‹ Jean des bandes noires, 1498-1526Chapitre 10 sur 38 · G JEAN DF.S BANDES NOIRES · texte numérisé non relu

G JEAN DF.S BANDES NOIRES

lasse, il ne poavail voir les gens brouillés: « C'est moi, dira-t-il au fameux Luzasco, c'est moi qui de Reggio à Mantoue, dans le plus grand comble de ses fureurs, vous amenai le Seigneur Jean de Médicis jusqu'à votre lit, au moment où la morsure du sanglier, qui vous frappadans une chasse, vous mettait en danger. »

Mais son industrie préférée s'exerçait eu faveur des femmes. « Je n'ai plus rien à vous dire, concluait-il, sinon qu'elle vous aime plus que votre âme, qu'elle est à vous et ne peut oncques être à nul autre, que vous fassiez ou non cas de son amour, elle vous veut faire présent de son corps, et c'est ainsi qu'elle soussigné la présente de sa propre main. Ne faites donc plus la nymphe, trop c'est trop. »

La lettre, en effet, cette lettre au sonnet, porte en apostille : « Moi, Paule, j'affirme ce que dessus on lit, et je vous suis esclave, encore que vous ne m'aimiez point. »

Oui, parmi les guerres, la peste, on avait continué de vivre en faisant l'amour. De même que les fresques divines des peintres lombards portent la date des plus affreuses années de cet abominable siècle, il y a, dans les paperasses guerrières ou politiques, de l'amour, de la fantaisie, des joies et des plaisirs. On s'amusait au camp, on s'aimait dans les villes assiégées. La belle Clarice ou Claire Visconti passait indolente parmi les cadavres et les blessés. Le camp de Pavie reverra sa litière. La vie humaine, à travers tous les soubresauts, continue comme les rivières, comme le sang, comme la mer. De loin, les événements semblent bouleverser tout, jusqu'au fond; si l'on approche, tout demeure à peu près comme à l'ordinaire, ni meilleur, ni pire: possible, et c'est déjà bien étonnant. Voilà pourquoi sans doute, l'Arétin traitait Dieu de (( brave homme ». Et c'est là, en somme, l'unique leçon de l'histoire, et le profit, pour tant d'ennui. Mais il est grand.

La difficulté qui surgissait, dans ce pays rapidement pacifié, qui aimait son duc et haletait après la paix, ce

n'était pas de conserver l'ordre et de maintenir le prince, c'était, pour Jean des bandes noires, de recueillir un Ijénéfice après tant de peines, l.es troupes mêmes, désormais moins nécessaires, il arrivait malaisément à les faire entretenir par P'rançois SIbrza, « trop pauvre pour l'heure ». Quant aux possessions désirées, elles tardaient. Enfin, tant de troupes turbulentes et désoccupées n'étaient pas faciles à cantonner. Les marquis Pallavicini recevaient de graves dommages et ils en redoutaient de plus terribles encore, si les bandes noires continuaient à passer le Pô et à revenir sur leurs terres; la mise à sac do Busseto. leur domaine, deux ans auparavant, leur fusait toutcraindre. Le Pape intervint par un bref. La ville de San Secondo, que Jean des bandes noires habitait par prédilection parce que sa sœur et ses neveux l'y attiraient par leurs largesse?, était trop près de Busseto pour qu'un avis formel ne fût pas très-nécessaire, et sur-le-champ :

« Cher fils, disait le bref pajial, salut et bénédiction apostolique. Nous avons appris un fait qui, bien qu'il nous semble incroyable, néanmoins n'a pas laissé d'émouvoir notre cœur, à savoir que tu avais passé le Pô avec tes troupes militaires, et que tu avais envahi ou menaçais d'envahir les châteaux et domaines de notre cher fils Jean-Louis marquis Pallavicini ; l'une et l'autre chose nous serait pénible.

« En effet, que toi, notre allié de toute manière, ou qui que ce soit, fasse pénétrer une force militaire sur les terres et places fortes de la Sainte Eglise Romaine, à nous sujettes, afin de causer du dommage à autrui, attendu que pareille chose ne se pourrait produire sans outragea notre autorité et à notre nom, nous estimerions que ce serait agir contre notre honneur ; et de cet honneur, la défense et la sauvegarde et le soin t'appartient assurément plus qu'à pas un autre ; aussi nous reposons-

nous sur la foi et ton amour envers nous et sur ton respect pour ce Saint Siège. Que si dans ces bruits rien n'est vrai, nous nous réjouirons fort d'avoir reçu une fausse nouvelle ; mais si au contraire lu avais conçu un pareil dessein, ou l'avais mis d'ores et déjà en œuvre, nous t'aver-, tissons et te demandons d'avoir à écarter toute violence sur nos possessions et terres, et, dans le cas où tu aurais déjà assiégé ou occupé quelque lieu, de le rétablir en son premier état, et de consentir à suivre la voie plus sûre et plus salutaire du droit et de la justice, sous notre propre arbitrage. Ce faisant, tu agiras suivant ton devoir suprême et notre agrément, ne devant en rien t'ccarter de noire avis et de nos délibérations.

« Donné à Rome, auprès de Saint Pierre, sous l'anneau du Pêcbeur.

« Le 5® jour de juin 1524.

« Année première de notre Pontiûcat.

Au bas : « Jacques Sadolet. »

La présence de Jean des bandes noires à Rome, où il était attendu, devait arranger toutes les affaires pendantes. Le Pape continuait ses largesses à Marie Salviati; cent ducats le 21 mai ; cent autres le 14 juin. En juillet, ce sera quatorze aunes de taffetas pourpre et dix cannes et deux palmes de tabis pourpre, le tout valant cinquantedeux ducats ; et c'est encore une selle et un harnachement pour le cheval du petit Cosme, un vêtement pour son précepteur.

Jean s'attardait à San Secondo. Mais enfin, cédant aux instances maternelles de Lucrèce Salviati, aux lettres de Marie, il se faisait espérer. Les bagages arrivaient au Trebbio le 14 juin. Pierre-François, qui était aux eaux pour sa santé ruinée, félicitait Marie Salviati « d'avoir tout-à-Pheure avec elle à Rome le Seigneur Jean ».

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Mais il ne put se tenir de surveiller son castel de l'Aulla, de revoir la Lunigiane, de remettre quelques épines au pied des xMalaspina. « Rameau sec ou rameau fleuri » ce buisson fourré de marquis lui était odieux, et il le sabrait malgré les efforts de la Curie, malgré l'intervention des comtes de' Rossi, parents germains du marquis Lazare. « Il a envoyé, dit une lettre, quinze cents fantassins vers l'Aulla, pour troubler ces marquis, par là. » Et pendant ce temps, les Salviati travaillaient pour lui vers Busseto. 11 ne fit (jue toucher barres à Florence. Mais en traversant la Toscane pour aller à Rome, dans la route, à Poggibonsi, c'était une lettre pressante, qu'il dictait à Barthélémy Rainieri, et par laquelle il enjoignait à l'intendant du Trebbio d'embaucher dix maçons pour un mois et de les envoyer à l'Âulla, remparer encore le donjon et les murs.

Ce que faisaient les soldats de Jean des bandes noires à l'Aulla et dans la Lunigiane, les lettres de l'Arioste le disent ; car le père magnifique de Roland furieux, de Bradamante, d'Angélique et de Renaud, était alors, au nom d'Alphonse duc de Ferrare, gouverneur de la Garfagnana; la pauvreté, qui l'atteignit parfois jusqu'en son caractère, avait décidé le poète à prendre ce poste fort rude, mais lucratif, dans un pays factieux, turbulent, sauvage. Il était installé dans sa résidence de Châteauneuf-en-Garfagnana. planant sur la riche vallée, à l'issue de ces défilés formidables que surplomblent, du côté delà mer, l.'s deux mille mètres du Pisanino et du Pannia délia Croce; il avait en face de lui les escarpements du Rondinaio, pour l'isoler des cités joyeuses ; mais l'italien le plus pur, d'une douceur divine, résonnait auprès du poète. La fleur du parler toscan est une fleur de la montagne. Et quand l'Arioste, deux années auparavant, était venu prendre son poste, comme il traversait une bande armée, et se trouvait bien aise d'être passé sans

anicroche, le capitaine des larrons demandait à un serviteur qui était donc ce gentilhomme : « C'est Lodovico^ l'Arioste », répondait l'homme de la suite. Le chef, à ce nom, pique avant, se met à courir tout armé, cuirassé, le fauchard au flanc, et l'Arioste. incertain de ses intentions, fait face et s'arrête. Le capitaine se nomme, il est Philippe Pacchione, l'un des deux brigands qui désolent la Garfagnana par leurs luttes, il salue avec le plus grand respect : f< Pardonnez-moi, dit-il, si je ne vous ai point salué quand vous passiez, j'ignorais qui vous étiez ; mais à prc'sent que je le sais, j'ai voulu connaître de vue celui que je connais de nom et de renom, depuis longtemps ; si l'Arioste a jamais besoin de Philippe Pacchione, tout ce dont je puis disposer est à lui. » Et il prit congé du poète avec une suprême révérence.

Celte légende est si jolie qu'elle déplaît aux érudits. L'Arioste ne conserva, dans ses vers, que le souvenir d'une route « inique, et d'une si rageuse tempête d'eaux et de vents », bonne pour présager les ennuis mesquins d'une charge oi^i « sans cesse il avait les vilains aux oreilles ».

Les bandes noires étaient pires que les vilains ; outre les quatre-vingt-huit terres, ennemies entre elles, qui lui donnaient tant de soucis, outre les hordes d'assassins qui battaient le pays,

c( Si bien qu'une autre bande, à les prendre choisie, N'ose jamais tirer sa bannière du sac, »

voici qu'il lui fallait tenir la balance entre ces soudards terribles, qui venaient de l'AuUa sur Fivizzano, sur Fosdinuovo. très capables de saisir les marquis Malaspina^ de rançonner et d'emprisonner les plus fiers et plus féroces ; mais bien assez impudents aussi pour molesler la maison d'Esté et son commissaire égaré dans ce « regrettable labyrinthe ». Au commencement de juillet,

les bandes noires se mêlaient à une écliauffourée devant Camporgiano, aux portes de Gastelnovo. dans ces éternelles factions du « parti françois » et du « parti italien ». La ville faillit être prise. Volant le bétail, torturant les prêtres suivant la méthode pittoresque des lansquenets, ils mettaient tout à sac et à sang. <( Je désire, écrivait l'Arioste, avoir ces ribauds. et les faire tout de suite, sans rien entendre, pendre h la potence. Mais je ne suis pas assez fort! » Heureusement, ils s'entrebattaient et ils blessaient grièvement leur propre capitaine. On le prit, on l'interrogea. L'Arioste envoya copie de l'interrogatoire au duc. Au reste, leurs victimes, à ces bandits, n'inspiraient pas grande estime au Gouverneur : « Ce prêtre de Soraggio, des Bosi. qu'avait fait prendre le Commissaire du pape Clément, est mort, écrivait-il; je l'ai fait soigner; nonobstant, il est mort, et il est bien là où il est, c'était une méchante bête, qui terrorisait tout Soraggio, qui violait les gens, les blessait, les rossait, et chaque jour j'en recevais une plainte nouvelle. »

L'Arioste, que le duc avait choisi « pour si dextérité, » fut un fonctionnaire exact et prudent; il nota pas à pas les mouvements des bandes noires, les empêcha de s'unir avec les bandits, cette plaie du temps et de bien d'autres temps; le capitaine blessé, Todeschino, qui finit par mourir, assurait qu'on avait tout fait à l'insu du seigneur Jean ; seulement, si les choses réussissaient « ad vota, » le seigneur Jean approuverait et dirait que les habitants le voulaient pour sire. En attendant, les bandes prenaient la Bastia, prenaient les aires des marquis Malaspina, jusque sur le Monte Simone, et l'affaire s'aggravait encore parla prise du marquis Spinetla, de sa femme et de son fds.

Les princes commençaient à s'émouvoir. Le Pape et le vice-roi de Lannoy reçurent des plaintes. Pendant que le marquis Laurent se fortifiait dans Fosdinuovo

menacé, que tous les autres marquis Malaspina s'enfuyaient terrifiés, Balthasar Castiglione, ambassadeur du marquis et gonfalonier général Frédéric de Mantoue, allait trouver Clément VII. Le Pape, qui avait fait un accueil paternel à Jean des bandes noires, et qui venait de lui donner mille trente-cinq ducats pour s'installer à Rome, déplorait ces « ribauderies, » faisait remettre en liberté les prisonniers molestés et violentés par les bandes, et promettait un châtiment. La haine que Jean des bandes noires avait conçue pour le marquis de Mantoue ne dut pas s'en affaiblir; deux de ses stradiots venaient d'être pris et dévalisés à Canneto près de Mantoue, il rugissait de rage, malgré ses assurances de dévouement pour les Gonzague, et les menaces proférées par le marquis et par lui faillirent arriver aux actes.

En même temps, Alphonse de Ferrare écrivait à son ambassadeur de Naples : « il est venu de Pise, par mer, aux hommes du Seigneur Jeanninsept pièces d'artillerie avec leurs munitions ; avisez de cela et du reste le seigneur vice-roi. » Lannoy savait mieux que personne de quelle humeur était Jean de Médicis; à Milan, quelques mois plus tôt, un différend qui s'élevait entre eux avait mené le condottiere à des réponses si acerbes, que jamais plus le commandant en chef n'osa lui dire un mot de blâme.

Aidé par sa sœur, qu'il défendait à la Curie comme dans ses châteaux, remonté par le Pape qui lui donnait l'écurie du cardinal Corner, Jean des bandes noires ne se retirait point de la Lunigiane; Florence qui n'aimait pas ce voisinage pour ses possessions de Sarzane et de Sarzanello, fit un effort, le Pape et Cibo s'entremirent; enfin, les Malaspina se saignèrent d'une somme considérable, et l'Aulla fut rachetée, le pays évacué par les bandes noires. Mais ce ne fut définitif que l'année suivante. Il fallut bien des tiraillements encore.

Clément VU n'en était pas plus tranquille; jaloux de Jean qui éclipsait les deux bâtards favoris, Alexandre et Hippolyte, pressé par les Salviali, si terreur était qu'un prince jeune, entreprenant, populaire, et qui s'appuyait sur des troupes nombreuses et sur les sympathies du peuple, ne mît la Toscane sous sa main et Florence dans son palais. Les logements des troupes, la manière de les cantonner sur le domaine florentin, préoccupaient beaucoup le Pape. Il voulait bien donner une dizaine do mille francs par mois pour entretenir Jean à Rome, verser d'août à octobre quelque quatre mille ducats, mais il ne se résignait pas à faire un Médicis-Sforza maître de Florence.

L'envoyer aux guerres de la Provence, c'était scabreux,, c'était impossible. 11 avait un nom trop voyant; l'oscillante politique de Clément VII interdisait d'afficher un MédiciS;, un capitaine de l'Eglise, au dehors des frontières, pour l'Empereur, contre le Roi. Puis, était-on sur qu'il fallait soutenir l'un ou l'autre? Tout changeait si vite ! L'Italie n'avait pas encore trouvé le secret de s'unir et d'exister en spéculant sur une nation voisine; son intérêt parlait déjà, mais il ne l'éclairait pas encore.

Marie Salviati n'était pas pour calmer la fureur que Jean ressentait de se voir sans emploi, sans domaine. En vain les ducats ruisselaient de \x caisse pontificale; c'est une terre, un principat, qu'on voulait. « On sait bien, écrivait-elle, que le duc de Milan ne donne rien à Jean parce que le Pape ne veut pas ; il le fait leurrer par le duc ainsi que lui-même le leurre; s'il n'a point Pontremoli, c'est bien clair que c'est à cause de cela; il ne suffit pas de dire : « J'ai envoyé un homme exprès. » Les grands Seigneurs ont tous un contreseing, et s'ils ne le voient sur la lettre, ils ne font rien ; vous verrez bientôt Jean au comble de sa ruine. »

C'est que le Pape « avait besoin d'hommes plus froids ».

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Et pourtant, on commençait aussi à jeter ces mots prophétiques : « Des hommes tels que lui, le pape et les Florentins en pourraient avoir besoin! »

Guerrier à l'antique, ce Jean qui avait pris Abbiategrasso comme un héros de l'Iliade, faisant des discours aux soldats, abandonnant le butin, élargissant en merci de sa bravoure Frédéric Carafî'a qui s'était rendu; guerrier à l'antique, Iro^:) franc, trop rude et trop généreux, qui donnait, au duc de Milan même, la belle haquenée, sa part de prise dans la ville; répondant en face aux Vice-Rois, aux Gonfaloniers, aux Légats. Bon seulement avec les pauvres diables de prêtres campagnards, secourable à qui l'implorait, implacable à qui touchait un des siens. Comment l'amadouer? Rien ne lui manque, à Rome. Il a même l'Arétin, pour l'amuser, elles ducats donnés au bouffon s'entremêlent à la dotation mensuelle des Médicis-Salviati.

Au milieu d'août, on attend un envoyé secret de Charles-Quint. L'Empereur sait combien le Pape est sensible aux impressions : il a fait rédiger, dans Burgos, par son chancelier Gattinara, des instructions longues; l'écrit débute par un désir de paix universelle, et ne propose pas moins de neuf moyens pour y parvenir. Jamais on n'a [)lus amplement parlé de paix et de concorde, jamais le protocole n'a contenu plus d'assurances fraternelles et filiales que dans ce siècle abominable. Cet instrument secret a été remis entre les mains de Gérard de Plème, seigneur de la Roche ; parti de Burgos au milieu de mai, l'ambassadeur a traversé l'Italie en recevant, de ville en ville, un accueil merveilleux. Saiton qui l'emportera, de César ou du Très-Chrétien? 11 est à Vitcrbe vers le 10 août, il approche de Rome : « Quand je suis approché de cette cyté, mande-t-il à Charles- Quint, Sa Sainteté m'a envoyé au devant le dattaire Jehan-Mathieu, depuis envoya encoires le Seigneur

Alexandre de Médicis elle capiuiino Jehaiinin deMrdicis, lesquels me conduyreiit jusqucs à la vigne de N('ron. »

Alexandre de Médicis avail quatorze ans, mais le Pape jugeait probablement qu'à mettre Jean des bandes noires auprès de ce petit mulàlre, tout le lustre était pour le condottiere. Gérard de Plème eut l'adresse de se faire accorder une entrée solennelle. La maison du Pape l'accueillit au jour de la fête officielle, entourant les cardinaux chargés de l'introduire ; la magnifique assemblée, toute vêtue de pourpre^ m'Bna l'envoyé de César jusques en son logis, et là, dit-il, « je fus salué daustant de trompettes et menestriers qu'il est accoustumé d'avoir devnnt la châsse Saint Rambault le jour de la Garmesse de Malines. »

Jean de Médicis apparut dans ce spectacle. Et l'on peut croire que les trompettes sonnaient bien; il ne souffrait pas d'en ouïr une médiocre. Un jour (ju'une ambassade lui était faite par un maladroit, il lui dit : « Sonne un peu, trompette, que je voie si tu sais ton métier. » L'autre sonnait tout de travers. Jean des bandes noires lui fit emplir sa trompette de crotte. « Voilà, dit-il, comment on doit répondre à ceux de ton espèce! »

C'est sans doute pour recevoir Gérard de Plème que le Pape voulut multiplier ses largesses à Jean, durant ce mois. 11 lui fit, en outre, un présent plus considérable.

Le 21 août, le Pape lui octroie les biens confisqués du Corse Tristan d'Ornano. C'est un morceau de pain, quatorze ou quinze mille francs. Et tout l'été se passe à Rome, en intrigues et en attente. On ne va pas même au Trebbio. L'intendant écrit, après les vendanges : c( Xous espérons, malgré les pluies, as^oir bon vin, tant que si V. Excellence Le vient pas nous aider à le boire, j'en aurai pour dix ans, et bon I »

Entre temps. Jean de Médicis songeait à occuper ses bandes. Il recevait des plaintes, toutes les fois que les soldats n'étaient pas sous sa main : les troupes se préten-

daient assassinées par l'habitant, et l'habitant criait sans cesse contre les soldats. El comme le Pape lui avait assigné pour un gros de soldats cette ville de Fano, que les anciennes guerres des Marches lui avaient si bien fait connaître, il commençait à préparer cette entreprise de la course sur mer, qu'il reprendra dans la dernière année de sa vie. Mais Fano. pour Iheure, était aux mains d'un Gomnène, récemment investi par Clément VII ; Jean des bandes noires, y passait, pour revoir ses troupes; il n'y séjournait pas encore bien longtemps.

Pendant qu'il y était, en août, il y appela son ami de Reggio, Pierre l'Arétin, qui venait de se compromettre à Rome, et s'était retiré dans sa ville natale pour laisser au souvenir de ses peccadilles et à la rancune du bouillant dataire Giberti le temps de s'évaporer. La lettre de Jean des bandes noires ouvre le recueil des épîtres adressées à l'Arétin :

« A l'étonnant Pierre l'Arétin, mon ami véritable.

« Pierre l'Arétin : je te prie qu'au reçu de la présente tu t'en ailles d'Arezzo, et viennes auprès de moi; je le désire cordialement ; quoique je ne devrais point le faire, pour te marquer mon déplaisir de ce que tu t'es laissé rabaisser ainsi par frère Nicolas, et l'évêque de Vasone, et aussi mener à ta perle par Jean-Malhieu; lu as aussi perdu la grâce du Pape. Si bien que toi, qui saurais donner des lois au monde, tu t'es ruiné, non sans me nuire. Car, lorsque lu étais à Rome, en Cour, j'avais du moins un homme pour hardiment défendre ma conduite, présente et à venir, telle qu'elle fut et sera, ma foi! Maintenant, je t'attends, car assurément, c'est par l'excellence de ton caractère, et non pour autre cause, que tu as dépassé les bornes. Et je veux te donner cette louange, que tous pourraient parfois commettre une vilenie, mais toi, jamais.

« De Fano, 1524, le 3 août, ton : Jean de Médicis. »

Avec ce compagnon de la vie bruyante et joyeuse, Jean pouvait évoquer les beaux, mois passés à Reggio, parler de Paule, de Camille, de ces cavalcades où rArélin « dans l'antique et noble cité, monté sur son hobin plus blanc ({ue la neige et plus vite que le vent », s'enamourail de Laure pour imiter son « si facile et si difficile » seigneur. C'est là que Jean des bandes noires était resté trois jours à jeun, par amour, et n'avait pas laissé pourtant d'être ensuite « une machine de férocité nouvelle », comme écrivait son pompeux ami. C'est là qu'il exhalait le feu de son àme dans les fêtes, dans les festins, dans les joutes, brisant à grands coups de lances jusqu'aux colonnes qui soutenaient les portiques du palais où se tenait sa dame. C'est à Reggio qu'on attelait le carrosse de chevaux fous et ({u'on le lançait par les rues avec un fracas infernal, à faire abîmer ciel et terre. « Ah, disaientils ensemble, brave Reggio, les cuirasses, l'épée et lv3s éperons s'y rouillaient, et sans les guerres du Roi et de l'Empereur, Jean de Médicis devenait gouverneur de Ruolol »

Mais les guerres allaient reprendre. Et cette fois le Roi de France allait y venir en personne et débaucher encore Jean. Il faut laisser Marie Salviati et le curé Forlunati, si bien en cour, surveiller les affaires; à peine les faucons de chasse commandés à Pise pour l'automne, et le duc Sforza rappelle à lui le condottiere.

Dès la fin de septembre, les lettres des émissaires viennent trouver Jean chez ses neveux Yitelli, à Ciltà di Castello, et lui apprennent les nouvelles de Rome. Marseille achève de repousser les Impériaux, et le camp français est tout prêt vers la frontière piémontaise. Le même jour arrive enfin la récompense pour la guerre de Lonibardie : c'est l'investiture, par le duc François Sforza, du fief de Busto Arsizio et autres terres dans le pays de Lodi. Ce riche présent, fait à Jean des bandes

noires par le duc son cousin, se compose de biens confisqués aux Trivulce. Et le don est accompagné des plus honorables paroles; après avoir loué l-'s Médicis et Clément Vil, le duc arrive à Jean des bandes noires : « C'est lui, dit-il, qui d'abord en défendant des ennemis notre dignité, notre pouvoir, nommé par le Pape et choisi par les autres chefs de la Sérénissime Ligue et de l'armée césarienne, désiré par nous avant tous^ et loué, en qualité de capitaine général des chevau-légers, a mérité gloire et autorité dans l'armée tout entière; il a fait maints exploits illustres, dont la mémoire est impérissable. » Et il rappelle la prise de Novare. « Cet illustre guerrier, dit-il encore, avec un soin diligent et un courage d'àme et de corps admirable, afin de proléger Milan des ennemis et des embûches, s'est efforcé, veillant, peinant, a fatigué les ennemis jour et nuit par des incursions incessantes dans leur camp même, les a très-ardemment combattus, a coupé les convois, intercepté les vivres, jusqu'à faire douter si c'était la ville elle même qu'on assiégeait, ou l'ennemi. »

Cette donation magnifi jue, ornée par l'enthousiasme de Morone, qui aimait et exaltait Jean, le condottiere ne devait pas plus la conserver qu'il ne gardera les faveurs de François P^ Force aveugle, attirée ça et là, c'pst un vice primordial de sa carrière, et c'est l'empêchement à sa fortune, cette perpétuelle inquiétude qui le jette de l'aigle aux lys, de la Lombardie dans les Marches, cette ambition à courte vue, impolitique, irraisonnée, instinctive comme sa valeur et inutileà lui-même autant que son courage. Il n'a pas même le sentiment qui conduisait les condottieri d'antan vers un emploi ferme et unique de leur volonté; celte joie de se faire une vie composée comme une œuvre d'art, ce rhylhme savant d'actions brutales en apparence, mais combinées et concentrées pour un dessein superbe,, Jean des bandes noires ne les connaît ni ne

les possède. Il va. jetant partout sa force, soucieux seulement d'avoir bien en ordre et bien à la main son instrument de guerre et de gloire : ses bandes.

Il se trouve, pourtant, qu'après une vie si mal ordonnée, pauvre, mourant avant trente ans, il elFacera beaucoup d'autres qui ont été plus politiques. Le talent guerrier, et le nom, et la gloire seraient ils donc, comme d'autres grandeurs humaines, soumis au hasard, et réglés par la même loi consolante qui, dans les œuvres de l'esprit, déjoue les calculs des habiles, favorise les inconscients et va couronner les pauvres hères, sans intrigue et sans malice?

Voici donc les guerres illustres, et François l^f va descendre des Alpes, pour chercher Pavie. L'éternelle proie se dispute de nouveau.

Mais que l'on s'arrête un moment, dans ce plein de sa vie, devant les premières images et les seules vraies, qui demeurent pour montrer Jean des bandes noires.

C'est un buste, c'est une médaille. Tous les deux, par François de San-Gallo. L'artiste est connu. Fort ami des Médicis, il est l'auteur de ces tombes épiscopales, Jove, Bonafede, Marzi, d'une sculpture convenable aux personnages qu'elles figurent, contournés jusqu'à la grimace, fins jusqu'à la ruse, ridés, déformés par la vie de Cour et de Curie, par ces intrigues qui ont fait du médecin un archevêque, du Chartreux un administrateur au riche hospice de Sainte-Marie-Neuve en même temps qu'un prélat à Cortone. François de San-Gallo faisait ordinairement à la fois la médaille et la statue des personnages qu'il sculptait. Il fit la médaille de Jean durant l'année 1522 ; le condottiere y revêt la même armure que montre aussi le buste en marbre. Il est de profil, tourné vers la droite. Mais on a toutes raisons de penser que le buste fut fait un peu plus tard, dans l'accalmie des guerres, à Florence ou à Rome.

Sûrement, Jean des bandes noires appara't un peu

plus âgé, dans ce monument colossal. Sur la médaille, les cheveux, usés aux tempes par le casque, sont pourtant beaucoup plus touffus. Un reste d'embonpoint juvénile, un vestige d'adolescence chez ce guerrier de vingt-quatre ans empâte encore le profil. L'expression est calme, elle est presque heureuse.

Mais voici le buste, la masse énorme du marbre où surgit, dans un coin au vieux Bargello, Jean des bandes noires. Tranché par la moitié du corps, au niveau de la courroie qui boucle la cuirasse à la taille, le piédestal de cette armure soutient la face redoutable. Le sculpteur n'a point revêtu son condoltière avec la cuirasse en fer repoussé qui subsiste là-bas, et que surmonte un casque au mézail d'hydre ou de chimère; il l'a prié de boucler sur son dos et sur sa poitrine géante une des carapaces plus grossières qu'il revêtait afin d'éviter les rancunes des ennemis en se mêlant parmi des soldats pareils à lui ; l'étui de fer brut est uni, plat, une passe-garde énorme protège l'épaule gauche, couvre et déborde la spalière com.me un bouclier; le haubergeon passe dans l'échancrure, à droite. Une frange de mailles, encore, et c'est l'attache du col puissant, c'est la tète, un peu tournée vers la gauche, qui observe et rêve ?

Quel rêve? Au premier choc, devant cette figure, on était presque repoussé par tant de rudesse. C'était un boucher, un bourreau. Maison regarde longuement cette face au regard vague et détourné. Et cela devient formidable. Non, ce n'est plus le héros jeune de 1522, le prince de la médaille. Une obscure mélancolie est dans ces yeux, une énergie tragique dans ce froncement des sourcils. La moue de ces lèvres, qui s'ouvrent sur les fanons d'une mâchoire serrée par des muscles pesants, c'est la force et c'est la détresse d'un géant élémentaire, qui tâche et tâtonne au milieu d'un monde où il n'a point sa place. Il ne sait pas, il est perdu, parmi des hommes moins ro-

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bustes que lui, -plus dextres et plus fourbes. Enfermé dans sa gaîne en fer, qui colle à son corps, il était créé pour tuer au temps de la cbevalerie, pour lutter contre les guivres et les Rodomonts du Mugello. Rien n'est moins vrai que ce regard d'aigle dont Titien le dote, dans une image de pratique. Hien de moins vrai quesa prétendue ressemblance avec cet autre monstre de la guerre, Bonaparte; sur ce front bas, brutal, de Jean des bandes noires, où donc voit-on celte coupole magnifique dont l'Empereur avait le visage ennobli ? Non, le regard obscur et trouble, mystère de l'homme fougueux, sans frein ni lumière, est plus vrai. San-(Jallo trouva son chefd'reuvre dans ce buste. Mieux que le mièvre Julien de Saint-Laurent, mieux que le théâtral duc d'Urbin, une telle image se placerait entre le Jour et la Nuit, sur le Crépuscule et l'Aurore de Michel-Ange, si l'antique palais au cœur de Florence, et l'ombre de la Radia ne lui convenaient mieux encore. Rn vérité, le seule vraie figure qui nous soit restée du condottiere est celle-ci.

Qu'il. remette donc «on armure, et fasse couper ses cheveux pour coiffer le casque... François l^\ le paladin de Cognac, repasse les Alpes. 11 a dit aux siens : « Courage donc! Sachons nous commander par vertu, oublions plaisirs et maisons, et au prix d'un peu de fatigue, affermissons à jamais le repos de la France 1 »

Le repos de la France! et peut-être aussi le repos de l'Italie? ces gasconnades sont épiques, et l'on sait bien que les plaisirs et les maisons ne seront pas pour manquer dans le Milanais, on se rappelle les « fatigues » dont le roi s'énervait ici, dans les précédentes campagnes. Il vient : il va voir la Clarice Visconti du féal Bonnivet ; il vient : il va chercher la couronne de Lombardie ; il vient : il va trouver Pavie, — Pavie et Madrid!

Le duc de Milan s'empressait de tout faire, en apparence, afin de rattacher Jean des bandes noires à son ser-

vice, dans un péril aussi pressant; éternel exilé, le prince auquel Morone prêtait péniblement un reflet de son énergie, allait se voir de nouveau pris dans la bourrasque où sa couronne vacillait et sombrait sans cesse. Jean se dirigeait lentement vers la Lombardie. Le 27 octobre, à onze heures du soir, il entrait à Florence, touchait au Palais de la Via larga, saluait Bonafede, l'évêque de Cortone, et Hippolyte de Médicis, et, sans débrider, sans tourner la tête de son cheval vers le pauvre palais du Corso, il repartait d'une chevauchée jusqu'au Trebbio.

L'armée impériale était à Lodi, qu'on préparait au siège imminent. Dix mille lansquenets devaient rejoindre, ainsi que les troupes de Venise, du Pape et de Florence. François P"" était déjà devant Pavie, où l'attendaient Antoine de Leyva, six mille lansquenets et une forte artillerie. Alexandrie, Côme, avec Lodi, étaient revenus au duc Sforza. Quinze mille écus entraient dans Pavie ; mais que ne disait-on pas, dans cette auberge du Petit Cheval où Jean-François de Cantalupo, l'homme de Jean des bandes noires, était descendu pour faire accord avec les Impériaux et le Duc, pendant qu'Albizzi s'employait aussi pour cette même charge?

« Je suis arrivé à San Seconde depuis le dernier jour d'octobre, écrivait Jean des bandes noires à Fortunati. Vous direz à N. S. Père que malgré ce qu'écrit le Duc, je crois que nous ne tomberons pas d'accord. » 11 attendait le résultat des négociations dans celte ville des Rossi, qu'il avait reconquise, et qu'il aimait. C'est là que vinrent le trouver les off'res de François I*^ Le 15 novembre, à une heure de la nuit, il écrivait à son beau-frère, le cardinal Jean Salviati, nommé légat pour la Lombardie cispadane, et qui fui son meilleur conseil, son soutien et son ami :

« Il est venu deux envoyés du roi de France, dépêchés par Sa Majesté afin que j'aille avec Elle. Je prie V. S. Ré-

JEAN DES BANDES NOIRES 2'i3

vérendissime de me bien vouloir aviser et conseiller ; que dois-je faire? Les envoyés se nomment Monseigneur Pierre de Birague et La Motte Gagnon. J'attends votre réponse. » Le lendemain, 16 novembre, une seconde lettre arrivait au Cardinal, dans Parme : « On ne peut tout écrire. Je serai demain matin avec vous, et je vous régalerai de toute l'affaire, et V. S. Révérendissime verra que je me suis conduit sagement. » Il s'attachait en même temps son neveu le comte Pierre-Marie, qu'il formait près de lui ; Pierre-Marie devint un de ces lieutenants aimés, dont Jean protégeait la vie mieux que la sienne, et qui lui faisaient dire : « Qui m'aura offensé, je jure qu'il aura touché Saint Antoine, attrapé le mal des ardents, que nul remède ne guérit. »

Le 19 novembre, Jean des bandes noires était rentré au service du Roi Très-Chrétien. Le cauteleux, l'incertain Clément VII l'avait permis ; non point certes par amour de la France ; ce sentiment ne fat jamais Romain, et pas un Médicis ne l'aurait transmis à ce pape. Mais c'était la France qui lui paraissait alors la plus forte.

Le 25 novembre, après avoir mis en bon point les affaires de sa sœur et celles de ses protégés, Jean des bandes noires était à Château-Saint-Jean avec ses troupes ; il attendait sa paie. « Le roi m'a fait bon visage et gracieux accueil, disait-il, et les troupes qui passaient par ici, n'y passeront plus; même je pense que celles-là qui ont passé repasseront le Pô. » L'habile dataire Giberti, Français maintenant, l'avait approuvé de quitter les Impériaux ingrats, et s'occupait de ses affaires; mais « sans se découvrir ouvertement ».

Jean des bandes noires, appuyé par son beau-frère le cardinal, auquel il recourait sans cesse, trouvait aussi dans Giberti le soutien d'un esprit subtil ; c'est Jean- Mathieu Giberli, dans une lettre écrite trois ans auparavant, qui parle de « la liberté, de la dignité de l'Italie ».

H n'avait pas fallu moins que la présence du roi de France pour que Clément VII envoyât son plus précieux et plus intime con Plient.

On avait été surpris, à Florence, de ce passage au camp français. « Que Dieu le fasse bien tourner, » disaient les cauteleux chanoines de Saint-Laurent dans leurs épîtres à leur confrère Fortunati. Le pauvre peuple de Chàteau- Sainl-Jean ne trouvait pas bonne l'idée qu'on avait eue de cantonner chez lui les bandes noires avec ce terrible lieutenant, le comte Azzo de Corrège, Contazzo, Gontaccio, le mauvais comte, le maucomte. Les plaintes commençaient. Bœufs volés, chariots réquisitionnés. Mais quoi? le nonce Jérôme Aléandro n'écrivait-il pas : « Sa Majesté Très-Chrétienne a fait d'incroyables caresses au Seigneur Jean, et aujourd'hui, me parlant du susdit Seigneur, le Roi me contait tant de choses sur les espérances qu'il mettait en lui, que si Sa Seigneurie répond à cette attente royale, il ne peut manquer de devenir très grand... Sa Majesté m'a dit qu'EUe le voulait auprès de lui, et déjà elle lui a octroyé un logement céans, et ordonné cantonnement pour cinq cents des siens ici au camp. »

L'archevêque de Brindisi, jadis recteur de l'Université à Paris, connaissait la magnificence du roi. Tout allait pour le mieux.

Jean de Médicis n'avait pas à regretter le marchandage qui l'avait dégoûté du service imp-^rial et ducal. Seuls, les Impériaux se plaignaient, u Ils ont, écrivait ce Sanga qui fut successivement secrétaire de Bibbiena, de Giberti, de Jacques Salviati, ils ont pris en très mauvaise part le passage du Seigneur Jean de Médicis à la France ; comme s'ils n'en avaient pas été causes, ainsi que je l'ai dit plus haut, attendu que lorsqu'il a quitté Rome il s'en allait avec l'intention de servir le parti de César, et notre Saint-Père s'y est employé. »

Il prétendait encore que Jean avait fait un coup de

tête ; c'était une lettre à montrer au camp de Charles- Quint. Les Vénitiens subtil> ne s'y trompaient pas, et (lisaient : « Il dépend du Pape; on voit assez du quel côté le Pape incline. »

Il inclinait, en vérité, ce trouble et fourbe Clément VII, ici et là, vrrs l'empereur et vers le roi ; un jour, il donnait de l'argent à Lannoy : un autre jour, le comte de Carpi faisait passer à François I^*", avec une lettre d'allégresse, le « sommaire du traité conclu entre notre Très Saint Père Clément VII et les Vénitiens d'une part, et François roi de France de l'autre ». Et cette pièce commençait par confirmer « la concorde et amitié perpétuelle renouvelant le traité entre le Très-Chrétien Roi, et Léonard Lorédan, Doge de Venise », la neutralité des Vénitiens étant confirmée, et le Pape garant.

On ne laissait pas de rendre justice au nouveau capitaine qu'avait su gagner François l". Et les écrivains à la solde impériale diront dans leurs brochures : « Le roi de France appela vers lui Jehan de Médicis, belliqueux, ardent et nourri dans les victoires dès l'enfance. »

Les victoires, c'est son métier, et de toutes ces intrigues inextricables, Jean des bandes noires ne voit rien. Il est au camp, dans ce somptueux désordre qu'entretient autour de lui le plus allègre, le plus ingénieux des rois. Autour de la belle abbaye de Saint-Lanfranc où loge le Très-Chrétien, ce sont des tentes féodales, avec les richesses de France et les femmes d'Italie ; la Palice occupe la route de Lodi; Montmorency l'ile du Tessin ; Jean des bandes noires est près du roi, pas une sortie ne se fait sans qu'il la repousse. Il passe en revue, à pied, la pique sur l'épaule, trois mille soldats d'élite, en présence de François I^'" et de toute la cour. Bien mieux qu'avec les Impériaux, acerbes et hautains, il s'entend avec les seigneurs français, prodigues, valeureux, galants.

François I" aussi lui plait, à ce Médicis : ce roi lui rap-

pelle le faste et les fêtes de Léon X. N'est-ce pas lui qui a sommé Milan de se rendre, comme eût fait un guerrier antique, par la voix d'un héraut à la tunique fleurdelysée, qui avait pris le caducée et l'habit des féciaux romains? Ce prince n'est pas plus clairvoyant que ses serviteurs ; il a l'esprit d'un hobereau provincial, et il le prouve en revenant dans la Lombardie. Outre la fierté de soutenir obstinément un droit héréditaire, sentiment d'autant plus tenace que le principe en est caduc, ce preux des Valois aime ce pays du Milanais, il y retrouve l'image de ses provinces favorites.

Amant de la molle Touraine. comme le « petit roy » Charles VIII, comme le vieux roi Louis XII, François I" reconnaissait dans les plaines humides, « où flotte la fièvre et le rêve », dans les prairies entrecoupées par des boqueteaux frissonnants, qui commencent au pied des Alpes, vers Côme ou Bergame, dans l'haleine azurée qui vient des lacs, un sourire voluptueux, une caresse du climat, et ces plaines unies et douces qui lui rappelaient trop les rives de la Loire, du Cher, de l'Indre. Amoureux, et prisant beaucoup la beauté facile, et robuste, il trouvait ses qualités favorites unies aux charmes plus touchants, à cette fleur des chairs lombardes, qui enivre éternellement tous les soldats victorieux. Les sortilèges de langueur dans ces races hermaphrodites, qui inspirèrent le Vinci, l'ensorcèlent et le captivent. Et, paladin, il voyait ouvert, jusqu'à ?s'aples s'il le voulait, ce long champ de bataille, tout préparé par la nature, aplani, fermé de montagnes comme une lice de tournoi, et, comme aux romans de chevalerie, hérissé par mille châteaux, tant de villes à enlever. Il s'y élançait, «ans prévoir que pour maîtriser la victoire dans un tel pays il faudrait une tète froide et une astuce italienne ; cette Lombardie elle-même, si facile, si plane, était semée de chaussetrapes où les destriers trébuchaient.

JEAN DES BANDES NOIRES 2i7

Dans un coin du camp français, un témoin subtil, secrétaire de Guy Rangone, regardait et jugeait la brillante armée; c'est Bernard Tasso, le père du Tasse, homme de talent qu'a fait évanouir à bien des yeux le génie éclatant de son fils. 11 écrivait au comte son maître : « Je crains que la fortune de ce roi ne le veuille duper, et qu'elle ne lui ait laissé conquérir cette renommée pour (jue le blâme soit plus grand. Je ne sais si c'est la liberté de leur caractère qui en est cause, ou si le peu d'expérience que j'ai des choses de la guerre me donne cette impression. Je voudrais me tromper, dans leur intérêt. Les ennemis s'approchent, sans que leurs âmes en reçoivent le moindre changement. Est-ce vaillance ? témérité ? imprudence ? Si cette armée en comptait moult, de l'expérience et valeur qu'a le Roi, je craindrais moins. »

Pendant que ce Roi goûtait les premières délices d'une existence italienne au milieu de sa belle armée, on avait crié dans Milan : « Ordre de payer au plus tôt, de par le Roi, trente-six mille écus pour donner sa paie au Seigneur Jean de Médicis. » Les rumeurs les plus singulières se répandaient : le Roi voulait faire Jean des bandes noires duc d'Urbin ; cela montrait en quelle estime on le tenait. Et il est vrai que les offres de la France avaient été magnifiques : même si les chroniques vénitiennes les exagèrent, on voit dans ces chiffres les largesses d'un roi fastueux. « Le Seigneur Jeannin de Médicis a été visité par le Roi^ au nom du Pape, et de nouveau assuré, sous la garantie de Sa Sainteté, des promesses faites. Sa charge est de cinquante hommes d'armes sans archers, deux cents chevau-légers, deux mille fantassins payés sur le pied de guerre, et pour la présente guerre s'il en a davantage on lui paiera le surplus : trois mille écus depension par an, deux mille écus de rente ; mais le susdit Seigneur Jeannin n'a point voulu accepter un engagement écrit de ces conventions.

il les a remises à la volonté du Roi. » Eu effet, ces conditions que Martin du Bellay porte à trois mille hommes de pied, et trois cents chevau-légers, et Jérôme de' Rossi à qualre mille et quatre cents, plus dix mille écus pour Jeaii et deux cents chevaux pour son neveu le comte Pierre, Jean des bandes noires n'en accepta point le titre écrit, et il ne voulut pas non plus revêtir le collier de saint Michel que lui tendait le Roi. C'est lui-même qui l'affirme : « Mon brave Pierre, écrivait-il à l'Arétin qui s'était remis en grâce auprès de Clément Vil, et recommençait à émarger, moji brave Pierre, par une lettre de Messire Antoine Guiducci j'ai "pris plaisir à apprendre comment, pour remettre ma lettre au pape Clément, il t'a voulu comme témoin. Et je me tiens obligé envers toi de ce que tu as répondu lorsque le Pape, en recevant la lettre, a dit : « Jean a donc fait des siennes t » J'ai été traité en frère, par le roi François ; et je n'ai point laissé, avant de me transporter à Pavie près de Sa Majesté, de faire tout pour retourner avec les Impériaux; mais tout est pour le mieux. J'ai renvoyé à ce grand Sire l'Ordre de Saint Michel, et déchiré les traités qui contenaient ma provision et celle en faveur de ma femme, en disant qu'il octroie une telle dignité à qui l'a servi depuis longtemps, et non à moi qui commence à présent . et que, respect à la solde, il ()roportionne la récompense au mérite. Si bien qu'un temps viendra encore où Notre Saint-Père parlera d'autre manière. Je sais qu'il n'est pas besoin de l'enseigner, ni de te rappeler ce que tu dois dire en réplique à ceux qui me tancent, car je n'ai pu faire autrement que je n'ai fait. J'oubliais de te dire que le Roi, hier, s'est plaint avec bienveillance que je ne t'eusse point amené avec moi suivant ma coutume ; j'ai dit que la faute en était à ce que tu préfères la Cour au camp ; Sa Majesté me répondit de t'écrire pour te faire venir ici, mais je lui ai fait serment que ce serait

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déjà bien beau, s'il t'écrivait lui-même, de te voir lui obéir: à telles enseignes qu'il a commandé à celui ({u'il envoie en poste à Rome de te l'aire ordonner par le Sainl- Père que tu le viennes trouver. Je sais que tu viendras, non point seulement pour ton propre bien, mais aussi pour me voir, car je ne sais pas vivre sans l'Arétin. — De Pavie.

« Ton Jean de Médicis. »

C'est le seul éclair d'affection que laissent paraître les lettres de Jean : il est pour l'Arétin. Il ne fallut pas moins, pour faire préférer au compère i'ierre la vie du camp à celle de la Cour, qu'une belle correction à coups de poignard, quelques mois après.- Alors, il quitta Rome pour jamais.

Déchirer les articles, refuser les colliers, c'était un beau trait de chevalerie. Mais les plus fiers rois peuvent perdre leurs étriers dans un fossé, se faire prendre et emprisonner ; alors, le condottiere qui a mis en pièces le pacte officiel est obligé d'envoyer à la Cour, de réclamer sa solde, il regrettera peut-être le parchemin lacéré dans l'abbaye Saint-Lanfranc. Le renvoi de l'Ordre, moins grave, car c'était un jouet et rien de plus, est plus naturel ; d'abord, on renvoyait beaucoup les colliers, dans ce temps de partis flottants et de fidélité changeante. Lr marquis de Mantoue, fait capitaine de l'Eglise, avait renvoyé l'Ordre en 1519; si Julien et Laurent de Médicis l'avaient pris, c'est que leurs alliances les faisaient vassaux de la France. Louis XII avait vu lui revenir ceux du prince de Brisignano, du prince de Melfi, du duc d'Atri ; fait pour « récompenser les bonnes affections et longs travaux et salarier les audacieux, par libéralité royale, selon leurs mérites », cet Ordre imposait un serment que Jean des bandes noires, à part soi, ne voulait probablement point prêter. Dans celte Italie sans foi, la religion

de l'honneur paraît lui avoir toujours tenu à l'àme. Il savait que demain peut-être il combattrait ce même Roi dont il recevait les présents. l'iusd'un, au prochain printemps, pourrait ramasser sur le champ de bataille le collier perdu par François I^"* dans la défaite; plus d'un, qui servait naguère avec une chaîne semblable, et sous les fleurs de lis. Du moins, si Jean de Médicis a changé de camp, il n'a ni menti ni trahi.

Au reste, le roi répandait à profusion ses subsides ; un jour où des chevaux avaient été blessés et mis hors de service en sa présence, il donnait six cents écus à la compagnie engagée dans l'escarmouche.

On comptait sur les bandes noires pour cette expédition de Naples qui devait attirer les ennemis vers le sud pendant qu'on écraserait Antoine de Leyva dans Pavie ; Jean Stuart, duc d'Albany, chevalier de Saint-Michel depuis 1523, devait commander les troupes dans cette entreprise. Le 12 décembre, l'archevêque de Brindes annonçait le départ « pour demain sans faute^ et il était ordonné que le Seigneur Jean de Médicis irait avec le Duc, non plus pour passer outre, mais pour faire escorte aux munitions que le roi attend du duc de Ferrare ». Et les états de troupes portent : « le Seigneur Johannin de Médicis, quant et quant M"" d'Albanye, avec cinquante lances, deux cents chevau-légers, et quinze cents hommes de pied. »

Il s'en était fallu de peu que les bandes noires fussent envoyées jusqu'à Naples; mais, Pescaire ne mordant point à la diversion, Jean de Médicis était le seul qu'on lui put mettre en présence, dans les assauts et les surprises. Le vice légat demandait au cardinal Salviati s'il pouvait laisser entrer dans Plaisance le duc d'Albany et les cent cavaliers avec Jean des bandes noires. Le IG, à Borgo Sa!i Donnino, Jean attendait le convoi d'artillerie. Le 17, il restait à cheval toute la nuit pour observer

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l'eaiiemi. Les Impériaux essayèrent en vain d'intercepter l'envoi. Ils durent battre en retraite.

Au passage, à San Seconde, les de' Hossi donnaient des canons au duc d'Albany. Pendant ce temps, les bandes noires revenaient au camp avec ceux de Ferrare. Le peuple « de fer », le peuple belliqueux, ou plutôt son duc ennemi des Impériaux et de l'Eglise, fournissaient déjà cette artillerie, escortée par Jean des bandes noires, la même qui deux ans plus tard tirera sur le condottiere le coup de fauconneau mortel.

Le 30 décembre, c'est .Jean des bandes noires qui passa la revue des Suisses arrivés au camp ; « Hier, écrivait l'homme des Salviati, Alexandre del Caccia, dans son beau langage toscan, je fus avec le Seigneur Jean voir faire la revue des Suisses, lesquels j'ai tous vus bannière par bannière ; et puis, le Roi survenant, quasi tous se rassemblèrent, et je n'estime pas qu'ils soient moins de dix mille fan'assins, très belle troupe, plus armés qu'ils n'ont coutume. A Milan, il s'en trouve environ 800, et 4.000 Grisons, que je n'ai point encore vus^ mais qui sont, m'a-t-on dit, troupes excellentes, et deux mille Yalaisans et environ trois mille encore tant Italiens que Français. Aujourd'hui se passait la revue des gens de pied du Seigneur Jehan, très belle troupe et bien disciplinée. »

Il ne manquait rien à ces troupes si belles, que le chef suprême assez fort pour les faire vaincre.

Jean des bandes noires pouvait fêter l'année nouvelle au Palais Médicis dans Milan. Mais le camp lui plaisait mieux. L'année commença bien. On paya les troupes le 2 janvier. Le roi lui avait promis, sur sa requête « la première bataille ». Et Jean voulait donner ras>aut à Pavie. On se rabattit sur Château-Saint-Ange. Maison n'y fut pas heureux. Pendant que Clarice Yisconti venait de Mantoue à Milan, et belle comme une Vénus, en car-

rosse, brûlait le cœur de Pescaire, avant d'enflammer François l^'.. Jean des bandes noires, avec La PalicC; ne pouvait empêcher Pescaire. s'avançant avec méthode et succès, de prendre Sanl' Angelo, qui couvrait la marche tournante de l'armée impériale.

Sans oublier, un seul jour, ni ses affaires de Florence ni celles de Rome, occupé de toutes parts, Jean des bandes noires, depuis que le Roi quittait Sainl-Lanfranc pour Mirabello, se voyait forcé de couvrir l'ouest du camp et le Tessin. Pavie, démunie de tout, menacée par les lansquenets avides de paie, multipliait les efforts; sorties, embuscades, et les racontages haineux de ceux qui le prétendaient traître au Roi, pour récompense d'une vie ainsi dépensée. Chaque jour, brûlant les villages, escarmouchant dans les marais, perdant ses hommes, ses lieutenants, il avait des chevaux tués sous lui, et quand on criait « victoire » parmi les assiégés, tous annonçaient qu'il était pris. Un stratagème avait ravitaillé d'argent les Impériaux ; ils avaient pris quatre bannières aux bandes noires, et ils les avaient déployées sur leurs murailles « par mépris ». Le 16 février, Leyva, se portant en personne contre les bandes, les avait bousculées, et plusieurs morts avaient payé leur dette aux Espagnols sans cesse harcelés par ces troupes terribles. Jean des bandes noires jura de se venger.

Il était animé, depuis quelque temps, d'une ardeur farouche. Une fois, que l'on discutait, entre gens aussi braves que Frédéric de Bozzolo-Gonzague et en présence du Roi, sur les manières d'emporter un poste auprès de la ville, Jean de Médicis qui n'avait rien dit, se leva brusquement après le dernier discoureur : « Sacrée Majesté, dit-il, Votre Altesse a plus besoin d'effets que de conseils. Laissez-moi faire. » Sans cuirasse, avec quelques-uns des siens, il emporta la place devant le Roi, massacrant tout, ivre de dangers affrontés, il eut encore

un cheval tué dans ses jambes ; François I'"', en présence de l'armée entière, lui fit un don royal. Mais c'est Pescaire qui l'avait exaspéré par sa faron de harceler les postes ; il fallait se garer de Jean, même dans le camp : les Grisons l'apprirent à leur honte. Un jour, vêtu si simplement, à son ordinaire, qu'il semblait le moindre soldat, il poursuivait avec l'ureur un serviteur qui s'enfuyait (Jevant lui ; la pourchasse l'emmena jusqu'aux lourds llelvéliens, ils ne le reconnurent point, le poussèrent et le bernèrent. Jean des bandes noires, oulré de colère, revint à ses cantonnements. Il fil mettre en armes tous ses soldats, et il allait pour exterminer les Grisons. On vint le dire au Roi, qui accourut, le supplia, l'embrassa, mais il lui fallut voir tous les capitaines Grisons, à deux genoux, lui demander grâce et pardon.

Voilà celui dont on venait de tueries gens. Après avoir couvert d'outrages les Français qui ne les avaient point protégés en son absence, il fit son grand serment : il n'ignorait point combien les Espagnols l'exécraient, et que s'il tombait dans leurs mains, il serait mis en pièces. Peu de jours auparavant, le 10 février, un gentilhomme du roi, le beau Seigneur de Saint-Germain, avait été pris dans une escarmouche ; une rumeur monta parmi les ennemis : « Le Seigneur Jean est pris! » Sur-le-champ, dès les premiers cris, le camp tout entier se leva; ce fut une émeute de rage et de vengeance : « Victoire! Mort au traître ! » Et le malheureux prisonnier se vit, dans l'instant, au milieu d'une foule en furie : c'était les lansquenets, hurlant : « Tue-le I tue le! à mort, à mort! » C'était les pauvres gens des villages incendiés, ceux de Trevellero, les femmes, les enfants, chassés par les bandes noires, et qui sortaient de leurs cachettes, qui accouraient d'un mille et davantage, pour voir massacrer leur bourreau, « pour se trouver à sa mort ».

« Si par malheur il est pris, écrit un témoin, il n'est

rançon au monde qui le sauve. Les Seigneurs le traiteraient honorablement, mais le peuple ne le pourra jamais souffrir, tant est grande leur haine envers lui... qu'il se garde ! un jour cela tournera mal : car il est seul à se mettre en avant dans les escarmouches, et les escopettiers ne visent que lui, et ils le connaissent mieux que moi. »

Jean n'était que plus animé par cette haine et ces défis. « Le camp ennemi, disait-i! à son beau-frère, est à une portée de canon ; il n'est jour que nous ne fassions les plus belles escarmouches du monde en présence du Roi et de la Cour, et jusqu'aux tentes des ennemis. » Et les flatteurs des Salviati répétaient : « Si Sa Seigneurie n'était ici, les Impériaux ne regarderaient les Français pas plus qu'une paille! » Jean Salviati, beaucoup plus sage, trouvait celle témérité fâcheuse et absurde : « Magnifique sœur très chérie, écrivait-il à Marie Salviati, j'ai «reçu avec très grand plaisir la lettre de Y. Seigneurie, où j'apprends que vous êtes en bonne santé, vous, et Cosme, que j'aime certes de tout mon cœur : et l'un des plus vifs désirs que j'aie laissés à Rome, c'est que vous le fassiez apprendre et instruire, encouragez-le de ma part, dites-lui que s'il n'apprend point je ne lui porterai point de beaux présents à mon retour.

« l^e Seigneur (Jean; ne saurait être auprès du Roi Très Chrétien ni plus aimé, ni mieux en crédit, ni dans une plus haute réputation, et c'est justice; car il fait tout, à lui seul il attaque les ennemis du Roi avec ses troupes, plus que ne fait tout le reste de l'armée française, et il fait des choses que l'un et l'autre camp écrivent et vantent comme merveilleuses et surnaturelles; mais, attendu qu'elles ne se peuvent faire sans péril manifeste, il ne me laisse point, parmi toutes les autres graves préoccupations où je me trouve à toute heure, avoir l'esprit en paix à son égard un seul moment, car Dieu m'est témoin

que je n'ai frère ni sœur en ce monde plus cher que ne m'est le Seigneur Jean. »

Or, Jean ne comprenait pas que la tactique et la stratégie changeaient avec cette damnable artillerie, venue d'oulre-monts depuis la fin du dernier siècle pour prendre le premier rang aux batailles. Il ne savait qu'une chose, en ce jour du 17 février, c'est que les Impériaux avaient battu les bandes noires. « Je n'aurai de repos, s'écria-t il, j'en jure Dieu, qu'après avoir lavé leur sang dans le sang espagnol et allemand. » El il partit. L'armée était dans une fureur délirante, des deux côtés; la veille comme Jean ramenait un déserteur français qu'il avait pris, — c'était Grammont, parent du duc de Bourbon, — les Suisses le lui avaient tué dans les mains. Ce jour-là, lui-même voulut attirer les Impériaux dans un de ces pièges qu'il excellait à tendre : amenés par une fuite simulée, dans une embuscade, ceux d'Antoine de Leyva le virent tout d'un coup fondre sur eux, les cribler de coups, les rejeter jusqu'aux portes mêmes de Pavie. Il ne perdit guère qu'un petit page, et son capitaine favori, Annibal Testa, de Padoue.

Couvert de sang, sa rude face encore frémissante de rage et illuminée aussi par l'acre volupté d'avoir vengé SCS hommes dans un premier massacre, il rencontra, sur le retour, l'amiral de Bonnivet, qui lui demanda d'où ce sang, cet air de triomphe, et quel beau carnage il venait de faire. Jean des bandes noires conta l'affaire point par point: a Revenons, pria Bonnivet, montrezmoi l'endroit du combat. » Jean, flatté, tourna bride avec l'amiral, ils retrouvèrent le lieu, les cadavres, et il les comptaient, tout entiers à ce spectacle de vengeance; ils n'avaient pas vu, pas daigné voir une cabane ruinée dont ils s'approchaient en parlant; des escopettiers ennemis s'y cachaient, et lorsque Jean de Médicis fut à bonne

portée, une balle lui traversa la jambe droite, que la cuirasse ne protégeait point.

On le rapporta dans le camp. La blessure était douloureuse. Le soldat avait bien tiré. Le roi vint visiter lui-même le blessé; le meilleur chirurgien royal sonda la plaie; l'os et le nerf étaient intéressés, mais si les souffrances étaient vives, le danger n'était pas sérieux. La balle était entrée à quatre doigts environ au-dessus de la jointure. Lannoy prit soin d'avertir lui-même Marguerite d'Autriche,, régente des Pays-Bas que « samedy dernier après disner ceux de Pavie firent une sallie, Jennyn de Médicis avrc sa compaingnie vint escarmoucher cont eulx ; et ledit Jennyn de Médicis eut ung cop de haggebuse qui lui passa la grefve, de quoi il est très mal, et a ens'oyé demandé sauf conduit pour se faire mener par eauvve à Plaisance. »

L'arquebusier, avpc sa balle de onze grammes, avait du faire filer son coup à l'endroit où la grève, pièce d'armure qui enveloppait la jambe entière, laissait voir la maille entre elle et le soleret de fer. Une blessure à la cheville, en somme, avec des éclats d'os et tout ce qu'avait pu pousser dans la plaie, mailles rompues ou fragments d'étoffe, un coup tiré presque à bout portant.

Le Pape envoya sur-le-champ unémissaire, Jean-François Nigrino. de Mantoue. La dataire Giberti se répandit en effusions d'amitié, et réclama de par le Pape que Jean de Médicis vînt h Plaisance pour se faire soigner; il recommandait une huile pour les blessures, que préparait Frère Grégoire du Saint-Esprit ; le Pape envoyait une fiole de ce remède, souverain contre le tétanos; en outre, Jacques de Garpi, le plus célèbre chirurgien de la médicale Bologne, était dépêché par le Saint-Père, avec une note sur la manière d'employer ce baume.

Jean Salviati avait attendu quelques jours, afin d'annoncer à sa sœur le mieux en même temps que le mal.

Le 22 février, comme il avait auprès de lui, daus Plaisance, leur cher blessé, le cardinal se décidait à jtrévenir Marie :

« Magnifique sœur très aimée. Je n'ai point voulu écrire jusqu'à présent à V. S. le malheur advenu au Seigneur Jean, afin de pouvoir écrire en connaissance de cause, et ne vous plus tenir en suspens, avec mes lettres. Mais présentement que, par la grâce de Dieu, je vois les choses aller le mieux du monde, je vous avise comment samedi à 22 heures, des cavaliers et gens de pied étant sortis de Pavie, Sa Seigneurie leur fit une embuscade; et, s'étant découverte, les aifronta vaillamment et leur tua environ cinquante hommes; il s'en retournait au logis, sans avoir, ni lui ni les siens, aucun mal; mais l'amiral et quelque autre des siens l'ayant prié de retourner leur montrer le lieu du combat, il revint sur ses pas; et comme il retournait, trente arquebusiers qui étaient cachés dedans une maison lui déchargèrent toutes leurs arquebuses contre lui ; et l'une le blessa dans la jambe droite, quatre doigts dessus la jointure du pied, et la balle traversa d'outre en outre. Quand on m'apprit ceci dimanche, je ressentis la plus grande peine que j'aye eue depuis ma naissance; sur-le-champ, j'envoyai là-bas par estafette messire Girolami; j'écrivis au Roi, à l'amiral, et à Jean lui-même, pour voir à le faire amener ici; et finalement il consentit à venir. Et il est venu par une barque, sur le Pô; ce fut lundi matin qu'il arriva. Pour vous dire en détail la marche du mal, je vous avise comment dans le principe il en souffrit beaucoup, mais depuis qu'il fut soigné par un excellent médecin du Roi, il a toujours été bien, malgré qu'un os et un nerf aient été touchés; et aujourd'hui, qui est le quatrième jour, et jour de lune, il s'est fort bien porté; de manière que j'ai l'esprit en repos et plein décourage. Et j'exhorte V. S. à être de même, lui certifiant que son mal n'est point

périlleux, et que les médecins n'estiment point qu'il en restera gêné ; je crois que vous pouvez penser que, n'ayant au monde personne qui me soit plus chère, je ne suis pas pour le laisser manquer de rien. Les médecins sont très excellents, lui, montre de la patience, est obéissant comme un ange, et l'on ne manquera pas de mettre toute la sollicitude et la diligence possible pour qu'il guérisse vile, et bien. Que Votre Seigneurie demeure, comme je lui ai dit, avec l'âme en repos, et accepte de Dieu ce peu de mal comme préservant de quelque autre malheur plus grand ; car, attendu qu'il bravait l'artillerie, et se mettait dans les plus évidents périls, et faisait à lui seul tous les combats du camp, on devait s'attendre chaque jour à un cas plus grave que celui-ci.

« Je ne veux point laisser de dire à V. S. que si l'accident fut advenu à un de ses fils, le Ïrès-Chrétien n'aurait pu se montrer autant éprouvé qu'il a fait pour le Seigneur, lui envoyant des cadeaux, le visitant, lui prodiguant toutes les marques d'amour, qui se peuvent montrer au dehors; et c'était justice, attendu qu'il faisait, à lui seul, plus de mal aux ennemis de Sa Majesté, que l'armée tout entière. Je n'ai plus rien à vous dire. Je vous tiendrai jour par jour au courant de la marche du mal; et quand je ne vous écrirai pas, vous serez instruite par les lettres de notre père. » En effet, Jacques Salviati, confident préféré du Pape, était vécu pour voir auprès de son fils comment s'annonçait la grande crise de la guerre, que leur clairvoyance pouvait pressentir. Il avait apporté lui-même le fameux baume contre les convulsions tétaniques.

A cette lettre écrite par son chancelier, le cardinal Jean prenait soin d'ajouter lui-même ces quelques lignes de sa main : « Ma petite sœur très chérie, prenez bon courage, meshuy les médecins m'ont dit, après que j'eus assisté au pansement du Seigneur, que son mal est sans

nul danger, et qu'il restera sans gêne ou infirmité d'aucune espèce. »

En effet, le se[ilièrne jour se passa très bien, Jean était gai, chantait, riait, disait mille folies avec sou beaufrère le cardinal. C'est pourtant presque malgré lui qu'on l'avait porté dans Plaisance. Il voulait rester au camp, il savait trop que ses soldats, sans lui, ne vaudraient plus rien. Il voulait montrer, à ce roi qui le traitait si paternellement, qu'il « brûlait du désir de le servir, sain ou malade ». Avec plus de courage que jamais, il disait que si la bataille se donnait avant sa guérison, il se voulait faire porter sur les remparts, afin d'être là pour surveiller, rappeler, commander, s'il ne pouvait point servir en personne. ,

Il n'avait pas fallu moins qu'un ordre verbal du Roi, pour l'éloigner, et le bref du Pape, que le camérier Jean- François Nigrino, de Mantoue. apportait au plus vite : Clément VII avait fait écrire :

(( A Jean de Médicis blessé : a Cher fils, salut et bénédi':tioii apostolique. Xous avons ressenti une peine griève de ce malheur, que tu aies été blessé dans une embuscade, et, en raison de notre paternelle bienveillance à ton égard, très soucieux de ton salut, nous t'avons envoyé notre cher fds Jean-François Nigrin, notre camérier, chargé de te transmettre notre sentiment et notre résolution, à savoir que nous voulons que tu te laisses transporter à Plaisance, non seulement afin qu'on y puis.-e plus diligemment pourvoir aux soins nécessaires à ton salut, mais aussi pour que, rétabli plus promptement dans ta santé, tu puisses revenir à exercer ton courage sans pair; or donc, si tu nous aimes et respectes, et si tu connais notre amour envers toi, ne tarde point, en cette occasion, pour nous, de te faire porter au plus tôt et le plus doucement possible à Plaisance, et,

là, entre les mains des tiens, tu te pourras plus commodément faire soigner; tu ne peux rien faire qui nous soit plus agréable; en tout ceci, tu prêteras foi au même Jean-François.

« Donné à Rome, etc., le 23 février 1525. An second...

Adresse : « A notre cher fils Jean de Médicis notre parent consanguin selon la chair, -y)

Le vice-roi et le marquis de Pescaire avaient donné le sauf-conduit et l'escorte nécessaire; car il fallait empêcher les riverains de prendre Jean de Médicis, ils l'auraient mis en pièces. Et, le 21 février, entre une double file de soldats qui gardaient les deux rives, la barque descendait le Pô, de Pavie à Plaisance.

Le 24 février, Jean des bandes noires était assez bien pour dicter une lettre joyeuse, qui consolerait Marie Salviati :

« Illustre Dame et Epouse très aimante, faisait-il écrire par Jean-François de Cantalupo, j'ai vu votre lettre et celle du curé (Fortunati) au Révérendissime Salviati. Ne soyez pas si prompte à croire le mal, car les hommes qui ont chair et sang et os ne se tranchent pas comme les raves. Le dix-huit du mois présent je reçus une blessure à la jambe, d'un coup de feu, et pour me guérir avec plus de commodité je me fis porter à Plaisance, où se trouvaille Révérendissime, pour me guérir avec plus de commodité (sic)'; et, Dieu merci, j'(au)rai passé le quatrième jour après la blessure et le changement de la lune sans inconvénient ni fièvre, et ces médecins disent ferme que dans vingt jours je me relèverai du lit sans danger ni pour ma vie ni d'être infirme. « iVinsi, que Votre Seigneurie ne s'afflige plus tant, je n'aurai point de mal. Avec celle assurance, songez à

vivre allègrement ei à prier Dieu. Je me recommande à vous.

(( De Plaisance, le 24 de février 1525.

« De V. S. l'époux très aimant.

« Jean de Médicis. »

Lorsque le chancelier Cantalupo, si souvent employé dans les affaires intimes ou confidentielles, eut achevé d'écrire, Jean des bandes noires voulut signer de sa main, il traça ferme les premières lettres de son nom, mais à la fin il les laissait se chevaucher, par lassitude ou par un mouvement fébrile.

Dans le même temps, dans ce même parc de Mirabelio qui avait,, après l'église Saint-Sauveur, servi de deuxième cantonnement aux bandes noires, le roi de France, blessé au visage, blessé au bras, blessé à la main droite, la lance rompue, la cuirasse bosselée par les arquebusades, renversé sous son cheval d'armes que venait d'abattre le soldat espagnol Diego de Avila, empêché dans la panoplie que faisait son armure àpanache etcellede son destrier, rendait sa grande épée aux mains du vice roi Lannoy; les meilleurs gentilshommes, ceux qui se battaient peu de jours auparavant près de Jean des bandes noires, et La Palice, son meilleur compagnon, et Lescun, et Bonnivet, ses anciens chefs, étaient morts, d'autres étaient prisonniers. François P'' avait trouvé le prix de sa folle entreprise, et donné ce nouvel exemple, pas plus utile que tant d'autres, pour montrer comment l'Italie est fatale aux armes françaises, ou vaincues, ou victorieuses.

Jean des bandes noires pouvait faire tirer des coffres que ses chanceliers emportaient à sa suite cette ancienne lettre où Gouffier de Bonnivet lui avait écrit : « Seigneur Janin. Le roy est tant content et satisffait de vous qu'il n'est possible déplus, et vous avez trouvé ung bon maistre... et de ma part en tout ce qui vous touchera vous me trouve-

rez prêt à vous faire preuves de bon amy. » Le boa maître prisonnier, le bon ami tombé sur le champ de bataille, comme cet autre « tant bon amy » Odet de Foix, il ne restait plus aux Italiens compromis qu'à tirer leur épingle du jeu.

Le dat^iire Giberti, ce prétendu partisan de la France, écrivait, le surlendemain de la défaite: « Puisque dépassant l'attente d'un chacun et quasi par miracle, est arrivée la ruine du Très-Chrétien, plaise à Dieu la convertir en son service et bien universel, puisque les choses devaient aller comme allées elles sont, il me paraît qu'il convient de remercier Dieu que l'illustrissime seigneur Jean s'est tiré hors du péril. »

Les Français, et le Roi lui-même, étaient unanimes à dire que, si Jean des bandes noires avait été dans la mêlée, aux côtés de son maître, François P^ n'aurait pas vu son épée lui choir de la main, parmi les larrons ennemis qui le dépouillaient sans vergogne. Le vice-roi Lannoy savait ce qu'il faisait, en laissant Jean de Médicis partir pour Plaisance, en l'aidant de tout son pouvoir à s'éloigner des bandes noires pour les laisser presque inutiles sous François de Lorraine et Suffolk, morts en les faisant combattre.

Quelques jours avant la défaite, François P'' avait pris soin d'adjoindre, à ses chirurgiens, le plus renommé médecin d'Italie pour les blessures d'armes à feu; le juif Abraham de Mantoue, qui appartenait au marquis Frédéric de Gonzague, fut expressément appelé, de par le Roi, pour guérir Jean des bandes noires à Plaisance. Le 24 février, pendant que François I" se battait à Mirabello, le chirurgien hébreu mettait le marquis de Mantoue au courant de la blessure et du traitement: il avait trouvé, quatre doigts au-dessus de la cheville, une plaie qui pénétrait les parties charnues, longeait le tibia, s'étendait à quelque cinq doigts, fracturait transversalement le péroné et tran-

chait un gros tendon Le 23 au soir, à huit heures, il calmait les douleurs, par l'extraction d'une vingtaine d'esquilles, la jambe désenflait; et Jean de Mcdicisn'en pouvait croire ses yeux. Il commandait aussitôt qu'on lui mît ses armes sur son lit; son épée favorite, un cadeau du marquis Frédéric, ne se retrouvait pas, à son grand déplaisir.

Jacques Barigazzi de Carpi, le chirurgien bolonais, approuvait la cure ; il voulut aider Abraham dans le pansement. Mais Jean dos bandes noires s'habituait à la main plus légère du maître hébreu: « Laissez-moi tranquille, maître Jacques, cria t-il au docte professeur de Bologne, vous me tuezl » On continuait à tirer des os et du plomb, enfoncés dans la plaie. Mais le blessé ne jurait plus que par Abraham ; il refusa formellement de le laisser partir jusqu'à Pavie, où Frédéric de Bozzolo suppliait qu'il vînt auprès des blessés. Il le gardait pour lui, s'attachant avec l'égoïsme du malade à cet homme dont la main le fera mourir plus tard. Le 5 mars, à minuit, un bref de Clément Vil vint ordonner à maître Abraham de continuer ses bons offices auprès de Jean.

« Bien que nous aimerions mieux, disait lo Pape, te voir,, toi qui es orné d'un si grand talent par le Dieu toutpuissant, te convertir à roconnaître le vrai chemin de la foi, de manière à devenirnolrecher fils, néanmoins, étant tel que tu es, et parce que tu as fait voir en ceci tes bons sentiments envers nous et notre cher Jean si justement très aimé, nous t'avons écrit volontiers les présentes... et tu obtiendras de nous telles récompenses que tu voudras. » Un autre bref exhortait le marquis de Mantoue, le remerciait, assurait que le salut de Jean lui serait du en très grande partie, après Dieu Tout puissant. Et le camérier Nigrino ne cessait d'animer le zèle des médecins.

Dès le 6 mars, une litière faite exprès et portée par des hommes exercés transportait Jean, de Plaisance à Borgo San Donnino. Il suivait le cardinal Salviati, qui étendait

sa légation à Modène, Reggio, Parme, Plaisance, pour le temporel, et à Ferrare pour le spirituel.

Avant de quitter Plaisance, Abraham avait retiré de la plaie « plus de soixante morceaux d'os, lesquels en tout pouvaient être gros comme une châtaigne, et vingt mor ceaux environ de plomb, petits, comme un grain de mil ». La jambe n'enflait pas, et les mouvements des doigts se rétablissaient. Le chiruigien juif protestait au Pape de sa reconnaissance, à lui « le moindre de ses serviteurs, que dis-je, un vermisseau de rien t » Il avait eu la chance de réduire les apostumes produites par le traitement à la française, fort médiocrement propre et point du tout antiseptique. On envoya trois fragments d'os au Saint Père.

La guérison s'accentuait, àParme, dans le mois de mars, « à vue d'oeil ».

Trois cents esquilles sortaient encore au cours des sondages. Cela faisait, au compte du médecin, un tiers environ du péroné. Le chirurgien s'occupa de régénérer l'os; il était fier de celte cure, oii ses « secrets » avaient démenti le pronostic de ses confrères. Seulement, le pauvre hébreu qui croyait revoir Mantoue pour le jour de la Pâque, 8 avril, avait compté sans les imprudences du blessé; une rechute fut causée par ses « désordres; » le 3 avril, Jean, rétabli de ses excès, se levait sur un pliant, le 4, il remettait le pied par terre, et on lui promettait que s'il était sage, il pourrait monter à cheval le dimanche suivant.

Mais le palais, àParme, était un étrange séjour deconvalescent, et le pauvre Abraham devait connaître un nouveau mécompte. Il se lamentait, le 12 avril, dans sa lettre au marquis de Mantoue, et non sans cause: « L'Illustre Seigneur Jean,, dit-il, dormait hier au soir, à dix heures, quand il fut réveillé par une grande rumeur qu'il entendit dans la maison, car ses gens se couraient les uns derrière les autres avec fracas ; et les cris furent tels, qu'é

pouvante, le Seigneur Jeart, dans le premier sursaut, voulut se lever du lit, tout en furie; et sa jambe portant à faux, il sentit une douleur telle qu'il pensa mourir de convulsion; bien qu'il ait été pansé, contre la douleur, je crois que je ne pourrai point éviter de tailler une fois la jambe, et pour cela de retarder encore de quatre ou de six jours au plus mon retour à la maison; néanmoins, il ne restera point infirme, V. S. lU'"^ saura qu'il se levait déjà du lit, marchait et chevauchait. »

Mais, si la jambe se remettait bien, le blessé ne voulait point laisser partir son chirurgien . Les affaires avaient repris leur train ; seulement, pour Jean de Médicis la grande affaire n'était pas, alors, de surveiller ses bandes noires, ses relations avec les princes, sa remonte ou ses dettes; c'était de garder Abraham.

Il fallait pourtant remédier à une situation difficile. Les Impériaux, malgré les explications prodiguées, gardaient sur le cœur le passage de Jean au service de France. Antonio Pucci, l'évêque de Pistoïe, prenait soin d'en avertir le cardinal Salviati. François I", que l'on tenait captif dans Pizzighettone, demandait à l'évêque de Pistoïe, tout bas et en secret, « ce qui était advenu du Duc d'Albany et du Seigneur Jehan de Médicis, et montrait prendre grand plaisir à ce que lui rapportait l'évêque de l'un et de l'autre. » Mais Charles-Quint venait d'écrire à Lannoy : « Vous m'avez pris le Roy de France, lequel je vous prye me bien garder. » Et les geôliers obéissaient si bien, durant les trois mois qu'on l'éternisait en cette bourgade lombarde, ils le gardaient si fidèlement que le Roi gémissait, un jour, sur: « la seureté que mérite la prison d'ung Roi de France, lequel on doit rendre amy et non désespéré. » C'est donc vers l'Empereur que Jean, plus politique, aurait dû tourner.

Pescaire le lui fit sentir. Malgré les actes notariés où les communes de la Lunigiane déclaraient reconnaître

pour leur Seigneur Jean de Médicis et ses hoirs, ayant subi jusqu'à ce jour, des Malaspina « tyrannies exécrables, traitements furieux, vexations, méfaits, vices, cruautés, molestations, et perturbations insupportables et intolérables désormais », il fallait que Jean de Médicis accueillit le licencié Brancamante, envoyé par le Vice-Roi pour que fussent remises en dépôt les terres que Sa Seigneurie tenait des Marquis Malaspina. Telh était la volonté de Sa Grandeur.

« Tombé d'une grande espérance », avec la chute de la France, il laissait ses lieutenants réclamer les brefs nécessaires, et les meubles aussi ; il songeait à partir pour Venise, mais en s'arrêtant sur la route, aux bains d'Abano^ le Bourbonnede l'Italie. Car un fragment d'os était resté pris entre deux nerfs, et il fallait ces boues sulfureuses, ces eaux aluminées des Monts Euganéens, pour aider la nature à expulser ce dernier débris.

Le pauvre chirurgien Abraham désespérait de'revoir Mantoue et de manger les pains azymes; il priait le Marquis, il conjurait le Chancelier, l'annaliste Mario Equicola, d'écrire que l'on avait besoin de lui. Mais Jean des bandes noires conservai' cette manie de l'homme souffrant, qui fait du médecin son fétiche et s'accroche à lui comme un fol à son idée fixe; il écrivait, et de sa main> pour empêcher l'effet des lettres envoyées par Abraham. Sans ponctuer, grossoyant lui-même, il couvrait des pages avec sa rude écriture noueuse :

« Illustrissime monseigneur très cher, disait-il au marquis. Votre Excellence, quand arriva mon accident, daigna envoyer maître Abraham, son chirurgien, et me dit ensuite, que pour plaire à N.-S. Père, comme il résulte de lettres confiées à maître Abraham, celui-ci ne devait point abandonner ma cure jusques à ce que je fusse amené à bon terme et hors de péril. A présent, ledit

maître Abraham m'a fait voir une lettre de V. E. qui a la bonté de lui écrire sa satisfaction de me savoir arrivé à bon terme, et service, et lui ordonne de revenir à Maiitoue le premier jour de mai. Votre Excellence a été mal informée par qui lui a dit que je suis guéri. La vérité, c'est que je serai bientôt guéri grâce à Dieu, et à V. E. si elle daigne pour quelques jours faire écrire à maître Abraham de rester à me soigner, et surtout qu'il ne s'agit, Excellence, que de huit ou dix jours au plus; il vous importe peu, et pour moi, il y va de la vie ; aussi je prie V.-E. de daigner faire écrire à maître Abraham qu'il reste ce {peu, effacé) ces dix jours, ou autant, plus ou moins, qu'il faudra, car je suis sûr, s'il me traite, de rester en bonne santé, mais, sans son traitement, de demeurer malade. C'est à Dieu, et c'est à V. Excellence qu'il appartient de me rendre la santé, ou de me laisser malade, en écrivant à maître Abraham de rester. , V. Excellence sera plus pleinement informée, en mon nom, par le porteur des présentes; et V. Excellence, bien que ce même malheur ne lui soit pas advenu, aurait pu compter sur mes offices comme sur ceux de pas un autre, et, le cas échéant, le pourra faire. Je me recommande humblement à Elle.

» Parme, 28 avril 1525.

» de Votre Excellence l'humble serviteur. » Jan de Médicis {Giovani.) »

Heureusement, d'autres, à Rome, prenaient soin de ses intérêts et ne pensaient point à sa jambe uniquement et perpétuellement. Il est vrai qu'ils étaient mal récompensés ; la pauvre Marie Salviati venait d'apprendre à ses dépens que maître Abraham n'avait pas adouci l'humeur du « Signore ». Elle avait pourtant travaillé de toutes ses ressources avec la plus clairvoyante énergie, afin d'obtenir autre chose que des promesses, et de ré-

tablir les affaires toujours déplorables de Jean ; fille de financiers, et Florentine, et femme, et mère, elle comprenait tout ce que les enivrements de laguerre dissimulaient à son mari : duplicitédu Pape, élogeset promesses qui animaient et épuiseraient cette force dont disposait le capitaine des bandes noires, perfidie politique et roueries calculées afin de détourner loin de sa patrie le seul prince vraiment populaire, elle démêlait tout, elle voulait parer à tout, et, donnant,, elle demandait. Auprès d'elle, le petit Gosme regardait, taciturne, avec ces larges yeux d'enfant qui ont des visions implacables; il jugeait, et il devenait le prince patient, fourbe, tyrannique et cruel, qui, lui, régnera.

Mais, si Marie Salviati savait faire envoyer les ducats à son mari par milliers, par six cents au moins, faire vêtir Cosme aux dépens du Pape, comme ses cousins les bâtards, lui obtenir des chaînes d'or, des médailles, elle ne pouvait éviter les bourrasques de Jean. Quand elle agissait en dehors de sa volonté, la fureur faisait perdre au grand soldat toute retenue, il traitait sa femme comme un fantassin ; et, recevant de tels affronts, peutêtre au retour d'un de ces dîners que Lucrèce Salviati donnait à la campagne, Marie retrouvait ses anciennes effusions de douleur, son emphase passionnée de jeune femme ; elle écrivait à Jean des bandes noires, sans s'aider d'un chancelier.

Elle lui disait qu'il l'avait humiliée, les éternelles questions d'argent n'avaient point tourné comme il le voulait, et en blâmant Fortunati c'est sur sa femme qu'il avait frappé. Bravement, elle défendait le curé ; si les négociations avaient manqué, ce n'était point faute d'avoir agi pour le mieux, et suivant ce qu'elle-même conseillait. L'affront lancé par cette lettre brutale de Jean la mettait au désespoir.

« Oui, moi, pour faire le bien, j'ai reçu un tel camou-

flet que je n'oserai plus regarder personne en face. Mais, grâce à Dieu, j'ai un père et une mère, (jui ne me feront raie défaut, sans quoi je m'étranglerais de mes propres mains. Mais j'ai plaisir à bien avoir démêlé votre intention dans cette histoire, sans quoi je me serais peut-être assurée pour une plus grave affaire sur les paroles que vous m'avez dites souvent, à savoir que vous entendiez me voir faire et défaire comme vous-même. Je l'ai vu, dans cette histoire-ci, quel est mon pouvoir dans nos intérêts. Je vous le dis, Jean, je n'avais confiance en personne en ce bas monde autant qu'en vous, mais j'ai vu cette fois-ci ce que je suis. Je me gouvernerai d'autre façon que je n'ai fait jusqu'à ce jour. »

Et les récriminations ardentes, un peu puériles, couvraient billets après billets.

11 est bien vrai qu'elle eut assez d'empire sur ellemême pour changer de ton. Les lettres suivantes sont calmes, assez banales, pleines de déférence. Quant au pauvre Fortunati, le mal d'entrailles l'avait pris; il ne pouvait suivre à Florence, au Trebbio, dans la Toscane où l'on allait passer l'été, ni sa maîtresse ni son « petit maître ».

Sur la route de Venise, où il allait chercher l'oubli de ces journées traînées au milieu des emplâtres, et près d'Abano, qui lui devait rendre toute sa vigueur, Jean de Médicis reprenait la direction des bandes noires. L'épineuse question des cantonnements en paix se rouvrait; le Parmesan n'en voulait point, les Etats du Pape donnaient des campements impossibles, trop disséminés dans les Marches, et sans ressources. Le même jour, Jean décachetait une lettre de capitaine, lui disant avec un bon sens tout militaire : « Monseigneur Illustrissime, il y a une grandissime différence â penser une chose dans sa chambre, l'ordonner, et établir en son esprit, comme on la voudrait être, et à la mettre en exécution ; les troupes

ne sont pas aisées à loger! » puis, une autre lettre de Guichardin, gouverneur en Romagne : « Les plaintes de tous ces peuples vont si fortes jusqu'au Saint-Père que Sa Sainteté se voit forcé de les entendre et secourir. Je prie donc V. E. d'y vouloir bien mettre bon ordre. » Les gens des bandes noires coûtaient, au calcul du gouverneur, plus de sept cents ducats par mois à la seule Romagne.

Jean de Médicis arrivait à Venise, par Chioggia, le 20 mai; avec sa suite de quarante personnes, ou à peu près, il vint loger dans le quartier Saint-Moïse, au palais des Giustiniani, cousius de Ludovic Michiel, ancien payeur au camp, son grand ami. Dans ce palais, qui s'ouvre en face de la Sainte, la splendeur de Venise lui apparaissait tout entière.

On disait dans la ville que le Seigneur allaitpartir pour les eaux. Il resta pourtant quelques semaines à Venise. Il y était fêté, recherché. La gloire des récentes guerres engageait la S3rénissime République à lui demander s'il ne voudrait pas entrer au service de Saint-Marc, « Je suis trop jeune, répondait Jean avec un sourire, ce n'est là ni mon affaire ni la vôtre. » Il se sentait tout guerroyant, mobile et incapable de temporiser. Et les prudents Vénitiens aimaient trop à demeurer neutres pour assolder un pareil homme, si vif à partir de la main. Mais la vieille Toscane le rappelai ^ c'est à Venise qu'il recevait la lettre de son intendant, Suasio; et il y trouvait ce qui le pouvait mieux ramener dans son domaine du Trebbio ; la liste de sa meute I

Il avait demandé, pour tromper dans Abano l'ennui du traitement de boue, quelques chiens capables de battre les plaines du Padouan et les collines Ruganéennes; surtout, comme il comptait reprendre la route de Ferrare, il lui fallait être équipé, dans ce pays giboyeux. Suasio. lui envoya donc, avec un valet de limier nommé

Julien, unedouzaine de braques, et une chienne qui devait être pour le terrier ou la broussaille, car elle s'appelait Serpent. Les autours manquaient cette année-là. Quant aux coffres, un retard dans la venue de Fortunati, qui avait les clefs et l'inventaire, en avait un peu différé l'envoi. Mais ce qui dut réjouir Jean des bandes noires, c'est l'état des chiens demeurés au Trebbio, une quarantaine de lévriers, limiers et chiens couchants.

« Il est resté ici, disait l'intendant, les lévriers, limiers et braques désignés ci-dessous.

LKViai£RS

Deux cliiens turcs,

appelés tondua.

Suisse.

L'Effronté.

Colombin.

Tiliro.

Te ve roi 10.

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