‹ Jean De WittChapitre 6 sur 264 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

affamés et désirant se pourvoir de vivres, mettent à la voile. Ballottés par la tempête, repoussés de tous les rivages, ces hommes n'ont de patrie que celle dont ils peuvent faire la conquête. L'orage les jette à Fembouchure de la Meuse; ils s'emparent de la forteresse de la Brille, et c'est une cité de refuge, occupée par des proscrits, qui devient le berceau d'un nouvel Etat destiné à être un jour le gardien de l'équilibre européen.

La prise de la Brille a lieu le 1" avril 1572; les riches villes du voisinage se rendent ou sont prises ; huit jours encore, et Rotterdam se déclare indépendante. Ce n'est plus seulement un coup de main de gens désespérés, c'est le soulèvement d'un peuple. Les Etats de Hollande se réunissent à Dordrecht ^ et font appel à Guillaume d'Orange, tandis que la Gueldre, l'Overyssel, Ltrecht et la Frise cèdent en même temps à l'entraînement de l'insurrection patriotique. Déjà était annoncée la jonction d'un corps d'armée français de 15,000 hommes, sous le commandement de Coligny. Au lieu de ce secours attendu, la défection de la France, rendue encore plus sinistre par le massacre de la Saint-Barthélémy, foudroie les espérances du prince d'Orange '. Mais incapable de se décourager et courageusement résigné, il écrit à son frère, Jean de Nassau : ce J'ai déterminé, avec la grâce de Dieu, d'aller me tenir en Hollande et en Zélande, et de faire là ma sépulture ^ i)

Depuis ce moment, la monarchie espagnole ne put ressaisir sa proie. Les exigences pécuniaires du duc d'Albe ajoutèrent à l'horreur qu'inspiraient ses persécutions; elles assurèrent à la révolte l'appui des petits marchands et rapprochèrent les catholiques des protestants contre les mêmes ennemis. Ceux-ci s'épuisèrent dans les sièges et se plongèrent dans le sang de populations entières. Mais le siège de la ville d'Alkmaar, défendue par huit cents soldats soutenus par treize cents bourgeois, et là résistance indomptable de Leyde, marquèrent le terme des succès de l'Espagne. La rupture des digues, derrière lesquelles un peuple tout entier se tenait debout en armes, obligea les Espagnols à se retirer, sous peine d'être engloutis. Lorsque le duc d'Albe, qui se vantait d'avoir fait exé-

1 15 juillet 1572.

2 MOTLEY, t. II, p. 168.

^ Edgar Quinet, Fondation de la république des Provinces-Unies. — Marnix de Sainte-Aldegonde et les gueux, d'après Languet, épis. p. 101.

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cuter 18,G00 habitants pendant son gouvernement', revint en Espagne en 1573, ses successeurs ne pouvaient plus détruire Tœuvre de raffranchissement.

Ils s acharnèrent à Pentreprise ; elle était au-dessus de leurs forces. Les dernières victoires que FEspagne réussit à remporter* restèrent stériles, et lorsque Philippe 11 découragé se décida à rappeler le duc d'Albe , l'abîme qui avait été ouvert entre les oppresseurs et les opprimés ne pouvait plus être comblé. Requesens, malgré ses tempéraments et sa modération apparente; don Juan, le vainqueur de Lépante, malgré le prestige de sa gloire, la séduction de ses promesses de pardon et ses coups heureux d'homme de guerre; Alexandre Farnèse, duc de Parme, malgré son génie de grand capitaine et ses éminentes qualités de négociateur, disparaissent en peu d'années, les uns après les antres, comme dans la ballade des morts. Quatre générations militaires s'usent avec eux, et c'en est fait de la domination espagnole. L'union d'Utrecht ^ est constituée entre les sept provinces qui, s'étant prononcées pour la réforme calviniste, avaient à la fois leur indépendance religieuse et leur indépendance politique à sauvegarder. Deux ans après, la rupture avec Philippe II, jusque-là restée en suspens, est consommée par la publication de la déchéance du roi d'Espagne ^ et la proclamation d'une république fédérative. Désormais les héritiers de Charles-Quint ne pourront plus faire rentrer sous leur joug les sujets qui s'en sont affranchis; c'est un peuple nouveau qui est né et qui ne veut plus ni mourir, ni servir.

Peu s'en fallut que les dix-sept provinces des Pays-Bas, tant catholiques que protestantes, rapprochées par la sage tolérance du prince d'Orange, ne restassent, malgré la différence de religion, réunies en un seul Etat indépendant. La pacification de Gand ^ semblait déjà les faire entrer dans la même ligue, mais les habiles négociations du duc de Parme réconcilièrent avec l'Espagne les

» MOTLEY, t. II, p. 28!

2 A Mook, sous le gouvernement de Requesens; à Gembloux, sous le gouvernement de don Juan.

^26 juillet 1581, ^ 1576.

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