CHAPITRE III
une domination sans partage. L'usurpation despotique d'un homme de génie était ainsi le dénoùment d'une révolution commencée par la résistance au pouvoir arbitraire de la royauté. Avec le nouveau dictateur, les Etats généraux pouvaient reprendre Tœuvre pacifique à laquelle le Long Parlement avait fait échec. Aussi, malgré les réclamations imprudemment soulevées par laZélande \ la persévérante insistance de Jean de Witt fit-elle décider que de nouvelles négociations seraient engagées. Toutefois, il essaya vainement à plusieurs reprises ^ d'en faire charger un seul envoyé désigné par les États de Hollande. Il fut obligé de consentir au choix de plusieurs plénipotentiaires, dont deux furent désignés par la Zélande et la Frise en leur qualité de provinces maritimes, et les deux autres réservés à la Hollande.
Les Etats de Hollande fixèrent leur choix sur Fun des députés de leur assemblée dont l'expérience politique leur était garantie, Nieupoort, pensionnaire de Schiedam, qui fut désigné comme chef de l'ambassade ; le second négociateur qu'ils lui associèrent fut Beverningh , bourgmestre de Gouda, auquel de Witt donnait toute sa confiance. Les Etats de Zélande et les Etats de Frise déléguèrent, de leur côté, Van de Perre, pensionnaire de Middlebourg, et Jongesthal, membre de la cour de jtfstice de Frise, dévoué aux intérêts du stathouder de la province, le comte de Nassau. C'étaient pour Nieupoort et Beverningh des collègues chargés de les sur veiller et de contrôler leur conduite, mais trop dépourvus de perspicacité diplomati([ue pour les empêcher de rester maîtres des négociations, dont Jean de Witt avait la véritable direction. Son entente intime avec Nieupoort, surtout avec Beverningh, lui garantissait la fidélité avec laquelle ses instructions seraient suivies. Se défiant du zèle bruyant de Jongesthal, il leur écrivait : '• Si vous restez en Angleterre, je vous enverrai un chiffre. Qu'aucun des commissaires ne voie cette lettre, et ne la laissez pas sur votre table ^ 5)
Avant de pouvoir continuer Pœuvre qu'il était impatient d'ache«
1 Résol. secr. Hollande, 24, 25 mai 1653. — L. de Witt à Van Beuningen, 2 juin 1653.
- Résol. secr. Hollande, 24 mai 1653. — L. de Witt à Van Beuningen, 23 juin 1653.
* L. de Witt à Van Beuningen et Nieupoort, l^r août 1653.
\er, de IVitt faillit être obligé (Vy renoncer. La prompte arrivée à Londres de Beverningh , qui devança d'une semaine les ambassadeurs \ ne put décider Cromwell à changer de politique. Beverningh, après avoir été reçu en audience solennelle par le conseil d'État, chercha vainement à faire valoir les intérêts de religion, de gouvernement et de commerce qui devaient rapprocher les deux pays. Les anciennes prétentions auxquelles la république des Provinces-Lnies avait déjà refusé de céder furent rigoureusement maintenues, et lorsqu'il eut été rejoint par les autres plénipotentiaires, les tentatives de conciliation, renouvelées dans de nombreuses conférences, n'eurent pas un meilleur succès. CromweM, n'osant désabuser le peuple anglais du rêve orgueilleux de domination entretenu par le Long Parlement, laissa le conseil d'Etat reprendre l'ancienne condition de l'union des deux Etals dans une seule république dont la puissance assurerait en Europe le triomphe de la cause du protestantisme ^.
Réduits à cette extrémité, les Etats généraux n'étaient pas libres de reculer devant la continuation de la guerre, quels qu'en fussent les dangers. La proposition d'annexion, dont le gouvernement de Cromwell n'avait pas voulu se départir, était une menace d'asservissement qui ne permettait plus aux négociations de suivre leur cours. La politique pacifique, que de Witt n'avait cessé de défendre, ne pouvait s'accommoder d'une paix incompatible avec l'indépendance de la république. Convaincus de leur impuissance à triompher des hautaines exigences qui leur étaient signifiées, les plénipotentiaires des Provinces-Unies se décidèrent à venir rendre compte de la situation. Deux d'entre eux quittèrent l'Angleterre ^ D'après les conseils de Jean de Witt *, les deux autres, Beverningh et Van de Perre, restèrent à Londres, dans l'espérance de ménager de meilleures chances d'accord.
Le refus opposé par les Etats généraux à des exigences inacceptables '^ apprit bientôt à Cromwell qu'il s'était trop avancé. Son génie politique l'arrêta dans la voie où il s'engageait °, et la pru-
* Il arriva à Londres le 22 juin, et les ambassadeurs le 30 juin 1653.
2 Rapport des ambassadeurs : Verbael, p. 46, 53, 54.
3 14 août 1653.
* L, man. de Witt à Beverningh et Nieupoort, 18 juillet 1653.
5 L. de Witt à Van Beuninjjen, 26 août 1653.
6 21 octobre 1653.
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dence avec laquelle de Witt s'était opposé ' au rappel des deux envoyés laissés à Londres, lui permit de continuer les négociations. Il pressa lui-même le retour des deux autres ambassadeurs^ retenus à la Haye, pendant plus d'un mois, par le mauvais vouloir de quelques-unes des provinces, et dès que les conférences furent reprises ^ il demanda une satisfaction qu'il se flattait de pouvoir aisément obtenir. La proposition qu'il remit aux plénipotentiaires comprenait vingt-sept articles'^. L'union des deux républiques cessait d'être exigée, comme condition du traité; mais d'autres prétentions tenaient lieu de l'incorporation des Provinces-Unies, à laquelle Cromwell renonçait. Les Etats généraux devaient reconnaître la souveraineté maritime de l'Angleterre, en se soumettant au payement d'un droit sur la pêche, et à la limitation de leurs forces navales dans les mers britanniques. En outre, d'après l'article 12 du traité, ils étaient mis en demeure de consentir à une autre garantie encore plus décisive pour Cromwell, en s'engageant à ne jamais accorder au fils de Guillaume II les pouvoirs civils ou militaires qui avaient appartenu à ses ancêtres. Cette exclusion, que les dépêches de l'ambassadeur français à Londres ^ faisaient depuis quelques mois pressentir, donnait au chef de la république d'Angleterre une sûreté politique à peu près équivalenle à celle de l'annexion, en fermant l'accès des charges paternelles au prince d'Orange, qui, petit-fils par sa mère de Charles P', aurait mis inévitablement son pouvoir au service de sa famille , pour la rétablir sur le trône d'Angleterre.
Cromwell comptait en outre mettre à profit cette clause du traité, pour perpétuer les rivalités domestiques et rendre irréconciliables les deux partis qui se disputaient le gouvernement des Provinces- Unies. Il se persuadait d'ailleurs que le parti républicain n'hésiterait pas à lui donner son concours, pour opposer ainsi un nouvel obstacle à la restauration de la maison d'Orange. Habitué à ne tenir compte d'aucun scrupule, il s'attendait à trouver de Witt et ses amis disposés à accepter avec empressement tous
1 L. de WiU à Van Beuningen, 16 septembre 1653. — L. man. de Witt à Van Beuningen, 12, 19 septembre 1653. — Résol. Hollande, 18 septembre 1653.
2 Les ambassadeurs revinrent le 4 novembre 1653.
3 Novembre 1653.
* 28 novembre 1653 : Verhael, p. 198.
^ L. man. Bordeaux à de Brienne, 14 juillet, 3 août 1653.