CHAPITRE III
les ateliers se fermaient, le travail était suspendu \ Le Zuyderzée était devenu une forêt de màts^. Le pays était rempli de mendiants; les plus riches familles émigraient en Flandre; Therbe poussait dans les rues, et dans la ville d'Amsterdam on comptait quinze cents maisons à louer ^. Une brochure du temps répétait en ces termes les doléances publiques : ce Infortunés Pays-Bas, dont ]es ports sont assiégés, dont les négociants périssent; toutes les usines sont arrêtées, les bateaux de pêche sont dans les ports, les harengs mêmes ne sont plus rapportés. La confusion, le mécontentement, l'inquiétude, augmentent de jour en jour*. î) — a Vous pouvez imposer la paix aux conditions que vous voudrez » , écrivaient sans cesse au principal ministre de Cromwell, Thurloë, les correspondants secrets que le Protecteur entretenait à la Haye ^
Tandis que les Provinces-Unies étaient aux prises avec TAngleterre, d'autres ennemis contre lesquels elles ne pouvaient se défendre les avaient attaquées. Leurs défaites navales encourageaient les entreprises d'une petite nation qui convoitait leurs dépouilles coloniales. Le Portugal se préparait à leur reprendre le Brésil, qu'elles lui avaient enlevé, pendant qu'il faisait partie de la monarchie espagnole. Mal gouvernées, depuis quelques années, par la Compagnie des Indes occidentales, les possessions hollandaises du Brésil avaient été obligées de se défendre contre le soulèvement de la population indigène, dont le roi de Portugal, Jean IV, encourageait secrètement la révolte, en dépit de ses déclarations pacifiques. Sa mauvaise foi ayant été découverte par la saisie de lettres interceptées qui sont encore aujourd'hui conservées aux Archives de la Haye, la république résolut d'en tirer une prompte vengeance; mais la guerre d'Angleterre , qui enlevait aux Etats généraux la libre disposition de leur armée navale , assura au roi Jean IV une impunité dont il se hâta de profiter. Il arma une flotte de soixante vaisseaux qui devaient venir en aide à l'insurrection.
* Un gantier qui employait 48 ouvriers , se faisait ouvrier lui-même. Un fabricant de dentelles noires qui en employait 300 à 400, n'en occupait plus que trois.
2 De Jonge, Histoire de la marine, t. II, p. 170.
3 AiTZEMA, t. III, p. 876. Ailleurs, p. 813, Aitzema donne même un chiffre de 3,000 maisons.
^ Aitzema, cité dans l'article de M. Nedermeyer de Rosenthal sur le procès de Messen.
^ Thurloe, State papers, t. I, p. 269-270.
La négligence de la Compagnie n'avait laissé à la colonie aucun moyen de résistance; vaisseaux, troupes, munitions de guerre, vivres, tout manquait. L'amiral de With, qui avait été envoyé au secours du Brésil avec une flotte de douze vaisseaux et un corps de débarquement de 6,000 hommes, écrivait pour justifier son retour : a J'aimerais mieux, en ayant la liberté de religion, servir les Turcs que les directeurs de la Compagnie sur la montagne de la Faim\ » C'est ainsi qu'il appelait le récif de Fernambouc, la dernière place qui restât à la Compagnie. Les subsides fournis par les Etats généraux étaient depuis longtemps insuffisants, et ils ne pouvaient même continuer à les payer. Incapable de se sauver elle-même et ne pouvant être secourue, la colonie était condamnée à périr, et les Portugais en achevèrent facilement la conquête ^.
Ruinée par la guerre d'Angleterre , la république ne pouvait se dispenser de la paix pour réparer les malheurs dont elle était victime, et la paix était retardée par la rigueur des conditions auxquelles il fallait l'acheter. Pour sortir de la crise qu'elles traversaient, les Provinces-Unies auraient eu besoin de Tassistance active d'une autre puissance; mais aucun gouvernement n'était disposé à leur venir en aide, et leur isolement ajoutait à leur détresse. Elles portaient la peine de leur prospérité hautaine qui leur avait attiré l'envie des grands et des petits Etats , secrètement réjouis de leurs malheurs présents et prêts à en profiter. « Traitables et polis en temps d'infortune w , écrivait le comte Guillaume- Frédéric de Nassau , « nous sommes roides et nous ne connaissons personne quand nous croyons n'avoir rien à craindre'. « Aussi , dès que la fortune était devenue contraire aux Etats généraux, les amitiés s'étaient-elles refroidies, et les inimitiés mal éteintes avaient-elles commencé à se rallumer. Pour la diplomatie comme pour la foule, les vaincus ont tort. Il avait suffi à Cromwell d'être vainqueur, pour que les gouvernements, malgré l'origine révolutionnaire de son pouvoir, lui eussent fait les avances les plus
1 AiTZEMA, t. III, p. 341.
2 Janvier 1654. (Voir Nettscher : les Hollandais au Brésil,^'\h\. de la Haye.)
3 L. de Guillaume-Frédéric de Nassau à Aylva, 10/20 août 1652. (Voir Van Sypesteyn, Geschiedkundige bijdragen, t. I®"", le Prince de Nassau et Jean de Witt, p. 60.)