APRES LA MORT
Jean des bandes noires aurait pu, comme Castruccio Castracani, répondre à qui lui demandait ses ordres pour sa sépulture : « Je veux que l'on m'ensevelisse la face tournée vers la terre, car je sais comme, après ma mort, ce pays ira sens dessus dessous I »
Les politiques, les Italiens de génie et d'expérience, comprirent sur-le-champ que c'en était fait, que le torrent luthérien déborderait sans plus d'obstacle. Machiavel, de Modène où il observait, n'écrivit rien qu'un mot bien sec : « Vos Seigneuries, dit-il aux Huit de Florence, auront appris la mort du Seigneur Jean, lequel est mort au regret général. » Mais, si Machiavel pouvait prendre pour devise un vers de son cher Horace :
« Principibits placuisse viris, »
Il lui chaut peu d'un prince mort, car un mort ne peut plus rien donner.
Guichardin était plus ému : il annonçait que trois mille cinq cents hommes des bandes noires se repliaient sur Parme ; mais, après les indications de son office, il ne
laissait pas de dire : « lirions Dieu qu'il prenne en pitié l'àinedu Seigneur Jean, puisqu'il n'a point consenti qu'à quelque bon effet nous nous puissions aider de tant de valeur, dans le plus grand besoin que jannais nous puissions avoir... Nous avons perdu le Seigneur Jean, plein de telle valeur et courage, en qui nous reposions tant d'espérances.. Nous avons l'univers contre nous, et nous sommes seuls ! »
Les lettres de deuil affluaient vers Marie Salviali ; le F*ape, dès le 4 décembre, envoya son Bref, où toutes les banalités convenables, et les promesses pour le petit Cosme, sont charrii'es dans le latin ecclésiastique. Ce '( monstrueux malheur », la veuve devait, pour le supporter, avoir la pensée de son fils, et songer que Jean était mort « plus glorieusement que tout autre homme de son sang et de sa patrie » ; c'est l'évêque d'Arezzo, François Minerhetti, qui le lui assurait. Le Dataire, ami du défunt, lui écrivait en même temps. Kt bientôt. Robert Acciaioli, l'ambassadeur pontifical et Florentin à la Cour de France, faisait savoir à Jacques Salviati que François P' <' avait eu tout le chagrin qui se puisse dire au monde par cette mort du Seigneur Jean, pour l'amour du Pape et pour le sien même, car il l'aimait beaucoup. »
Le duc d'Urbin, dès le 17 décembre, avait écrit au roi de France afin d'obtenir pour Cosme de Médicis la survivance de la charge paternelle ; il demandait la compagnie de chevau-légers pour le fils du défunt. Quelque temps après, Marie Salviati recevait une deuxième lettre, mais avec l'avis que le Marquis de Saluées était, pour un sien frère, en concurrence avec Cosme. Le Duc s'était acquitté de tous les legs indiqués par Jean des bandes noires, il n'avait plus entre les mains que la somme laissée h Luc'Antoine Cuppano.
Le petit Cosme, qui avait sept ans et demi, ne pouvait beaucoup regretter ce père, qu'il avait vu passer comme
une trombe, au milieu des armes, des cris et des chasses. Il se souvenait peut-être seulementqu'un jour, il était tout petit, son père rentrait au Palais du Corso, dans Florence ; on regardait à la fenêtre pour voir Jean des bandes noires et son escorte ; et la nourrice tenait l'enfant ; Jean avait levé les yeux, ces yeux à la flamme implacable, mais qui souriaient à l'enfant, s:i voix avait résonné dans la rue étroite: « Jette-le moi, commandait-il à la conladine. » Elle n'osait pas, la fenêtre était haute: « Jette-le moi, rugit cette fois l'homme à qui rien ne résistait ni personne. Je le veux ! » La nourrice avait fermé les yeux, lâché l'enfant et Cosme se sentait encore serré contre cette cuirasse, et baisé par la rude bouche de son père, tout fier de voir qu'il ne criait ni ne pleurait: « Tu seras prince, c'est ton sort! » lui avait murmuré tout bas la voix qui grondait tout à l'heure.
Pour être prince, il fallait vivre, et Marie Salviati, comme sa cousine Marie Soderini, voyait son angoisse s'accroître à chaque pas des lansquenets. Les bandes noires lui avaient demandé son fils pour l'élever au camp; elle avait refusé. Mais quoi? c'était des amis aujourd'hui, demain d'autres pourraient venir, qui exigeraient, voleraient, emporteraient Cosme.
On le fit partir pour Venise. Emmené d'abord, de Florence à Castello, par son précepteur Pierre-François Riccio, l'enfant avait résisté, crié qu'on voulait le voler à sa mère. Il se calma peu à pou, prit plaisir à chasser au filet les petits oiseaux, et se laissa mettre à cheval; on partit pour le Mugello, Lorenzino rejoignit la caravane à Cafàggiolo, et par Marradi, Faenza, Ravenne, on alla s'embarquer. Une bonace les mena le long du golfe jusqu'aux terres de Ferrare, à Volano, sur le nord de la grande pêcherie de Comacchio; il fallait se hâter, le duc de Ferrare n'était pas sur, on repartit en poste, sans autre accident qu'une chute de la jument où Cosme
était porté devant un serviteur: la bêle s'abattit dans la fange, la bride cassa, mais sans autre mal. Puis ils reprirent, au grand effroi des Florentins, le Pô et la mer jusqu'à Chioggia, changèrent de barques et parvinrent enfin à Venise.
C'est là seulement que Riccio, s'enfermant avec son élève dans le palais qu'on avait loué pour douze ducats et demi, lui apprit officiellement et sans plus de réticences la mort de son père. Cosme montra cet empire sur lui-même et cette froideur de réflexion qu'il eut toujours : « Bien, dit-il, je le devinais ! » Il resta sombre et taciturne, et devint plus altier encore. Les Vénitiens le recevaient avec pompe, Marc Foscari lui offrit un banquet splendide, avec des dames, de la musique, des chants et des comédies. Le conseil de la République, le Grand Conseil, l'admit aux honneurs de la séance le 1" février. Il acceptait sans sourciller les fêtes et les honneurs, étudiait avec sagesse, vivait en paix avec ses cousins, et se taisait.
Pendant ce temps, Acciaioli réclamait à la cour de France les deux mille écus promis à Jean de la Stufa. Le petit Cosme grandissait et engraissait dans la calme Venise, il avait écrit à sa mère pour démentir la chute de cheval, il ne voulait pas être tombé ; chaque semaine une ou deux lettres rassuraient Marie Salviali. Mais il fallait répondre exactement, et Fortunati, négligent, fut grondé par le petit prince, qui « se réjouissait pourtant de revenir manger ses grives, car il espérait bien que le curé lui en aurait gardé en cage, et qu'il les trouverait bien grasses. » Il parlait de sa « très douce mère », qui ne pouvait encore quitter Florence. Elle alla faire d'abord, le printemps venant, une retraite dans ces couvents qu'elle aimait. Puis après quatre mois d'une séparation cruelle, enfin Marie Salviati put rejoindre, elle aussi, Venise. Avant de partir, elle avait rouvert Castello,
le 26 avril, pour recevoir le duc d'Urbin, le provéditeur de Venise, et leur suite; venus avec quelques arquebusiers, pendant que le gros de l'armée restait à Barberino de Mugello, pays de la belle Nencia, tout près des villas raédicéennes. Marie Salviati traita magnifiquement les anciens compagnons d'armes, les témoins de Jean aux dernières actions de sa vie et de son agonie.
Le sae de Rome prolongea le séjour de Gbsme et de sa mère à Venise. Marie Salviati, accablée d'embarras, écrivait au Pape une lettre de condoléances après la terrible nouvelle : accident préparé depuis longtemps, et dont les littérateurs ou médailleurs italiens ont voulu faire une deuxième Passion de Jésus-Christ ; Jésus-Christ, Clément VII? Ponce-Pilate, tout au plus!
Marie Salviati dictait à Riccio des lettres où Fortunati devait suivre la vie qu'on menait à Venise. Elle avait trouvé les enfants, fils et neveux, bien installés dans une vaste maison, avec un « grand et beau » jardin, ce luxe suprême à Venise; on avait été à Padoue pendant le mois de mai; puis on était revenu à Venise pour recevoir Marie Salviati. A peine arrivée, elle invitait Fortunati à quitter, lui aussi, Florence au moindre danger; la peur était un peu calmée, cette peur ignoble qui souille toutes les lettres de ce temps, dont le fantôme misérable les hante tous, ambassadeurs, légats, prêtres, écrivains, femmes, Pape! La « sécurité », c'est tout leur idéal. Et sans l'épée de Guillaume du Bellay, le Pape était pris comme un rat au piège.
Pour Marie Salviati, la question de tutelle la préoccupait : « Faut-il l'accepter, demandait-elle, ou le mettre parmi les pupilles de l'Official? » Car Florence avait des tuteurs officiels désignés par élection, entre les citoyens d'élite. Les temps n'étaient point propices aux hypothèques ; les créanciers étaient durs. En outre, absente de la maison, elle s'inquiétait de tout : Jean de la Stufa
maltraitait Fortunati. tout allait en désordre, les bagages même n'arrivaient pas, la douane de Venise était rigoureuse, on craignait la contagion de cette peste qui désolait alors Florence. Les papiers de cette période ont été brûlés à demi, mangés de flamme et de vinaigre, macérés, parfumés. Et la dépense était terrible à Venise. Le Pape, « avarissime », avait de trop bonnes raisons pour ne pas donner.
Bientôt, elle récrivait elle-même à Fortunati (jui s'était retiré dans sa Topaïa, sur le penchant de la montagne qui domine Castello. La même intempérance de langage, les mêmes récriminations s'amassaient sous la plume inhabile : chacun avait eu sa part des bénéfices, auprès du Pape Médicis, Jean Altoviti s'était fait adjuger une pension, Zanobi de Médicis avait le gouvernement du château à Orvieto, plus deux cents ducats par année, avec promesse de quatre cents, « vous pourriez bien dire à Sa Sainteté, concluait-elle amèrement, de nous pourvoir, Cosme et moi, d'une pension convenable pour pouvoir vivre sans avoir chaque jour à lui rompre la tête à cet effet; et rappelez-lui qu'il y a un mois que je n'ai pas un sou; que je mets en gage tout ce que j'ai, toutes mes chaînes, je n'ai plus rien à engager... Enfin, je suis pourtant après tout la nièce d'un Pape Clément, la femme d'un Seigneur Jean, et je serais réduite à mendier de la sorte! »
Quand la paix fut un peu revenue, elle commençait à penser aux restes de son mari, à ces « os bénis » (jue gardait xMantoue. Elle les recommandait à un ami, en même temps que « son pauvre fils, suffoqué d'infortune, et réduit à la mort, si bien qu'il faudrait un secours du ciel pour le délivrer de ses peines. » En effet, en 1535, Cosme plaidait encore contre ses cousins Lorenzino et Julien; quand Clément VII mourut, il fut fait des remplois à la succession de Jean des bandes noires.
Ce n'est pasia première fois que les Médicis mendiaient
à Venise. Mais Cosme eut un jour sa revanche, et, duc de Florence et de Sienne, il put songer officiellement à la mémoire de san père. Nouveau prince, il ne semble pas avoir été reconnaissant envers Marie Salviati, qui n'avait pas la main habile; elle ennuyait ses instincts de tyrannie. S'il lui laissa mener sa cour à la façon bourgeoise, faisant laver, raccommoder le linge, menant la cuisine, illa confina dans le rôle de femme de charge;, cette pauvre femme, si passionnément charitabla, eut à souffrir les rebuffades d'une « barbare Espagnole », c'est ainsi que les Florentins désignaient Eléonore de Tolède, la femme de Cosme. Veuve de Jean des bandes noires, Marie Salviati passait dans la nouvelle Florence comme un spectre des anciens temps, grande, blanche, épuisée par tout le sang qu'elle perdait sans cesse, plus blême que son voile, oracle et refuge des misérables; elle allait de couvent en monastère, appuyait, suivant son antique coutume, les réclamations des faibles, les droits des malchanceux ; comme son Jean, elle aimait les vêtements simples, communs, presque grossiers. Lorsqu'elle mourut, à quarante quatre ans, le 12 décembre 1543, la vraie Florence, celle des petits et des religieux, prit le deuil. Elle avait interdit toute pompe à ses funérailles. Elle n'évita pas une oraison funèbre que l'historien Varchi prononça dans l'Académie à Florence, avec force superlatifs.
Ingrat envers sa mère, comme un homme à succès doit l'être, et un sérieux politique, le duc Cosme ne fut pas plus soucieux des anciens amis. Il est vrai qw'il en était un, parmi les plus intimes de son père, capable de donner la nausée: c'était l'Arétin.
Le ruffian de lettres, une fois écroulée sa fortune par la mort de son maître Jean de Médicis, avait essayé de s'implanter à la Cour de Mantoue. Mais il avait l'instinct de l'animal traqué, sentait que rien n'était solide pour
lui tant qu'il dépendrait des princes; il était trop compromettant, ils étaient trop capricieux; il pensa peut-être à la France, il est certain qu'il eut brillé parmi les gredins émigrés. Mais là encore, les concurrences étaient grandes, le pouvoir ombrageux et fort.
L'Arétin partit pour Venise. Il y arrivait le 25 mars 1327, il croyait faire étape ; il avait trouvé le gîte de toute sa vie. La lettre qu'il adresse au doge André Gritli chante les louanges de l'asile où il fera si largement sa carrière. On a comparé, sans penser qu'une comparaison est toujours fausse, la Venise du xvi'^ siècle à la Hollande du xvH"; c'est faire injure à la Hollande, refuge de la pensée libre, où Spinosa, Descartes vivent; Venise n'était qu'une auberge, on y était en sûreté si l'on n'offensait point l'Ktat. Et voilà comment, avec une impudence et une bassesse dont il aurait pu faire, en un autre temps et sous d'autres cieux, presque du génie et à peu près de la gloire, Pierre l'Arétin établit sur les lagunes une officine, la première, de chantage et de réclame. C'est dans le Palais Bollani, loué par lui, que la grande Presse, avec tous les sens de ce mot, fut découverte et mise en train.
L'Arétin aurait donc pu voir Cosme de Médicis et Marie Salvialiau printemps de 1527 à Venise. Les a>t-ilvus? ce n'est pas sûr, et ses lettres n'en disent rien. Les deux épitres de Marie Salviati qu'il a publiées sont de sa fabrique, ou du moins ont été retouchées par lui; j'ai feuilleté quelques milliers de pages, j'en ai transcrit tout autant, de l'une et de l'autre; ici, le faux se sent, aux phrases creuses et redondantes, à la sottise qui vient flatter le marquis de Mantoue. Le testament, on s'en souvient, désignait le duc d'Urbin, et l'Arétin lui-même avoue l'éloignement, l'inimitié qui existait entre Jean de Médicis et Frédéric de Gonzague. Cependant, il glisse une phrase où Marie Salviati dirait : « Mon mari, Dieu ait son âme, a déclaré en son testament qu'il fallait envoyer Cosme au
marquis. » Le reste est de même valeur, va jusqu'au grotesque ; l'Arétin se fait dire ailleurs, par Sébastien del Piombo, que Clément Vil a soupiré dans le Saint-Ange, et dit comment l'Arétin aurait empêché le sac de Rome, en rapportant au Pape les racontages de la ville.
La gloire même qu'il se targuait de distribuer, lesMédicis la dédaignèrent. Alexandre l'achetait pour soixantequinze écus, et il avait raison, car les louanges de l'Arétin étaient stupides, lourdes et fades, filandreuses, sans fantaisie. Plus on étudie l'Arétin, plus on est persuadé que Dieu le créa pour faire trouver du talent h. François Berni.
Pour honorer Jean des bandes noires, il n'a su que ressasser dans les six volumes de sa trouble correspondance. Gotha du chantage éhonlé, les affirmations de leur intimité, les assurances du grand rôle que l'Arétin avait joué près du condottiere, avec des proses et des vers où tout le clinquant de l'époque, la mythologie, une friperie théâtrale, se plaquent misérablement. « Je fus son père, son frère, son ami, son esclave », disait-il à Cosme. 11 ne fut que son valet, et son bouffon. Cosme une fois duc « à l'ombre de César », ilaurait bien voulu se mettre lui-même à l'ombre de Cosme. « La plus grande preuve d'amour mutuel, lui écrivait-il, c'est les deniers qu'on se donne. » Et quand un ami de l'Arétin, Louis Dnlce, qui écrivait sous sa dictée bien souvent, fait un calendrier universel, s'il parle du 30 novembre 1526 et de Jean de Médicis, il accumule quatre insanités en cinq lignes ; belle preuve que l'Arétin parlait fidèlement du mort et savait garder sa mémoire.
Mais laissons ce drôle; un revers de plume suffit, après qu'on l'a bien disséqué, en sa qualité de monstre littéraire, pour le rejeter au torrent des abjections surannées. Sa seule utilité fut de conserver une médiocre pléiade d'artistes autour de Jean des bandes noires, et de le faire sculpter et peindre parles piètres fabricants de cette épo-
que. Un jour, aussi, pétri de haines etde rancune, l'Arélin lâchait quelques lignes où le style se serre et monte ; c'est à Césano, l'ancien secrétaire de Jean de Médicis, qu'il les envoyait : « Il est vrai que j'aurais pu espérer force biens en restant longtemps dans Rome ; mais il n'y a pas en ce monde une pire misère que la sujétion du courtisan, et je me tiens pour un homme opulent, puisque je vis libre de la servitude cléricale. » Ce jour-là, le gaillard eut quelque talent.
On pense bien que la nuée des flatteurs, une fois Cosmel" monté sur le trône ducal, multiplia les dédicace?, les allusions, les poèmes. Ce paillasse de François Berni, entre un éloge du Pot de Chambre et de sales brocards au Pape ou aux cardinaux, délayait le Roland amoureux, déjà si fatigant sous la plume d'un Boïardo. Avec l'aplomb d'un cuistre,, il le rallongeait et le refaisait; et dans le début d'un de ses derniers chants il insérait un éloge ampoulé de Jean des bandes noires. Falugio, en 1532, composait une espèce de complainte, traînante et navrante ; Guazzo, dans sou Mémorial, noyait sous les phrases quelques faits bien connus. François di Soldo Strozzi, en tête d'une. traduction qu'il faisait de Xénophon, mettait une dédicace, et un portrait fort pareil à celui d'Angelo Bronzino, que conserve le Musée des Offices; Gualandi consacrait à Gosme son « Dialogue de l'excellent prince,» et racontait un déjeuner à Castello, pour marquer son intimité dans la maison pt glisser agréablement ses éloges; Baldini, premier médecin du Duc, enchérissait encore; et Léoni, dans son ouvrage sur le Duc d'Urbin, et Mossi, dans sa Vie de Jean des bandes noires, et François Bocchi, dans son Discours sur le plus grand soldat. Littérature d'antichambre, qui ne vaut mAme plus la peine, après ce siècle, d'être ramassée par l'histoire; intarissable comme la platitude et la flatterie, et fragile comme les ducs qu'elle encense et les princes dont elle vit.
Il y eut quelques biographes ; le neveu de Jean des bandes noires, Jean-Jérôme de' Rossi, composait une vie brouillée pour les dates, et incomplète, mais riche de tradition, et de détails personnels, pittoresques, pris dans la famille; ce singulier cardinal, dont les papiers ne sont pas tous publiés, faisait de la stratégie en chambre et voulait imiter Machiavel. Un Tedaldi, qui avait approché le condottiere, écrivait à Benoît Yarchi une lettre curieuse. Et Luc'Antoine Cuppano, dans ses souvenirs, montrait bien que les témoins oculaires ne sont pas toujours les gardiens les plus fidèles d'une vérité déformée par le temps et la vie.
Le vrai monument, et l'éloge véritable, qui demeuraient, c'est les Bandes noires. Sans doute, elles se dispersaient d'abord, cherchaient à survivre. Florence les ramenait, on hésitait à les confier au comte de San Secondo, bien jeune, et de second ordre. Elles survécurent pourtant. Jean des bandes noires n'avait rien inventé : les chevau-légers, il les avait pris à la France, aux enseignements transmis par ces princes à demi français, Julien et Laurent de Médicis ; on avait vu les Albanais et la cavalerie nouvelle sous Louis XII. Pour l'infanterie, les vieilles milices, les « scuole, » lui donnaient des cadres; mais tout avait été renouvelé, forgé de plus près et plus ferme, sous sa volonté vigoureuse. Comme Napoléon prenant les armées de la République, il avait su les faire siennes, ces bandes encore et toujours célèbres par la seule gloire de son nom.
Tous ses capitaines eurent des destinées brillantes ; Saint-Pierre le Corse devint célèbre, Luc'Antoine Cuppano passa d'Urbin à Piombino comme gouverneur, et le duc Cosme, qui le protégeait avec sa circonspection ordinaire, fit recueillir ses papiers quand il mourut. C'est sur les bandes noires, cantonnées à San Casciano, qu'on avait compté pour arrêter les ennemis dans la route de Rome ;
(( le nom du Seigneur Jean, dit Varchi, tout mort qu'il fût, était en honneur et tPrreur incroyable, » les bandes pouvaient encore, Florence tombée, offrir à Cosme la couronne, qu'il aima mieux tenir du temps, de la patience et de l'intrigue. Frondsberg éloigna' misérablement, leur renommée s'accrut encore. En 1530, l'évêque de Saluées écrivait à Cosme qu'il retrouvait à Romillybien des anciens compagnons d'armes « amis et serviteurs ») fidèles à Jean des bandes noires; et Cosme lui-même, en 1545, réclamait la préséance sur le duc de Ferrare en disant: « Le monde entier sait quel était mon père, et surtout Sa Majesté Très-Chrétienne; et que jamais si valeureux seigneur et capitaine n'exista dans la maison de Ferrare. »
Le maréchal Strozzi se trouvait fier de recueillir « ces vieux capitaines et soldats, bien aguerris sous les bannières et ordonnances de ce grand capitaine Jeannin de Médicis. » Biaise de Monlluc, dans ses farouches Commentaires, louait le chef et les soldats.
Et, gloire suprême, deux siècles plus tard, un écrivain, nourri à même le peuple et la. vie, se remémorait ses années d'apprentissage dans les Marches italiennes^ et il écrit : « A chaque régiment qui passait en Savoie, je croyais revoir ces fameuses bandes noires qui jadis avaient fait tant d'exploits I »
Voilà le monument, voilà l'éternité du condottiere.
Mais, on pense bien que les sculpteurs, les peintres, les graveurs de la Renaissance arrivée à son crépuscule nocturne, accoururent autour de cette mémoire, et aux pieds de Cosme fait duc, comme les mouches en été. Lorsque le duc régnant, par la grâce de Charles-Quint et sous le canon de la forteresse tenue par l'Empire, eut écrasé à Montemurlo les derniers débris de la liberté florentine, il lui prit des goûts bucoliques, et il embellit Castello; le vieux maître maçon de Jean des bandes noires, maître Pierre de San Gasciano, celui qui fortifia
l'Aulla, le poussait à faire un de ces jardins à murs, à rocailles, à bassins, à grottes, qui auraient transporté d'aise notre Bernard Palissy ; Marie Salviati soutenait l'entrepreneur. On proposa comme architecte des fabriques et des jardins, comme décorateur, le sculpteur Tribolo ; Vasari s'étend sur les belles inventions de l'artiste ; on pense bien que Jean des bandes noires n'y fut pas oublié. D'abord, dans un ensemble symbolique, conseillé par l'historien Varchi, sur un fronton, Jean des bandes noires devait figurer le Courage ; la Sagesse, ah I pour la Sagesse, on hésitait entre Cosme le Vieux ou Clément VII. Car, ni la lâcheté, ni l'usure n'étaient représentées.
Mais il fut bientôt question d'un plus grand projet; le tombeau que Cosme voulait élever à son père.
Tribolo fit un modèle, en concurrence avec un protégé du professeur d'escrime à la Cour ducale, Raphaël de jNIonte-Lupo. C'est Tribolo qui l'emporta, il partit pour Carrare afin de faire extraire les marbres nécessaires. Lorsqu'il revint, Baccio Bandinelli, plus fourbe, plus audacieux, plus courtisan, s'était fait donner la commande; ce gâcheur de marbre avait pris, via Mozza, des blocs réservés pour Michel-Ange î Tribolo ne reçut pour se consoler que la charge d'exécuter mainte décoration, destinée aux noces de Cosme avec sa première femme. Eléonore de Tolède. Parmi ces travaux, il modela, sur la place de Saint-Marc, au-dessus d'un piédestal peint par le Bronzino, la statue équestre de Jean des bandes noires, sur un cheval cabré, foulant au pied des blessés et des morts. « On admira surtout, disait Vasari, la prestesse avec laquelle il la fît, aidé de force gens, parmi lesquels le sculpteur Santi Buglioni, qui tomba, s'estropia d'une jambe et faillit mourir. »
Bandinelli n'acheva que la base de son monument, couvert de bas-reliefs grouillants et confus; la statue, mal dégrossie, n'est ni ressemblante ni belle, Jean des
bandes noires ressemble à une figure écorchée. D'ailleurs Cosme était peu fervent pour ces dessins. Il pr('fi'rait ses jardins et ses statues personnelles. San Gallo restait, en somme, le seul artiste qui eût fait une image vraie, un monument digne du mort.
11 y eut encore, d'après le moulage pris par Jules Romain, un buste du Bolonais Alphonse Cittadella, mentionné dans les lettres de l'Arétin qui se contredisent entre elles. Louis Anichini voulait faire aussi des intailles, des figures en cristal de roche, et Cattaneo Danese, en 1546, modela une médaille qui ravissait l'Arétin et le comte de San Secondo. Le duc Cosme avait perdu la mémoire des traits paternels ; il remercia le courtier d'artistes, Pierre l'Arétin qui lui envoyait cette pièce. « Je me rapporte pour la ressemblance, disait il, au jugement du comte Pierre-Marie et au vôtre. » Puis, enfin, sans parler des gravures fantaisistes et des statues moins que vulgaires, dues à de plus récents ateliers, il y eut un portrait de Titien, et de petits portraits du Bronzino ; les seules œuvres à peu près dignes que l'on relève leur nom.
Titien avait coutume de peindre les modèles qu'il n'avait pas vus. C'est ainsi qu'il fit le portrait de François I«^ L'Arétin, pour Jean des bandes noires, lui remit le fameux moulage, et Titien fît une admirable peinture. La tête, plus vécue, plus maigre, y est devenue moins épaisse que dans la médaille et le buste de San Gallo ; l'œil est terrible; le profil, tranché sur un fond très sombre, est animé par une féroce énergie ; les reflets de l'armure, et du casque posé sous la main droite, éclairent ce portrait livide, à l'impérieuse majesté. L'Arétin le fit graver en 1.546, avec une inscription de son crû, et il envoyait au duc Cosme cette estampe, mais non pas du tout le portrait lui-même. Plus tard, l'œuvre originale fut amenée de Venise dans les collections ducales; parmi tant de toiles superbes qui sont la gloire des Offices et
font rayonner sur leurs murs l'ancienne Italie des artistes et des guerriers, le Jean des bandes noires peint par Titien est au rang suprênne.
Cosme I" avait voulu faire placer le Biancone, le grand homme blanc de Bacciu Bandinelli dans la chapelle des Neroni, à Saint-Laurent. Mais la chapelle fut trouvée trop petite, et le Palais de la Seigneurie s'ouvrit pour la grande statue. Les cendres du mort restèrent à Mantoue, dans la sacristie de Saint-Dominique, jusqu'en l'année 1685. Elles furent alors ramenées à Florence, par Tordre de Cosme 111.
Lorsqu'en l'année 1857, on rouvrit les tombeaux pour mettre la poussière de tous les Médicis sous le pavé d'un vestibule, on trouva Jean des bandes noires et Marie Salviati presque intacts. Dans une caisse de bois au couvercle bombé, couverte de velours en lambeaux, et qui se trouvait contenue dans une autre caisse grossière, on découvrit le condottiere. Le squelette enfermé dans l'armure, le crâne clos dans le heaume, étaient intacts; il ne manquait seulement que les osselets des mains, consumés par le temps, et le pied, coupé avec l'extrémité du tibia. Les os de la jambe amputée montraient les traces d'une opération barbare, mal exécutée et mortelle. Quelques fragments rouilles d'armure gisaient autour des ossements, le pectoral et cette énorme spalière que montrent la médaille de San Gallo et son buste, étaient encore en bon état. L'épée manquait. Jadis, le marquis François de Gonzague avait, par admiration, demandé une de ses épées à Catherine Sforza. Le fils du héros illustré par Fornoue, ce joli marquis Frédéric, devenu duc par la grâce de Charles-Quint, avait-il enlevé l'épée de Jean des bandes noires ? le duc d'Urbin l'avait-il prise ? elle était bien lourde pour eux.
Le cercueil de Marie Salviati, constellé de croix, laissa voir, avec un visage réduit aux ossements, un corps
trJ's bien conservé. Image de temps simples et pieux, la morte avait voulu revêtir les habits des religieuses; mère du premier Grand Duc, et celle qui avait conduit en France Catherine de Médicis, elle était là, dans sa longue robe de serge noire, rongée par les vers du sépulcre.
Mais, sur la place qui descend devant la vieille basilique où triompha Donatello, le hasard avait fait revivre Jean des bandes noires. Populaire à tout jamais, et devenu, pour rilalie ressuscitée, un personnage de Plutarque, on avait tiré dehors le Grand Diable de Baccio Bandinelli, qui s'attristait au Palais-Vieux; tandis qu'une affreuse statue grise, à la mode nouvelle, s'exilait sur un coin désert du Lung'Arno, le vieux marbre jauni par le temps, avec sa silhouette gauche, sa cuirasse follement ornementée, était porté sur la place de Saint-Laurent; il était dressé tout au cœur de Florence.
Le piédestal à bas-reliefs l'y avait précédé depuis longtemps. Le peuple de ce quartier plébéien nommait cela « Basi di San Lorenzo » ; à l'angle du terre-plein qui monte à l'église, au centre d'un carrefour, le marbre avait commencé par trancher crûment sur la terre battue, et les dalles grisâtres du lastrico. Une fontaine y avait été pratiquée, où les commères du Borgo, les ciane, remplissaient leurs cruches, et qui donnait aux beceri, les terribles gavroches des vieilles rues, un filet d'eau pour leur gosier, desséché de lazzis et de hurlements. Peu à peu, le marbre volé à Michel- Ange par le triste Bandinelli s'était verdi, doré par places, suivant les jeux de la pluie et du grand soleil ; les bas reliefs, polis par la main des passants, par les vêtements des oisifs qui s'appuyaient là pour pérorer, perdirent leur crudité lourde et emphatique. Les Basi devinrent un but pour les courses de chevaux barbes qu'on lâchait à la grâce de Dieu, dans ces venelles. Entrées dans la vie populaire,
ces pierres restaient mêlées à tous les événements du faubourg, regardées, touchées, accrochées par la carriole, éraflées par la planche ou la barre de fer, usées — vivantes ! Il y a cinquante ans, lorsqu'on leur remit sur le dos la grande statue du Palais, on les nettoya, mais Florence eut bientôt fait, avec sa lumière et sa poussière, de rendre une patine au socle et à l'énorme ébauche.
Le peuple, amusé de voir assis le chevaucheur légendaire, avait fait une inscription, suivant la mode de la ville oii toute statue reçoit son épigramme ou son sobriquet :
« Messire Jean des bandes noires Ennuyé de tant chevaucher Éreinté, descendit de selle.
Et s'assit, pour se reposer 1 »
Maintenant encore, un marché perpétuel en plein vent, fripiers, regrattiers, bouquinistes, crieurs de viande ou de citrons, papetiers à quatre sous, vendeurs d'objets religieux, et ceux qui étalent les fleurs, et ceux qui manient les ferrailles, les vieux balais, les vieilles brosses, les'poteries aux formes étrusques, parmi les pourchasses de chiens, les laissez-courre de chats, les jurons des cochers et les hennissements des mules, tout s'agite, piaille, grouille, et vient exhaler les odeurs locales autour de ce marbre. On peut acheter, aux pieds de Jean des bandes noires, un livre ancien, perdu parmi les détritus imprimés, ou quelque heurtoir de logis détruit par le pic et la pioche triomphante; on trouve là de ces sonnets imprimés sur soie jaune ou rose, pareils à ceux que l'Arétin fixait au tombeau de Mantoue.
C'est bien ainsi que devait être honoré Jean des bandes noires. Une statue, même mauvaise, quand elle vit au milieu du peuple, vaut presque un chef-d'œuvre muet, dans l'exil morne d'un Musée.
EPJLOGUE
Et maintenant, le livre fait, voici comment ]'ai fait ce livre.
En étudiant Pierre l'Arélin, au milieu des personnages qui étaient mêlés à sa vie, une figure frappait surtout. Un homme; un prince, avait touché, presque sincèrement, l'implacable aventurier de lettres; et l'Arétin, qui raillait tout, paraissait quelquefois sincère en exploitant cette mémoire. Les rebuffades du duc Cosme ne décourageaient pas son culte. Il aimait Jean des bandes noires.
Or, personne ne connaissait vraiment ce Jean. Même à Florence, il a des statues : mais où est son histoire? Pour la faire, il suffit d'ouvrir les Archives ; et c'est alors un éblouissement, des trésors à fouiller durant des années. Toute une vie, avec l'histoire des mœurs, est là, demeure intacte; l'Italie, pays merveilleux, comme la Belle au Bois dormant, conserve toutes les époques, avec leurs témoins et les pierres qu'elles ont foulées.
Et dans aucun autre pays la recherche n'est plus facile, le chemin plus sûr, les reliques plus libéralement offertes.
C'est pourquoi je dédie ce livre à l'Italie, et à Florence.
Image d'un héros, image de temps monstrueux dans l'histoire, puisse-t-il, avec les leçons du Passé, en garder la noblesse. Et, si l'histoire des mœurs n'est pas un simple jeu d'artiste, si, comme j'en suis convaincu, les faits exactement décrits et ramenés jusqu'à la vie doivent contenir des enseignements, puifse-t-il donner à ce pays et à tous les pays la connaissance, c'est-à-dire l'aversion de ceitaines gloires.
Tout au fond de ces gloires-là, je trouve cette chose ignoble : l'adoration de la force. Je ne fermerai pas ce livre sans expliquer mon sentiment; j'ai étudié ce personnage, mais je n'ai pas pour lui la moindre parcelle d'admiration. Le vrai rôle de l'écrivain, c'est d'étreindre aussi puissamment et d'aussi près qu'il peut le type humain, l'ayant choisi vigoureux et original. Il lui doit son attention, ?on labeur ; mais notre respect, noire sympathie ne sont point là. L'intérêt de l'artiste peut s'attacher à ces hommes, mais son estime est en dehors et au-dessus de leur conquête.
Ce que l'on m'a tant reproché, pour ma plus grande joie, mon admiration fort médiocre envers l'art ordinairement prôné de la Renaissance, ma tolérance à peu près nulle pour les lettres italiennes tônibées à la bouffonnerie, au chantage ou au pédantisme de courtisan, rien n'a changé : je reste français, et je reste un lecteur de Dante. Mais, littérateur et poète, je découvre dans cette histoire dont tous les documents subsistent, les passions les plus pittoresques. Florence, que Burckhardt, notre maître à tous, proclamait « la plus riche cité du monde en ce temps-là pour la vie originale, » et « une collection de curiosités de premier ordre, » Florence au xvi« siècle, n'offrait rien qui valût pour mqi Jean des bandes noires.
Il suffit qu'on ne nous croie pas, nous autres hommes libres, les séidts de tels Cyclopes. Sans la pensée qui ressuscite les soldats, même les plus grands, sans les
JEAN DES BANDES NOIRES -i'i^
artistes qui modèlent leur grossière argile, qu'est-ce qu'il demeurerait d'eux? La poussière de leurs chevaux? les hurlements de leurs massacres? le cliquetis de leurs épées ? et à la fin, la renommée de leurs défaites. Car cela finit toujours par l'exil, la retraite, un lit d'hôpital. La victoire, seule raison d'exister qu'ils semblent avoir, ne leur est même pas fidèle.
Cette poussière du Passé, qui est demeurée aux liasses de Florence, de Rome, de Milan, de Mantoue, sur les créneaux du Trebbio, elle laisse apparaître un homme de second ordre. Pour l'étude, ce sont peut-être les plus intéressants. L'imposture est moins constante autour d'eux, la vérité n'a pas été aussi assidûment corrompue ou tronquée. Et ce mensonge universel qui s'épaissit autour des figures au premier rang semble moins épais, moins impénétrable pour eux. Ces lettres écrites au jour le jour n'ont pas été falsifiées. Essayez de peindre une Cour du xve siècle à travers la platitude melliflue du Cortegiano, ce Dangeau platonicien ; tentez de tenir un Cosme P' , dans la masse de documents avariés par la flatterie ! Et pourtant, il est sur que le xvi'' siècle italien succéda dignement à ce Quattrocento dont un historien classique et italien a pu dire : « che fu pure uno deipiù scandalosi nella storia del génère umano, » qu'il fut un des plus scandaleux dans l'histoire du genre humain !
Le seul effort de l'écrivain, au milieu de cette époque brutale et qui sent le cadavre, « coupe-gorge et mauvais lieu », c'est de ne pas se rebuter par la monotonie de ces scandales. On respire vers la grandeur, vers la beauté. De temps à autre, on s'arrête, découragé. Quoi, des passions si vulgaires? un temps vil, des hommes sans foi ni loi, l'argent, le sang, la fourberie partout, la littérature aussi lourde que l'art, San Gallo pour sculpteur de choix, et, pour poète, l'Arétin ! Puis on se reprend à cette vie, que l'on remue à pleines mains. Un roman vrai, mieux
qu'un romao, une élude de mœurs, non plus pillée aux Casi ti^agici, et faite sur des cahiers pédants, mais sortie de la source même.
Puis, Jean des bandes noires a ce caractère triomphal, d'avoir entièrement montré le don spécial de sa nature, et jusqu'à l'extrême.
Les hommes les plus dignes d'être ressuscites dans l'art, les exemplaires souverains de l'humanité, n'est-ce point ceux-là qui ont déployé, tout entière, une force humaine? Jean des bandes noires apparaît comme un être magnifique : son énergie fut complète, et^^dans son genre^ il fut parfait. C'est le meneur de soldats, le chef guerrier, et d'une espèce qui ne pouvait plus subsister ; image extrême d'un ancien monde. Ni tacticien, ni général de stratégie : condottiere, capitaine d'embuscades et d'escalades, d'escarmouches et d'avant-garde, un féodal, et un de ces aventuriers héroïques dont les grandes armées trouveront encore l'emploi comme auxiliaires, avec Lassalle ou Murât, comparses splendides.
Jean des bandes noires, créé par deux familles entièrement contraires dans leur tradition, leurs caractères, est un de ces produits uniques dont l'histoire aime à s'emparer. On l'a nommé « le guerrier des Médicis ». Et, dans cette race bourgeoise et mesquine, d'usuriers politiciens, de candidats perpétuels au Saint-Siège, princes banquiers, cardinaux gouverneurs de villes et massacreurs par procuration, il fut vraiment guerrier, lui seul. D'autres Médicis, comme Julien, Laurent d'Urbin, avant lui, et d'autres après lui, son fils Cosme par exemple, sauront mettre sur leurs habits brodés une belle cuirasse, voler Urbin ou Pesaro, exterminer Sienne avec l'aide d'un Pape ou d'un Empereur; mais ce n'est point leur vrai métier. xVu lieu que lui, l'enfant de Forli, le fils de la Sforza, le Romagnol fougueux, c'est un homme de guerre, tête, cœur et main, et dans toutes les goût-
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tes de son sang ; la bataille perpétuelle, c'est son destin. Il doit tirer l'épée, tendre la lance, cogner la masse, frapper, tuer. Quand il n'a pas encore l'âge de se harnacher pour la guerre, ou quand par malheur c'est la paix, il frappe et il tue par besoin, mettant cruautés et scandales l'un sur l'autre. Ou bien, il chasse avec furie, et plus d'un tiers, dans ses lettres, parlent de faucons, de chiens braques, de lévriers, de toutes les bêtes dressées à exterminer.
11 aime tant la guerre, qu'elle le mate et le façonne, et il admet la discipline, pour arriver à mieux se battre, pour former le bon instrument qu'il lui faut. Le désir de tuer fortement, sans irôve, le tempère dès l'âge de vingt-quatre ans et en fait un chef véritable.
A-t-il jamais eu la pensée que Machiavel concevait sur lui ■? Songea-t-il jamais à inscrire sur sa bannière noire une dtvise pareille à celle de l'autre Romagnol, Albéric deBarbiano: « Liber. Ital. abcxler. » « Délivre l'Italie de l'étranger! » Non, rien ne montre une telle espérance en Jean des baçdes noires ; il ne pouvait être le Duguesclin de l'Italie. Lorsque Duguesclin était prisonnier, il disait : « Les femmes de France fileraient toutes leur quenouille afin de payer ma rançon ! » Quand on pensa prendre Jean des bandes noires sous Pavie, le peuple accourut pour le massacrer.
Et cela, nous en sommes sûrs. La vérité des documents parle sur lui. Ce n'est plus de l'entomologie historique, les petites notes gommées l'une après l'autre, prises dans les livres qui se contredisent, aussi absentes de la vie qu'une collection d'insectes morts dans un tiroir. Et ce n'est point Jacques Pitti, lequel dit blanc, François Vettori qui dit noir, Xardi douteux, Jove affirmant : ce sont les feuilles de papier scellées au cachet de ces gens-là qu'on étudie, écrites ou signées par eux. Voilà pourquoi je suis rentré dans les tourbières de l'histoire.
Il est pourtant une noblesse dans cet homme. C'est son mépris de la mort. Il l'a bravée partout, et même quand elle est venue sous une forme hideuse, il l'a bafouée pour lui même tout comme il la prodiguait aux autres. Ceux de sa race, du côté Médicis, c'était, Michelet l'a su dire : « des misérables ». Mais lui, Pétrarque semble l'avoir voulu décrire quand il parle de cette espèce de gens
« Qui répandent leur sang et qui vendent leur ùme. d
La mort lui fut reconnaissante, à ce généreux serviteur, on le prenant après la deuxième blessure. Estropié, que devenait-il, s'il survivait? Le temps des renards ou des loups-cerviers arrivait, après celui des tigres. C'est Cosme I®'"qui réussira cette carrière officielle que son père n'aurait point faite. Le caractère de Jean des bandes noires n'admettait nulle clairvoyance. Son énergie fut gaspillée. On croit rêver, lorsqu'on voit ces agitations misérables, ces luttes qui se nouent et se dénouent sans trêve, les ennemis d'aujourd'hui, qui étaient hier des amis, redevenant des alliés le surlendemain. A ces ambitions entre-croisées, à ces perpétuels combats pour les intérêts immédiats, on trouve enfin un sens : c'est de faire apparaître l'homme, sincère, déchaîné, dans la brutalité naïve d'une race qui n'avait plus de frein légal ni mornl, et qui était encore forte. Jean des bandes noires, toujours, a suivi l'exemple de sa mère : toutes les guerres se valaient, et n'avait-il pas vu Catherine Sforza dépenser sa vie à des attaques contre les bicoques de la Romagne ?
Seulement, qu'on ne vienne plus nous dire : « la guerre est la plus grande et pompeuse des actions humaines. »
La guerre pour la patrie, certes. Mais non toutes les guerres. Il eu est de petites, de mesquines, de plates et de prosaïques. Celui qui admirait encore les bandes noires après deux cents années écrivait : « Il y a des métiers si nobles qu'on ne peut les faire pour de l'argent sans se montrer indigne de les faire, tel est celui de l'homme de guerre. » Jean des bandes noires a fait la guerre pour la paye et pour gagner un principat.
Nous connaissons la gloire militaire, on nous en a gorgés, Jean des bandes noires ne nous la fait point respecter. Parmi les machines à tuer, plus ou moins savamment construites, qu'on nomme les grands capitaines, il fut une des plus grossières et des plus belles, comme une arme barbare. Il agissait à la manière d'un élément. Si, comme il parait probable, la lutte bestiale et la méchanceté composent pour une partie le fond de la nature hu- Fnaine, Jean des bandes noires incarne un instinct. Alors, on pourrait sans doute le nommer grand homme.
Il fut heureux, il a vécu largement, il est mort à temps. Qu'aurait-il défendu, si le fauconneau de Ferrare l'avait manqué? Rien, il ne subsistait plus rien, L'Italie s'entredéchirait, Florence était au Pape. Ce qu'était le Pape, on le vit. L'ami fraternel du condottiere, Pierre l'Arétin, qui savait la vie, écrivait un jour : « Tout est chance et hasard I » La destinée de Jean des bandes noires fut superbe ; puisqu'il ne lui manque pas même la grandeur d'être inachevée.
Florence, 189G. Paris, i9UU.
T)ors '. pour te célébrer, ô Jean des bandes noires, J'aurais voulu des mots fiers comme tes pennons ! Pour bien chanter ton los, pour dire tous tes noms, Et faire resplendir au vent toutes tes gloires !
Tour toi, sous les débris sonores des Histoires, Dans la cité du Lys. aux rouges gonfanons , J'ai vécu, f ai fouillé, j'ai rampé ^ par ces fonds Oii le Passé s'empoudre aux pesantes armoires.
Q/lventurier sublime, en ton pauvre tombeau Ma voix peut t' éveiller ! et quel est le plus beau, Ou l'éclair de la plume, ou l'éclair de l'épée ?
O grand soldat d'hier, sais-tu que l'écrivain
Porte, à présent, au poing, larme la mieux trempée ?
S'il ne frappait sur toi, ton labeur serait vain!