CHAPITRE II
C'était une redoutable tâche que Jean de Witt avait à remplir: il trouvait les Provinces-Unies engagées dans une guerre avec l'Angleterre sous le poids de laquelle elles étaient menacées de succomber, et il prenait le lourd fardeau du pouvoir dans des jours de crise aussi dangereux pour le maintien du nouveau gouvernement que pour l'indépendance de son pays. Quand les États de Hollande se réunirent pour leur session d'été, ils ne pouvaient avoir aucune hésitation pour disposer en sa faveur, à titre définitif, de la charge de Grand Pensionnaire. Néanmoins, après avoir arrêté l'instruction destinée au ministre qu'ils allaient élire \ ils dressèrent une liste de neuf candidats qui justifiaient tous du titre de docteur en droit ^. Les députés de Dordrecht, se prêtant aux scrupules de leur pensionnaire, furent les seuls qui désignèrent Ruyl, pensionnaire de Haarlem, l'un des députés emprisonnés par le dernier stathouder; mais tous les autres suffrages furent donnés à Jean de Witt ^ Il était ainsi appelé, par une première élection destinée à être trois fois renouvelée ^y aux fonctions qui devaient lui faire consacrer et sacrifier sa vie aux intérêts de la république. Avant de les accepter, il était obligé d'obtenir l'autorisation du conseil de Dordrecht et devait se faire relever du serment par lequel il s'était engagé à n'accepter aucun autre emploi que celui de pensionnaire de la ville ^ Cette formalité fut promptement remplie, et quelquesjoursplus tard, le 30 juillet 1653, sa nomination fut sanctionnée'd'un commun accord. « C'est un jeune homme qui n'a pas encore trente ans " , écrit l'ambassadeur de France ®, « et qui possède dès à présent de belles qualités, lesquelles, nourries dans cet emploi très-important, pourront le rendre ci-après fort considérable. »
^ Cette instruction fut dressée le 10 juin 1653. Le rapport en fut fait par l'un des nobles, Wimmennum.
2 C'étaient, avec Jean de Witt, Ruyl, pensionnaire de Haarlem; Weueneckoven, pensionnaire de Leyde ; Moens, pensionnaire de Rotterdam; Schagen, secrétaire de la ville d'Alkmar; Nanning Kaizer, bourgmestre de la ville de Hoorn; Nicolas Stellingwerf, bourgmestre de Medenblick; Doubletb , membre de la haute cour de justice, et IVanning Van Foreest, premier conseiller et maître des comptes des domaines de la province.
« Résol. Hollande, 23 juillet 1653.
^ Il fut remplacé, comme pensionnaire de Dordrecht, par Van Slirgelandt, nommé plus tard (1664) secrétaire du conseil d'État.
6 L. Brasset au comte de Brienne, 31 juillet 1653 : Arch. aff. étran ères.
Il n'avait pas recherché cette charge. Effrayé de la redoutable tâche confiée à sa jeunesse, il était assez disposé à la refuser, malgré la légitime ambition que peut faire naître, même chez les plus modestes, Toffre séduisante du pouvoir. Il ne l'accepta que comme un service public qui lui était imposé et auquel il ne pouvait se dérober. La lettre dans laquelle il informait son père de sa nomination donne la preuve de ses incertitudes ^
« Monsieur et père » , lui écrivait-il , « Leurs IVobles Puissances m'ont aujourd'hui demandé et commissionné à voix unanime pour remplir la charge vacante de Pensionnaire de Hollande. Là-dessus, j'ai demandé et obtenu quelques jours pour réfléchir à cette importante affaire et aussi pour en conférer avec vous , ainsi qu'avec les régents de Dordrecht, auxquels je dois obéissance et respect, à quelles fins Leurs Nobles Puissances m'ayant permis de faire un tour à Dordrecht, j'ai l'intention d'y aller demain, ce dont je donnerai aussi connaissance à mon frère, qui est actuellement à Amsterdam, et je ne doute pas qu'à la réception de cette lettre, il ne se rende aussitôt à Dordrecht. Je vous demande, laissant là toutes autres affaires, d'y venir en hâte , et je termine dans cette confiance. •>^ — 't J'ai conféré i? , écrit-il à Van Beuningen ^ quelques jours plus tard, « avec les bourgmestres et régents de la ville de Dordrecht, aussi bien qu'avec mes parents les plus intimes, sur la lourde charge à laquelle Leurs Nobles et Grandes Puissances ont bien voulu m'appeler, et tous m'ont encouragé à prendre ce fardeau sur moi, malgré la difficulté des temps. «
La destinée fatale qui l'attendait lui avait été prédite. Parmi ses confrères du barreau, raconte un mémoire du temps % il y en avait qui secouaient la tête, en disant : « Ce jeune homme prend son vol trop haut; il ne mourra pas de sa mort naturelle. « 11 dut plus d'une fois méditer le sévère conseil que lui adressait, à la fin d'une lettre d'encouragement, Tami et le compagnon de captivité de son père au château de Loevestein, le député Kaiser, qui lui écrivait : a Une fois devenu Grand Pensionnaire, il doit vous être indifférent d'être mis dans le cercueil en entier ou par
1 L. Jean de Witt à Jacob de Witt, 23 juillet 1653 : Archives du royaume.
2 L. J. de Witt à Van Beuningen, 5 août 1653.
^ Historish Verhaal, van C. en J. de Witt, 1677 : Bibl. royale de la Haye.