CHAPITRE II
Tœuvre si populaire de ses Fables. Son successeur, Pauw d'Heemstede, président de la cour des comptes, qui avait déjà une première fois ^ exercé avant Cats les fonctions de Grand Pensionnaire, dans lesquelles il avait encouru Thostilité du slathouder Frédéric-Henri, ne consentit que difficilement à accepter une seconde nomination. Il ne céda qu'aux instances des Etats de Hollande qui faisaient appel à son dévouement. A peine était-il entré en charge, que les États généraux, espérant conjurer les dangers d'une guerre imminente avec TAngleterre, l'envoyèrent en ambassade à Londres, malgré la répugnance qu'il éprouvait à s'éloigner ^. Pendant son absence, de Witt, en sa qualité de pensionnaire de Dordrecht, fut appelé à le remplacer. Il lui suffit de ce court passage au gouvernement, qui ne dura guère plus d'un mois % pour faire reconnaître que la direction des affaires publiques pouvait lui être laissée en toute sécurité. Aussi, quand le grand pensionnaire Pauw fut de retour, de Witt continua-t-il à l'assister, en restant chargé de la correspondance diplomatique. Il commençait à faire ainsi l'apprentissage de la première magistrature de la république, quand une nouvelle occasion de se signaler lui fut offerte et donna un brillant éclat à sa renommée naissante.
Le gouvernement que la Grande Assemblée venait d'établir était remis en question. La Zélande, déjà si difficilement contenue Tannée précédente, donnait le signal redoutable d'un soulèvement populaire destiné à exiger des Etats généraux le rétablissement du pouvoir du prince d'Orange, sinon comme stathouder, au moins comme capitaine et amiral général, avec le comte Guillaume-Frédéric de Nassau comme lieutenant. Les députés de Middlebourg étaient chargés par le conseil de leur ville, auquel la sédition avait fait la loi, de transmettre cette proposition aux États de Zélande. Craignant dès lors que les autres provinces, secrètement encouragées par le comte de Nassau *, ne répondissent à cet appel, les États de Hollande s'empressèrent d'arrêter, dès ses débuts, cette brusque réaction. Ils envoyèrent des commissaires aux États de Zélande,
2 Résol. États généraux, 13 juin 1G52.
^ Juin, juillet 1752.
^ Voir lettres de Mauregnault au prince de Nassau, juillet, août 1652. Sijvestein Geschieclkundige Bijdragen, t. I, Bijlage, p. 192-208.
pour leur adresser les remontrances les plus énergiques. Jean de Witt, qui avait déjà réussi, pendant la Grande Assemblée dans les négociations engagées avec cette province, fut désigné d'un commun accord pour faire partie de la députation.
Arrivé avec ses collègues' àMiddlebourg, le 31 août 1652, après avoir traversé un pays agité par les démonstrations populaires, de Witt pressa la réunion des Etats de Zélande. Mais avant qu'ils se fussent réunis, le peuple de Middlebourg, a prenant le mors aux dents, s'était déjà soulevé " , comme l'écrivait de Witt à son père ', en lui rendant compte de sa mission, a Diverses personnes nous avaient avertis w, ajoutait-il dans la même lettre, « que la population d'ici avait fait des complots et avait Fintention de nous massacrer, soit en entrant, soit en sortant de l'assemblée. Néanmoins, les mesures ayant été prises pour notre sûreté, nous avons cru devoir nous acquitter de notre commission, w Les députés de Hollande, pour être plus libres d'agir avec circonspection, n'avaient été chargés, en apparence, que du règlement de certaines affaires intéressant les deux provinces et tout à fait étrangères aux résolutions relatives à la nomination du prince d'Orange; mais les habitants, devinant facilement l'objet de leur mission, et résolus à s'y opposer, entourèrent la maison qu'ils habitaient. « Les dispositions que nous avons trouvées ici dans le peuple « , écrit Jean de Witt^ avec une bonhomie railleuse, « nous font remarquer qu'on se chargerait volontiers d'empêcher que nous ne fussions tourmentés ni des fièvres de la Zélande ni d'aucune autre maladie, de sorte qu'on nous épargnerait les frais de retour et qu'on nous dispenserait de pourvoir notre vaisseau de provisions de route. Mais les Etats de Zélande ont heureusement pris les dispositions nécessaires pour que nous arrivions avec notre peau entière à leur assemblée. «
Le conseil de la ville, à demi complice de la sédition, leur fit savoir qu'il se reconnaissait impuissant à les protéger, et qu'il les engageait à conjurer, par une prompte retraite, les dangers
ï Riccen, pensionnaire de Purmerende; Nieustadt, ëcheirin d'Alkmar, et Huydecooper, seigneur de Maarieven, bourgmestre d'Amsterdam.
2 L. man. de Witt à son père, 5 septembre 1652 : Archives du royaume.
^ L. man. J. de Witt, 5 septembre 1652. Cette lettre est adressée à l'un de ses cousins. Elle était probablement écrite à Vivien.
auxquels leur vie était exposée '. La fermeté des députés de Hollande était ébranlée. Ils se consultèrent pour savoir s'ils ne devraient pas se retirer, en remettant par écrit leurs propositions aux Etats de Zélande. Le parti le plus timide leur aurait sans doute paru préférable, si de Witt ne leur avait courageusement représenté qu'ils manqueraient à leur devoir et à leur honneur en reculant devant la violence; il se déclara décidé à exécuter les ordres des États ses souverains, quand même aucun de ses collègues n'oserait l'accompagner^. Sa fière énergie leur rendit confiance, et ils résolurent de se rendre à l'assemblée des Etats de la province. Toutefois, joignant la prudence à la fermeté et justement défiants des mesures prises pour les protéger % ils firent venir des garnisons voisines quelques officiers et soldats qui pouvaient leur assurer une assistance armée '^.
Sous la protection de cette escorte, les députés de Hollande traversèrent la foule % sans s'inquiéter de ses clameurs. Ils échappèrent aux fureurs d'une populace altérée de sang, « qui m'aurait massacré « , écrit de Witt, « sans l'aide qui me fut donnée par l'un de mes collègues '^ » , et ils entrèrent dans l'abbaye de Middlebourg, où siégeaient les Etats, pour leur communiquer les instructions qu'ils avaient reçues. Ils firent valoir la nécessité de conserver l'accord entre les deux provinces; ils insistèrent sur l'assurance donnée l'année précédente par la Hollande, qui s'était engagée à ne pas proposer, sans entente préalable avec la Zélande, le rétablissement de la charge de capitaine général, et demandèrent énergi-
^ L. de Witt à son cousin, 5 septembre 1652 : Archives du royaume. L. de Witt à Van Beuningen, 14 septembre 1652 : Brievkn, De Witt, t. V, p. 11.
2 WlCQUEFORT, t. II, p. 190.
^ Le conseil de la ville avait confié le soin de rétablir l'ordre aux ministres protestants qui venaient d'encourager le tumulte.
^ L. de Witt à Van Beuningen, 14 septembre 1652.
5 5 septembre 1652.
6 L. de Witt, 13 septembre 1652. Celte lettre, dans laquelle de Witt remercie son collègue du service qu'il lui doit et se félicite d'avoir eu sous les yeux des exemples qui feront passer en lui ce qu'il admire dans les autres, a été insérée par erreur dans la correspondance entre de Witt et Van Beuningen, comme ayant été écrite à Van Beuningen le 13 septembre : Brievem, De Witt, t. V, p. 3. La lettre a été adressée à l'un des députés de Hollande qui l'accompagnait, vraisemblablement à Huydecooper. Elle ne pouvait être écrite à Van Beuningen, qui était alors à Stockholm, et auquel de Witt fait un récit détaillé de sa mission, dans sa lettre du 14 septembre citée plus haut.
quement qu'aucun compte ne fù!; tenu de la proposition des députés de Middlebourg. Elle fut néanmoins renvoyée à Texamen des conseils des villes. Inquiets de cette concession faite aux exigences populaires, les députés de Hollande repartirent pour rendre compte de leur mission, et leurs craintes ne tardèrent pas à être justifiées. La résolution qui concluait à la nomination du prince d'Orange comme capitaine et amiral général fut votée par les Etats de Zélande \ et provoqua les plaintes énergiques de Jean de Witt, adressées au secrétaire de leur assemblée, Justus de Huybert *.
a Ayant reçu communication de la résolution des Etats de Zélande » , lui écrit-il, « je dois vous avouer tant en mon nom qu'au nom des députés d'autres provinces avec lesquels j'ai conféré à ce sujet, que je Tai lue avec un, extrême étonnement de n'y trouver aucune trace des bons rapports depuis si longtemps entretenus avec Messieurs de Zélande. w — " Elle semble même « , ajoute-t-il , et être inspirée, dans plusieurs clauses, par un désir hostile de récriminations à regard de la Hollande. Quant à la vérité de ces accusations, je les laisse à juger à ceux qui troublent la bonne harmonie et qui depuis quelque temps me font assister à des résolutions injustes et prises à contre-temps. En tout cas, il me semble qu'on ne devait pas les attendr de la prudence et de la sagesse des Etats de Zélande. »
Néanmoins, la ferme conduite des députés de Hollande ne fut pas inutile; elle empêcha les Etats de Zélande de communiquer aux Etats généraux la délibération qu'ils avaient prise. Us se contentèrent d'envoyer à la Haye des députés de leur assemblée , MM. de Mauregnault, de Tholen et Stavenisse, pensionnaire de Flessingue, qui n'entrèrent en conférence qu'avec les Etats de Hollande. Ceux-ci donnèrent leurs pouvoirs à des commissaires % auxquels de Witt fut adjoint en sa qualité de pensionnaire de Dordrecht. Il appelait les négociateurs de Zélande « trois jeunes gens à tête chaude ^ , s'applaudissant toutefois « de leur courtoisie, de leur convenance et de leur amicale déférence^ i? . Il les pressa
1 Résol. États Zélande, 21 septembre 1652.
2 L. de Witt à Huybert, 7 octobre 1652 : Archives du royaume.
3 Résol. États Hollande, 2 octobre 1652.
^ L. de Witt à Van Beuningen, 2 décembre 1652 : JBrikien, De Witt, t. IH, p. 47.