‹ Jean des bandes noires, 1498-1526Chapitre 3 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LES PREMIÈRES GUERRES (i517-15-21)

Le Palais, où Jean et Marie s'étaient unis, occupait l'endroit même où Dante avait vu Béatrix. La maison de Folco Portinari, qu'on avait abattue, y laissait un mur, et dans ce mur était la niche où l'on voulait que le précoce enfant-poète fût venu « guetter et veiller » pour celle dont « l'image était sans trêve auprès de lui. )>

Les amours de la Vlta yova ne planèrent point sur les noces du condottiere. Dans celte vie d'armes et de chevauchées, les rêves de l'art ou des lettres n'ont point de place.

Que l'on parle à ce neveu de Léon X ; il lui faudra parler batailles. Le Pape ne cherchera point à l'amadouer, celui-là, par ces plaisirs de la beauté, qui étaient un si merveilleux instrument de son despotisme. 11 lui donnera des chevau-légers, des drapeaux, et des lances. Oui, ce Médicis, ce Sforza, pas une lueur d'art en Toute sa vie ; il eût vécu dans un nid d'aigle, au fond de l'Apennin, au lieu de grandir à Florence, à Rome, dans la rayonnante apothéose de ce siècle, qu'il ne serait pas plus étranger à tout ce qui est de l'esprit. Sur cet homme

d'airain, la Renaissance n'a pas prise : ses yeux bigles regardent dans la poussière d'une bataille, ils cherchent le sang d'un meurtre ou le fracas d'une nuit-franche. Croirait-on jamais qu'il a pu feuilleter avec son cousin Pierre-François le bel exemplaire de Dante, sur parchemin, historié par Sandro Botticelli pour Laurent? et qu'il fut sans cesse, à la villa de Castello, devant les deux plus beaux ouvrages du Botticelli, la Naissance de Vé/nis et la Primavera, peintes pour le Popolano?

Même Marie Salviati ne le gardera point. Que la femme veille aux maisons, aux villas, qu'elle mène à bien les affaires d'intérêt, les démarches auprès du Pape ou des Ducs, la paix nourrira la guerre. Mais lui, c'est pour guerroyer qu'il est né. Son père, Jean le Populaire, usait avec Catherine Sforza des formules les plus civiles : « Illustrissime et Excelleutissime Seigneurie, mon unique espérance, très précieuse. » Lui, quand il écrit de sa main, ce qui est rare, il dit : « Ma femme I »

Jean fut malade peu de temps après ses noces. Il ne fallait pas moins pour le retenir au logis : mais bientôt, dès le milieu de décembre, ces mariés de l'automne passé ne sont plus ensemble. Le 3 janvier 1516, Marie Salviati écrit sa première lettre à son mari, qui attend l'ordre de départ à Rome, auprès de Lucrèce Salviati ; elle lui annonce que ses chapeaux seront bientôt prêts, et se recommande à sa mère.

La paix de Noyon a rendu libres les troupes espagnoles, et les meilleurs condottieri; François-Marie de la Rovère est aiguillonné par Frédéric de Gonzague de Bozzolo, l'ennemi personnel de Laurent et celui-là même qui a pris à Ra venue le cardinal Jean; François-Marie de la Rovère sent avec lui Lautrec, « l'ennemi des prêtres ». La fragile couronne d'Urbin va-l-elle échapper à Laurent de Médicis? Les premières escarmouches, la lenteur intéressée de ses capitaines, lui ont appris, au duc nouveau,

que l'argent, même gaspillé par Léon X, peut faire trahir les gardiens des places fortes, mais ne crée pas les vrais soldats. Il sait que Jean de Médicis, avec ses cent chevaulëgers, qui faisaient huit cents hommes, forme le meilleur de ses troupes. C'est Jean qui va se remettre en campagne des premiers. Il a. ira jusqu'à seize cents soldats sous ses ordres, en chevau-légers ; et cinq cents fantassins, qui sont nouveaux pour lui.

On lui écrit que tout va bien, que sa femme est bien portante, « grasse et fraîche » ; elle travaille à un chaperon d'autour, à une tapisserie, sa sœur Hélène lui tient compagnie. 11 est, alors, à Bologne avec sa troupe. Et il écrit pour demander de l'argent, à Fortunati :

« Mon très cher, comme père. Je vous avise de ma bonne santé. Il a plu au seigneur Laurent me donner une compagnie de chevau-légers. Aussi je vous prie de vouloir bien me pourvoir de deux cents ducats. Faites que je n'en manque pour rien au monde, attendu que c'est présentement que j'en ai besoin. Quand bien même je devrais mettre en gage les joyaux de ma femme, je lui écris une lettre à elle, et qu'elle veuille bien faire ce que vous lui direz. Je vous prie de n'y point manquer, et débrouillez cela le plus vite possible. Le porteur de la présente sera Jean-Philippe de Faënza, donnez-lui ce qui est vendu. Je me recommande à vous. Christ de mal vous garde.

» Jean de Médicis, » de sa main.

» 13 janvier 1.517, à Bologne. »

Et voilà les lettres d'amour que recevait Marie Salvlati.

En mars, Jean gardait le passage de l'Apennin toscan, à Firensuola, pour arrêter les Espagnols, qui arrivaient

de la Haute-Italie à l'appel de François-Marie. « Nous sommes ici, qui veillons, » écrivait-il au duc d'Urbin. La {guerre, dans ces âpres lieux, était dure et coûteuse. Elle ne le fut pas moins lorsqu'il passa dans les montagnes des Marches. A Pesaro, devant cette mer qu'il devait écumer plus lard, il manquait de tout :

« Mon révérend curé, comme père etc. Je vous envoie Toso mon serviteur, avec un cheval barbe, dont vous ferez prendre soin suivant qu'il vous dira. Et puis, comme c'est l'usage à la guerre, ceg jours passés j'ai perdu mes mules avec le peu de bagatelles que j'ai emportées de la maison. Aussi vous direz qu'on m'envoie cape, saie, pourpoint, et chemises, et ce que j'ai à moi dans la maison. Et si l'on les a déjà donnés, vous m'en ferez faire d'autres. J'ai reçu de Madame quatre chemises, des vieilles, et deux neuves ; cela ne suffit pas. Vous m'en ferez envoyer d'autres.

» Et puis, attendu que je me trouve mal sur mon cheval, vous verrez à m'envoyer des chevaux turcs de la plus grande taille et les meilleurs que vous puissiez avoir à Florence, car les miens sont tous malades.

» Et puis, vous prendrez une trompette pour mon trompette, qui soit bonne, et qui sonne clair, et vous ferez faire un pennon à mes armes.

» Aussi ferez-vous faire un sceau avec le cimier, et mon nom, les lettres petites d'un côté et sur l'autre face plus grandes pour les patentes et les sauf-conduits. Rien d'autre à dire. Songez à rester en santé, et me recommandez à Ma Dame Madame Marie.

» Votre Jean de Médicis, autant que fils. » A Pesaro, le li avril 1517. »

Fortunati faisait ce qu'il pouvait, et presque davantage, pour combler le gouffre des dettes, qui commen-

çait à s'élargir; mais la guerre dévorait tout. Dans sa lettre du 3 janvier, le curé glissait un papier fort peu militaire : cN'tait un billet pour réclamer à Fra Bartolommeo délia Porta le tableau d'autel qui était resté dans les mains de l'ancien gonfalonier Soderini.

Cette (cuvre, qui est maintenant à Florence, avait été allouée par décision de la Seigneurie le 26 novembre 1510, au peintre suave, à ce mystique ami de Savonarole et de Raphaël ; dans son exil très tempéré^ sous la protection du Pape qu'il minait sournoisement, Pierre Soderini gardait le tableau de « Baccino »; ce n'est qu'une grisaille, mais qui laisse entrevoir un chef-d'œuvre.

Florence était avide, et les Médicis plus encore, de reprendre ce grand ouvrage où la Vierge et l'Enfant sont entourés par Saint Jean-Baptiste et Sainte Anne, dont les yeux adorent la Trinité glorieuse au milieu des Anges, tandis que les Saints protecteurs de Florence entourent le trône et les marches où s'asseyent deux angelots. Le deuxième saint, à droite, est Frère Barthélémy lui-même. La mort, survenue pour lui le 6 octobre 1517, ne lui laissa pas achever son tableau; placé d'abord à Saint- Laurent, dans la chapelle funéraire, l'œuvre est au Musée des Offices ; l'ambassadeur qui intervint pour son retour, c'est Jean de Médicis, au moment de partir en guerre.

Cette seconde lutte entre Laurent et François-Marie n'était plus une promenade armée comme la première. Elle dura huit mois, elle fut rude. Le duc dépossédé passait pour un excellent capitaine, il avait eu la bonne fortune de trouver une armée entière toute prête à le suivre, et ses sujets, avec l'étrange affection des Italiens pour leurs maîtres, se sacrifiaient fidèlement au bonheur de le retrouver. Lutte contre les Espagnols, sobres, cruels, et rapaces, lutte contre les paysans qui harcelaient les troupes, inertie calculée des condottieri loués par le Pape et le duc d'Urbin, et qui menaient la guerre en vrais

fonctionnaires, uniquement soucieux de leurs intérêts. Qu'importait h Henzo de Gcri, à Vitello Vilelli, à Guido Rangone, à Jean-Paul Baglioni la fin d'une guerre qui les entretenait, eux et leurs hommes?

Là-dedans, Jean de Médicis, qui payait avec son argent, avec ses peines, ne gagnait que la renommée. Il battait l'estrade en Roraagne, il gardait le revers de l'Apennin qui donne sur l'Adriaticjue, ou, sur un ordre, s'enfonçait dans le dédale des montagnes ; il alla jusqu'aux portes de Forli, à Ronco ; voulut-il revoir le château ? sans doute il ne s'en souciait pas plus que le vautour de son vieux nid. Il allait, de Cortone à Césène, de Césène à Montefeltro, logé dans des bourgades montagnardes qui se rebellaient, avec de belles patentes sur papier pontifical scellées par les protonolaires, par le cardinal Bibbiena, pompeuses et inutiles. « Plaise à Dieu nous donner partout la victoire », écrivait-il au cardinal Jules de Médicis durant une halte à Florence, où il s'occupait de ses protégés, pour repartir « dans le moment même. »

Mais cette victoire, qu'il avait préparée par ses ordonnances et son autorité, la lenteur des prêtres qui gouvernaient l'armée l'empêchait de la poursuivre.

En effet, après bien des tâtonnements dans un pays hostile, après des escarmouches comme la prise de Sorbolungo, qui prouvait une fois de plus la rapidité décisive de Jean de Médicis et la lenteur des autres chefs, Laurent duc d'Urbin s'était fait blesser, le 4 avril, devant le fort château de Mondolfo. Blessure grave, disent ses flatteurs; mais Nardi lui-même avoue qu'on le crut « plutôt offensé par le vent de la balle ». Le précieux duc se fit porter dans Ancône, et Léon X, par la plume élégante de Bembo, lui avait écrit peu après : « Rien ne pouvait nous être apporté de plus agréable et de plus doux que tes lettres, où lu écris, que, selon l'avis unanime des médecins, ta blessure n'a point pénétré. » Malgré qu'il

écrivit « d'une main ferme et avec des caractères nullement petits ni trembl s », Laurent fît trois mois le malade. Abimé par le mal napolitain (c'est le même que les Italiens nomment le mal français), il sentait déjà les douleurs qui le firent agoniser durant la moitié d'une année avant sa mort.

Le cardinal Bibbiena, fm politique, subtil comme l'air de son pays natal, le Gasentin, auteur obscène et gracieux, le « factotum des Médicis » et le plus cher et plus ancien appui de Léon X qui l'empoisonnera cinq ans plus tard, l'élégant Bibbiena, prélat de cour et de comédies, ne connaissait rien à la guerre. Les capitaines des armées pontificales s'exécraient et s'entravaient ; le ramassis bigarré des soldats en venait aux mains. Il avait fallu diviser l'armée du Pape en trois parties : les Italiens à Pesaro, les Gascons dans la plaine qui est à un mille de la cité, le reste sur le mont dell' Impériale, divisé en trois parties encore : Espagnols sur la cime, Allemands sur la pente, Corses au pied. Cette disposition, fort bonne pour les cultures maraîchères, ne valait rien pour une armée. François -Marie dérangea l'ordre de ces soldats en espalier, les Espagnols, tournant casaque, s'unirent à lui, les Italiens et les Allemands furent menés fort rudement jusque dans Pesaro ; la plupart des Gascons avaient trahi suivant l'exemple des Espagnols.

Parmi ces équipées burlesques, les vrais soldats, comme Jean de Médicis, payaient h'S frais du désordre et de l'incurie :

« Illustrissime et Excellentissime Seigneur, mon unique seigneur, écrivait-il au duc Laurent qui suivait la guerre au fond de son Palais dans Florence, j'adresse cette lettre à Votre Excellence afin de lui faire savoir ce qui arrive : Monseigneur le cardinal de Bibbiena, pour m'avoir fait muser par-ci par-là, en disant qu'il me vou-

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