CHAPITRE PREMIER
sîon religieuse. Les Pays-Bas furent transformés en arène ensanglantée, et Charles-Quint, impatient d'écraser la révolte des consciences, donna le signal encore timide des persécutions. Elles avaient déjà fait des victimes, quand son fils Philippe II lui succéda. En prenant possession de l'héritage paternel, Philippe II s'était imposé la tâche de faire régner dans ses Etats l'unité de foi et la volonté d'un seul maître; il avait résolu de mettre à néant l'hérésie aussi bien que le pouvoir des assemblées, ne voulant supporter aucun obstacle à sa domination. Au bout de dix ans d'un règne qui n'avait pas lassé la fidèle obéissance de ses sujets des Pays-Bas, il répondit à leurs réclamations, en adressant à la régente Marguerite de Parme, sa sœur, sa résolution définitive « de ne leur accorder, pas plus en matière de gouvernement qu'en matière de religion, aucun des changements qu'ils sollicitaient ^ » . Il se refusait à la convocation des Etats, afin de lever à son gré les impôts, aussi bien qu'à la restriction des pouvoirs des inquisiteurs, afin d'exterminer plus sûrement les hérétiques. Le jour où les lettres du roi d'Espagne furent lues à Bruxelles dans le conseil du gouvernement, le prince d'Orange, Guillaume P% « stathouder i? , c'est-à-dire lieutenant de Philippe II dans la province de Hollande et de Zélande, sortit de la salle en disant : « C'est maintenant que nous allons voir commencer la plus grande tragédie*. « Il ne se trompait pas. Elle fut héroïque et dura quatre-vingts ans.
Le signal en fut donné par les plus grands seigneurs du pays. L'un des conseillers de la duchesse de Parme les ayant traités de gueux, ils ramassèrent fièrement ce surnom qui leur était jeté comme une injure. Ils étaient réunis à Bruxelles autour d'une table de banquet, dans l'hôtel Cuylembourg, lorsque l'un d'eux, le plus joyeux de tous, Bréderode, descendant des anciens comtes de Hollande, fit un signe à son page qui lui remit un sac de cuir tel qu'en portaient alors les mendiants, ainsi qu'un grand bol de bois qui faisait également partie de leur équipement habituel. Bréderode prit le sac, remplit le bol de vin et le vida d'un trait : « Vivent les gueux ! « s'écria-t-iï en replaçant le verre sur la table. Alors s'éleva du milieu de cette noblesse échauffée par le vin, en un jour de plaisir, ce cri qui
* 17 et 20 octobre 1565. Introduction à V Histoire de la fondation de la république des Provinces-Unies, par M. Guizot, p. 58. 2 MOTLEV, t. II, p. 106.
retenti t bientôt sur terre et sur mer, et qui allait faire un peuple libre.
La cause de la résistance semblait toutefois désespérée. Les brutales fureurs des iconoclastes dévastant les cathédrales catholiques ne pouvaient qu'achever de la perdre. L'affranchissement devait s'acheter par le martyre d'une nation. Deux ans ne s'étaient pas écoulés, que le duc d'Albe était envoyé dans les Pays-Bas avec une armée de dix mille vétérans d'élite. Quand il eut couvert le pays d'échafauds, de gibets et de bûchers, sans épargner les plus illustres tètes et sans laisser échapper les plus obscures victimes, il crut avoir réussi et écrivait à Philippe II, au milieu des cris d'agonie de tout un peuple : « Il n'y a au monde aucune nation plus facile à gouverner que celle-ci, quand on sait la conduire \ ^ La conduire, c'était la massacrer.
Le 16 février 1568^, une sentence du tribunal de l'Inquisition condamnait à mort tous les habitants des Pays-Bas, en qualité d'hérétiques. Quelques personnes qu'on désignait devaient être seules exceptées. Dix jours après, une proclamation du roi confirmait le décret de l'Inquisition et donnait l'ordre de le mettre à exécution, sans distinction de sexe, d'âge ni de rang. C'était disposer en bloc de la vie de trois millions de créatures humaines, hommes, femmes et enfants.
Mais il en est des peuples opprimés comme de ces grands fleuves que les froids de l'hiver arrêtent dans leur cours. Tant que le ciel est assombri et que le soleil n'a que de pâles lueurs, on peut les traverser impunément et les faire résonner sous les pieds comme des dalles de pierre. Voici cependant un craquement profond et formidable qui se fait entendre; c'est le fleuve qui, réveillé, ressuscité en quelque sorte par les rayons d'un jour de printemps, écarte les blocs de glace qui l'emprisonnaient, brise ses entraves et reprend son cours avec l'irrésistible élan de la délivrance.
Le salut vint, ainsi qu'il arrive communément, d'où il semblait ioipossible de Taltendre. La reine Elisabeth d'Angleterre, intéressée à ménager Philippe II, avait repoussé de ses ports quelques réfugiés qui étaient venus y chercher asile. Deux cent cinquante gueux de mer, sous la conduite du fameux Guillaume delaMarck,
* Correspondance de Philippe II, publiée par M. Gachard, t. ï"", p. 79. 2 MOTLEV, t. II, p. 400.