CHAPITRE III
flatteuses, avec un empressement craintif et servile dont les premières monarchies de l'Europe donnaient Texemple.
La direction des négociations extérieures imposait dès lors à de Witt la tâche la plus ingrate. Il en avait fait l'apprentissage sous le ministère du grand pensionnaire Adrien Pauw \ et en porta tout le poids, dès qu'il lui eut succédé. Malgré les mécomptes auxquels il devait s'attendre, il se mit à T œuvre avec une courageuse persévérance. Ses lettres journalières donnent la mesure de son activité et de la connaissance qu'il avait acquise de tous les intérêts politiques et commerciaux remis à sa garde. La république trouva en lui, dès ses débuts, le ministre le mieux préparé à lui ramener par l'habileté loyale de sa diplomatie le bon vouloir et la confiance des autres gouvernements.
Les Provinces-Unies étaient surtout intéressées à engager le Danemark et la Suède dans leur cause. Maîtresses de la mer Baltique, ces deux puissances étaient les arbitres de la guerre par leur position géographique et par leurs forces maritimes. Les bonnes relations entre le Danemark et les Provinces-Unies étaient favorisées par le bon vouloir réciproque de leurs envoyés. A la Haye, le ministre danois Ulefelt avait gagné la faveur du parti hollandais par ses opinions républicaines et par la distribution qu'il avait faite de l'ordre de l'Eléphant aux principaux députés des Etats de la Hollande, dont il avait ainsi flatté la vanité. A Copenhague, le ministre des Province-Unies, Nanning Kaiser, avait su acquérir un tel crédit, que la reine de Suède Christine, jouant sur les mots, disait : « En Danemark , ce n'est plus un roi qui règne , c'est un Icaiser (empereur) qui fait tout. ^ Après avoir longtemps cherché à rester neutre, le roi de Danemark se décida subitement à un coup d'audace. Vingt-deux vaisseaux anglais qui revenaient du Nord , chargés de marchandises , étaient entrés dans le port de Copenhague, pour y attendre l'escorte destinée à les ramener en Angleterre. Frédéric III les fit saisir, et la cargaison fut vendue à son profit. Cet acte de violence, qui équivalait à une déclaration de guerre, l'obligeait à confondre ses intérêts avec ceux des Etats généraux. Aux termes des conventions qui furent stipulées, les Provinces- Unies se firent décharger de la somme annuelle qu'elles
* L. de Witt à Van Beuningen, 14 septembre 1652.
s'étaient engagées à payer au Danemark pour les droits de passage du Sund ; elles lui fournirent en outre des subsides moyennant lesquels Frédéric III s'engagea à fermer la mer Baltique aux vaisseaux anglais , et à fournir une flotte à ses nouveaux alliés. Mais après l'avoir équipée à leurs frais, il eut soin de la garder pour la défense des côtes de son royaume, menacé par la vengeance de Cromwell.
Les intentions favorables du roi de Danemark à Tégard des Provinces-Unies étaient d'ailleurs rendues impuissantes par Thostilité de la Suède, qui semblait disposée à faire alliance avec l'Angleterre. Le trône de Suède était occupé par une héroïne de roman plutôt que par une reine. Christine, fille de Gustave-Adolphe, lui avait succédé à l'âge de sept ans \ sous la direction d'Axel Oxenstiern, chancelier du royaume. Parvenue à l'âge où elle pouvait gouverner elle-même, elle laissa à son premier ministre l'exercice du pouvoir, et mit toute son ambition à éblouir ses contemporains par l'aventureuse activité de sa vie, sa passion pour l'étude, et la brillante protection qu'elle accordait aux plus grands écrivains de tous les pays. Douée, à défaut de beauté, du charme de la conversation, jouissant des hommages qui lui étaient rendus par tous ceux qu'elle attirait auprès d'elle, Christine partageait son temps entre la chasse, la lecture des auteurs grecs, latins ou français, les audiences et les épîtres littéraires. Descartes, Huet, qu'elle recevait à sa cour; le Hollandais Hugo Grotius, qui, exilé des Provinces- Unies, avait adopté la Suède comme seconde patrie, et qu'elle envoyait comme ambassadeur à Paris ; Naudé, devenu son bibliothécaire ; Saumaise , qu'elle aurait voulu retenir à Stockholm ; Benserade, Scudéri, Chapelain, Scarron, Pascal, qui lui dédiait sa machine arithmétique, étaient ses correspondants habituels et lui donnaient une renommée de Mécène couronné. Au milieu de cette brillante pléiade, elle aimait à oublier son sexe et son rang, se souciant peu de se déclasser comme reine, et se plaisant à faire l'esprit fort en politique, comme en religion et en morale. Elle avait reçu le portrait de Cromwell, avec des vers latins du poëte Milton, et s'était prise
d'engouement pour le gouvernement et la personne du Protecteur.
ce Votre général «, disait-elle à l'ambassadeur anglais Whitelocke,