CHAPITRE III
muhiquée aux députés de leur province; mais ils dissimulèrent cette démarche à leur collègue Jongesthal, qui n'aurait pas manqué de la faire échouer. Sans renoncer encore au vain espoir de faire céder Cromwell, ainsi qu'ils s'en expliquaient avec de Witt dans une lettre privée, ils déclaraient dans leur dépêche destinée à être lue aux États de Hollande, que la nécessité de lui donner ou de lui refuser la satisfaction qu'il exigeait, ne pouvait plus être éludée \
A ce prix seulement, Cromwell se décida à signer les articles du traité, que les amhassadeurs ne voulurent pas laisser plus longtemps en suspens, dans la crainte de nouveaux changements; mais il eut soin de déclarer qu'il ne Fexécuterait point, s'il n'obtenait la résolution des Étais de Hollande « sous une forme et dans un délai qu'il voulait bien ne pas déterminer trop rigoureusement » . Ce fut la seule concession à laquelle il se prêta.
En obtenant la paix, les États généraux étaient obligés de Tache ter à des conditions désavantageuses. Pour y faire participer leur allié, le roi de Danemark, ils garantissaient en son nom la somme considérable de 2,450,000 florins qui lui était réclamée à titre d'indemnité pour la saisie de vingt et un vaisseaux anglais dans le port de Copenhague. Aucune satisfaction n'était refusée à l'Angleterre. Ils lui accordaient non-seulement le salut du pavillon dans les mers britanniques, mais encore la réparation pécuniaire d'une vieille injure dont elle ne cessait de se plaindre depuis plus de trente ans, l'exécution de cinq sujets anglais convaincus d'avoir tenté d'enlever l'île d'Amboyne à la Compagnie hollandaise des Indes orientales. En outre, les^États généraux s'engageaient à refuser tout secours, même tout asile, aux ennemis du gouvernement anglais, et l'éloignement de la famille royale était ainsi garanti au Protecteur. Enfin, pour mettre Cromwell à l'abri d'un brusque changement dans la politique des Provinces-Unies, ils devaient faire jurer l'observation du traité à tout chef militaire qu'ils choisiraient comme capitaine et amiral général.
Le seul avantage du traité pour les Provinces-Unies, c'était la fin de la guerre; mais la prolongation de la guerre aurait rendu inévitable la ruine de la république. D'après le témoignage d'un auteur contemporain ^ qui n'aurait pas laissé échapper cette occasion
* L. Beverningh à de Witt, 15 avril 1654. 2 De Guiche, Mémoires, t. I, p. 48.
188 JEAN DE W ITT.
(rincriminer la politique de Jean de IVitt, si elle avait pu donner prise à ses attaques si souvent passionnées, ce le traité de Westminster est au contraire la seule chose que les Anglais reprochent à Cromwell, en ce qui touche la gloire et Tut lité de leur nation. Cette fois-là, il Ta sacrifiée à son intérêt propre, car il pouvait, en continuant la guerre, rendre la Hollande tributaire. i) Chanut, qui, dans Tintérèt de la France, s'était montré hostile aux négociations, avait fini par reconnaître lui-m^me la nécessité d'en hâter la conclusion. « La reprise de la guerre^ «, écrivait-il, et donnait un tel accroissement aux Anglais, que rien ne pouvait leur résister sur mer. Dès lors il m'a semblé que nous devions souhaiter que la paix survînt; le mal est visiblement assez grand pour faire désirer une relâche, si nous voulons que cet Etat subsiste, w
L'obligation de satisfaire Cromwell, en lui accordant l'acte d'exclusion, était dès lors imposée aux Etats de Hollande. Elle pesait lourdement sur de Witt, comme chef de gouvernement et comme chef de parti. Comme chef de gouvernement, il devait craindre de compromettre la Hollande et d'usurper au profit d'une seule province les pouvoirs diplomatiques des Etats généraux. Comme chef de parti, il devait considérer comme dangereuse une condescendance qui soumettait les Provinces-Unies aux exigences d'un gouvernement étranger, naguère leur ennemi déclaré, et qui réveillerait ainsi le sentiment national en faveur du prince d'Orange. L'accord de ses dépêches publiques avec les lettres secrètes qu'il adressait à Beverningh, et dont quelques-unes ont été récemment découvertes^, fait reconnaître qu'il n'avait pris avec Croniwell aucun engagement, et suffit dès lors à sa justification.
Le Grand Pensionnaire avait eu connaissance, dès le mois de décembre 1653, des premières ouvertures faites par Cromwell à Beverningh et à Nieupoort % pour obtenir des Etats de Hollande le vote d'exclusion du prince d'Orange. II les avait écartées sans arrière-pensée. Le 2 janvier 1654 \ avant que les ambassadeurs
1 L. Chanut, 3 avril 1C53 : Arch aff. ëtr.
2 Voir l'intéressante publication de M. Van Sypestevn, Geschiedkundige Bijdrag en, t. II.
^ L. secr. Beverningli à de Witt, 26 décembre 1653. * L. de Witt à Beverningh et Nieupoort, 2 janvier 1654.