CHAPITRE II
Transporté au château de Loevestein comme prisonnier d'Etat, avec ses cinq collègues, dans la nuit du l"au 2 août 1650 ', Jacob de Witt paraissait exposé au sort d'Olden-Barneveldt ou de Grotius. Ses enfants pouvaient craindre pour lui, sinon la condamnation sanglante dont le premier avait été victime, au moins la réclusion perpétuelle que Grotius aurait subie, sans son évasion^. Jacob de Witt employa les premières heures de sa captivité à les rassurer, par une lettre qui leur rendait compte de son arrestation et qu'il adressa à Corneille de Witt. Obligé de la laisser entre les mains de ses gardiens, qui avaient ordre de la communiquer au prince d'Orange % il évitait les récriminations qui n'auraient pu contribuer qu'à le compromettre, et pour détourner les inquiétudes de sa famille, il témoignait une confiance fortifiée par sa foi religieuse. Sa résignation chrétienne l'aidait à conserver intacte sa force d'âme, qui se révèle dans cette fière recommandation : « Soyez également courageux, vous autres, et ne faites rien pour ma délivrance que ce qui est convenable et honnête, en ayant toujours la crainte du Seigneur devant vos yeux*. »
Les fils auxquels il faisait cet appel étaient dignes de l'entendre. Privés des nouvelles de leur père, dont la lettre ne leur avait pas encore été remise , et alarmés sur son sort, ils étaient partis en hâte pour se rapprocher de lui. Ils n'avaient pas connaissance de l'avertissement que Jacob de Witt s'était empressé de leur donner en les prévenant par un post-scriptum ajouté à sa lettre « qu'il était superflu pour eux de venir, personne ne pouvant jusqu'à présent être admis en sa présence « . Après s'être convaincus par eux-mêmes de la consigne qui leur serait opposée, ils ne se laissèrent pas décourager. Tandis que Corneille de Witt revenait à Dordrecht, pour y prendre part, comme échevin, aux délibérations destinées à justifier la conduite de son père et à négocier sa déli-
* Voir pour la correspondance entre Jacob de Witt et ses fils , pendant son emprisonnement : De Gids, 1845, article de M. Va.vHasselt; De Gids, 1867, article de M. Vekgens, ancien greffier de la première chambre des États générauT, et Archives de la maison d'Orange : Groen Van Prinsterer, t. IV, p. 396.
2 Voir t. I, chap. ii, p. 54.
^ L. du prince d'Orange au colonel Meteren, 4 août 1650 : elle a été publiée dans l'article du Gids, 1845, p. 283 et suiv.
* L. Jacob de Witt à Corneille de Witt, et en son absence, à Hœufft, son gendre, 2 aoiit 1650 : elle a été publiée dans l'article du Gids, 1867.
rrance ^ Jean de Witt resta aux abords de la forteresse : il était logé dans une auberge qui avait pour enseigne : Au vaisseau de Son Altesse. Les premières démarches qu'il fit pour avoir accès auprès du prisonnier eurent un plein succès; il fut assez adroit pour lui faire parvenir une lettre secrète qui lui donnait les communications nécessaires à sa défense^; il réussit ensuite à entrer dans la prison et eut un premier entretien avec son père, en présence du commandant, le lieutenant-colonel Meteren. Il avait fait ainsi lever ou éluder Tordre qui défendait toute visite \
Jean de Witt s'empressa de rendre compte de cette heureuse tentative à son frère dans une lettre également inédite et qui permet de le suivre pas à pas. a Ce matin, à six heures « , lui écrivait-il, après avoir commencé par l'informer de sa correspondance secrète avec son père, « je suis entré au château, accompagné du commandant, auquel le messager de Dordrecht venait de remettre une lettre adressée à notre seigneur et père par les régents de la ville. Après qu'il en eut fait la lecture, j'ai reçu la permission d'entrer dans sa chambre. Là, debout devant son lit, en présence du commandant, j'ai discouru longtemps avec lui. Je reste encore ici jusqu'à l'arrivée des prochaines nouvelles, et j'ai la ferme confiance que je pourrai de nouveau trouver l'occasion d'en faire, en secret, notification à notre père'^. »
Les relations de correspondance continuèrent, soit à l'insu, soit à la connaissance du commandant. " Très-chers et aimés enfants î? , écrivait Jacob de Witt % « j'ai appris avec plaisir, par la vôtre du 10 dernier", qu'il y avait apparence d'accommodement; je suis sûr que cela arrivera, et je ne doute nullement que les députés de Dordrecht n'y contribuent autant que possible. J'attends avec patience, je suis en bonne humeur et je me trouve très-bien, ce
* AïTZEMA, Saken van Staat, t. III, p. 451.
2 5 août 1650.
' Les permissions du prince aux parents des prisonniers ne furent données que quelques jours plus tard, ainsi qu'il résulte de ses instructions au commandant du «hâteau. (Archives de la maison d'Orange, t. IV, p. 396.)
^ L. Jean de Witt à Corneille de Witt, 5 août 1650, à neuf heures du matin. i]ette lettre est l'une de celles qui ont été publiées par M. Veegkns dans l'article du Gids, 1867. C'est par erreur que M.Geddes paraît croire qu'elle n'existe pas, {The Administration of J. de IVitt, p. 121.)
^ L. Jacob de Witt à ses fils, 11 août 1650. (Collection Hoog, papiers de famille.)
^ Cette lettre n'a pas été retrouvée.