‹ Jean De WittChapitre 78 sur 264 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

robéissance. Quelle raison cette escouade de pasteurs sans foi a-t-elle pour cela? Je l'ignore. Ils osent dire ouifertement en chaire que les États gouvernent au pire les affaires, que Leurs Nobles Puissances ne désirent rien tant que la flotte de l'État soit détruite pour s'accorder avec l'Angleterre, et ce qui est encore pire, qu'ils savent bien qu'il y aura une émeute dont ils connaissent le but, et bien d'autres choses semblables. Je crois que Leurs Nobles Puissances ne savent pas tout ce que le peuple dit en chuchotant, et je crains que l'incendie ne soit allumé, avant qu'on l'attende : Scinditur incertum studia in contraria vulgus. Les uns sont pour le prince, les autres pour l'État; mais le parti du prince est maintenant le plus fort. Où en serons-nous quand la flamme qui fume maintenant aura passé par-dessus les maisons? Pour moi, je ne suis pas tourmenté : Si fractus illahatur orhis, impavidumferient ruinœ. Mais j'ai des enfants sans défense et des amis qui me sont plus chers que moi-même, et quorum pars magna fuistiy puisqu'on a mis sur vos jeunes épaules un poids trop lourd sous lequel le vieil Atlas lui-même courberait la tète. »> Ces craintes n'étaient pas exagérées. De Witt lui-même les partageait en écrivant à Beverningh ' : « On ne cherche qu'à pêcher en eau trouble et à donner au peuple l'impression qu'il ne peut se passer d'un maître. Cette opinion s'est tellement accréditée, qu'à peine y a-t-il un habitant sur mille qui ne la partage pas. »

Les scènes de désordre, se succédant de toutes parts, donnèrent bientôt le signal qui semblait attendu pour le renversement du gouvernement des États. A la Haye, les compagnies bourgeoises réunies à l'occasion de la foire de la ville *, échauffées par le vin qu'elles avaient bu devant l'hôtel du comte Guillaume de Nassau, tirent sur les drapeaux, pour protester contre l'enlèvement des armes de la maison d'Orange qui en avaient été détachées, et se promènent aux cris de : Vive Orange! Vive Nassau! V'ainement la cavalerie estelle envoyée pour pacifier ce tumulte : elle est obligée de prendre part à la manifestation, et le feld-maréchal de Bréderode, qui la commandait, ne peut lui-môme se dispenser de s'y associer. Pour satisfaire les émeutiers, il faut que l'ancien drapeau soit rendu au

1 L. de Witt à Beverningh, 11 juillet 1653 : GEDDiiS, p. 328.

détachement qui montait la garde de nuit à riiôtel de ville, et les États ne préviennent de nouveaux troubles qu'en appelant à la Haye des renforts de troupes. A Dordrecht, à Delft, le parti orangiste donne également libre cours à ses manifestations. A Rotterdam, écrit Corneille de Witt à son frère ', " les régents ne peuvent empêcher que les levées sur la flotte ne soient faites au nom du prince 15 . A Flaardigen, les matelots, avant de s'enrôler, exigent que cette satisfaction leur soit donnée, et les Etats de Hollande chargent leurs conseillers députés de prendre les mesures nécessaires pour s'y opposer. Dans toute la Hollande du IVord, les partisans de la maison d'Orange manifestent publiquement leurs espérances. Le comte Guillaume de Nassau, qui était venu dans Tile du Texel ^ avec quelques troupes de Frise, pour rassurer les habitants menacés d'une descente des Anglais, est reçu en triomphe et comme un libérateur par une population contre laquelle les Etats n'osent plus sévir.

A Enckhuysen, les meneurs ne gardent aucun ménagement et exploitent habilement la misère à laquelle la guerre d'Angleterre réduisait les habitants. Après avoir poussé la populace à dévaster la maison d'un des bourgmestres, ils l'entraînent à la révolte, mettent l'arsenal en son pouvoir et lui font déposer les magistrats de la ville. Les compagnies envoyées en hâte par les Etats de Hollande ^ trouvent les portes de la ville fermées, les canons braqués sur le rempart, et l'escadre qui les portait est obligée de se retirer au Texel, en laissant l'émeute maîtresse de la ville '^ . Les commissaires des Etats ne sont pas mieux accueillis. Ils étaient chargés d'arrêter les principaux coupables, de les envoyer prisonniers à la Haye, et d'imposer la soumission. L'éloignement des troupes ne leur permet pas de remplir leur mission. Malgré les dangers qui les menacent, ils approchent de la ville, sans se laisser intimider par les clameurs des séditieux, qui du haut des remparts leur criaient : « Vous n'entrerez pas ; parlez, parlez ! •>^ Ils demandent qu'on leur ouvre les portes, déclarant qu'ils ont l'ordre de parler aux magis-

1 L. man. Corneille de Wiit à Jean de Witt, 3 juillet 1653.

2 26 juillet 1653.

^ Elles étaient commandées par Nordwyck, colonel du régiment de Nord- Hollande.

^27 juin 1653.

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