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CHAPITRE V

LA VIE DE CORSAIRE A FANO. LES DERNIERES GUERRES. LA MORT. (1525-1526).

Les premiers mois du long séjour dans celte ville de Fano, que Jean des bandes noires avait aimée dès longtemps, petite cité perchée sur l'Adriatique, — Fano, pays des belles femmes, Fano, pays des bonnes truffes, — ces mois de l'automne, et de l'hiver qui commençait l'année suprême, ne furent point consacrés tout d'abord à l'équipement des vaisseaux.

Personne ne mettait en doute que la guerre ne dut reprendre. Les Corses, rentrés à Bastia pendant la débandade qui avait suivi la bataille de Pavie, écrivaient à leur ancien chef pour revenir à son service. Tous les événements passaient sur l'Italie frémissante, arrestation de Morone, mort de Pescaire, sans émouvoir Jean des bandes noires. Il attendait la guerre. Il l'implorait à grands cris.

On lui prêtait, dans l'universelle curée, dans le désordre universel, des projets sur Imola, l'idée de réveiller les anciennes promesses faites par François \^\ L'agent, à Rome, de Guichardin qui gouvernait alors la Romagne, tenait son maître au courant de ces rumeurs : « J'y veil-

lerai, répondait Guichardin, à ces affaires d'Imola. Mais, quant au Seigneur Jean, je n'en crois rien ; il est à Fano, et je lui écris ce soir-mème qu'il m'envoie Guiducci, parce que j'ai à lui parler de choses d'importance; je trouverai quelque rubrique, et j'en tirerai toujours quelque cliose. » Et, trois jours après : « Guiducci n'était pas avec le Seigneur Jean ; mais il m'a envoyé un autre de ses hommes ; et, d'après ce que j'en retire, le seigneur est là-bas à prier Dieu que l'on fasse la guerre; mais, quant à cette affaire, je ne crois pas qu'il en faille avoir le moindre soupçon. »

Jean des bandes noires ne pensait qu'à installer sa cour et à contenir ses soldats. En même temps qu'il adressait au ïrebbio des recommandations pressantes pour châtier un page français qui « avait fait le reste de ses galanteries » et s'était sauvé, il prenait le temps de visiter les coffres apportés à sa suite. Un livre y manquait : il le réclama sévèrement. C'était « un livre de recettes, écrit à la main ».

« Qu'on le retrouve, à toute force, ordonnait Jean des bandes noires. Je le veux absolument. »

Ce livre, c'est les « expériences de la très haute dame madame Catherine de Forli ». Luc Antoine Cuppano le copia, durant les loisirs de Fano. La copie subsiste.

Dans l'étrange pharmacopée que recueillit Catherine Sforza, l'on trouve, à côté d'eaux pour embellir, l'assurance que la cervelle de passereaux, bêles luxurieuses, est aphrodisiaque, et le cœur de la chauve-souris, animal nocturne, bon pour se tenir éveillé. Une recette, qui devait provenir des Médicis, enseigne « à donner fort poids à un écu, ou ducat d'or, sans grever sa conscience ; et si la pièce valait moins de trois Jules, elle viendra au juste poids; d'après Cosme. » Avec ce recueil, on saura teindre les chevaux et les chiens, briser le fer comme du verre, guérir les lunatiques et le mal caduc ; se donner

de la mémoire en frotlanl ses tempes avec une huile très sainte et éprouvée, une heure avant le jour; éviter peste, poison, fièvre, lèpre, teigne, cancer, scrofule, frénésie, manie, surdité, mal de dents, colères, coliques, maléfices des démons, brûlures, hémorragies. On y voit force secrets pour les blessures, et Jean, si dévot aux secrets de maître Abraham, feuilletait et refeuilletait ceux de sa redoutable mère.

Il reconnaissait aussi, non loin de l'onguent pour le tétanos, les formules maternelles, les héréditaires secrets soigneusement élaborés afin de provoquer l'avortement et de guérir les fistules, 11 y avait aussi les recettes pour faire dormir; et Jean des bandes noires, qui ne connaissait point la peur dans la bataille, avait horreur de coucher seul : il redoutait bien trop le follet, le lutin, le « guobelin »; désarmé devant ce farfadet, dont quelque nourrice toscane ou romagnole lui avait inculqué la terreur.

Mais, pour peupler et apaiser ses nuits, il retrouvait, à Fano, son plus cher compagnon de lit : Pierre l'Arétin.

Si Luc Antoine Guppano, « l'œil droit », était bon pour les copies et les besognes sérieuses, « l'œil gauche », ce joyeux, cet effréné, ce luxurieux, ce scandaleux Pierre servait de Patrocle à l'Achille des Médicis.

Pierre l'Arétin venait de quitter Rome, au milieu d'octobre, après une rude leçon; sans vouloir se souvenir qu'on le supportait dans, la Ville Eternelle sous bénéfice d'inventaire, il avait repris ses injures contre le dataire Giberti, sa verve, excitée en dessous par son ennemi, son ami, Jérôme Schio, l'évêque de Vasona, n'aurait plus laissé la plus petite place libre sur le torse de Pasquin. Aussi, par une soirée de juillet, comme il se promenait à la fraîcheur, berçant ses rimes au pas de son cheval, un gentilhomme bolonais, Achille délia Volta, l'avait poignardé. « Coup mortel, dont on le sauvera, j'espère, » écrivit l'excellent Schio. Et l'Arétin ne mourut pas. Il

avait trop de mal à faire, troj) de sottises à écrire, pour ne pas tromper le poignard. Deux mois plus tard, ou six semaines, après avoir fait retentir vainement le ciel et Tenfer, le Vatican et l'ilalit', de ses clameurs désespérées et bouffonnes, il s'en allait. 11 partait, sans retour, de Rome, le fiel ulcéré, la j)eau dûment estampillée à la romaine, par de bonnes cicatrices, il avait une lettre pour son protecteur le marquis de Mantoue. Mais il préféra la libre vie auprès de Jean des bandes noires. Quitte à revi'ttir dans Regyio, quitte à rester le factotum entre Its femmes de Mantoue et son patron préféré. Mais sous l'épée du Médicis, et là seulement, il se crut en sûreté. Sa peur des coups, à ce Panurge sans génie, c'était toute sa politique après cette forte leçon.

Clément VII n'avait pourtant pas laissé partir sans viatique son ancien familier. On ne faisait, à cette époque, jamais de rupture brutale.

Ce pays des « combinazioni )),des arrangements amiables, celte Italie tant ennemie du scandale grossier, ne fut en aucun temps plus facile, plus indulgente et moins disposée aux inimitiés déclarées. L'Arétin emporta de Rome cent deux ducats d'or larges, cinq Jules et une baïoque, dont le Pape l'avait gratifié le 5 octobre par les mains de monseigneur de Gapoue, l'adversaire de Giberti dans la faveur pontificale.

Et, pendant que la Curie payait « au matelassier, pour refaire la literie perdue pendant le séjour du Seigneur Jean, trente cinq ducats », l'Arétin, compagnon de lit excellent, rassurait les nuits de Jean des bandes noires, à Fano.

Des historiens copieux ou fantaisistes ont fait arriver l'Arétin, en se trompant de date, dans le camp des bandes, pendant une nuit franche, au milieu de l'orgie. Et d'autres ont insisté sur les amours que Jean des bandes noires favorisait chez ses soldats, suivant les traditions

antiques, de l'Iliade, de l'Enéide, des légions de Lacédémone ou de Thèbas. C'est mettre, au milieu de couleurs assez riches par elles-mêmes, un placage au moins inutile. J'ai dit les faits, qui sont communs, évidents, et du siècle entier, depuis le Pape jusqu'au goujat. Quant aux passions des soldats, les faits n'y montrent que des rixes, la rage de bêtes féroces qui n'ont plus rien à dévorer, et qui s'entrebattent.

Jean des bandes noires, gêné pour la solde, ne contenait ses soldats que par le rude attachement dont il les liait à sa personne et à l'éternelle espérance de sa fortune; ces querelles, presque toujours sanglantes, qui éclataient sous ses yeux mêmes, lui devenaient insup portables. Il résolut d'y mettre fin : deux de ces vaillants capitaines, qu'il avait, comme dit Brantôme, « mis au monde », se haïssaient. C'était Jean de Turin, et suivant l'un, le fameux Saint-Pierre le Corse, d'autres disent le Campanien Amie de Venafro: il importe peu. Il les appela devant lui, leur signifia qu'il fallait en finir avec ces défis, et, coupant sa cape, il la partagea par moitié, leur donna deux bonnes épées, les enferma dans une salle dont il mit la clef en dehors : « A présent, vous n'en sortirez, leur cria-t-il, que morts tous deux s'il le faut, mais ayant vidé votre différend. Battez- vous, et battez- vous bien. » Les deux adversaires étaient en chemise : ils se battirent quatre heures durant. Un coup droit de Jean de Turin toucha le Corse — préférons le Corse! — en plein front, et piqua dur. Le sang coulait sur les yeux de Saint- Pierre, son bras gauche et la moitié de cape ne lui servait plus à parer, mais à s'essuyer le visage d'instant en instant : « Arrête-toi, Corse, lui dit le Piémontais, bande ta plaie. » L'autre se pansa de son mieux. Puis on revint aux mains.

Cette fois, une parade de Saint Pierre désarma Jean de Turin. Le coup avait frappé l'épée en octave, ou, peut-

être, en tierce, elle roula par terre. A son luur, le Corse baissa la pointe de son estoc : « Ramasse ton arme, dit-il au Piémontais. Je ne veux pas prendre avantage pour te blesser. » Ils se remirent à combattre. Mais ils n'en pouvaient plus. Et ceux qui regardaient l'affaire par les grillages et les fentes des portes vinrent rapporter ce qu'ils voyaient : ils supplièrent Jean de Médicis ; mais il leur défendit sévèrement de s'en mêler, et même d'y retourner voir. Les deux bêtes féroces se ranimaient pour se jeter encore l'une sur l'autre. Heureusement pour ces forcenés, Louis de Gonzague, le « compère », l'ancien ami de Jean, était là, qui se hasardait seul à enfreindre la défense, et revint écouter : on n'entendait plus le froissement des épées, le tintement des gardes, ni le piétinement de la lutte, quelques soupirs passaient, pareils à des râles. Le noble Mantouan revint trouver son ami, derechef il le conjura de mettre un terme à cette scène; Jean des bandes noires consentit à rouvrir la salle ; on la trouva pleine de sang, les deux capitaines étaient jetés à terre, exténués par la bataille et par la perte de ce sang où ils se traînaient. On les emporta, leurs blessures guérirent, et ils demeurèrent, leur ancienne haine purgée par ce remède héroïque, les meilleurs compagnons du monde. Dès lors, comme on n'e?pérait plus mettre flamberge au vent pour parader devant témoin, on ne se battit plus dans les bandes noires. Çà et là, seulement, au milieu des lettres d'affaires et des billets de naissance envoyés par le Sire de Piombino, la preuve éclate d'un défi porté par un homme des bandes à quelque Espagnol ; et Malatesta Baglioni se donne la peine d'écrire alors à Jean des bandes noires, tant le duel est sacré pour tous à celte époque, et soumis à de fixes lois.

Petites affaires, en somme, et qui marquent l'oisiveté des condottieri. C'est encore pour un page que Baglioni lance une autre lettre, plaisante et familière. lia pris ce

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Pierre-Marie le Romain, puisque son ami, son « grand frère », le recommande.

(( Et s'il veut être homme de bien, dit-il, ainsi que Y. S. m'écrit en avoir opinion, il ne lui manquera point le moyen de réussir ; quoique je m'assure que si vous aviez eu telle opinion dès l'abord, vous ne me l'auriez point envoyé, vous l'auriez gardé près de vous. Je veux bien prier V, S. de daigner laisser cet art poétique, il serait bien temps. Et je crains que quelque jour il m'arrive la nouvelle que V. S. a été étouffée par cette fumée^ ce qui. pour le grand amour que je lui porte, me navrerait extrêmement.

« Crème, 18 février 1520.

» Votre compère et cadet.

» Malâtesta Bagmo.n'i. »

Le nom du traître qui vendit Florence ouvre bien la funeste année. Cette fumée de poésie, c'est peut-être l'encens brûlé par monseigneur le chevalier de Rhodes, Pierre l'Arétin ? héros de la littérature, héros de l'épée, ils se valent, ces comparses étincelants de la Renaissance italienne.

Cette année-ci, 1526, le froid Guichardin lui-même arrête sa plume, au moment de monter cette station nouvelle dans le calvaire de l'Italie. Une espèce de sentiment fait hésiter sa main glacée de fonctionnaire diplomate :

« Consumée, dit-il, parmi ces actions plus faites pour préparer guerre que paix, l'année depuis la nativité du Fils du Tout-puissant mil cinq cent vingt-cinq, commença l'année mil cinq cent vingt-six, pleine de graves accidents, et de perturbations merveilleuses. » .\nnée funeste, où la nature, elle aussi, paraît convulsée, « par signes, prodiges, de tremblements de terre, choruscations, fouldreSj tonnoires et oraiges dessaivissant. »

Le mal, Guichardiii le cotmait, C3mme le connaît Machiavel. « A tous ces maux il conviendrait obvier si faire se peut, et si c'est impossible avec des moyens adroits, employer n'importe quel moyen : autrement l'Empereur à lui seul prévaudra sur tous, non par forces supérieures, mais ainsi que dit Cornélius Tacite « fatali umniinn iguavia » par la fatale lâcheté de tous. »

Jean des bandes noires n'est pas un lâche, mais il pense à lui, comme tous les autres. Féodal qui s'est égaré dans cette société toute malade de sa prodigieuse transformation^ monstre de l'ancien temps et des guerres anciennes, qui subsiste au milieu de diplomates, de tacticiens, de sceptiques, il veut, ce Sforza qui n'a plus Imola ni Forli, ce cadet Médicis auquel le Trebbio ni Castello ne sauraient suffire, il veut un Etat, une principauté qui puisse loger et nourrir et lui-même et ses bandes. Il envierait SanSecondosi bien fortifié, si parfaitement armé, oui, cette bicoque à remparts, il l'envierait aux de' Rossi. Puisqu'il a maintenant Fano dans sa main, il veut posséder en légitime don cette pauvre ville au port médiocre. Il va même jeter les yeux plus loin : à quelques lieues au sud, il y a ce beau port d'Ancône, cette ville^ toujours convoitée, pillée, sans cesse renaissante, si parfaitement protégée par l'Astagno et par le Guasco, pour laquelle un ressaut de côté, un promontoire, à l'angle même où le golfe de Venise devient la grande Adriatique du Sud, fait une assise naturelle, un abri sans pareil contre les vents d'une rive périlleuse. L'antique cité dorienne, avec son commerce opulent, attire Jean des bandes noires. Il ne lui suffit pas d'occuper Fano, si bien muni de fossés et de remparts indestructibles. Il veut Ancone.

Fano, le maréchal Pierre Strozzi voudra l'acheter, vingt-quatre ans plus tard, parce que c'est une « terre maritime de assiette pour aisément fortifier, et pour

estre voysine des pays du royaulme de Naples, d'Urbin, et parmi les terres de l'Esglise, pour avoir là non seullement ung lieu de reffuge, mais très- apte et suffisant à faire beaucoup d'ennuy à ceux qu'il voudra. » Le choix de Jean des bandes noires est donc bien clairvoyant. Mais s'il prenait Anoône ! C'est l'opulence, avec ce port qui vient tout de suite après Venise, sur la côte orientale, pour le trafic et l'excellence : Rome, la Lombardie, les Marches, les Abruzzes, dégorgeant là tous leurs produits, et les fruits, et les huiles, et les asphaltes, et le soufre, pour la marine et pour la guerre.

Pour ces entreprises, il faut de l'artillerie. C'est à Ferrare qu'on en trouve. Et Jean de Médicis a écrit au duc de Ferrare. Celui-ci n'a pas dû beaucoup apprécier la signature d'un neveu du Pape, d'un Médicis, soldé, produit par ses ennemis éternels. Et puis, ce n'est pas le moment de se démunir, quand on est un duc menacé, vacillant, à qui l'Eglise veut voler Modène, Reggio, tout l'Etat si elle peut, et dont Venise convoite les dépouilles, sans compter l'Empereur, et les petits princes voisins ou vassaux. Alphonse répond avec courtoisie, mais il refuse :

(( Illustre et valeureux Seigneur, dit-il, V. S. doit tenir pour bien assuré que je lui suis tout affection pour sa grande valeur et pour l'amour qu'Elle me témoigne, qu'il me sera toujours fort pénible de me voir demander par Elle une chose en laquelle je ne pourrai la satisfaire. Ainsi qu'il arrive aujourd'hui pour les pièces d'artillerie que vous m'avez envoyé demander, sous la foi d'une lettre de créance en votre nom, par Albert de Trévise ; attendu que je ne me risque pas à m'en priver, les choses étant dans l'état où nous les voyons : car, bien que la paix soit conclue entre l'Empereur et le Très-Chrétien, je ne sais, ni ne vois pourtant que mes affaires soient meshuy dans un état plus sûr qu'elles n'étaient aupa-

ravant ; et toutefois j'entends parler de mouvements guerriers aux alentours, et que l'on recrute des gens de pied à Modène, à Bologne, et en Romagne; et V. S. sait si j'ai motif d'être in([uiet. Et, comme V. S. n'a pas besoin des dites pièces d'artillerie pour un effet aussi important qu'est celui pour lequel je les garde, qui est la défense et sauvegarde de moi-môme et de ma maison, je la prie d'autant plus ardemment de me tenir pour excusé si je ne la satisfais point, car assurément je ne connais personne pour qui je m'en priverais en ces temps où nous sommes. Et j'ai fait la même réponse ces jours derniers aux capitaines de César qui m'ont demandé de s'en servir pour Carpi.Mais si V. S. désire ou a besoin d'autre chose en mon pouvoir, elle me trouvera toujours bien disposé pour son honneur et avantage ; et aussi, de bon cœur, je m'offre et recommande à Elle. Et pour que vous ne pensiez pas que je refuse de vous donner les pièces d'artillerie demandées pour l'estime que je fais de leur valeur, je suis prêt à vous servir de cette valeur et d'une somme plus grande encore, si vous en avez besoin. » Ferrare, 2 Mars 1526.

» Fraternellement. Votre Alphonse d'Esté. »

Cen'est pasl'argent que voulait Jean des bandes noires. Son envoyé près la Cour de France était revenu, au commencement de l'année avec une première avance; c'était Suasio, ou celui qui devait doubler Cantalupo. Il rapportait trois mille ducats. Mais le premier ambassadeur restait, pour veiller au gros du paîment, dans cette Cour désordonnée et nomade.

Jean des bandes noires sentait sa force. Il voulait l'employer. C'est Inique le duc de Milan, toujours en péril, menacé durant Thiver par les derniers efforts de Pescaire^ avait invoqué, dans une lettre au Saint-Père, comme (( illustre, très-consommé dans les lois de l'une et de l'autre

milice, à pied et à cheval, cultivant justice et honneur, et le plus soucieux de la gloire de l'Italie ». Il voulait montrer sa valeur.

Mais ceux d'Ancône se gardaient. Il avait beau faire de toutes mains, en hâte, tous les rappels de fonds possibles, sans artillerie, il le savait trop, une ville sur pied, une ville bien avertie ne s'enlevait plus désormais comme au temps des assauts passés. Ce n'est pas Jean de Médicis, c'est la peste et les sauterelles qui désoleront, cette année-là, les ports de l'Adriatique.

Cependant, avec cette cour pontificale si glissante dans ses engagements, toujours prête à payer les Suisses avec la solde réservée pour les bandes, il faut vivre, et occuper ses hommes. Les pirates, en cette année où le Turc triomphe, dévastent tout le littoral. Jean des bandes noires veut armer en course. Son aml)ition n'est pas bien grande. Il voudrait un brigantin, et une galère.

Mais pendant qu'il se perd dans ces jeux nautiques, Machiavel pense à lui. C'est l'heure où Machiavel comprend jusqu'au fond la misère et les périls de son pays. II veut le sauver, et le vice incurable de son caractère et de son éducation, la tare d'un génie servile jusque dans son plus fort élan lui fait chercher un Rédempteur pour l'Italie, mais dans un Prince. Il avait jeté sa patrie sous les pieds de Laurent d'Urbin, il avait écrit un chapitre éloquent pour l'exhorter « à libérer l'Italie des Barbares. » C'est à présent pour Jean des bandes noires que s'échauffent ses espérances : et il écrit à Guichardin sa lettre fameuse; après un long raisonnement sur les alternatives que la paix entre l'Empereur et François I" pourra produire, suivant la conduite du Roi, après avoir examiné la triple issue qu'il y prévoit, il conclut que de toutes manières il y aura la guerre en Italie, et que l'Italie devrait être avec la France. Si elle ne le peut, elle a deux partis à prendre : accepter le vainqueur, se

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mettre à sa discrétion, se racheter, c'est le premier dessein qu'elle peut choisir; il est mauvais, car le vainqueur « prendra l'argent d'abord, et puis la vie. » L'autre projet, c'est de s'aimer, de l'aire lever l'Italie contre les maîtres étrangers. « Il nous convient d'organiser une résistance, voilée ou déclarée, autrement nous nous lèverons un de ces malins entièrement perdus: j'approuverais qu'on fit une résistance sous un prétexte. Je dis une chose qui vous semblera folle; je vais proposer un dessein qui vous paraîtra téméraire et ridicule ; néanmoins les temps où nous sommes requièrent des plans audacieux, inusités et étranges... H y a quelques jours, on disait de par Florence que le Seigneur Jean de Médicis déployait une bannière d'aventurier, pour guerroyer où le profit l'attirerait le mieux. Ce bruit m'adonne l'idéeque le peuple disait justement ce qu'on devrait faire. Chacun, je pense, estime que parmi les Italiens il n'est point de chef derrière qui les soldats marchent plus volontiers, et qui inspire aux Espagnols plus de crainte et plus d'estime ; chacun tient aussi le Seigneur Jean pour audacieux, impétueux, de grandes conceptions, preneur de grands partis ; on peut donc, en lui fournissant des subventions secrètes, lui faire lever cette bannière, en mettant sous ses ordres autant de cavaliers et autant de fantassins que faire se peut. Les Espagnols croiront que c'est une machination, et par aventure soupçonneront autant le Roi que le Pape, le Seigneur Jean étant à la solde du Roi ; et si cela se faisait, cela ferait bien promplement tourner la cervelle aux Espagnols, et changer leurs desseins, eux qui ont pensé peut-être ruiner la Toscane et l'Eglise sans obstacle. Cela pourrait faire changer d'opinion au Roi, et l'incliner à laisser l'accord et à prendre le parti de faire la guerre, s'il voyait qu'il aura pour alliés des gens vivants, et qui, outre leurs conseils, lui montreront des faits. Et si ce n'est là le remède, puisqu'il faudra faire

la guerre, je ne sais quel il est, et je u'eii conçois point d'autre. »

Ainsi, Jean des bandes noires serait le Rédempteur de l'Italie. Soldat d'un Roi barbare, soldat d'un Pape Médicis, aventurier soldé sous main, il délivrerait son pays. Or, sur quelle idée s'appuyer, pour accomplir cette délivrance ? sur l'Eglise ? mais, dans un livre qu'il dédie aux Papes eux-mêmes, et que les Papes estampillent, Machiavel l'a démasquée, traînée dans la boue : « C'est sa faute, a-t-il dit, si ce pays a perdu toute dévotion, toute religion I » sur le roi de France ? passons !

Il viendra, plus tard, dans plus de trois cents années, il viendra, quand tout sera déshonoré, il viendra, le Rédempteur appelé par Machiavel. Lorsque les exemples de la Renaissance auront pénétré dans l'Italie, et plus loin, hélas! lorsque les sentences du Prince et des discours sur Tite-Live auront imprégné jusqu'au dur et ténébreux Piémont, un jour, avec ses ministres, ses troupes, et les troupes de l'étranger, et leurs princes plus qu'à demi trempés d'Italie, ce Rédempteur se lèvera pour l'Italie : comme Philippe de Macédoine pour la Grèce désagrégée.

Les bannières qu'on peut déployer pour mettre l'étranger dehors, l'histoire en a vu, l'histoire les connaît : la France lui en a montré ; l'Italie lui en montrera, trop heureuse si la victoire appartenait à ce drapeau sur lequel il n'y a point de couronne ni d'écusson. Machiavel pourrait savoir qu'une bannière a chassé jadis les ennemis des rois français ; mais elle n'avait point dans ses plis les balles ni la guivre, ce n'était pas un Médicis qui la tenait, ni un Sforza, ses couleurs n'étaient pas le deuil d'un Pape comme Léon X; elle avait, sur un champ d'azur, une croix et des fleurs de lys, la couleur du ciel, le signe de la foi, le blason de la patrie.

Dans l'Italie du xvi^ siècle, quel signe choisir, quel blason ? C'est seulement dans trois siècles que le pauvre.

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l'admirable pays, verra ses couleurs flotter un instant, aux mains d'un condottiere national, d'un condottiere pl(U)éien. Un instant, un seul, et pour qui!

Qu'importent tant de rêveries à Jean des bandes noires ? 11 va revoir la guerre ? tant mieux, et quelle qu'elle soit, il l'appelle. En attendant, il arme ses vaisseaux de course. Petite flotte : une galère, un brigantin. Deux bateaux de chasse et de guerre. Or, sous le capitanat de Paul Vcttori, marquis de laGorgone, l'efTectif de cesdeux coursiers a été réduit, par économie, de cinquante à vingt-cinq combattants pour la galère, de vingt-cinq à dix-huit pour le brigantin. Encore faut-il prier bien fort, pour obtenir le droit de les monter.

Le Pape prenait une partie des bandes noires pour se garder dans Rome ; il prévoyait les coups de main des Colonna, il voyait les Espagnols passer librement, du royaume de Naples qu'ils tenaient, au Milanais occupé par leurs armes, et venir de Sicile à Gènes, toujours maîtres, toujours chez eux, à leur plaisir. Les petits prêtres eux-mêmes, l'intendant du Trebbio, trouvaient une parole pour présager le désastre : « De toute manière, nous sommes destinés à voir force calamités dans cette pauvre Italie ; et rien ne prévaudra là contre, ni forteresse, ni machines, ou bastions, si Dieu n'y met la main. »

Pendant ce temps, Marie Salviati s'occupait, à Florence, de son ménage, dçs intérêts à régler entre Jean de Médicis et ses neveux, fils du défunt Pierre-François, pour lesquels on avait nommé tuteur Raphaël de Médicis. Et Jean des bandes noires demandait l'aide d'Averardo Salviati « pour faire acheter une certaine somme de drap, afin de se vêtir décemment, n'étant pas moult copieux en deniers, comme bien vous pensez. »

Les événements se précipitaient sans le distraire des préoccupations moindres. Toujours tenace pour ce pauvre brigantin qu'il avait déniché dans le port de Fano,

une lettre de son agent à Rome lui apprenait comment : « le bref de la galère est expédié, mais le brigantin n'appartenant pas à la Chambre apostolique, on essaiera, si c'est possible de le faire avoir à V. S. Illustrissime ainsi qu'elle le désire, mais par ce bref-ci l'obtenir a été impossible; » et quelques lignes plus loin, sans plus d'affaires, il lisait que le Roi Très-Chrétien refusait de ratifier les accords signés avec l'Empereur, et que la guerre était prévue.

La guerre, il la désirait bien ; mais occupé de sa nouvelle passion, il n'avait pas laissé de gréer trois fustes, avec la galère, d'exercer ses gens sur cette flottille, et de leur faire prendre la mer. On peut penser que c'était plutôt pour aider un assaut contre Ancône en faisant diversion par une menace de débarquement. Car, le bienheureux brigantin une fois obtenu, ces corsaires de terre ferme ne quittèrent guère les côtes. Ils enlevaient, chemin faisant, un homme qui appartenait à un ancien valet de chamb"e du défunt Pescaire, mais ils ne virent pas le Turc, et se hasardèrent jusqu'à Sinigaglia, c'est-à-dire à cinq lieues environ de Fano, pas tout à fait jusqu'à moitié chemin d'Ancône.

Outre la chasse, qui l'avait fort occupé durant l'automne et l'hiver, Jean des bandes noires avait mené joyeuse vie dans Fano. Le 4 mai, ses comptes relèvent quatre ducats d'or larges pour le jeu, le 20, autant; la veille, 19 mai, c'est l'Arétin qui recevait quatre écus. Et, le 27, le jeu de paume avait trois écus pour enjeu.

Quand il montait en personne son brigantin, il le menait jusque dans les eaux d'Ancône. 11 avait engagé sa chaîne d'or, du poids de treize onces, et formant cent dix anneaux ; maisons de Ferme, qui venaient d'Uffreducci, ses habits même, ses justaucorps fournissaient aux dépenses d'armement. Jean le Corse allait à Pise recruter des marins. Et pour tout cela, comme pour le fro-

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mage de Poga^ibonsi qu'on Taisait venir par exprès, les ducats d'or et les écus glissaient des mains. iMais aussi les escopeltes étaient dorées, et l'on achetait môme, à maître André du Marais, fondeur en artillerie, un maître pérugin qui habitait Ancône, certaine pièce de calibre^ pour douze écus au soleil.

A Rome, on le laissait joiior au marin, sans beaucoup l'aider : « car on espère, lui disait son agent, que sous peu de temps V. S. sera employée sur terre. » Jean- Mathieu Giberti ne voulait pas voir le capitaine des bandes noires gaspiller son bien au moment où la campagne allait reprendre. Tout le monde s'agitait. Le duc de Ferrare, toujours en courtoisie avec Jean des bandes noires, dépêchait des affidés. Et l'on signalait l'inclination du Pape et de la Curie pour la Franc3. Suasio fouillait le Trebbio pour trouver de l'artillerie et des armes, dépêchait courrier sjr courrier à Florence pour obtenir de l'argent. « Rome entière crie : Guerre! disait Césano à Jean de Médicis, et tout ce que j'avais prédit par mes lettres passées se réalise : je vis en allégresse, pour l'espoir de la proie future! » Le pauvre François Sforza lui-même, hochet des conquérants, reprenait courage dans son château de Milan toujours assiégé. « Le duc, rapportait un Dominicain qui revenait de Lombardie, a pendu sur les remparts du Château une paire de bottes, un chapeau, et une paire d'éperons. » Voulant montrer qu'il resterait ferme chez lui, sans avoir désormais besoin d'équipement pour chevaucher, de coiffure pour se couvrir le chef.

C'était la Sainte Ligue de Cognac, signée le 22 mai, qui rouvrait la lutte. Après deux essais do confédération, manques par la mésaventure de Morone, par la trahison de Pescaire, par la victoire du duc de Sessa et de Schomberg sur Albert Pie de Carpi et sur Ludovic de Canosse, le pape Clément VII, Venise, François Sforza s'unissaient à

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François 1'^'. L'indépendance des Etats italiens était stipulée, le roi de France dégagé de ses proniesses. La guerre était inévitable. La France allait reprendre ces entreprises (( mêlées de victoires stériles et de défaites dangereuses ».

Jean des bandes noires servait toujours la France et le Pape. Dès le G juin, il recevait de la Curie deux mille cinq cents ducats, pour lever deux mille hommes de pied, el l'ordre de rejoindre Plaisance au plus tôt. Il devait loger au passage, à Modène, chez Guy Rangone, et Guichardin, nommé commissaire apostolique, l'attendait en Lombardie avec le bref du Pape.

Ce bref, en date du 10 juin, comblait d'éloges Jean des bandes noires, et disait : « En ce projet d'armes et de guerre, que nous avons conçu pour la liberté d'Italie et la dignité du Saint Siège apostolique, bien qu'il soit principalement dirigé vers la paix générale de la Chrétienté, cependant, s'il se rencontre des gens qui, en raison de leurs passions, aient résolu de faire peu de cas de l'équité el de la réserve., si bien qu'il pourrait être nécessaire de tirer et opposer nos armes contre leurs pernicieux efforts ; » et d'autres compliments prolixes, en un abominable latin, mais qui amenaient cette phrase : « de toute notre infanterie et de celle de la Sainte Eglise, telle qu'elle est et sera, nous te faisons, constituons et députons par les présentes Capitaine Général. » Jean de Médicis avait les pleins pouvoirs sur les gens de pied ; ses supérieurs désignés étaient le marquis Frédéric de Mantoue et François Guichardin, lieutenant général pour les Etats de l'Eglise et pour l'armée.

Les troupes florentines avaient pour chef Vitello Vitelli ; de ce côté Jean des bandes noires avait un compagnon suivant son cœur. Mais le bref pontifical ne parlait pas de Guy Rangone, et le capitaine bolonais, chef de l'armée plus effectif que Frédéric de Gonzague, allait trou-

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ver chez Jean de Médicis une résistance ouverte et une jilousie féroce. Pendant que l'armée de l'Rglise se rassemblait en Lombardie, François Marie de la Uovère, capitaine général des Vénitiens, tenait la sienne dans le piys de Brescia, prêt, autant que le permettait une prudence timorée, à se joindre avec les forces de la Sainte I-iigue.

Le 15 juin, François Guichardin écrivait de Modène.au dataire Giberti : « Demain matin, nous partirons d'ici, le Seigneur Joan et moi, et je ne saurais désirer en lui des dispositions meilleures à tous points de vue que celles qi'i! fait voir à présent. » Jean des bandes noires avait quatre mille hommes, qui devaient sous quatre ou cinq jours être concentrés à Plaisance. Le 16, on était à Parme, et df^jà la lenteur des Vénitiens préoccupait le lieutenant général. Dans Plaisance, où l'on ordonnait les troupes jusqu'au 2o juin, Jean des bandes noires donnait une marque de sa modération, en souffrant que son ancien capitaine Paul Luzasco, soldé maintenant par Mantoue, revînt auprès de lui : sa douceur nouvelle allait jusqu'à promettre de « ne molester durant cette campagne ni lui ni aucun de ses hommes ».

Mais la négligence volontaire que la Curie avait mise à fixer les titres et à déterminer strictement les pouvoirs commençait, dès le milieu de juin, à mettre la discorde entre Guy Rangone et Jean des bandes noires ; tous deux prétendaient au titre de général. La vanité n'était pas moins vive chez le capitaine modénais, rompu dans mainte guerre et fier d'avoir commandé contre le Turc même, que dans le chef brillant, illustre, de ces fougueuses bandes noires. Entre eux. le rôle du prudent Guichardin n'était pas une sinécure. Il eut plus d'une fois recours à son refuge favori : le silence. Mais son devoir même le forçait souvent à intervenir entre ces soldats malappris, aux haines rudes et tenaces.

Au commencement de juillet, le camp de la Ligue était formé à Mariguan. L'élan de l'Italie semblait réel : le Pape lui-même, content, délibéré, s'était levé le « masque tout oultre ». Mais sous le masque levé par un Clément VII, qn'y avait-il ? un visage, ou un autre masque? Enfm, il avait osé répondre au duc de Sessa : « Quand je voudrai faire la guerre, vous l'entendrez aux trompettes. » C'est tout ce que demandait Jean des bandes noires. Jean se laissait rejoindre, à Mariguan, par les serviteurs même dont il était peu satisfait. 11 avait tenu sa promesse de bien recevoir Paul Luzasco;en présence de Guichardin,il avait fait au déserteur des bandes un excellent accueil.

Pendant ces premiers temps de la Ligue, on menait encore une vie assez peu militante. L'Arétin, qui avait pris ses quartiers généraux dans Reggio, ne comprenait pas bien pourquoi son maître ne venait pas faire l'amour dans la gentille ville, au lieu de s'ennuyer au camp ; ce n'est pas que Jean de Médicis fût lié sans répit à ses bandes, il lui suffisait de se tenir en contact avec elles dans ces premières semaines ; de même qu'il allait naguère de Fano jusqu'au Parmesan, il ne se privait pas de faire une escapade de Marignan à Mantoue, pour revoir sa chère Paula, qui écrivait de si belles épitres. C'est là que le trouvaient les pages du fertile Arétin :

« Les demandes infinies des hommes et des femmes de Reggio touchant le retour de Votre Seigneurie, Illustrissime Patron, me forcent à vous écrire. Et le Messie n'est pas attendu par un petit Romain avec un désir aussi grand. Cette ville est veuve par votre longue absence. Et votre esclave infortunée vous pleure, et de telle manière que sans doute vous apprendrez bientôt sur elle une nouvelle très cruelle.

« Seigneur, je vous jure au nom du sincère esclavage et du comble de fidélité qui me lie h votre valeur magna-

ni me, que je ne crois pas ({u'il y ail une femme au monde plus éprise de vous ; elle est réduite au point d'exciter la pilié, je ne dis pas d'un homme, mais de la cruauté môme. El par Dieu, les femmes qui enviaient sa bonne fortune, un Jean de Médicis invaincu pour amanl, ont plus que de la compassion pour la triste vie qu'elle mène, privée de tout réconfort; et vous acquérez le nom d'un obstiné et quasi d'un ingrat. Surtout que c'est vous seul qui avez ému à l'amour ce cœur glacé, que jamais auparavant n'avait embrasé personne. Et son angéliquc visage n'est plus d'une femme, mais bien plutôt d'une personne ensevelie. Et sa pâture, c'est les larmes! les soupirs! les vaines invocations à votre nom! Et si elle était sûre que vous ne reviendrez pas de longtemps, je ne donnerais rien de sa vie. Sachez-le, mon Seigneur unique, je ne dis point de menteries. Par le Corps du Christ ! oncques je ne l'aurais cru, si je ne l'avais vu mille fois. Ecrivezlui au moins de temps en temps. I^t prenez pitié de son nouvel et inouï amour. Et venez-vous en vivre avec elle en joie, car je suis très certain que nul péril, nulle disgrâce, rien au monde ne la pourra désormais empêcher de vous contenter; et de cette manière les dires du vulgaire, ensemble avec ses paines et les vôtres, prendront doucement fin. Et je suis sûr, aussi, que, vouloir jeter de côté le temps dépensé par vous à l'aimer, vous fera une étrange peine. Et vous regretterez suprêmement de l'avoir dépensé sans fruit. Et derechef J3 vous répète qu'elle exposera pour vos plaisirs non seulement son corps, mais son âme ; ainsi conduisez- vous en amant constant et sage. Finissez donc les maux soufferts, par les tendresses les plus douces. »

Et le ruffian concluait par quatre lignes ordurières, où le ciel, la nature et même le contraire de la nature étaient pollués par la plume la plus ignoble qu'aient connue

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mè.ne les lettres italiennes, et la plus lourde, et la plus inepte quand elle prétend badiner, avec les grâces d'un goujat.

Jean des bandes noires restait au camp, malgré tant de soupirs, mais il ne pouvait se plier à cette vie de dépendance réciproque et de politique; un jour, c'était les Vénitiens, ou le duc d'Urbin, un autre jour Guy Rangone, contre lesquels il s'emportait : une aulre fois, Guichardin avait grand'peine à calmer un scandale entre le terrible capitaine et les gens du marquis de Gonzague ; p:ir bonheur, on se rapprochait de Milan, et les Espagols allaient tàter, plus souvent et de plus près, de ces e-carmouches où Jean des bandes noires se montrait si redoutable, transperçait un ennemi d'outre en outre avec sa lance et le jetait dans un fossé, sans même arrêter son cheval. Il connaissait à mers'eille ce pays où il avait tant guerroyé, pays « terrible à cheminer », disait le Légat ; c'est lui qui proposait d'asseoir le camp de manière à commander la roule de Cassano et la roule de la Porte neuve, avec le Lambro sur les derrières, le canal à droite, la gauche s'étendant jusqu'au pont de l'iVdda, vers Treviglio, et le front des lignes montant jusqu'à deux milles de Milan. On campait si près des remparts, que les cautoanements de Jean des bandes noires recevaient les coups d'artillerie.

GqDendant, on se relira, pour établir le camp général, jusqu'à une dizaine de lieues, à Casaletto. Mais, de Pavie à Monza, de l'Adda au Tessin, les escarmouches foudroyantes de Jean des bandes noires étourdissaient les ennemis et faisaient la gloire des armes françaises et pontificales. Guichardin, qui exécrait tant cette manière de combattre, « pour les pertes fréquentes des meilleures gens qu'elle causait, » ne peut retenir un élan d'admiralion, il avoue que les infanteries italiennes datent du jour où un pareil chef les a conduites, et il dit : « le

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Seigneur Jean n'a pas reçu, jamais, un sou de la iMauce, il est dans un besoin extrême, el je le trouve souvent mécontent. Je me décide à vous en écrire, Seigneur Dalaire, car pour dire tout en un mol, il est comme le nerf et l'àme de ce camp, et reconnu tel par les amis et les ennemis. »

Aussi Guichardiu veillait à payer les bandes noires, autant que faire se pouvait. Mais de la France, que pouvait attendre Jean de Médicis? Lui, le vrai héros de l'armée, sur qui tout le monde comptait, lui qui avait protégé la retraite en plein jour, « au jour bien clair », lorsque le duc d'Urbin faisait lâchement retirer une armée prête à la vicloire^ il était toujours obligé de mendier le pain de ses troupes. Il protégeait les autres, et jusqu'aux Malatesta Baglioni. Pour lui-même, il ne pouvait rien.

Quand le roi de France écrivait au duc François Sforza, ce n'étiil pas pour Jean de Médicis ; c'était pour un Trivulce, et le roi priait « son cousin de le vouloir remettre eji la possession et jouissance de tous les biens qu'il possédoit et ioussoyt par-delà quant il vint à son service ». C'était, en somme, dépouiller Jean des bandes noires, puisque le prix de ses efforts, dans les guerres passées, avait été choisi par le duc de Milan parmi les biens des Trivulce. Cette féodalité devenait une parodie d'ellemême ; les fiefs passaient de main en main, aux hasards de gouvernements instables; à peu près aussi di'gradés que peuvent l'être de nos jours les fonctions publiques, ils devenaient une monnaie sans cours certain, sans titre durable; et, comme toujours, c'est le peuple des petits vassaux, bétail misérable, qui payait cette clientèle et les caprices des patrons.

« Le Roi, écrivait de Tours J. F. Cantalupo, va de nouveau toute la journée à la chasse et les Italiens ont été mis à la porte de la Cour, et l'on ne négocie rien. Sa Ma-

jesté ne pense qu'à ses plaisirs privés. Depuis la nouvelle qu'on s'était retiré de Milan, ils se sont céans un peu réchauffés. Mais pourtant les gens d'armes qui doivent chevaucher outre-monts ne sont point payés, il est bien vrai qu'on presse les trésoriers, mais ils sont si lents, que Saint-François perdrait patience avec eux. » C'est seulement au milieu d'août que l'émissaire put repartir de la Cour. On le fit voyager à Bourges, puis il vint à Lyon, toucher une partie de la paye pour deux quartiers de la compagnie. Il brûlait d'en finir avec les marchands de Lyon qui escomptaient ses effets. On l'avait au resti comblé de paroles aimables pour son mai- Ire. (( Je ne liisserai pas, disait-il à Jean de Médicis, d'écrire à V. S. ce que Madame (la Reine mère) m'a ordonné, c'est-à-dire de vous prier et sommer de sa part d'avoir plus de respect et de soin de votre personne, et de penser qu'un homme tel queV. S. ne doit pas chaque jour si ouvertement exposer sa personne, et que le Roi, lorsqu'il apprend de telles choses, en a grand déplaisir, pour la crainte qu'il a touchant la vie de V. S. ; et Madame me dit en présence de Simon le Romain comment le Roi lui avait dit plusieurs fois que si V. S. n'eût été blessée, lui n'eût pas été pris et n'aurait point perdu la bataille. Je lui répondis comment Y. S. faisait toujours à sa guise, et que Sa Majesté n'eût pas à craindre pour la vie de V. S. attendu que les cieux vous réservaient pour aller arracher par force ces Infants royaux hors de l'Espagne, et que V. S. serait celui qui donnerait au Très- Chrétien la couronne de l'univers. Sa Majesté demeura fort satisfaite de mes paroles, et me fil très bon visage; se tournant vers la duchesse (d'Alençon) elle lui dit : « Vois quels bons senti miMits professe cet homme-ci! » Je lui baisai les mains, et. Dieu aidant, m'en vins ici. » Leurs Majestés n'entendaient pas toujours des flagorneries aussi douces ; des Italiens qui voyaient de près les re-

lards de François I"', l'audace de Bourbon à se jeter dans Milan, les menaces qui s'accumulaient en Allemagne, des prélats politiques comme l'évoque de Bayeux ou le secrétaire Sanga savaient bien dire au Roi flâneur et voluptueux : (( Ce n'est point là. Sire, la voie pour mettre l'Empereur en mauvais point, comme il est en votre pouvoir de l'y mettre, mais bien plutôt vous allez à le faire beaucoup plus grand qu'il n'est. » Et la Reine mère lisait elle aussi, ces rudes paroles : « Au lieu d'abaisser l'Empereur, nous relèverons, et vous perdrez les sympathies de l'Italie h tout jamais. »

Les sympathies de Jean de Médicis pour la France tenaient uniquement à sa solde. Mais « les deniers de France, disait son homme qui voyait les choses de près, les deniers de France ne se peuvent clairement promettre que lorsqu'on les tient en mains propres. »

Dans l'ordonnancement nouveau fait à Cognac, Jean des bandes noires était inscrit au service de France pour « cinquante lances françaises, cinquante hommes d'armes et cent chevau-légers. » La compagnie devait recevoir deux quartiers, soit neuf mille trois cents francs, payables aux échéances de juillet, août et septembre, octobre, novembre et décembre de l'année courante 1526. La somme était assignée sur la foire d'août, à Lyon. Cantalupo se promettait d'emporter au retour la somme entière des neuf mille trois cents francs, sauf deux cent soixante écus dépensés pour son entretien. En outre, il lui fallait payer pour l'expédition des lettres de charge, « manger par-ci, manger par-là, » et surveiller de près le trésorier, Albizzi, toujours prêt à s'oublier dans les tavernes. Enfin, le 20 août, le Toscan tenace et subtil revenait vers l'Italie. Jean des bandes noires, jamais satisfait, ne tarda point à renvoyer en France : et celte fois, il ne crut pouvoir mieux choisir qu'en députant son cher et très cher Jean de la Stufa. La France ap-

paraissait déjà comme une Terre-Promise ; non seulement Lyon était infesté d'immigrants, mais tous, dans l'Italie foulée et appauvrie, auraient pu signer les vers qu'écrira le Lasca :

(( Je vous vois revenir chargé d'or au bon coin, De joyaux précieux et rares. »

Uuand la France payait des gens de guerre, ce n'était que demi-mal ; des courtisans, la perte était petite encore; des prélats, c'était tout à fait indifférent. Mais la plaie, c'est qu'elle gâta son art en payant des artistes, et ses lettres, en attirant les écrivains bannis, ou manques, les faméliques d'outre-monts.

Au camp du Milanais, Florence députait, en ce mois d'août, le plus grand de ses écrivains en prose^ qui brûla toujours de faire un bon ambassadeur : c'est Machiavel. 11 arriva, théoricien émérite, stratégiste de premier ordre la plume en main, fier d'avoir eu commission pour fortifier Florence ; la tête « pleine de boulevarts », portant en sa cervelle ces figures de l'Art de la guerre, qui sont à la lactique à peu près ce qu'est à la cosmographie l'astrologie judiciaire ; le secrétaire des « neuf de milice » était agréable à Jean de Médicis; un commun souci des troupes florentines, une joie réciproque de parler le toscan familier, « alla buona », savoureux et goguenard, une aversion chez tous les deux pour les beaux-arts et les ornements inutiles de la vie réelle, faisaient deviser volontiers ensemble le condottiere et le fonctionnaire. Peut-être Jean des bandes noires avait-il en ses coffres quelque exemplaire de l'Art de la guerre, publié cinq années auparavant, sous Léon X, par Philippe Giunti. Il ne l'avait pas lu, sans doute, mais Machiavel se plaisait à le lui réciter dans leurs promenades au camp.

C'est ainsi que les vit, un jour, ce petit dominicain nomade, dont l'avenir propice a fait un évèque d'Agen, le

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Torlonais Mathieu Bandello. « Vous vous devez souvenir, écrit le conteur dans la dédicace de sa iiouvelle quarantième, à très-illustre et valeureux Seigneur Jean de Médicis, de ce jour où noire ingénieux .Messire .Nicolas Machiavel, sous Milan, voulut faire nnanœuvrer les gens de pied, suivant les règles que bien auparavant il avait difl'usénaent exposées en son livre de l'art nnililaire. On connut alors quelle ditlérence existe entre celui qui sait, et n'a point appliqué ce qu'il sait, et celui qui, outre le savoir, a maintes fois mis, comme on dit, les mains à la pâle.. Messire .\icolas, ce jour-là, nous retint en ce lieu plus de deux heures en plein soleil, pour disposer tro's mille hommes de pied suivant l'ordre qu'il avait décrit, et jamais il ne vint à bout d'y parvenir. Toutefois il en discourait si bien et si clairement, et par ses discours il montrait que la chose était si extraordinairement facile, que moi, ignorant, je croyais à la légère, en écoutant ses raisonnements et discours, que j'aurais pu mettre en bataille cette infanterie. Et je m'assure que, si je m'y étais mis, j'aurais été comme un oisillon englué, qui, plus il se démène et se fatigue pour se tirer des gluaux, plus il se poisse et misérablement s'empiège. Or, voyai;t que Maître Nicolas n'était pas pour y arriver de longtemps, vous me dîtes : « Bandello, je veux nous tirer de cet ennui, et que nous allions dîner. » Et alors, ayant dit au Machiavel de se retirer et de vous laisser faire, en un clin d'oeil, a l'aide des tambours, vous ordonnâtes ces troupes en diverses manières et formes, à l'extrême admiration des spectateurs. Vous Toulùtes ensuite que je vinsse dîner avec vous, et vous y emmenâtes aussi Machiavel. Quand'on eut dîné, vous tournant vers messire Nicolas, vous le priâtes de vouloir bien nous récréer avec un de ses plaisants récits. Lui, qui est un homme courtois et de bonne compagnie, répondit qu'il l'allait faire ; et il narra un plaisant petit conte, qui vous plut fort, et

VOUS me coQimandâtes de le vouloir bien coucher par écrit ; je l'ai fait, et l'envoie à V. Seigneurie et le dédie à votre nom glorieux. Je vous prie de bien considérer que Messire Nicolas est un des beaux et diserts conteurs, et très fécond, de votre Toscane, et que, moi, je suis un Lombard. Mais, quand il vous souviendra que ce récit est écrit par votre Bandello que vous aimez et favorisez tant, je veux croire que vous n'aurez pas moins de plaisir à le lire, que l'on n'en eut à l'entendre conter. Portez-vous bien. »

Machiavel avait conté « la ruse employée par une dame adroite, envers son mari, avec une soudaine astuce ». Et Bandello rapporte qu'il avait débuté par rire sur sa mésaventure de la matinée : « Moi, Monseigneur, avait-il dit en plissant ses énormes lèvres sensuelles et bouffonnes, j'ai ferme opinion que si ce malin vous ne m'aviez tiré d'affaire, nous serions encore au soleil en plein champ. Ce n'est pas le premier plaisir que j'aie reçu de Votre Grâce, et j'espère que ce ne sera pas le dernier. » En échange, il avait conté comment un bon noble, assez niais, dans la cité de Foligno, s'était marié, choisissant une femme fraîche, jolie et spirituelle à miracle ; le bon hobereau préférait les maritornes à sa femme, en outre, il était sodomite... Mais pourquoi nous traîner sur ces histoires de valets, de cuisinières, de bourgeois ? que Jean des bandes noires ait pris plaisir à ces facéties, nous avons assez vu sa vie, assez éprouvé tous ses goùls, pour n'en pas douter un ins'ant.

Voilà ce qu'au xvi^ siècle les moines écrivaient aux princes. Cependant, à Mantoue^ d'une écriture triomphale et superbe, madame Paula perpétrait une lettre pour son amant, le Seigneur Jean de Médicis, qui ne s'occupait plus d'elle :

« Je ne sais comment, disait-elle, encore que j'en sois

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indigne, vous avez pu avoir le cœur, Monseigneur, en une chose de si peu d'importance, pour vous, et pour moi si capitale, de mancjuer à la foi, à l'amour effréné que je vous porte. Hélas ! est-ce là cotte folle tendresse que tant de fois vous m'avez témoignée? est-ce là vos serments ? sont-ce là mes espérances ? Oh. oui, voyez, voilà ce qu'a mérité mon honneur, que j'ai sans nul respect rendu la fahle du vulgaire. Tout me semblait possible, hors de me voir sitôt abandonner par vous. A présent,, elles seront contentes, les femmes qui ont envié si fort mon contentement! A présent, on connaîtra combien V. S. reste fidèle à un amour I A présent, je crois à ce que je haïssais d'entendre dire ! Christ! il est donc cruel! Seigneur, je n'ai gagné dans cet amour, que je ne croyais jamais voir s'éteindre, rien autre qu'une éternelle infamie : je n'en retire rien, que la disgrâce de mon mari, et j'en attends une mort certaine et honteuse. Et ce qui me fait plus grand deuil, c'est que vous, vous, vous m'avez abandonnée, alors qu'avec votre ombre je me croyais défendre de la médisance, de mon mari outragé, et de toutes choses au monde.

» Ah ! Seigneur, rej&tez un peu cette dureté de votre âme, et revenez pour moi dans votre grâce première, et ne veuillez point être cause de mon atroce désespoir : et s'il ne vous suffit pas de prendre plaisir avec moi, faites un sacrifice avec ce corps qui est le mien : pour vous, la mort me sera une vie bienheureuse ; et si vous voulez donc que je vive bannie de votre amour, je vivrai dans un long exil. J'espère une réponse. Et si elle m'est contraire, j'irai là où me conduira mon sort, toujours pleurant, toujours soupirant.

» Que dira-t-on dans Manloue quand on me verra mendier une autre faveur que la vôtre? Vous en serez blâmé. On sait avec quelle fureur vous avez montré votre amour; on sait ma tendresse pour vous; on sait que je ne me

suis oncqaes refusée à votre afFeclion ; et eu somme ou sait que vous avez grand tort de me haïr. Pourtant, à la grâce de Dieu ! faites-moi ceci, et pis encore, je suis née vôtre, et mourrai tout à vous. Vous êtes mon Seigneur, vous faites bien en me traitant comme une esclave. J'attends la réponse à Reggio; ensuite je prendrai parti, comme il sied aux désespérés. Je vous recommande mon honneur, mes biens et ma vie ; et en perdant tout, je suis heureuse, si je vous fais plaisir. Si les larmes me le permettaient, encore que mes paroles vous ennuient, je vous écrirais plus au long. Et si la présente vous offense, pardonnez à mon juste chagrin et à mon souverain amour.

» De V. S. Ill™«

» Celle qui ne sera plus jamais joyeuse, et jamais à d'autres, encore que vous ne la veuilliez point pour vôtre. »

La réponse n'existe pas ; les stances de cette Paula, de celte Pauline, étaient écrites sans trace de pleurs, avec une main bien posée. Elle alla peut-être pleurer sa vertu, cacher sa douleur à Venise. Elle y retrouvait, quelques mois plus tard, Pierre l'Arétin, s'il lui en a pris fantaisie. Venise était un beau couvent pour les veuves de son espèce, et l'Arétin un confesseur merveilleusement expert.

Le camp, tout plein de hobereaux et de condottières jaloux les uns des autres était sans relâche troublé par les querelles.

Un autre Médicis, Jean Jacques, le castellan de Musso sur le lac de Côme, le marquis de Marignan, s'unissait à son parent Jean des bandes noires, pour résister au duc d'Urbin. Quelques jours après, le castellan déserta. Mais pas avant que la querelle se fut noyée dans un de ces repas dont nous parlent les cuisiniers ducaux et les écuyers tranchants, où l'on voyait cinq services à dix ou

à quarante plats servis chacun en quinze ou trente-deux assiettes, où quatre façons de perdrix, trois manières de faisans, flanquaient les sangliers, les paons, les outardes et les canards recouverts de macaroni , le soir de ce samedi qui vit la réconciliation, il y out une grande fêle aux flambeaux, et les gentilshommes largement égayés par les vins piémontais, lombards, toscans et siciliens, lancèrent des pierres dans les portes et les fenêtres des gens qui n'illuminaient point.

Cependant, le château de xMilan s'était rendu aux Impériaux, et le duc exténué par le siège s'était retiré de la lutte, pour remettre sa santé ruinée. Mais l'ennemi n'en avait pas beaucoup d'avantages. Affamé dans Milan, harcelé par les escarmouches, il soufl'rait durement. El la discorde se mettait dans ses rangs; l'exécrable Bourbon, vrai type du cosmopolite puissant, dont les intérêts sont de tous les côtés des frontières, et les parentages universels, le duc félon, le traître à tous se voyait insulté par sa trahison même ; tout lui incombait, et pour récompense de ses peines, les Espagnols lui criaient à la face: « Traître, tu as trompé ton Roi, lu peux bien tromper aussi notre Empereur. »

C'est Jean des bandes noires qui enserrait Milan par ses héroïques, ses perpétuelles attaques; on ne cessait de lui conseiller la prudence, « en le perdant, on perdrait trop ». Mais, plus prudent, il fut tombé aussi bas qu'un de la Rovère. Seulement, il st-ntait sa valeur, et quand un Guy Rangone, par des subterfuges et des dénonciations, le piquait, il bondissait en face du petit Modénais à la face camarde et fourbe, et le Modénais écrivait au Pape, et Guichardin se désolait. Tout ce que l'on put obtenir, c'est qu'ils remettraient leur différend jusqu'au terme de la campagne.

Avec Clément VII, tous ceux qui tenaient aux Salviati montaient encore. Fils, gendres, cardinaux, condottières

OU gouverneurs de Modène, on comptait avec eux. Puis, l'étrange valeur de Jean lui assurait la sympathie du lieutenant-général lui-même, entraîné par l'expérience qu'il en faisait chaque jouTj et fier de voir ce Toscan, ce Florentin son parent mener à lui seul la campagne. Guichardin souhaitait seulement de voir auprès du condottiere celui qui savait le calmer naguère, dans Fano : son ami l'Arétin. Oui, l'Arétin, que les « princes italiens aimèrent chèrement, afin de l'employer à poétiser contre leurs ennemis », l'Arétin mordant et- cynique faisait alors le diplomate. 11 vint au camp, et grâce à lui, le lieutenantgénéral apaisa de plus grands orages.

Malgré ses répugnances, et les efforts de Frédéric de Bozzolo, c'est Jean des bandes noires qu'on réclamait pour capitaine des Suisses; car le flot des mercenaires montait partout derrière les Alpes. Jean n'avait de redoutable pour ses chefs directs que les bourrasques de fureur, et, si on le laissait tout à fait maître, sans personne pour le modérer, « un torrent de dépenses ».

Les ennemis eux-mêmes l'aimaient et le recherchaient. Le marquis du Guast, en pleine escarmouche, le faisait appeler et lui parlait d'une amie, madame Julia: « Nous vous laisserons bientôt Milan », lui confiail-il, mécontent lui-même et malade d'une fièvre tierce double. Lorsque le premier automne lui aggravason mal, dans Milan pestilentiel et affamé, c'est à Jean de Médicis que le marquis demandait un sauf-conduit pour l'homme chargé d'aller en Brianza, dans le verger de la Lombardie, lui chercher des grenades fraîches. C'est grâce à lui qu'il envoyait, « afin d'en trouver plus encore », uu trompette jusqu'à Bergame. Ils étaient ensemble, avec amitié et plaisir, juges dans une joute que courait un capitaine de bannières appartenant aux bandes noires, avec un Espagnol. Et la courtoisie la plus raffinée marque les lettres que Jean de Médicis écrivait à du Guast, à Antoine de Leyva

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lui-mêm\ pour recommander un marchand ttorentin, dont le sauf-conduit n'avait pas été respecté.

Quelquefois, Jean ne savait pas s'empôcher de piquer un peu les ombrageux Espagnols; il envoyait apprendre à Leyva la reddition de Crémone. Leyva lui rendit la pareil! ■; c'était le moment où le cardinal Pompée Golonna, soulevant hnil mille paysans, appuyé par les Impériaux, donnait une rép<''tition générale du sac de Rome, surprenait le Pape au Vatican, saccageait le Palais et Saint-Pierre, enfermait le Pape au Château Saint-Ange et le forçait de signer une trêve, une abjuration de ses alliances. Antoine de Leyva fit passer un billet au cousin, au condottiere du Pape: « Illustre Seigneur. L'autre jour V. S. me fit donner avis de la perte de Crémone; dont je la remercie. Aussi avec la nouvelle de Rome je lui rends lecontr'échange.Que V. S. entende bien, et se paye avec celle-ci. Je me recommande... » et il signait de sa propre main, avec un panache espagnol.

Le Pape avait d'abord voulu faire venir Jean des bandes noires pour le défendre. Mais, dès le premier jour, il cédait aux Colonna, signait, renonçait; on arrêtait l'ordre. Au reste, dans cet embarras, tout était périlleux. Eloigner Jean du camp, c'était annuler des troupes qui marchaient avec lui, mais ne valaient plus rien sans lui. Tout lui pesait sur les épaules, dans cette armée ; il pourvoyait à tout : on lui soumettait les échantillons des poudres ; il conseillait les attaques ; il était la « vie de l'armée ».

Sa violence venait surtout du besoin réel où on le laissait ; il n'employait pas les artifices d'un Rangone, les réductions clandestines d'effectifs, ces manœuvres qui forçaient Guichardin à surveiller, à casser des capitaines, à discuter avec le comte même. Jean des bandes noires était aussi franc qu'intrépide ; malade, souffrant de sa jambe, d'une fièvre aussi qui ne le quittait plus, il res-

tait fidèle à la France qui le payait mal, au Pape qui le promënail d'un dessein à l'autre, d'une promesse à un espoir. Les autres s'en allaient, à cause de celte trêve si mal accueillie, mais à laquelle il se fallait soumettre. C'est maintenant le duc d'Urbin qui, général de Venise, portait avec Jean de Médicis tout le poids de la défense. Et les lansquenets s'annonçaient.

L'Arétin avait arrangé l'accord entre François-Marie de la Rovère et Jean des bandes noires. Le six octobre, un repas joyeux réunissait, chez Jean, le duc d'Urbin, Frédéric de Bozzolo, Malatesta Baglioni, et Pierre l'Arétin. « Je vous prie, écrivait le duc à l'Arétin, vous qui m'en avez fait un ami, de me le garder toujours tel ; et quelque jour nous vous ferons plaisir. Suffit. »

Jean aurait bien voulu quitter la Lombardie. Il fallut que Guichardin lui écrivît une lettre pour le retenir ; tant que la trêve subsistait à Rome, dégarnir l'armée qui restait sous Milan, la décapiter en donnant congé au seul chef de valeur, c'était périlleux. On se contenta de faire recruter par François Albizzi quinze cents fantassins; Gheri les vit passer à Bologne le 20 octobre, c'était une belle troupe, mais loin de son chef, elle était indisciplinée, à peu près inutile ; en outre, les trésoriers faisaient leur bourse.

Dans ce camp qui lui devenait odieux, Jean des bandes noires songeait à la Toscane. Il demandait les petits fromages piquants du Trebbio, pour se consoler de l'épais fromage lombard; Marie Salviati, que la pluie d'automne chassait du Castello à Florence, veillait à l'envoi, de même qu'elle avait bien soin de fournir les châtaignes à son petit Gosme.

On se battait toujours, et pour être inutiles, les escarmouches n'étaient pas moins dangereuses. Le 12 octobre, un coup d'arquebuse frôlait la jimbe, sans le blesser, à Jean de Médicis ; une autre fois, en rejetant sur Milan

le duc de Bourbon et tous ses capitaines, la tète de son cheval fut traversée par une décharge.

Quand il ne se baltait pas, sa tête travaillait, l'humeur devenait farouche. « Ne répliquez point ! » disait -il à Guichardin qui écrivait pour le retenir, et qui veillait de tout son pouvoir à payer los troupes. Lui montrait-on une lettre du Pape, il disait (ju'elle n'était pas de la main qu'il connaissait bien peut-ôlrel mais écrite par Guichardin. Il n'avait qu'un mot à la bouche : « Je veux partir! » Il dépêchait en France Jean de la Stufa pour mettre François I*"" au pied du mur, et le sommer de régler les anciennes paies sous peine de le voir quitter son service.

Malheur, alors, à qui méritait son courroux: « Avanthier, écrit Guichardin au Dataire, le seigneur Jean tua dans le camp un certain Messire Hippolyte des Nobles de Lucques, lequel est resté longtemps en Angleterre, et présentement en est arrivé pour solliciter une charge. La cause est que celui-ci, au temps où Césano était ici, a dit grandissime mal du Seigneur, et disait qu'il avait trahi l'Empereur, et autres paroles déshonnêtes. Lesquelles lui ont été rappelées, dans le temps qu'il pensait à toute autre chose. » C'est, après dix années, l'histoire du chancelier à l'auberge du Gant ; mais Jean des bandes noires était, maintenant, illustre et nécessaire. On mit le Lucquois en terre, et l'on n'en parla plus.

Guichardin appréciait chaque jour davantage un tel capitaine, et suppliait à chaque lettre qu'on le lui laissât dans l'armée. Guy Rangone lui faisait amèrement sentir la différence entre l'unique Jean de Médicis et les autres condottieri, sans foi ni loi : un jour, excédé, Guichardin dit sa pensée tout entière^ ouvertement ; ce qu'il avait sur le cœur depuis deux mois éclate enfin, et cette plume si prudente s'emporte en un superbe éloge, pris au vif, qui glorifie Jean :

(( Est-ce ma faute, à moi, si le seigneur Jean exerce son infanterie, et si lui, Rangone, la tient à dormir? Est-ce ma faute, à moi, si le seigneur Jjean qui à toute heure se jette au milieu des périls, désire donner à ses compagnies des capitaines qui combattent et qui soient des soldats? et si cet autre-là, hormis un ou deux, n'avait que des gens ineptes à la guerre, ou sans crédit et sans valeur ; les faisant servir, non comme des chefs, mais pour ses courtisans, et content d'avoir sa table pleine de leurs troupes et qu'ils lui fissent escorte en nombre à travers le camp? Est-ce ma faute, à moi, si le seigneur Jean voit à^toute heure ses gens de pied face à face, va les armant, les ajustant, et faisant bonnes les compagnies ; et si cet autre-là ne les voit jamais, ni ne pense à eux, et n'arme ni n'ordonne les compagnies ; de manière que les siennes valaient mieux à la première paie qu'aux paies suivantes? Et s'il ne vole pas lui-même, ce qu'en vérité je ne sais, il les laisse voler sans discrétion aucune par ses capitaines, et si ouvertement, que c'est une honte. Yoilà les raisons qui m'ont empêché de diminuer les deux mille hommes de pied du seigneur Jean ; et bien au contraire, si ce n'avait été pour ne pas faire crier cet autre-là, je les lui aurais augmentés, et ceux des autres je les airais congédiés ainsi que les recensements me donnèrent lieu de le faire!. » Il veillait au moins à bien payer Jean.

Enfin, le Pape semblait consentir à ce qui pouvait satisfaire Jean des bandes noires : pressé, requis, menacé de le voir partir, il lui octroyait Fano. La possession de cette ville enflammait Jean. Il la voulait avec frénésie. Le Pape était forcé, pour que ce don fut possible et valable, de dédommager Constantin Comnène, prince de Macédoine, l'investiture lui ayant été donnée par bulle du 21 juin 1524. On pria Jean de tenir encore secrète la faveur qu'il désirait tant. Tout allait bien ; Jean de

JEAN DES BANDES NOIRES .•;i:i

la Stufa était accueilli par François P"" le mieux du monde, et remportait une réponse favorable. Les délais seulement impatientaient Jean des bandes noires. L'Arétin s'entremit encore. Depuis le temps où les premières déconvenues l'avaient éclairé sur la cour de Rome, Jean n'avait plus aucune foi dans les promesses; avec la méiiance des franchises une fois trompées, il voyait des pièges partout. Comment croire à ce Pape qui se servait de lui, dans le même temps, pour garder une armée sous les drapeaux, malgré la trêve, et payait les bandes sous main, et disait tout haut : « Elles sont au service du Très- G h ré lien. »

Guichardin ne manqua pas de remercier l'Arétin « miracle de nature » comme le baptisait Jean de Médicis, lorsqu'il ne l'appeîait pas « tléau des seigneurs et des princes ».

« A mon cher Messire Pierre l'Arétin. Honorable Messire Pierre. Del Gaccia, et l'homme que j'ai envoyé là-bas au camp, pour parer aux fureurs du Seigneur Jean, m'ont rapporté comment les bons offices que vous avez faits pour son honneur, out été cause qu'il n'a point clé à Milan ; attendu qu'il s'était courroucé de ne voir point arriver le courrier avec l'expédition de la pièce concernant Fano, dont il est — et non point sera — le possesseur. Que le monde le sache, s'il avait été là, où il était prêt à se rendre, il eût été le plus malheureux homme du monde ; car il portait préjudice à son rang, a sa renommée, à son devoir, et à tout ce qui le touche. Heureux, s'il avait toujours eu, s'il avait toujours près de lui des Pierre l'Arétin I Je ne vous ai point écrit ceci pour vous faire persévérer à vous faire connaître pour tel que tout le monde vous connaît ; mais pour satisfaire au plaisir que j'ai ressenti d'un si louable service, que je fais savoir à la bonté de Glément VII avec un si chaud

effet de vérité, que j'espère ea Dieu, et que je vous verrai 13 réconcilié avec lui selon que le mérite votre talent.

» Votre fraternellement

)) François Guichardin, lieutenant.

» Plaisance, le 14 novembre 1526. »

Jean de Médicis ne reconnaissait pas dans les lettres pontificales la main de Clément Vil. Faut-il le dire? tout en citant les lettres écrites à l'Arétin par « force seigneurs, municipalités, dames de valeur, poètes et autres excellents génies », un terrible doute persiste, pour les plus anciennes surtout; elles ne ressemblent pas trop aux autres lettres des personnes qui sont présumées les écrire, et l'on y retrouve le style ronflant et plat de l'Arétin. Les a-t-il récrites? les a-t-il même écrites? Un hasard incommode, en conservant beaucoup de lettres, semble avoir pris plaisir à perdre celles-là justement qui sont imprimées par lui, sous le nom de personnages tous défunts en 1550, date où son ami Marcolini lui imprimait ses deux volumes.

A mesure que les lansquenets devenaient plus menaçants, le Pape songeait à leur opposer Jean des bandes noires pour couvrir Rome el la Toscane. Guichardin voulait arrêter ce terrible torrent, venu des montagnes pour tout ravager, mais il suppliait de ne pas attendre, et d'en briser la force dès les frontières ou du moins au premier grand obstacle. 11 fallait les arrêter sur les bords du Pô, déjouer Ferrare complice ; et Jean de Médicis avec le duc d'Urbin, pourvus de neuf mille hommes de piedj six cents lancés et mille chevau-légers, étaient « disposés à les envoyer par la maie route ».

Georges Frondsberg, l'ancien adversaire au camp de Pavie, le routijr des guerres italiennes, amenait ses bandes, la chaîne ou le lacet d'or à la selle, afin d'étrangler

JEAN DES BANDES NOIRES olT)

Pape et cardinaux. Il fut arrêté bientôt par la goutte, sur le chemin de Rome. Pour l'heure, il épouvantait l'Italie. Et Jean des bandes noires allait harceler ses lansquenets, le retarder, qui sait? le vaincre.

On ne savait oîi se tourner. Une autre armée impériale arrivait en Corse. Les soldes n'étaient jamais prêtes. Le Pape ne pensait qu'à sa sûreté personnelle. On demandait Jean des bandes noires pour Rome, et on le voulait sur l'Adda, sur le Pô. Par où passeraient les lansquenets? Le 21 novembre, ils étaient à Castiglione délie Stivière, entre le lac de Garde et Mantoue; ils n'allaient donc pas à Milan. Jean des bandes noires et le duc d'Urbin rebroussèrent pour les rejoindre. « On en peut, disait Guichardin, espérer quelque bon effet. »

L'effet arriva, le 2i novembre. Ce jour-là même, on apprenait à Modènequeleducde Ferrare « impérialissime », avait embarqué sur le Pô « je ne sais quelle artillerie ». C'était des fauconneaux. Les quinze mille lansquenets, qui venaient sans artillerie, avaient sollicité le Duc, il leur envoyait quelques pièces en cachette, sous la conduite du capitaine Masin dal Forno. Jean des bandes noires avait rejoint les ennemis au moment .où ils pénétraient dans le Serraglio, parc de chasse, immense plaine entourée de fossés, où les marquis de Mantoue faisaient une réserve de gibier. Mais les ponts-levis étaient haussés, coupaient la route aux bandes noires; on avait parlementé, perdu des heures, une escarmouche d'arrièregarde avait eu lieu à Borgoforte, les lansquenets avançaient vers Governolo, vers Ostiglia, s'étendaient pour passer ensuite au pont de Borgoforte, point stratégique de toute guerre en ce pays.

Les fauconneaux envoyés par Alphonse d'Esté aux lansquenets lançaient des balles qui posaient trois livres et demie. Jean des bandes noires, fidèle à sa tactique, prétendait harceler l'ennemi, beaucoup plus nombreux,

sans se laisser jamais surprendre en rase campagne. Il croyait que les lansquenets n'avaient point d*artillerie. Sans défiance, il se jeta sur eux ; un retranchement, pratiqué dans une tuilerie, dissimulait le fauconneau, dont la Yolée, pointée de bonne main, vint le frapper à la jambe. Les armures de ce temps s'étaient allégées à la partie postérieure des grèves. Les cuissots avaient commencé par s'évider ; puis, la jambe même. n'était plus protégée que sur le devant. Or, là pesante balle frappa Jean comme il tournait bride, croyant la journée finie.

On transporta Jean de Médicis, non pas à Mantoue, mais d'abord à Saint-Nicolas du Pô. L'Arétin, qui n'était pas là, composa plus tard une lettre fameuse; mais il lui fallut le temps d'arriver, et, présent à l'agonie, il ne le fut pas aux premiers soins. C'est le duc d'Urbin qui pressait, dès le lendemain, le marquis de Mantoue afin d'avoir maître Abraham auprès du blessé : « Très illustre et très excellent Seigneur, mon cousin et mon frère très honoré. Par messire Benoît secrétaire de V. E., étant advenu le malheur que vous aurez appris au seigneur Jeanin, je vous ai fait prierde vouloir bien envoyer immédiatement maître Habram pour lequel vient le présent message., et je prie instamment V. S 111"^'' de l'envoyer le plus tôt possible, et, voulant venir à Mantoue, de le faire dès la réception de la présente. En accordant au porteur ce qu'il demande suivant votre pouvoir courtoisement, vous pourrez penser que vous faites pour moi-même ce que vous ferez pour ledit Seigneur. (Saint- Nicolas du Pô, 25 novembre 1526.) »

Le coup était si dangereux, que Jean des bandes noires ne fut pas transporté d'abord, même à son logement de camp. Or, il faisait un froid glacé, le froid des hivers mantouans ou lombards, pénétrant, lugubre. La neige menaçait. Et le secrétaire du marquis écrivait aussi, pour presser le chirurgien :

« Le Seigneur Jean de Médicis a été blessé par un coup de fauconneau à une jambe, et, à ce (ju'on dit, il est très malade. On ne l'a pas encore transporlé dans son logis; le Seigneur Duc prie V. E. de vouloir bien ordonner à M*^ Abraham de venir ici tout de suite,, en volant! Sa Seigneurie a été blessée en escarmouchant contre les lansquenets, lesquels se trouvent encore à Governolo, et comme force fantassins de cette armée y étaient venus, ils lui ont tiré force coups de fauconneau, ce qui rend tout le monde ici fort perplexe, car on ne peut imaginer d'où ils ont eu celte artillerie-là.

« Le seigneur duc a ordonné que les lansquenets et les autres troupes de cette armée (de la Sainte Ligue) qui suivaient cette voie présentement retourneraient au pays de Brescia; j'en conclus qu'on ne poursuivra pas autrement les lansquenets, surtout s'ils passaient le Pô, comme ils ont, dit-on, le moyen de le passer. »

Ainsi, la blessure de Jean des bandes noires arrêtait court toute offensive. Le duc d'Urbin avait saisi ce nouveau prétexte; trop aise de voir annulé par son mal le condottiere gênant qui n'aimait pas les retraites, celui dont la voix furieuse lui avait crié, sous les murs de Milan, « qui nous chasse? » et qui refusait de s'en aller avant le jour.

On avait entendu les coups d'artillerie jusqu'à Mantoue. Le marquis, gonfalonier du Pape et feudataire de l'Empire, demeurait neutre en apparence. Toutes les difficultés, toutes les menaces, ridiculement annoncées par Rome, étaient réduites à néant. On s'occupait, autour du duc d'Urbin, à faire porter Jean de Médicis jusque dans Mantoue. Les sept ou huit milles que sa litière devait franchir furent longs à passer, sous la neige qui s'était mise en train, et redoublait, épaisse et drue. Les marécages mantouans, sous un ciel de deuil, devaient être plus sinistres encore et plus malsains. On amena le blessé chez

son ami des premiers temps, son compère Louis de Goazague; c'est avec ce brave seigneur, en 1521, que maître Abraliam avait fondé sa réputation ; blessé à l'œil et à la jambe, en combattant à Parme, le comte de Rodigo conservait le surnom de « borgne et boiteux ». Malgré l'inimitié de Jean des bandes noires avec son propre fils Louis de Gonzague dit Rodomont, les sentiments du « compère » n'avaient point changé. Son palais était ouvert au blessé, tous les soins l'y entourèrent.

On savait combien la blessure, qui avait frappé la jambe anciennement opérée et toujours mauvaise, était grave. Le duc d'Urbin, assez lourdement, parla de confession : « Si c'est nécessaire, dit Jean, j'ai toujours fait en toutes choses mon devoir, en ceci encore je le ferai. » L'Arétin était là. Le blessé lui parla de Luc-Antoine Cuppano. « Nous l'enverrons chercher, répondit Pierre. » « — Non! répliqua Jean des bandes noires, veux-tu pas qu'un homme de sa trempe quitte la guerre pour visiter des malades? » Puis il parla de son neveu Pierre-Marie, comte de San Secondo : « Si au moins il était ici, lui! il resterait, pour tenir ma place. » De temps en temps, il se grattait la tête avec les doigts, dit l'Arétin, puis se les mettait dans la bouche, en disant : « Qu'en adviendra-t-il ? » Il répétait souvent : « Je n'ai jamais fait de vilenie! »

Les médecins se résolurent à couper le membre brisé, car ils désespéraient de rien faire à une plaie terrible, pleine de fragments, au milieu d'os fracassés, de nerfs coupés, de muscles tranchés ou tordus par le biscaïen et le fer. C'est l'Arétin qui fut chargé de décider son maître. « Faites vite! », répondit Jean, ferme comme s'il était à cheval.

On lui fit prendre médecine, afin de l'amputer le soir. Comme on arrivait à peu près vers l'heure du dîner, les vomissements le saisirent. « Les signes de César! dit-il

à l'Arélin. Il faut penser à autre chose qu'à la vie. » Il joignit les mains et fît vœu d'aller, s'il en réchappait, à Saint-Jacques-de-Compostelle.

Les chirurgiens, avec leurs aides et leurs instruments, apparurent. Abraham demanda dix ou douze personnes pour tenir le patient durant le fort de l'opération, à l'instant oîi la scie entamerait l'os; Jean des bandes noires, qui avait entendu, sourit : c( Vingt ne pourraient pas me tenir », dil-il; il se disposa lui-même comme il fallait, prit la chandelle ea main, et s'éclaira la jambe.

L'Arétin sortit à ce coup^ bouleversé; il se boucha les oreilles, mais deux grands cris lui arrivèrent. Puis, il s'entendit appeler. Gomme il s'approchait, le blessé lui dit : « Je suis guéri. » Le ducd'Urbin dut l'empêcher de se faire apporter son pied, avec le morceau de la jambe qu'on avait retranché. Insensible pour tous, il l'était aussi pour lui-même, et plus encore. Il avait ri pendant qu'on lui coupait le nerf.

La nuit se passait bien; quand, vers cinq heures du matin, les grandes douleurs le reprirent. On vint éveiller l'Arétin, qui se vêtit en toute hâte et accourut. Le malade essayait encore de plaisanter pour s'étourdir ; mais, au lever du jour, le mal s'aggrava de manière que Jean de Médicis voulut faire son testament.

« Au nom du Christ, ainsi soit-ilf

» L'an du Seigneur, depuis sa Nativité, mil cinq cent vingt-six, indiction quatorzième, jeudi vingt-neuf novembre, au temps du Sérénissime Prince et Seigneur le Seigneur Charles, par la divine grâce et clémence de Dieu, Roi des Romains et toujours Auguste. A Mantoue, au Palais d'Illustrissime et Excellentissime Seigneur, le Seigneur Louis de Gonzague, marquis, etc., dans le quartier du Griffon ; étant présents l'Illustrissime et Ex"' Seigneur, le Seigneur François-Marie de la Rovère, duc d'Urbin,

capitaine, etc. ; 111™'' et Ex"'® Seigneur, le Seigneur Louis fils de feu le Seigneur Illustrissime, de bonne mémoire, Seigneur Rodolphe marquis de Gonzague; magnifique comte Robert Boschetto, fils de feu magnifique comte Dominique ; spectables gens, le docteur es arts et médecine seigneur maître Louis (ils de recommandable homme maître Dominique Paruli ; seigneur maître Jérôme fils de Messire Philippe des Papazoni ; spectable Seigneur Alphonse fils de feu spectable Seigneur Jean-François de Rodiano, du quartier du Rouvre ; messire André fils de messire Bernardin des Baldelli du quartier du Lion Vermeil; et maître Jean-Marie fils de feu maître Boni de Assendi, du quartier du Cerf, qui, sur réquisition de moi, notaire, ayant de sa main propre et corporellemenl touché les Ecritures, sur les Saints Evangiles de Dieu, a juré bien connaître tous les soussignés témoins aveclui, et le soussigné Illustrissime Seigneur testateur, et de tous et chacun d'eux avoir pleine et claire connaissance et les vraiment reconnaître, tous témoins connus et idoines pour ce qui dessous est écrit ensemble et séparément étant spécialement invoqués, et requis par moi notaire et par le soussigné Illustrissime Seigneur testateur.

» Présentement, Illustrissime Seigneur Jean, fils de feu Illustrissime Seigneur autre Jean de Médicis florentin, capitaine d'armée, etc. sain d'esprit, sens et intellect, bien qu'infirme de corps, gisant en son ht, considérant le malheur de la nature humaine, sa fragilité, caducité, et que rien n'est certain plus que la mort, et plus incertain que son heure : ne voulant point décéder intestat, de peur qu'après sa mort quelque procès ne surgisse touchant ses biens et affaires ou puisse naître entre ses descendants; a fait son testament nuncupatif, c'està dire sans écrit, établir en ces termes, et prononcé.

» Premièrement, en effet, son âme, s'il a la fortune qu'elle soit séparée de son corps, au Dieu Tout-Puissant

et à la Bienheureuse et Glorieuse Vierge-Mère Marie, et à toute la Cour Céleste, il l'a pieusement ot dévotement recommandée ;

» Item, il a voulu, ordonné, disposé et légué et laissé illustrissime dame Marie, épouse du dit seigneur testateur, comme tutrice et légitime administratrice du fils et héritier dudit testateur, en tout et pour tout, ainsi que ci-dessus est stipulé par écrit qui m'a été remis par la main d'Illustrissime Seigneur le Seigneur Louis marquis de Gonzague, à moi notaire, en présence des susdits témoins, par commandement du testateur lui-même, ayant été rendue publique la teneur de ce qui suit, à savoir : (ici le testament, latin, jusqu'à cet endroit, se ?nettait à parler italien).

» Que la Dame son épouse soit administratrice pour son fils, et qu'elle ni le fils, ni personne autre ne puisse citer en justice les serviteurs du susdit Seigneur testateur; et qu'y contrevenant, tous les biens iraient à l'hôpital des Innocents à Florence^ s'entendant cela au sujet des serviteurs qui l'ont servi hors de sa maison, et non pour les intendants de ses possessions florentines; et que le Seigneur Jacques Salviati et madame Lucrèce ne puissent prendre tutelle ni desdits biens, ni du fils; et il supplie Sa Sainteté notre Seigneur le Pape de bien traiter tous ses serviteurs; et Sa Seigneurie fait libre donation de tous ses biens meubles, chevaux et deniers, à ses serviteurs ; et à ce sujet il laissera un sien ami, qui les partagera suivant son intention, dans le cas où lui-même ne les partagerait point.

» Et qu'il prie le Seigneur Duc de vouloir bien prendre sous sa protection son fils Cosme, avec la permission de sa Sainteté N. S. le Pape, auquel il le -recommande bien fort. »

Puis, le testament se remettait à son grimoire latin :

» Mais en tous ses autres biens meubles et immeubles,

droits et actions présents et futurs, où que soit, et aux mains de quiconque se puissent trouver, il institue, a A'oulu être et a nommé pour son héritier universel, Illustrissime Seigneur Gosme, fils légitime et naturel dudit Seigneur testateur; et prie et a prié le dit Seigneur testateur le dessus nommé Illustrissime Seigneur, monseigneur le duc d'Urbin, ici présent, de vouloir bien tenir ledit fils et héritier en sa bonne protection, et lui être bon protecteur, et il a recommandé bien fort à son Illustrissime Puissance son dit fils et héritier. Et il a voulu que ceci fût son suprême testament, a dit et déclaré que c'était et qu'il voulait que ce fût sa dernière volonté, lequel et laquelle il a voulu valoir et teiiir, a ordonné et commandé être en droit son testament et sa volonté; et au cas où il ne vaudrait par droit de testament, il l'a voulu valoir et tenir, a ordonné et commandé par droit de codicilles, ou de donation, éteignant toute autre volonté dernière, et de toute autre manière, voie, droit, forme et cause meilleure, par qui, quoi et quels mieux valoir et tenir pourra; cassant, révocant et annulant tout autre testament si quelqu'un se trouve dressé jusqu'à présent par lui ; me requérant, moi notaire, pour de que dessus dresser l'instrument public.

» Moi, François fils de feu Seigneur Mathieu des Guarnieri, citoyen de Mantoue, par l'autorité impériale notaire public, à toutes et à chacune des clauses suscrites ai été présent, et, requis d'écriri; publiquement, ai écrit et soussigné. »

Après avoir joué, dans son héroïsme naïf, celte scène du Légataire universel, le condottiere se confessa. Quand le religieux fut auprès de lui : « Mon père, lui dit-il, j'ai fait ma profession des armes, et j'ai vécu comme un soldat. De même, j'aurais vécu en religieux, si j'eusse revêtu votre robe; et, n'était que c'est interdit, je me

confesserais en présence de tous, car je n'ai jamais rien fait qui fût indigne de moi. »

L'heure de vêpres était pass(;e, quand le mar^juis Frédéric de Gonzague, malgré sa crainte de se compromettre et son aversion pour Jean des bandes noires, vint visiter le moribond. Frédéric n'était plus l'éphèbe délicieux que Raphaël avait peint amoureusement dans la Salle de la Signature au Vatican; les armes et la politique avaient tiré, fané, allongé «a pâle et fade figure aux yeux troubles, mais il affectait, malgré sa dissimulation profonde, une tendresse fraternelle pour celui qu'il ne craignait plus. Il pencha sur le lit sa grande taille, couvrit d'embrassements Jean des bandes noires, et finit par lui demander, après mille protestations, qu'il lui fît le plaisir de désirer quelque grâce convenable à leur rang. Le mourant répondit avec calme : « Aimez-moi, quand je serai mort. »

Puis, il redemanda son fils Cosme, et il s'absorba dans les spasmes de l'agonie qui ap[)rochait, pendant que ses familiers encombraient la chambre, et pleuraient, dit l'Arétin qui le sait bien, « le pain, l'espérance et les services auprès d'un tel maître ». Il reprit encore ^es sens, et parla de la guerre, avec le duc d'Urbin ; il lui avait dit : « Vous perdez meshuy le plus grand ami, et le meilleur serviteur que vous eûtes jamais. » Et le Duc avait contrefait la gaîté, plaisanté pour lui assurer qu'il n'était point en péril. Le vrai, c'est qu'il était à moitié mort. Jusqu'à neuf heures, ce soir-là, vigile de Saint André, il souffrit sans trêve, il priait l'Arétin de l'endormir en lui faisant la lecture. Il avait donné l'ordre de faire venir son neveu Pierre-Marie pour gouverner ses bandes. Puis, il s'assoupissait. Enfin, après un somme d'un quart d'heure, il se réveillait, en disant : « Je rêvais que je faisais mon testament. Je suis guéri ! je ne sens plus rien. Et si je vais me guérissant ainsi, j'ensei-

gnerai aux Allemands comment on combat, et comment je me sais venger ! »

Ce disant, il perdit la vue ; il comprit qu'il allait mourir, il demanda l'Extrême-Onction. Il la reçut, et tout de suite il trouva la force de dire encore : « Je ne veux point mourir au milieu de ces emplâtres! » On le mit sur un lit de camp. Le sommeil le reprit, et la mort acheva son œuvre pendant ce suprême sommeil.

Jean des bandes noires était mort, à vingt-huit ans, durant la nuit du vingt-neuf au trente novembre 1526, après dix années de batailles, tué par cette artillerie qui ouvrait un monde nouveau.

On l'enterra ce même jour, sans doute à cause de la gangrène. Les funérailles furent celles d'un grand soldat. Enseveli dans son harnais de guerre, casqué, cuirassé, Jean de iMédicis fut porté, le trente novembre, par ses meilleurs capitaines, au tombeau qu'il s'était choisi, dans l'église Saint-Dominique de Mantoue. Le duc d'Urbin, le marquis de Mantoue, avec tous les Gonzague, la foule des soldats et des citoyens suivaient le cortège. On attacha sur le tombeau, suivant l'usage italien qui s'est longtemps perpétué, des sonnets ou des épitaphes imprimées sur soie, sur satin de couleur, ornées de vignettes et de paraphes. L'Arétin fixa son hommage au beau milieu du sépulcre; il avait enseveli son maître, amené bien^des assistants à la cérémonie. A sa requête, Jules Romain avait moulé le visage du mort; et, pour ce plâtre, un autre sonnet s'était composé.

Quelques hommages hypocrites, et des sonnets de l'Arétin, voilà tous les honneurs du mort. 1|[ s'était vu pourrir cinq jours dans les emplâtres; il avait été rebuté d'abord quand il priait qu'on le portât à Mantoue, il avait subi le martyre des condoléances intéressées ou fausses, et sa dernière bataille avait été contre un supplice sans gkire, et sans espérance; son rêve suprême,

c'était qu'il faisait son testament ! Médecins, notaires, apothicaires, confesseur, la mort avec toutes ses hontes, pour un héros qui l'affrontait dix ans sur les champs de carnage et dans les remparts pris d'assaut ! Destinée jusqu'au bout tronquée et malchanceuse, le bonheur lui fut dénié de mourir l'épée à la main; il ne connut pas cette mort que le poète a célébrée :

« Heureux celui qu'elle emporta, Dans la splendeur de la victoire ! »

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