CHAPITRE PREMIER
fait de son territoire repris sur les eaux de la mer l'écueil oii le colosse espagnol vient se briser.
Au milieu des brouillards et des marais de cette terre de lagunes, le spectacle de l'antique résistance de la Grèce à la monarchie toutepuissante des rois de Perse et de la lutte encore récente de la Suisse contre les archiducs d'Autriche ou contre les ducs de Bourgogne, venait de se renouveler avec la même opiniâtreté et le même succès. Les Provinces-Unies tenant tête aux rois d'Espagne avaient prouvé une fois de plus que le salut d'une nation ne dépend pas toujours du nombre d'hommes qu'elle a sous les armes, mais du courage avec lequel elle s'aide elle-même et de la confiance qu'elle met dans la bonté et la justice d'une grande cause \
Cette petite république qui venait de naître avait bientôt pris sa place au milieu des plus grands Etats de l'Europe par le rapide développement de sa richesse. Elle méritait tout ce qu'elle avait obtenu. Elle avait mis à profit l'affaiblissement des principaux royaumes qui, épuisés comme TEspagne par les guerres continentales et le démembrement d'une monarchie en décadence, affaiblis comme la France par les discordes de la Fronde, ou bouleversés comme l'Angleterre par la secousse d'une révolution, n'avaient plus ni commerce ni marine. Elle était devenue la Phénicie des temps modernes. Maîtresses de l'Escaut, les Provinces-Unies fermaient les débouchés d'Anvers et héritaient de la puissance commerciale de cette cité opulente qu'un ambassadeur vénitien du quinzième siècle comparait à Venise. Elles recueillaient en outre dans leurs principales villes, la population ouvrière des Pays-Bas, qui fuyait la tyrannie que l'Espagne prétendait exercer sur les consciences. Les manufactures de laine, les tapisseries, les broderies de Groningue, de Frise, de l'Overyssel, étaient aussi recherchées que l'avaient été celles de Tournay, Ypres, Bruxelles et Valenciennes. La fabrication des draps, des toiles, des étoffes, qui employait 660,000 habitants de la Hollande, ouvrait désormais de nouvelles sources de travail et de gain à une population qui s'était contentée jusqu'alors du commerce des fromages et de la vente du poisson. Les pêcheries avaient déjà suffi pour l'enri-
^ MoTLEY, Histoire des Provinces-Unies depuis la mort de Guillaume I" Jusqu'à la trêve de douze ans, t. I, p. 9.
chir. La pêche, siirlout celle du hareng, faisait vivre près du cinquième de la population de la Hollande, produisait 300,000 tonneaux de poisson salé et rapportait à la Hollande seule plus de huit millions \ Elle lui était plus lucrative que les filons d'or et d'argent découverts par l'Espagne dans le Nouveau Monde. D'après un dicton populaire, la ville la plus riche des Provinces-Unies, Amsterdam, " était bâtie sur des carcasses de harengs » .
La puissance maritime et commerciale de la république s'était rapidement développée. La marine marchande comptait pour la Hollande seule 10,000 voiles, 168,000 matelots, et faisait vivre 260,000 de ses habitants. Elle tenait en réserve une milice de mer pleine d'audace et de confiance, et assurait aux Provinces-Unies la tranquille domination de l'Océan. Elle avait pris à son compte la plus grande partie du commerce de l'Europe, y avait joint, depuis la paix, tous les transports de marchandises entre l'Amérique et l'Espagne, faisait le service des ports de France et entretenait un trafic d'importation évalué à 36 millions. Les pays du Nord , le Brandebourg, le Danemark, la Suède, la Pologne, la Moscovie, dont la mer Baltique ouvrait l'accès aux Provinces-Unies, étaient pour elles un inépuisable irtarclié d'échange. Elles l'alimentaient sans cesse par les denrées qu'elles y vendaient et par l'achat des produits qu'elles en tiraient, le blé, les bois, le fer, le cuivre, le chanvre et les fourrures. Un capital de 30 millions était engagé dans les transports de la mer Baltique, et la valeur totale des marchandises embarquées chaque année sur les bâtiments de la Hollande dans toutes les mers excédait un milliard de francs, a Les Hollandais i> , suivant l'expression d'un contemporain^, ce s'étaient faits les rouliers des mers. 55
C'était par ses colonies que la république avait pu donner à son commerce maritime un aussi grand développement. Elle avait le monopole de tous les produits de l'Orient. Les plus riches contrées de l'Asie étaient devenues ses tributaires et lui fournissaient leurs denrées et leurs épices dont les Provinces-Unies appprovisionnaient l'Europe pour une valeur de 16 à 17 millions par an. La puissante Compagnie des Indes orientales ^ créée à Amsterdam, en 1602, avec
1 Principes et maximes politiques de Delacourt, partie I'^, cb. iv, publiés sous le nom de Mémoires de Jean de IVitt , édition 1709.
- Temple, Remarques sur l'état des Provinces-Unies , cb. vr.
^ Elîe était administrée par soixante directeurs nommés par ies actionnaires.