CHAPITRE II
De Witt déclina cet appel , ne loulant plus s'éloigner de la Haye : pendant les trois semaines qui avaient suivi son mariage, il était resté à Amsterdam, dans la famille de sa femme, pour se tenir à Técart des affaires et se donner tout entier aux premiers épanchements de la tendresse conjugale, a Ces occupations amoureuses^ , ainsi que les appelait Nieupoort, interrompirent la régularité habituelle de ses dépêches \ Il écrivait à l'ambassadeur de France, Boreel : " Ma longue absence d'ici et la joie domestique ont été cause que j'ai discontinué notre correspondance. J'espère que vous oublierez ma négligence que je m'efforcerai de réparer. t>
Lorsqu'il ramena à son foyer celle qu'il avait choisie pour être la compagne de sa vie, il put reconnaître qu'il trouverait en elle, avec la grâce qui captive les yeux, le dévouement qui fixe le cœur Son portrait par Nettscher' la représente avec une belle et fine chevelure dont les boucles blondes retombent sur le front, des yeux gris de l'éclat le plus doux , un cou de cygne orné d'un collier de perles, une taille fine et légère, et toutes les apparences d'une nature délicate. Elle est vêtue d'une jupe d'étoffe brune qui laisse passer un très-petit pied, et d'un corsage de satin bleu bordé de fourrure blanche. Le peintre lui a donné une attitude qui révèle la soumission. Sa première éducation avait été négligée, comme celle de la plupart des jeunes filles d'Amsterdam détournées par une vie trop mondaine, des occupations sérieuses. Dix ans après son mariage, elle demandait à Jean de Witt de ne pas lui savoir mauvais gré de son écriture et du style de ses lettres. Aussi ne chercha-t-ellepasà se faire la conseillère de son mari; elle étaittrop humble et trop défiante d'elle-même, pour prendre part à sa vie publique. Elle signait en lui écrivant : a Votre indigne épouse « % et craignait que le temps de son mari ne fût trop précieux pour le passer à la lecture de ses innocentes lettres ^. Elle s'excusait de ses faiblesses et de ses nombreux défauts, pour ne pas lui paraître trop importune par son désir de le ramener auprès d'elle ^.
Pleine de respect et d'admiration pour son caractère, rendant
1 L.-J. de Witt à Boreel, 11 mars 1633.
2 II a été conservé chez madame Hoog.
3 L. Wendela Bicker à Jean de Witt, 12 octobre 1665. * /fi?., 22 juin 1665.
^ L. Wendela Bicker, 1666. — Veegens, Notice sur Wendela Bicker.
hommage à sa supériorité, elle n'eut d'autre préoccupation que celle de lui rendre la vie privée douce et paisible. Elle se consacra aux soins du ménage, avec une active vigilance. De Witt l'appelait, dans sa correspondance conjugale, « la chère et digne commanderesse de mon intérieur v . Quand elle s'éloignait, dans de rares circonstances, pour aller passer quelques jours à Amsterdam, dans sa famille, elle se montrait soucieuse du bien-être de son mari, lui recommandant de ne pas manquer, comme il le lui avait promis, u de déjeuner tous les matins, ce qui est une bonne habitude pour la santé ; « n'oubliant pas de lui donner les instructions nécessaires au bon ordre de la maison. Elle essayait timidement quelques vers, ou plutôt quelques bouts-rimés, pour lui souhaiter son anniversaire de naissance, à peu près en ces termes : «Je vous souhaite, Jean de Witt, une année de repos et de paix. Tel est le vœu de votre bien chère épouse, unie à vous par les liens du mariage. Je vous souhaite une année heureuse, moi qui suisvotre seconde âme, à vous qui êtes la chère moitié de la mienne. « Elle ajoutait, comme pour s'excuser : a C'est tout ce que je puis '. îj
Sa tendresse n'avait pas besoin d'être éloquemment interprétée; elle était sans cesse agissante. D'après une tradition de famille, Wendela Bicker était surnommée « le Bon Mouton » , tandis que sa belle-sœur. Maria Van Berkel, était désignée comme portant habit d'homme ^. Ne vivant que pour son mari et n'ayant d'autres émotions que celles de la vie conjugale, elle mourut avant d'avoir été atteinte par les épreuves et les malheurs de celui auquel elle associait sa destinée. Elle ne connut que ses jours heureux et ne lui fit connaître que le bonheur.
Cet intérieur de famille, égayé par les joies mondaines et éclairé par le doux rayonnement d'un amour partagé, fait ressortir dans sa véritable physionomie le personnage de l'homme public. Autour du chef d'Etat se groupent ceux qui lui servent en quelque sorte de lieutenants civils, disposés à seconder toutes ses vues et à l'aider de leursconseils dans la direction des négociations diplomatiques, ainsi que dans la conduite de la politique intérieure. C'étaient, entre autres. Kaiser, Nieupoort, Van Beuningen, Van Beverningh.
1 Veegens, Notice sur Wendela Bicker.
^ LoTSiJ, Ci?iq Lettres du grand pensionnaire de Witt, {Almanack Holland, 1850, p. 77.)