pays, et l'avaient ainsi préparé à la vie publique. Ses succès de barreau, ses connaissances variées et son aptitude aies faire valoir, sa renommée naissante de sagesse et de talent, semblaient déjà l'appeler à de hautes destinées. D'après un récit du temps, le jurisconsulte Vermeulen, « qui avait de fréquentes relations avec Jacob de Witt, avait été prié d'examiner sur la constitution de la république son fils Jean, à peine âgé de dixhuit ans, et il avait laissé paraître son étonnement de trouver dans un aussi jeune homme les dons les plus brillants et les plus solides de l'éducation politique, qui sont d'ordinaire le privilège de longues études et d'un âge avancé. L'exhortant à continuer ainsi, Vermeulen lui avait prédit qu'il pourrait faire parler de lui dans une longue postérité \ i?
Cet emploi sérieux de sa première jeunesse ne le détournait pas des plaisirs du monde ni des essais de l'imagination. Avant d'être envoyé à l'Université, il avait suivi avec empressement les cours de danse ouverts à Dordrecht, et que n'épargnaient pas les censures du consistoire protestant "" . Il s'était même habitué à la déclamation, et était souvent chargé avec son frère des principaux rôles dans les tragédies latines ou hollandaises représentées par les élèves de l'école latine ^ En même temps, il s'accoutumait aux exer-
1 Jean de Witt demeurait chez Van der Andel, Nieustraat, n» 26. C'est à cette adresse que son frère lui écrivait. (L. man. G. de Witt à J. de Witt, 19 septembre 1648.)
- L. Anthony Vivien à Jean de Witt, 7 mars 1648 : Geddes, p. 47.
3 Duucaniana, t. III, 1672 : Bibliothèque royale de la Haye.
^ ScHOTEL, Oud-Hollandsch Hiiizgezm der seventiende Eeuwé, 1868.
^ Id. — Un témoin de son assassinat raconte l'avoir vu jouer le rôle de Jules César dans une représentation d'écoliers. Cette tragédie était sans doute celle de son professeur de Dordrecht, Michaels. Gedenk. Stukke, Bibl. la Haye.
cices du corps et se rendait particulièrement adroit à la paume. A l'usage fréquent de la danse, il joignait l'étude de la musique ' et se faisait remarquer par son talent sur le violon. Il avait appris le trictrac, les échecs, les jeux de cartes et jusqu'aux tours de physique et d'escamotage. Il savait ainsi prendre sa part des distractions mondaines, et avait acquis l'art de plaire dans les compagnies où il se faisait rechercher^.
Ses lettres à ses sœurs ^ et leurs réponses font connaître les soins qu'il prenait de sa toilette, pour laquelle il leur demande des manchettes, des mouchoirs, des bottines \ en se chargeant, de son côté, de toutes leurs commissions de ménage, notamment du choix d'une bonne française pour les enfants de sa sœur aînée ^. et Personne n'était plus laborieux dans les études et les affaires^ « , écrit un contemporain , £c mais personne aussi n'était plus gai dans les repas ni plus aimable dans les divertissements. ^5 Sa correspondance rend compte des fêtes auxquelles il prenait part, et qui étaient souvent données par son oncle Corneille Van Sypesteyn. Il retrouvait chez lui ses cousins et ses cousines, réunis avec les jeunes gens et les jeunes filles de leur âge, dans des assemblées « cavalières et virginales 55, telles qu'il les désigne. Les délassements poétiques auxquels Jean de Witt aimait à s'associer faisaient le principal agrément de ces réunions. Un de ses contemporains l'appelait maître dans les sept arts libéraux; un autre signalait les succès qu'il aurait eus Ci comme poète mélodieux, s'il avait voulu s'occuper de poésie ' « . Jaloux sans doute d'obtenir d'autres suffrages que ceux des amis de son père, il se conforma aux exemples qui étaient donnés autour de lui : il écrivit dans l'un des recueils de sa ville natale : le Bazar
' L, Vivien à de Witt, 7 mars 1648.
- Dnncaniana , t. III, 1672, Historisch verhaal, 1655-1672. Voir Bilderdvk, t. X, p. 236.
^ Ce sont les pins anciennes de sa correspondance qui aient été conservées.
'i L. Jean de Witt à Maria Hœnft, 23 mai, 21 septembre 1648. — L. Maria Hœnft, 18 juillet 1648 et 5 septembre 1649. — L. Johanna de Zwyndrecht, 16 juillet 1652 : Archives du royaume, et Collection Hœnft Van Velsen.
5L. Johanna de Zwyndrecht à Jean de Witt, 26 février 1649; 14, 18 février 1650. VoirGEDDEs, p. 51-53. a Les qualités auxquelles elle tient ■» , lui écrivait-elle, « sont principalement la civilité dans les paroles et l'affabilité dans les manières, parce que les exemples sont les meilleurs enseignements. »
^ Duncaniana, t. III, 1672, Historisch verhaal.
7 Ibid.
de Dordrecht ., ou l'Arche de Noé\, destiné sans doute aux jeunes filles de la ville, des poésies galantes auxquelles la grâce légère fait ordinairement défaut. Il se servait d'un pseudonyme facile à reconnaître, et traduisant en latin son nom de Witt (blanc), il signait Candide^.
Ces essais furent suivis d'une œuvre plus sérieuse, la traduction hollandaise de VHorace de Corneille ^ Jean de Witt avait pu voir représenter en France, pendant son voyage, les tragédies du grand poëte. Il les avait plus sûrement encore entendues sur la scène du théâtre français que le stathouder Guillaume II et son pore Frédéric-Henri avaient établi à la Haye. Toutefois, ayant dédié son ouvrage, sous le prénom de Karlsz (Charles), au célèbre acteur d'Amsterdam Charles Van Germes, dont il avait pris sans doute des leçons de déclamation, et auquel il s'adressa pour le faire imprimer* , il préféra peut-être ne pas se faire connaître. Se destinant à la vie publique, il était intéressé à ménager les scrupules du conseil presbytéral de Dordrecht, qui condamnait sévèrement le théâtre et tolérait à peine quelques représentations à la kermesse. Aussi se contenta-t-il d'indiquer ses initiales : J. J. Z. D. J. c'està-dire Jean, Jacobs Zoon (fils de Jacob), doctor juris (docteur eu droit). La traduction ne lui en fut pas moins attribuée plus tard, sans aucune contestation ^
La pièce ainsi traduite fut jouée souvent à Amsterdam et eut, après la première publication, quatre autres éditions. L'une de ces éditions porte en toutes lettres le nom de Jean de Witt. Cette seule désignation, qu'aucun titre n'accompagne, constate la notoriété de l'auteur et ne permet pas de le prendre pour un homonyme obscur. Quoi qu'il en soit, cette traduction n'importe pas beaucoup à la renommée de Jean de Witt et ne fait pas grand honneur à son génie poétique. Elle sert seulement à prouver sa connais-
1 Ce petit ouvrage est devenu introuvable, malgré les recherches des collectionneurs. (Voir GoLLOT d'Escury, t. IV, p. 184, et Scheltema, Mengelwerk, t. III.)
2 SCHELTEMA, îbid.
3 Voir Veegens, Notice sur f Horace de Corneille , par de Witt, et Schotel, De illustre School te Dordrecht, p. 77, et Soirées tilbourgeoises , p. 129.
^ La première édition porte la date de 1647.
^ Il est désigné comme le traducteur dans l'ouvrage d'un de ses concitoyens de Dordrecht, qui avait particulièrement connu Ballhazar Huydecooper, dont l'ancêtre, Huydecooper de Maarseven, bourgmestre d'/lmsterdam, avait été l'ami du Grand Pensionnaire.
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sance de la langue et de la liltérature française '. Précédée d'un sonnet ampoulé et prétentieux, elle est, en général, froide et décolorée, et gâte par des longueurs déplacées l'éloquente concision du modèle. Le fameux mot : Qu'il mourût ^ y est paraphrasé en deux i/ers : ce Que vouliezvous qu'il fit? — Au moins, je ne voulais pas qu'il prît la fuite, mais plutôt qu'il se donnât volontairement la mort. » Cependant le vers est facile, le rhythme ne manque pas d'harmonie, et quand Fauteur traduit fidèlement, il sait emprunter aux vers français leur mâle énergie. Quelques passages, tels que les imprécations de Camille, en passant dans une langue étrangère, y ont gardé leur beauté native. Cette traduction avait d'ailleurs un mérite qui suffisait à la recommander : elle était l'œuvre de début d'un jeune homme de vingt-trois ans.
Jean de Witt n'eut pas le loisir de se perfectionner dans la poésie. Le temps lui manqua également pour acquérir les mérites d^écrivain qui font ordinairement défaut à sa correspondance publique et privée. Ignorant l'art de polir et d'orner son style, il négligea de le parer de ces délicatesses d'expressions, de ces finesses de recherches ou de ces citations classiques familières à quelques-uns de ses contemporains^, u II conserva l'habitude d'écrire comme il aurait parlé, sans donner à sa pensée aucun coloris, ne se préoccupant que de prendre le tour qui pouvait le mieux l'aider à aller droit au but, sachant le rendre aussi bien engageant et persuasif qu'acerbe et amer. Toujours maître de ce qu'il avait à dire et l'exposant avec clarté, il ne cherchait qu'à se faire bien comprendre^. 55 Ni ses lettres ni ses écrits ne contribuent à lui donner une renommée littéraire.
Les événements dont son père faillit être la victime appelèrent bientôt le jeune avocat qui s'essayait à la poésie, sur un théâtre où il allait acquérir une prompte illustration. Il s'y trouva aux prises avec les épreuves de la vie publique, prêt à les supporter avec une précoce fermeté. L'emprisonnement de son père, à la suite du coup d'Etat tenté par le stathouder Guillaume H, l'engagea irrévocablement, dès ses premiers débuts de vie politique, dans le parti de l'opposition au stathoudérat.
^ ScHELTEMA, Meugelwerh , t. III, p. 119.
2 Tels que Hooft, Huyghens et le bourgmestre d'Amsterdam, Valkenier.
3 Veegens : Johan de Wilt cils publiciste, De Gids 1867.