JEAN DES BANDES XOIHES
|)ense. Tu es sage, et tu seras sur le fait. Et tu sais bien ce dont j'ai besoin. Je n'aspire qu'à tenir de Sa Sainteté assez pour vivre comme mes pairs ; pour l'honneur, je me l'acquerrai par les armes. En somme, il faut que Sa Sainteté pense à faire en sorte que je puisse vivre, et que j'aie un état ferme et stable, de façon que mes descendants en puissent jouir, sans avoir sans cesse à vivre dans les transes.
« Tu seras là, et tu verras au jour le jour où et comment tu trouveras matière à parler. Gouverne-toi donc sagement et prudemment, et que personne ne soit mis dans le secret de nos tourments.
« Tu feras connaître encore à Sa Sainteté, comme de ton propre mouvement, le désordre de mes affaires et à Florence et céans. Mais adroitement, et en temps et lieu.
« Je ne dirai rien d'autre, attendu que je m'en remets à toi, qui sauras m'aviser souvent.
«Nous sommes sur le point de ressortir hors de Milan, pour aller trouver l'ennemi. Dieu nous donne victoire !
« Je t'envoiela zibeline demandée. De beaux gants fourrés, il n'y en a point ici. Je me recommande à toi. »
Et la lettre contenait un billet pour son agent d'affaires, Dante Gori, celui (|ui encaisse les largesses pontificales.
La veille, le duc de Milan, qui n'osajt faire un pas hors de ses châteaux sans l'escorte de Jean, lui avait écrit pour le prier, sous un prétexte de guerre, et en cachette du Seigneur Vice Roi, de lui faire compagnie entre Binasco et Milan. Le Vice-Roi, c'était Lannoy, venu pour reprendre le commandement après la mort de Prosper Golonna ; il avait ramené Pescaire.Et ils employaient à l'envi l'infatigable Jean et ses bandes noires. Pendant ce temps, Marie Salviati se mettait en chemin pour Rome, elle décidait jusqu'à Fortunati ; le Pape venait d'accorder un beau palais, où il logeait présentement l'ambassadeur de Portugal, pour recevoir Jean lors de sa venue à Rome ;
la peste reprenait avec le printemps, tt deux serviteurs étaient morts chez Simon de Ricasoli.
A travers une bourrasque de pluie et de vent, iMarie Salviati et le petit Cosme avec leur escorte de vingt cavaliers arrivèrent dans Rome le 27 février au soir, et furent reçus par Lucrèce et Jacques Salviati, par le cardinal Jean, par les Prieurs Pierre et Bernard, par toute cette famille enivrée de revoir la tiare sur le front d'un Médicis. Le lendemain, le Pape fit demander Cosme, et le caressa longtemps. Et Marie Salviati se proposait d'aller faire, le jour suivant, la fameuse visite au Pontife. Elle aussi, son style est allègre ; en écrivant, « le Seigneur Dieu vous donne bonheur et victoire ! » elle pense à cette bataille qu'elle va livrer, elle, dans les chambres du Vatican^ tandis que son mari chevauche aux fanges de la Lombardie.
Elle croyait, l'adroite femme, gagner à force d'artifices un Etat pour son mari; elle en préparait un pour son fils. Jean ne possède ni l'esprit d'intrigue ni l'erprit de suite;' la résidence auprès du Pape lui est odieuse, et il est, avec ses absences perpétuelles, un inconnu pour les Florentins ; ils l'admirent de loin, mais ils ne s'accoutument pointa lui. Le fils^ silencieux, tenace, laissera refroidir la lave où son père aura disparu ; dans l'Italie écrasée sous une paix avilissante, dans Florence affaiblie sous la tyrannie de l'Empire, les événements passeront, tragiques et honteux, pour apporter à Cosme la couronne ducale. Mjiis Jean des bandes noires n'a point le caractère qui prépare ni la tradition qui impose ; cadet,, de famille calette, il est un aventurier. Et, du condottiere ancien, s'il exagère la bravoure, il n'a point les vues politiques et le génie volontaire. C'est lui qui, dans le beau milieu des négociations ourdies à son profit, se lasse, s'enfuit en laissant ce billet : « Curé, j'ai parlé au Pape. Il consent que je m'en aille quand je veux ; donc, allez chez Sa Sain-
télé, voir à ce qu'on me donne l'argmi (ju'il me veut donner, qu'on me le remette, car je veux partir le plus toi possible ; et je voudrais que vous lui demandiez s'il me veut donner la pauvre somme qu'il me faut meshuy. C'est tout : venez vite faire cette démarche auprès du Pape, et la faites ce soir à toute force, sans y manquer, pour rien au monde. C'est tout. .\e dites rien à personne de mon départ. »
La grande atfaire, dont sa vie et la victoire dépendaient, c'était de se bien monter. Pas une lettre qui ne parle des chevaux barbes. " Je ne puis vous écrire longuement, disait-il au Prince de Brisignauo, car je suis à toute heure en un souci perpétuel, et exercice de bataille. » A Florence, on trouvait qu'il en faisait trop, on commençait à craindre pour lui :
« Je rappellerai avec respect à Votre Seigneurie, écrivait Suasio, qu'au temps présent elle est très fameuse auprès de tous comme un grand capitaine qui soit en Italie, et sans pareil ; et en telle estime et grade Elle se trouve au regard des gentilshommes qu'ElIe s'en peut moult glorifier et contenter. Tous les amis de V. S. toutes fois qu'ils me rencontrent, me supplient de Lui écrire de n'en vouloir point trop faire, de ne pas tenter si fort la fortune, et de n'avoir cure d'en plus acquérir. Si bien que. Monseigneur, songez à vous maintenir en cette bonne réputation, en ce nom divin, mais en faisant tout pour sauver votre vie, c'est là qu'est la loi et les prophètes; et puis, arrive qui plante, nous serons toujours les vainqueurs. »
Placer des exploits, au meilleur taux possible, c'était bien son désir, et le conseil était séant. Mais, heureusement pour sa gloire, ce Médicis était mâtiné de Sforza : l'épée en main, la lance au poing, son barbe Sultan dans les jambes, il piquait droit et frappait ferme, sans penser à sauver sa vie, sans rien voir que les ennemis, de-
vant son cheval, cl la victoire, derrière les cadavres et les prisonniers.
Marie Salviati avait vu le Pape. Elle se hâta d'écrire la réponse de sa propre main : « La réponse de Sa Sainteté a été la suivante : que jamais elle ne ferait défaut à V. S. quant à l'Etat que l'on cherche à lui donner en Lombardie; que V. S. n'en doute point; que lorsqu'une fois vous l'aurez, vous pourrez être assuré qu'il sera stable et ferme, attendu qu'il sera assuré par telle personne qu'il n'y aura lieu de rien craindre; et que si Ton ne pouvait l'octroyer en ce pays, on ne manquera pas de le donner dans un autre lieu sûr. Quant à la fille. Sa Sainteté a répondu que les temps ne permettaient pas que présentement on put faire autre chose que d'attendre à voir la fin de cette guerre. »
La (( fille », espérons que c'était Cornélie Riario, si fortement recommandée à Jean par Catherine Sforza, et dont le prénom passe dans une des pages immondes que ce compagnaccio d'Arétin barbouillait déjà, pour Jean des bandes noires, avec une verve grossière de goujat improvisateur. Mais ce pourrait être aussi bien, celle putta, celle fillette, quelque nièce de' Rossi, voire même une fille bâta'de ; les femmes légitimes étaient alors trop asservies, ou trop dédaigneuses, trop faibles ou assez fortes pour s'occuper, sans sourciller, des maîtresses et des bâtards.
Dès le début de celle année 1S24, Jean avait agrandi l'ambition de ses entreprises. Le Vice-Roi Charles de Lannoy ne méconnaissait pas la valeur d'un tel condottiere. Déjà, sur la fin de janvier, les bandes noires avaient fait, avec ardeur, avec trop d'ardeur, la fameuse camisade où Bayard faillit être pris, à Robec. Bonnivet s'était retiré, s'était enfermé dans Abbiategrasso, entre le Xaviglio Grande, canal dérivé du Tessin, et la rivière torrentueuse; un peu plus haut vers les montagnes, sur le
cheiiiiii de Magenta, le mauvais poste de llebec, impossible à (brtifier, fut remis à la garde du chevalier Ikiyard, avec deux cents hommes d'armes et les gens de pied de Lorges : Bavard, moins clairvoyant que brave, et pour si peu tacticien ({u'il fût, ne laissa pas, néanmoins, de voir combien ce village découvert le mettait en péril, et quelle étrange place on lui donnait à garder. « Monseigneur, avait-il dit à Bonnivet, je ne sçay comment vous l'entendez, mais pour garder Rebec, au lieu où il est assis, la moitié de nos gens y feraient bon besoing. Je connais nos ennemis; ils sont vigilans ; et je suis bien asseuré qu'il est quasi difficile que je n'y reçoive de la honte. Car il mest bien advis que, si quelque membre de vos ennemys y estoienl, par une nuit les irois réveiller à leur désavantage. »
De fait, il y fut réveillé dans la nuit du 27 janvier. Cinq cents chevau-légers sortirent de Milan, et Bonnivet ne le sut point, lui qui s'était vanté « qu'il ne sortiroyt point une soris qu'il ne fust averti.» Pour se reconnaître dans l'ombre, ils avaient des chemises blanches par-dessus leurs cuirasses ; le guet fut surpris, et, sans la hâte d'attaquer au mépris de toute précaution^ défaut brillant des bandes noires, sans les « piqu'avant ! » et les cris dont l'ennemi fut averti, les Français se trouvaient saisis à l'improviste ; BayarJ, qui couchait avec ses avant-bras et ses cuissards, et à côté de sa cuirasse, s'arma promptement, à la première alerte. Lorges et ses gens accouraient aussi vers les barrières. « La huée fut grosse, dit le Loyal serviteur, et l'alarme chault. » On put regagner Abbiategrasso. mais on perdit tous les bagages. Les Italiens commencèrent par dire que l'on avait pris aux Français tous les hommes d'armes et deux mille gens de pied; le jour suivant, il n'y avait plus de pris que six chevaux de la gendarmerie, et quarante pourpoints en velours. Certains chroniqueurs transalpins ajoutent bien trois dra-
peaux, mais ce n'est pas sur : drapeaux ne sont pas pourpoints, et Bayard protégeait la retraite.
En février, c'était encore des escarmouches, et malgré les Vénitiens qui venaient à la rescousse en criant : « Marco, Marco! Italia, Italia! » celte fois-ci, le 17, une bannière noire et un lieutenant des bandes noires restèrent aux mains des Français. Autour des bourgades et des abbayes, dans ce pays où chaque nom de village est illustré par un souvenir de bataille, c'était des alertes, des pourchasses et des combats.
Jean se fatiguait cependant de celte guerre sans profit, dans un pays ruiné, saigné, pestiféré. Frangais, Italiens, Espagnols, souffraient, manquaient de vivres, de chevaux; la gendarmerie française avait vu périr ses montures, et des courtauds remplaçaient les destriers. Quant aux Suisses, trois ou quatre sentinelles du camp français, prises par Jean des bandes noires, disaient que deux mille Valaisans et trois cents lances fournies, à cinq hommes par lance, venaient de dt'serler à la fois. Au printemps, les hautes montagnes, qui cachaient la vallée du Rhône, semblaient rappeler leurs mercenaires. Les chemins rouverts, ils partaient. Puis, on leur proposait des paies, les émissaires apportaient à Sion, ou dans les Petits-Cantons, des promesses magnifiques : et le réservoir de soldais à vendre se vidait encore une fois.
A travers toute la Lomelline, d'où les vivres pouvaient arriver aux Français, à Gambolù, à La Molle, à Valenza, à Mortara, c'était des courses incessantes. Mais enfin, les payes manquaient, et Jean des bandes noires voulut quitter le camp ; le duc d'Urbio, l'ambassadeur de Venise, le retenaient ; la première moitié de mars se passa dans l'alternative : les bandes noires se retirèrent jusqu'à Pavie, annonçaient la marche en retraite jusqu'à Rome. « Ce serait une mauvaise nouvelle, écrivait le chroniqueur vénitien, d'abord parce qu'il est un des
bons et vaillants capitaines qu'il y ait au camp, et puis les soldats l'aiment pardessus tout autre chef, n C'est pour conserver cet amour que Jean refusait de servir sans soldes ; on l'arrêtait encore à Gropel'o, près de Pavie, en lui promettant de le satisfaire ; enfin il retournait au camp après avoir reçu la moitié de l'arriéré.
Il revint à Milan, pour préparer avec l'inlassable Morone la prise de Garavaggio, les courses dans le Lodigiau, tout ce qui pouvait menacer et distraire un ennemi dont le sang-froid disparaissait à chaque épreuve nouvelle. Il s'irritait de jour on jour, et les bandes noires ne se tenaient plus bien en bride. Capables des plus durs exploits, elles emportaient Garlasco, lorsque déjà le duc d'Urbin perdait l'espérance de voir le troisième assaut réussir; dans l'eau jusqu'à la gorge, les soldats de Jean traversaient les fossés et passaient la brèche, perdant beaucoup de monde, et leur porle-étendard, Angelo de Padoue, se noyait dans les tourbillons du ïerdoppio et dans les trous des fossés regorgeant; puis, ils prirent Abbiategrasso, et massacrèrent, et pillèrent.
Celte campagne fut féroce ; Abbiategrasso, Caravage, pris et repris, dans un seul mois, par ces bandes exaspérées, laissèrent un long souvenir, une trace de sang sur le nom des bandes médicéennes. Pourquoi la guerre est-elle faite,, si ce n'est pas pour tuer les gens ?
Les bandes noires emportèrent à Milan le butin d'Abbiategrasso ; la ville qu'ils venaient de prendre était pestiférée ; aussitôt, la peste reprit à Milan, toutes les maisons où les dépouilles étaient entrées furent si bien infectées, que les milliers et les milliers de morts encombrèrent de nouveau la malheureuse cité ducale.
Jean des bandes noires était écrasé d'affaires. La Lunigiane était toujours menacée, on lui emprisonnait son chancelier, il ne pouvait prendre les jours nécessaires pour aller voir ses garnisons de l'AuUa. Bonnivel tentait
un effort désespéré. Les soldats même chansonnaient l'Amiral de France pour son avarice et son incurie : sur la porte de son logis dans Abbiategrasso, les bandes noires avaient trouvé C3tte inscription insultante, laissée par les Français :
« Le bossu a l'ail sa main.
Les gens d'armes meurent de faim.
Les aventuriers s'en vont demain ! »
Des aventuriers, Bonnivet en soudoyait huit mille en Suisse. Mais ils n'arrivèrent pas plus que ceux dont Dietingen de Salis avait pris la charge ; comme eux ils se heurtèrent aux bandes noires. Jean de Médicis remonta jusque dans Bergame, il s'y trouva le 13 avril; «jamais, disaient les Vénitiens, on ne vit plus superbes troupes et plus désireuses de combattre. Bergame est bien en sûreté, le seigneur Jean suffira pour tout. »
11 venait d'clre malade, mais le titre de général lavaitguéri. Les Suisses ne vinrent pas plus loin. Doutant de la paie, ils étaient en outre terrifiés par le nom de ce Médicis, qui faisait la guerre à outrance. Tout dernièrement, pour venger quelques soldats de ses bandes, que des Suisses à la solde française avaient mis à mort, il avait massacré dans une villa trois cents Suisses, soil un cent pour chacun des trois chevau-légers perdus. Une guerre sauvage, la « mauvaise guerre » sans quartier ni merci, fut dès lors, pendant près d'un mois, la règle entre les deux armées : on massacrait ce qu'on prenait.
Le 18 avril, Garavage fut mis à feu et à sang, et son château pris d'assaut et saccagé. Puis, parmi la recrudescence de la peste, les villes du Milanais tombèrent une à une aux mains de la Ligue. C'est dans ce mois de pertes et de défaites que mourut Bayard. Pendant que les Suisses, refusant de passer la Sesia, forçaient Bonnivet à la retraite, l'amiral blessé par un coup d'arquebuse avait remis le commandement au Bon Che-
valier et au com]e de Saint-Pol. Hayard, par des cliar- ^^es sans Irôve, couvrit le recul de l'arrrK'e. Un coup de liacquebute lui brisa l'échiné. Sa mort est légendaire. Les victoires des autres ne la valent point. Jean de Médicis ('•tait là, parmi ces cavaliers que repoussait le suprême etîbrt de Bayard.
Jean des bandes noires acheva la guerre en prenant Caprino, en prenant Abbiate. Lodi même, défendu par le vaillant cadet de Goiizague, Frédéric de Bozzolo, se rendait à la fin. On négociait, malgré l'avis de Jean, qui aurait voulu [poursuivre les Français jusqu'au bout ; « Nous les tuerons tous, disait-il, en avant I ou nous les prendrons. » Mais tout le monde en avait assez de celte guerre; la défaite des Français avait donné l'idée d'envahir la Provence. On les voyait, ces Français bravaches et présomptueux, faire une « retirade plus à longues journées que courtes ». On songeait moins à les détruire qu'à les pousser hors d'Italie. Et l'upiniàtre Charles- Quint dressait déjà ses batteries vers Marseille, vers le royaume d'Arles, et, qui sait? plus loin.
Jean des bandes noires était trop ardent pour suivre une telle retraite. Il eût acculé l'ennemi, forcé, déses péré des hommes braves et bouillants, dont le malheur était d'être commandés par des courtisans. Durant toute cette campagne du printemps, où il avait fait miracles, on était sans cesse obligé de le retenir : il avait fait manquer à demi la surprise de Rebec, en fonçant trop tôt; devant Abbiategrasso, c'est tout au plus si l'on pouvait lui faire attendre l'artillerie. Avec cela, plein d'une juste fierté, confiant en lui même de plus en plus : n'est-ce pas sur lui que- Pescaire et Morone, et le Duc, et tous, s'étaient reposés pour la lutte et pour la victoire? Pendant que le Pape lui parlait encore de Fermo, que les Rossi, les Vitelli, lui recommandaient leurs affaires, c'est lui qui assurait les vivres, qui coupait les ponts à Buf-
falora, sur l'Adda, en amont de Lodi, c'est lui qui menaçait Lodi ; c'est sur lui que Morone avait compté lorsque les ennemis remontaient de Lodi pour tourner Milan et venir sur Abbiategrasso par Affori ; c'est lui qui devait « leur donner leur pénitence ».
11 demeurait donc a tenir et à battre celte Lombardie tant foulée : il faisait repasser le Tessin aux ennemis s'ils se montraient sur l'offensive. Bkssé légèrement devant Abbiategrasso, cette éraflure d'escopette, dont il laissait ignorer jusqu'à la marque, ne l'arrêtait pas un moment. Grisons à Bergame, à Chiavenna, à Bellinzona, tous ces montagnards lui avaient semblé « de peu de compte. » El son nom, l'ombre de ses bannières, les avait rejetés dans leurs glaciers et leurs sapins. A quatre milles de dislance, ils s'étaient arrêtés devant les bandes noires. Ils étaient cinq mille, pourtant, conduits par Renzo di Ponte, et quatre-vingts chevau-légers.
En ce temps, où cinq canons simples, un double, et des fauconneaux, suffisaient à ouvrir une place, où les mouvements étaient si lents que le duc Sforza connaissait heure par heure la marche et les plans de ses ennemis, qui pouvait résister aux bandes aguerries et véloces? Abbiategrasso l'avait trop vu.
La renommée de ces exploits avait illustré Jean des bandes noires, comme on peut penser, dans Florence. « Je fus hier, écrivait Suasio, du Trebbio qu'il administrait, je fus hier à Florence, où étaient arrivées des lettres de Messire Goro (Gheri) et du comte Busch (etto) narrant comment Abbiategrasso avait été emporté par l'ordre et la valeur de Y. S. De ce haut fait, Florence entière s'entretenait avec grande louange, et grandissime affection, et l'on ne se contentait point de louer et magnifier un peu, mais on vous élevait jusqu'au ciel, et tout le monde était d'accord en ceci, que si Dieu prt'servait Votre Seigneurie, en cette campagne, de tant de
guerriers et souverains périls, notre époque n'aurait personne à Lui comparer : Dieu veuille vous sauver... Madame m'avise qu'elle sera bientfît céans au Trebhio. »
Jean des bandes noires allait sortir en effet plus grand, et plu? formidable aussi, de ces longues batailles. 11 jiorte, devanl tous, la trace des tueries guerrières et des massacres; il les a commandés, quand c'était vengeance, tolérés si les bandes noires venaient de donner un assaut. De lui-même, n'ayant jamais été rapace, il n'est plus cruel, que dans la mesure où il croit nécessaire de frapper l'âme brutale des soldats par un exemple. Même, il se donnera la peine, en remettant un prisonnier aux Espagnols, toujours et partout sanguinaires, de prier qu'on ne le tue pas :
« Messire Don Juan, écrit-il avec la main qui vient de brandir l'épée dans Abbiategrasso, je vous envoie celui que vous me demandez, afin que vous connaissiez que je vous aime. Mais bien vous prie, pour l'amour de moi, de ne lui point faire déplaisir, c'est-à-dire de ne le tuer point, car si vous le mettiez ou faisiez mettre à mort, vous me feriez déplaisir à moi-même, car ce serait grande honte et charge pour moi. Aussi, pour l'amour de moi, et pour mon honneur, vous ne le tuerez ni ne le ferez tuer. Le reste vous regarde.
« Faite à Biagrasso, le 23 avril 1524. »
La lettre est datée du jour même où la ville était mise à sac. Des vertus guerrières, Jean possédait la plus précieuse : un imperturbable sang-froid, clairvoyant au dernier détail, au milieu des incendies et des meurtres, parmi le sang et le vacarme d'une ville que l'on viole.
« Les vainqueurs, écrit Guichardin, se divisèrent en plusieurs lieux : àLodi fut envoyé le duc d'Urbin, à Alexandrie le marquis de Pescaire, seules villes qui fussent
encore fidèles au roi de France, parce que Xovare, à rapproche du duc de Milan et de Jean de Médicis, s'était rendue. » C'est le 23 mai que l'attaque se fît; le château résista trois jours; mais personne n'avait plus à cœur une lutte que la retraite de Bonniyet rendait stérile. La vie civile, — si l'on peut appeler ainsi l'existence du condottiere sans cesse en chemin, sans relâche occupé de dissensions avec ses rivaux, — le temps des courses entre Florence, l'Emilie, le Trebbio, la Lombardie et Rome, recommença pour quelque mois.
Durant cette guerre, d'ailleurs, où « la puissance du Roi de France n'avait pas été affaiblie, ni les racines du mal extirpées, et qui n'enlevait pas, mais différait seulement de si grandes calamités », quelques éclaircies s'étaient faites, où l'on vivait joyeusement. Les plus grotesques lettres de FArétin et des autres familiers sont de ce temps-là; c'est dans ces reliques d'archives que l'on apprend comment un drôle parlait alors à son seigneur.
(( Je suis à Reggio, écrivait l'Arétin. Grâce à Dieu, <t par le Corps du Christ il mo semble être en l'autre monde, et Ton connaît bien que le Seigneur Jean n'est plus céans : si la peste y était, on serait plus gai.
« J'ai chevauché au logis de madame Paula, par révérence de votre amour, etne croyez mie qu'en arrivant j'ai trouvé le visage d'antan. C'était une mélancoliquissime figure, elle, sa mère, tousl et les enfants malades. Les dames infortunées, je veux dire les servantes ; et les maîtresses possédées- du diable. J'y suis resté un jour, et puis j'ai fui chez le Cavalliérot. Si j'étais demeuré un jour de plus au milieu d'une telle désolation, il m'eût fallu tornber en mélancolie. » Suivent les lazzis d'un ruffian parlant à un soudard. Puis c'est la flatterie, aussi épaisse que l'ordure: « J'oubliais que vous avez été fort blâmé parmi les guelfes « armorum »; car vous fûtes cause que les Grisons mangèrent comme un artichaut romain Renzo
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de Ceri; et l'on estime ({ue le Pape ne vous voudra point absoudre d'un tel péciié. Mais nayez crainte: dominus providebit. » Dans une autre lettre, c'était ses amours personnelles que l'Arétin narrait avec une verve bouffonne: « 0 malheureux Arétin! Est-il possible que je sois arrivé à mendier un regard, comme si les regards étaient une commende? » Puis il revenait, en serviteur fidèle de ces entreprises, aux anciennes amours de Jean des bandes noires : « Je remercie Dieu, ce brave homme, non de ce que l'Amour vous fait bonne compagnie, mais bien de voir en fureur qui vous y a mis tant de fois. Madame Paula n'a cessé d'être in lacrimarum valle. Elle est pâle. Elle ne va plus en carrosse, on ne la voit plus aux fenêtres, je me laisse dire qu'elle part à BologLe. Ah! méchant cruel ! Ah ! ingrat ! Comment pouvez-vous supporter qu'une personne qui vous aime, vous adore, vous craint, soit réduite à courir le monde, toute désespérée? Pour moi, j'en ai compassion. Et je la réconforte de mon mieux. Et Dieu veuille qu'elle aille bien. Et je crois qu'elle se remettra volontiers à voire service, pour peu que cela vous plaise. Je compose présentement des choses capables d'attendrir les pierres. Et c'est cette pauvre femme qui me les fait faire pour vous. »
11 envoyait, au beau milieu de l'épitre, un sonnet, capable, sinon d'attendrir un rocher, au moins de dégoûter le moins susceptible des lecteurs, mais il était au goût des princes, au goût du siècle italien. « Un petit sonnet, disait l'auteur, c'est un petit sonnet qui se répand par tout le monde; » Oronte de la fange, et digne d'avoir chanté [)Our Léon X, il avait fait là son chef-d'œuvre : si bête, si sale, si plat, si dénué de tout autre attrait que celui de l'ordure, il devrait être dédié, ce poème, aux admirateurs pédants de Pierre l'Arétin.
Avec cela, le parasite, le bouffon, l'entremetteur, était bon garçon ; riche de cette grossière bonhomie d'un pailla