‹ Jean De WittChapitre 9 sur 264 · CHAPITRE PREMIER. U · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. U

un capital qui n'excédait pas six millions et demi de florins, avait fondé en Asie un empire, avec les possessions enlevées aux Portugais. Maîtresse, en 1650, du cap de Bonne-Espérance qui lui garantissait la relâche de ses laisseaux, elle régnait en souveraine à Ceylan, sur les cotes de Malabar et de Coromandel. Elle avait fait de Batavia, dans Tîle opulente de Java, le siège de son gouvernement et étendu son trafic jusqu'à la Chine et au Japon. En même temps la Compagnie des Indes occidentales, dont la fortune fut encore plus rapide, mais moins durable, avait armé huit cents bâtiments de guerre et de commerce. Elle s'en était servie pour s'approprier les débris de la puissance portugaise sur les côtes de Guinée, ainsi qu'au Brésil, u la terre du diamant et de l'or* « , dont la plus grande partie était soumise à son autorité.

La république des Provinces-Unies était ainsi devenue l'entrepôt général de toutes les nations. « Ses habitants « , écrit un publiciste contemporain, « pompaient, comme l'abeille, le suc de tous les pays. On a dit que la Norwége était leur forêt ; les rives du Rhin, de la Garonne, de la Dordogne, leurs vignobles; l'Allemagne, l'Espagne et l'Irlande , leurs parcs à moutons ; la Prusse et la Pologne , leurs greniers; l'Inde et l'Arabie, leurs jardins ^ 5? Les différentes parties du monde semblaient ainsi être leurs tributaires.

La Hollande était la véritable reine de la confédération. Elle avait tiré parti de sa position presque insulaire au bord de l'Océan, à l'embouchure de grands fleuves, au fond d'un golfe, pour prendre le premier rang parmi les sept provinces confédérées. Amsterdam, qu'un ambassadeur français ^ appelait « la grosse cloche de la Hollande 55 , faisait crédit à des souverains et traitait avec eux de puissance à puissance : sa banque, fondée en 1609, devenait comme la métropole du commerce du monde; sa population ouvrière ne comprenait pas moins de 54,000 travailleurs. Entrecoupée par de vastes bassins , bordée de quais spacieux qu'ombrageaient des avenues d'arbres, cette grande cité, par ses murs alignés, ses édifices somptueux, ses maisons opulentes aux perrons de marbre, ses hôpitaux, témoignage d'humaine prévoyance, faisait envie, même aux sujets de Louis XIV.

^ Poëme de Van Haren. Les Gueux.

^ WiCQLEi-ORT, L. 14 mars 1658. Archives affaires étrangères.

3 De Thou, Correspondance, 165T. Archives aff. étr.

A la beauté et à la richesse de ses autres villes, la Haye, Dordrecht, Dejft , Leyde , Haarlem , Rotterdam , la Hollande ajoutait , « «omme dans une décoration de théâtre de vingt lieues d'étendue' «, les charmes d'un paysage égayé par de vertes prairies où paissaient de nombreux troupeaux, sillonné de canaux qui servaient de grandes routes et sur lequel se détachaient des moulins toujours en mouvement. Elle avait comme parure les parterres de plantes et de fleurs dont la culture faisait Toccupation préférée de ses habitants. Le bien-être et Taisance de la population, le petft nombre de pauvres, auxquels le travail et l'assistance épargnaient la misère, alors si commune, achevaient de donner un air de fêle à cette république de commerçants, affranchie par la guerre, enrichie et illustrée par la paix.

La prospérité jointe à la délivrance avait été pour les Provinces- Unies le signal de Tépanouissement des arts, des sciences et des lettres. A côté de leurs héros presque légendaires, Guillaume le Taciturne, le comte d'Egmont, Alarnix de Sainte-Aldegonde; à côté de leurs hommes d'Etat, de leurs diplomates, de leurs grands hommes de guerre, de leurs capitaines, de leurs amiraux, elles avaient l'illustre groupe de leurs peintres , de leurs poètes et de leurs écrivains. Elles pouvaient se glorifier d'avoir vu naître et se développer, dans la courte période d'un demi- siècle, cette grande et féconde école de peintres hollandais dignes de rivaliser avec les grands maîtres de la Elandre, de l'Allemagne et de l'Italie. Ils ne poursuivent pas la recherche de l'idéal : le changement de croyances qui s'est accompli leur a fermé la grande source des inspirations religieuses, en donnant aux Provinces-Unies un culte sans images. Ils se désintéressent même de ce qui se passe autour d'eux et ne reproduisent que par exception les grandes scènes de l'histoire contemporaine. La nature et l'homme suffisent à leurs études : Técole hollandaise borne TefFet de l'art à les représenter avec la fidélité et la perfection de son dessin, comme avec les richesses de sa palette. Rien ne lui échappe ; paysages, troupeaux, navires, mers et canaux, rues, maisons, échoppes, personnages de toutes conditions, depuis les hommes de fortune et de loisir jusqu'aux plus humbles et aux plus disgraciés, corporations avec leurs fêtes

' Mémoires de Hollande, p. 82, par madame de la Favbtte. Techener, 1856.

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