CHAPITRE III
dans une dépêche secrète : " La disposition n'est pas mauvaise, du moins en apparence ; mais on est si blessé quant aux formalités, que je ne sais comment y obvier. On m'a fait mille questions, me demandant pourquoi nous sommes partis sans signer, pourquoi je suis revenu seul, sans aucun pouvoir. Je n'ai pas été reçu par Son Altesse, et Ton s'est borné à me répondre qu'on me considérait comme un simple particulier, et qu'ainsi on ne pouvait enlrer en communications avec moi. Je crains que l'article relatif au prince d'Orange ne soit un écueil. Pour remédier à ce que je crains d'énoncer, je ne vois d'autre moyen que d'accélérer l'alfaire, ou, en cas de délai, de me pourvoir de quelque écrit, pour être entendu '. «
Ces conseils étaient déjà bien tardifs, et les Etats généraux les rendaient inutiles par leurs contestations prolongées. La délibération renvoyée aux États des provinces se heurtait à des obstacles sans cesse renaissants. Encouragées par les pressantes démarches de l'ambassadeur Chanut, quelques provinces zélées en faveur de l'alliance française exigeaient que la France fut comprise dans le traité de paix, tandis que Cromwell opposait à cette demande une résistance opiniâtre. De Witt dissuada les Etats généraux d'insister, en leur représentant que <c leur barque était trop petite pour remorquer un aussi grand navire ^ » , et l'ambassadeur de France, afin d'éviter l'humiliation de paraître éconduit, déclara avec hauteur a que le roi son maître saurait bien se passer des services des Provinces-Unies ^ » .
D'autres débats également intempestifs remettaient en question quelques-unes des conditions du traité et provoquaient la défiance du parti orangiste. L'article qui excluait du territoire des deux républiques « leurs ennemis communs )? paraissait suspect. La Gueldre, appuyée par d'autres provinces, demandait qu'il fût rédigé de façon à ne pouvoir jamais être invoqué contre la maison d'Orange. Pour la rassurer, de Witt représentait à la Princesse Douairière que cette interprétation n'entrait pas dans les vues du Protecteur, et que d'ailleurs les États de Hollande ne pourraient jamais être disposés à y donner leur consentement. La clause du tempérament^
1 L. Beverningh à de Witt, 6 février 1654,
2 L. Chanut à de Brienne, 5 février 1654 : Arch. aff. étr.
3 L. de Witt à Beverningh, 20 février 1654.
au lieu d'être considérée comme une concession à obtenir de Cromwell, n'échappait pas elle-même aux protestations : les Etats de Frise, alléguant qu'elle obligeait les commandants en chef des forces de terre et de mer des Provinces-Unies à jurer l'observation du traité de paix, demandaient que les Prolecteurs d'Angleterre fussent soumis au même serment. Les Etats de Zélande, craignant qu'une satisfaction donnée à Cromwell ne provoquât de sa part de nouvelles exigences, refusaient de consentir au tempérament, à moins que l'engagement ne fût pris de repousser toute autre condition concernant le prince d'Orange. Pour vaincre leur résistance, il fallut que cette clause fût ajoutée au traité sous forme d'article additionnel, de façon à n'en pas faire inséparablement partie.
Le Protecteur ne pouvait manquer d'être encore plus courroucé des retards intempestifs qui avaient jusqu'alors empêché que son gouvernement ne fût reconnu. La Frise exigeait qu'aucune félicitation ne fût adressée à Cromwell, avant le retour des deux envoyés des Etats généraux, Nieupoort et Jongesthal. La Hollande obtint avec peine, et tardivement, que Beverningh fût enfin autorisé à devancer les deux ambassadeurs, pour donner au chef de la république d'Angleterre la satisfaction qu'il réclamait impérieusement. En même temps, elle pressait les Etats généraux de rédiger le projet de traité sous sa forme définitive, en laissant les différentes provinces libres de faire leurs propositions pour le modifier, pourvu que ces modifications, si elles n'étaient pas admises par Cromwell, ne missent aucun obstacle à la conclusion de la paix. Le jour où il s'agit de voter', les indécisions se renouvelèrent. La Zélande n'était représentée dans l'assemblée fédérale que par un seul de ses députés; le député de Frise, Aylva, refusait d'accepter le fauteuil du président; des deux députés d'Utrecht, l'un, Renswonde, se faisait scrupule de le remplacer, et l'autre, d'Amerongen, ne consentit à remplir les fonctions de président qu'en faisant dater la délibération du lendemain, jour où commençait le tour de présidence hebdomadaire de sa province *. Le système du gouvernement des Provinces-Unies, où, comme
* Mercredi 18 février 1654.
2 Résol. Etats généraux, 19 février 1654.