CHAPITRE II
Kaiser, pensionnaire de Hoorn, envoyé des Étals à Copenhague, l'un des amis les plus dévoués du père de Jean de Witt, avait reporté sur le fils le plus fidèle attachement. Il l'avait encouragé à accepter la nomination de Grand Pensionnaire, sans lui en dissimuler les dangers, et lui témoignait une si grande confiance qu'il lui écrivait : « Je ne donne ces communications à aucun autre qu'à vous qui me tenez lieu de tous : Tu mihi unus instar omnium^ . "
Nieupoort, quoique plus âgé que Jean de Witt de dix-huit ans, ne se croyait pas dispensé des plus grandes prévenances vis-à-vis du jeune ministre des Etats de Hollande. Il avait fait ses études littéraires en France et était entré dans la vie publique comme pensionnaire de Schiedam. Il avait pris une part active aux délibérations de la Grande Assemblée et était prêt à mettre au service de son pays la connaissance qu'il avait acquise des affaires d'Angleterre, en accompagnant à Londres, comme secrétaire, l'ambassadeur Joachimi. Les sentiments qu'il professait pour le nouveau Pensionnaire de Hollande se manifestent dans la lettre suivante qu'il lui adressait au sujet de sa nomination : ce II est consolant 5) , lui écrit-il, " de pouvoir demander au timonier qui a la boussole devant lui, de donner l'impulsion à ceux qui en sont loin, afin qu'ils puissent la suivre, principalement quand le temps est mauvais et qu'il faut naviguer contre le vent ^ . ->■)
Van Beuningen, compagnon d'âge et d'éducation de Jean de Witt, longtemps l'un de ses plus utiles auxiliaires et plus tard son rival, était né en 1622 à Amsterdam. Il était fils d'un bourgmestre de la ville. Devenu orphelin de bonne heure, il avait achevé avec succès ses études à Leyde et s'y était fait recevoir docteur en droit. Il n'annonçait pas la vocation de la vie publique. Ce furent les instances de sa grand'mère qui le déterminèrent à accepter les offres de l'illustre Grotius, exilé des Provinces-Unies et ambassadeur de Suède auprès du gouvernement français. Grotius l'attacha à sa personne et lui permit ainsi de profiter, sous les meilleurs auspices, du séjour de la France, pour y compléter son éducation politique. Revenu en Hollande et choisi comme secrétaire du conseil d'Amsterdam , il se laissa aller à ses goûts de solitude et à ses penchants de misanthropie, et se
» L. Kaiser à de Witt, 30 août 1653.
2 L. Nieupoort à de Witt, 26 février 1655.
retira à sa campagne près de Leyde, se prii/ant même du nécessaire. Il s'y lia avec de noml)reux amis qui, sous l'inspiration du boulanger Oudaan, père du poète de ce nom, professaient la croyance des millénaires, c'est-à-dire la résurrection terrestre promise aux justes et destinée à leur donner mille ans de bonheur. Il s'associa à toutes les exagérations de leur zèle religieux. Ses parents réussirent à l'en détourner et à réveiller son ambition. Elle fut bientôt satisfaite par sa nomination à la charge importante de pensionnaire d'Amsterdam \ qu'il obtint sans qu'aucun compétiteur la lui eût disputée.
£c Léger et inconstant, sans aucun fonds de perfidie ni de fausseté ^ » , impétueux et ne pouvant supporter aucune contradiction, mais rachetant ces défauts de caractère par les qualités les plus brillantes, il avait à son service les ressources inépuisables de l'imagination, aidées par les dons de la parole tour à tour la plus persuasive et la plus entraînante ^ Toujours prompt à se décider, il n'était jamais embarrassé pour éluder les difficultés et tourner les obstacles. « On raconte que le grand pensionnaire de Witt, dans les jours de leur intimilé , se plaisait à lui poser des problèmes de politique, pour jouir à Taise de l'habileté incomparable avec laquelle il savait y répondre. Il avait toujours à sa disposition les moyens les plus imprévus et les plus ingénieux qui lui permettaient de les résoudre, et les expédients qu'il savait inventer pour ne se laisser jamais faire échec, paraissaient souvent à de Witt bons à retenir, pour être, en cas de besoin, utilement employés '^.d
Les services qu'il pouvait rendre dans les négociations lui ouvrirent de bonne heure la carrière diplomatique. Envoyé, pour ses débuts, à Stockholm % en qualité de ministre des Etats généraux, il y donna libre cours aux sentiments patriotiques dont il conserva toujours la généreuse ardeur. Il suivait avec anxiété les péripéties de la guerre dans laquelle la république était engagée contre l'Angleterre. « Si nous ne nous surpassons les uns les autres «, écrit-il à de Witt % a dans un zèle brûlant, une acti-
1 1650. Voir Koch, Dictionnaire biographique. — Bibl. royale de la Haye.
2 Temvl^^ Mémoires , t. H, p. 116, et L. Temple à Arlington, 3 juin 1670 * L. Lyonne à Pomponne, 20 juin 1670 : Arcli. aff. étrangères.
^ Koch, Dictionnaire biographique.
6 L. Beuningen à de Witt, 12 juillet 1653.