‹ Jean De WittChapitre 51 sur 264 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

morceaux '. w De Witt devait témoigner jusqu'à son dernier jour qu'il était de ceux qui s'inquiètent peu de vivre ou de mourir à leur poste, pourvu qu'ils y fassent vaillamment et fidèlement leur devoir.

A défaut de mémoires qu'il n'eut pas le loisir de laisser % sa correspondance privée, telle qu'elle est conservée dans les papiers de famille et dans les registres des Archives % permet de le suivre dans son intérieur, après son entrée en charge, et de revivre, pour ainsi dire, en intimité avec lui. Malgré la réserve un peu cérémonieuse dont elle s'écarte rarement, elle ne laisse ignorer aucun des détails les plus familiers de sa vie domestique; c'est l'homme même qu'elle fait connaître, et cette connaissance de rhomme n'importe pas moins à l'histoire que celle des événements auxquels il a pris parj.

L'exercice du pouvoir ne changea pas les goûts de simplicité qui lui étaient habituels et resserra ses liens de famille, au lieu de les relâcher. Une fois nommé Grand Pensionnaire de Hollande, il avait quitté le logement des députés de Dordrecht, appelé la Maison Blanche, où il avait jusqu'alors demeuré *, et s'était établi dans un vaste hôtel qui ressemblait à un château fort % dont il n'occupait sans doute qu'une partie. Sa fortune particulière, qui n'était que de dix mille florins, d'après sa déclaration sur le registre des contributions, et son traitement, qui ne dépassait pas trois mille florins, l'obligeaient à se contenter d'un train de maison trèsmodeste. La direction de son ménage était confiée à la surveillance de sa sœur aînée, Johanna, mariée à Beveren de Zwyndrecht, qui, plus âgée que lui de huit ans, lui avait toujours témoigné la plus tendre sollicitude. Il la chargea d'acquérir le mobilier dont il avait

* Cette lettre, citée par Scheltema, Mélanges historiques et littéraires, t. V, p. 100, était en 1808 dans la succession de M. Groes, ancien membre du gouvernement de Hoorn, et a ensuite appartenu au conseiller d'Etat Jean Hinlopen.

2 Les mémoires en français publiés au dix-huilième siècle sous son nom, et qui n'ont aucun caractère biographique, sont les Maximes politiques de Delacourt, successivement réimprimées avec une variante de titres.

^ En dehors des papiers de famflle, dont plusieurs ont été acquis récemment par les Archives du royaume, la première lettre qui lui est écrite, parmi celles qui appartiennent aux registres de cette collection officielle, est du 7 mars 1648; le premier brouillon de lettre écrite par le grand pensionnaire est du 19 janvier 1650. (Geddes, the Administration of J. de Witt, p. 47.)

* Autour du Vijveberg et du Tournoiveld.

^ C'est le bâtiment qui est maintenant connu sous le nom de la Cour d'Espagne.

11 i JEAN DE Wn T.

besoin '. Par économie, elle lui envoyait de Dordrecht des meubles achetés d'occasion, lui portait le linge qui lui manquait et lui faisait passer ses provisions ^, auxquelles, plus tard, son père ajoutait des fournitures de vin ^ Elle lui avait choisi une servante fidèle et laborieuse qui suffisait aux soins intérieurs de la maison, et conseillait à son frère « de la faire aider un jour par semaine, afin que Fouvrage ne lui parût pas trop fatigant * « . Quand il voulut acheter des chevaux, l'un de ses oncles, Corneille Van Sypesteyn, l'invitait à ne pas se laisser arrêter par le prix, 't trouvant " , lui écrivait-il, ic qu'un tel attelage faisait partie de son esclavage doré ^ ^) . Jean de Wilt aimait mieux au contraire « s'en tenir, pour une somme de 40 à 50 florins, à des chevaux qui ne fussent pas trop fringants et qui ne lui coûtassent pas trop cher m . Quant au cocher, il se proposait de l'employer u à l'entretien du jardin et aux commissions * 7? .

Sa correspondance donne les preuves les plus touchantes de la direction paternelle. Jacob de Witt corrigeait les premières lettres politiques de son fils, lui transmettait des notes, lui adressait des conseils de modération et de prudence. Tantôt il le presse de prévenir des conflits inutiles et lui signale les précautions à prendre pour satisfaire le conseil de Dordrecht %• tantôt il l'invite à se défier de certaines relations : docile à ses avis, Jean de Witt lui répond * qu'il se tient sur ses gardes. Son oncle maternel. Corneille Van Sypesteyn, lui témoignait également l'attachement le plus expansif : « Je suis à votre service " , lui écrit-il, ce et je serai toujours heureux de faire quelque chose pour vous, à cause des sentiments affectueux que nous vous porterons jusqu'à la fin de nos jours. C'est de telle manière que je ne connais personne au monde, excepté ma femme, qui vous serait utile d'aussi boncœur que moi, et la tendresse qu'Oreste ^ témoignait à son ami quand il dit : Me^ me adsum quifecij in me convertite

1 L. J. de Witt à Johanna de Zwyndreclit, 16 août 1653 et 13 avril 1654 : Collection Hoog.

2 7 mars 1654.

3 L. Jacob de Witt à Jean de Witt, 15 avril 1662.

■4 L Johanna de Zwyndrectit à Jean de Witt, 2 août 1654.

5 L. Van Sypesteyn à Jean de Witt, 23 août 1653. Voir Veegexs, Notice sur Wendela Bicker.

6 L. Jean de Witt au pasteur Maréchal, 20 janvier 1657.

7 L. Jacob de Witt à Jean de Witt, 6 mai 1651.

8 L. Jean de Witt à Jacob de Witt, 4 octobre 1653.

9 Van Sypesteyn confond dans cette citation Oreste et Nisus.

ferrum, n'était pas au delà de ce que je sens pour vous. Je prie Dieu que vous ne soyez jamais assez malheureux pour avoir à en faire Texpérience \ " Corneille Van Sypesteyn avait acquis une grande fortune en exploitant les dunes, et possédait à Heulekom une maison de campagne dont il aimait à faire les honneurs. Il y réunissait la plus aimable compagnie et y offrait souvent à ses hôtes des parties de chasse auxquelles Jean de Witt et son frère Corneille venaient . prendre part. " Il paraît î? , écrit-il à son neveu ^, « que les affaires vous occupent tellement à tenir sous votre houlette des boucs et des agneaux, que vous n'avez plus plaisir à venir ici pour conduire et amuser déjeunes bergères. " Quelques années plus tard, Corneille de Witt écrit à son frère ' « qu'il regrette de ne pas le trouver chez son oncle pour tirer avec lui des lapins, essayer un excellent chien basset, et chasser aux furets y^ . Quand Jean de Witt pouvait se donner des loisirs, c'était à Heulekom qu'il allait les passer; il remerciait souvent son oncle des plaisirs que celui-ci lui avait donnés, et voulant lui prouver l'intérêt qu'il portait à son gibier, il lui envoyait une résolutien des Etats * qu'il avait fait prendre pour la destruction des oiseaux nuisibles ^ ,

Les affaires publiques n'empêchaient pas le jeune ministre d'entretenir avec ses nombreux parents les relations les plus suivies. 11 leur écrivait souvent pour leur rendre service par ses conseils aussi bien que par ses démarches, et envoyait à l'un d'eux jusqu'à des consultations de droit données en latin *. Les réunions intimes n'avaient pas cessé de lui plaire, ainsi qu'en témoigne sa correspondance. Il recevait en ces termes l'invitation de l'une de ses tantes. Maria Van de Corput, dont le gendre Heydanus, théologien àLeyde, avait gagné l'amitié de Descartes, en défendant sa

> L. Sypesteynàde Witt, 2 avril 1657. C. de Sypesteyn avait une fille, Catherine, mariée à Fannius, pensionnaire de la Brille, plus tard conseiller àla cour de Hollande, et deux fils : l'un, Jean, qui fut successivement cornette dans la compagnie des gardes à cheval (1664), et plus tard capitaine (1668); l'autre, Gornelis Ascanius, qui, après avoir été attaché à l'ambassade à Paris et après avoir fait partie de la maison du prince d'Orange, fut nommé chef des équipages de l'armée en J672 et périt assassiné, la même année, dans les séditions qui suivirent la mort de Jean de Witt.

2 L. Sypesteyn à J. de Witt, 12 septembre 1653.

'^ L. J. de Witt à C. de Witt, 12 août 1660.

^ L. de Witt à Sypesteyn, 29 août, 21 octobre 1656 ; 14 novembre 1662.

s Résol. Hollande, 12 octobre 1656.

6 L. J. de Witt à Focanus, son cousin, 1650, 1652.

philosophie: « Je veux vous dire 5) , écrit-elle à son neveu, «que mon <(endre a un désir extraordinaire de vous avoir à sa table avec quelques professeurs; mais il sait si bien combien votre temps est précieux, qu'il n'ose vous en prier que par moi. Si vous le lui accordez, un samedi ou tout autre jour à votre convenance, il voudrait bien en être informé, la veille au soir, pour faire quelques invitations '. « S'agit-il d'une noce à laquelle Jean de Witt n'a pu se rendre, parce qu'il venait d'être appelé, depuis la veille, à exercer provisoirement la charge de Grand Pensionnaire : «J'y aurais été comme dans mon élément n , écrit-il *, « et mon humeur est assez connue, pour que vous sachiez que dans de telles circonstances, je suis à l'aise comme le poisson dans l'eau. îj

Les relations mondaines avaient en même temps pour lui le plus grand attrait; il aimait les recherches de la galanterie, empruntées à la société française du dix-septième siècle. Parmi les grandes dames de la Haye, plusieurs lui faisaient appel, comme d'humbles clientes, pour obtenir à leurs parents des faveurs ou des emplois. Il entretenait avec elles une correspondance dans laquelle il employait ordinairement la langue française, qui était celle du bon ton et de l'élégance. Il y faisait preuve du zèle le plus gracieux pour tenir compte de leurs recommandations. Quand sa scrupuleuse réserve ne lui permettait pas de les satisfaire, il usait des plus habiles ménagements pour conserver leurs bonnes grâces.

Sophie-Marguerite de Nassau ' lui avait fait apprécier le charme de sa compagnie dans les bals de la Haye^; Petite-fille d'un frère de Guillaume I*"^ et sœur de Jean-Maurice, gouverneur du Brésil, elle n'était pas encore mariée quand, à qaarante-trois ans, elle se trouva en rapport avec Jean de Witt. Son frère, le comte Henri de Nassau, commandant de la ville d'Hulst, venait de mourir, et elle désirait que la compagnie qui lui avait appartenu pendant vingt ans fût donnée au fils du défunt, Guillaume de Nassau, son neveu. Elle sollicitait avec instance la protection de Jean de U itt,

' L. Maria Vau de Gorput à Jean de Wilt, 10 octobre 1654, arch. du royaume.

2L. J. de Witt, 16 juin 1652.

^Elle épousa, à quarante-six ans, le comte de Lymburgli-Styruni, devint leuve en 166J, et mourut en 1665. Elle était fdlede Jean, comte de Nassaur-Siefren. Voir sa correspondance et celle de la baronne de Slavatha avec Jean de Witt, dans les lettres françaises du Grand Pensionnaire, publiées par M. Goaibks, Mélanges historiques, 1873.

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