ÎKAN DES BANDES NOIRES
lait donner 200 fantassins, afin que j'aliaspe à Saint-Lron, a éti' cause que ji^udi dans la nuit, comme je me trouvais ;\ lin endroit que l'on appelle les Bourgs (i Rurghi), et logé là dans des villas avec ma compagnie, les sentinelles mises et les vedettes, ainsi que c'est toujours mon ordre et coutume, les ennemis avec 20(1 chevaux et 400 fantassins conduits par des voies détournées par les vilains de ce lieu, et aussi par le propriétaire de la maison où j'étais logé, sont venus m'assaillir, et m'ayant cerné, c'est avec difficulté que je me suis retiré sain et sauf. On m'a tu' mon valet, et un garçon d'écurie, et fait prisonnier mon frère Charles (Féo), et César d'Imola, l'un de mes compagnons; les mules et les équipages, suivant l'ordinaire, ont été perdus avec tous mes chevaux, hormis deux, c'est-à-dire le barbe bai que me donna V. Excellence et un autre barbe très bon : je remercie Dieu d'être en vie, sain et sauf, et je me retrouve à Lonzano près de Césène, environ à G milles. Tout cela pour avis. Je me recommande sans trêve à V. Excellence, que Dieu conserve heureusement.
» A Lonzano, le 2o de juillet 1517.
» D. V. Exe.
» Le serviteur Jean de Médicis à l'Illustrissime et Excellentissime Seigneur Sire Laurent de Médicis Gipitaine Général et duc d'Urbin. »
Le secrétaire de Jean, le prudent François Suasio, qui a rédigé cette lettre de sa belle et claire écriture et l'a signée au nom du maitre^, atténua probablement la dictée du soldat berné par un prêtre. Lorsque Jean écrit en personne, ce qui est rare, c'est une écriture emportée, aux mots tronqués, aux gros jambages en coups de sabre, et dans dix lignes il y a six fois le même ordre : « subite ! » tout de suite, tout de suite, tout de suite, tout de suite, tout de suile et tout de suite! 11 veut avec fureur, l'im-
74 jI':an des bandes noires
pulsion, le désir l'envahit comme s'il était possédé : pour un pareil homme, l'acte suivait la poussée de l'image dans le cerveau, comme la foudre suit l'éclair.
Pendant que Jean chevauchait sur l'antique voie Emilienne ou déferrait son barbe bai dans les rocailles escarpées, son beau-frère Jean Salviati prenait la pourpre, dans la « copieuse promotion » des Trente-et-Un. Léon X^ le 20 juin, avait mis toute cette pourpre devant les cadavres du cardinal Petrucci, étranglé, de son secrétaire torturé, du chirurgien Baptiste de Verceil, mort dans les tortures, pour avoir voulu lui envenimer sa fistule. Les cinq cent mille ducats que leurs barrettes coûtaient aux nouveaux cardinaux servirent à continuer la guerre; l'ancien duc d'Urbin n'avait pas les mêmes ressources. Plus lard, à la mort de Léon X, il fut reconnu que le Pape devait 80.000 ducats au seul cardinal Jean Salviati; encore l'avait-il traité en bon parent. Le Santi-Quattro et l'Armellini se trouvaient à découvert de 150.000 chacun.
Quand sa blessure ne fut plus vraisemblable, Laurent d'Urbin revêtit les belles armes que Michel-Ange lui dessinait de si mauvais gré, et vint jusqu'à Borgo San Sepolcro, pour diriger de plus près la guerre. Dès le lendemain de la plainte envoyée par Jean, le cardinal Bibbiena lui donnait de belles lettres patentes pour Sauf Arcangelo. Les relations du soldat avec ces prêtres sont étranges; quand il s'agit d'affaires privées, un peu avant le mariage, c'est monseigneur Goro Gheri, l'homme de confiance pour les Médicis Orsini, qui déclare « ne pas entendre ses lettres ». Et il est certain que les phrases interminables et courtoises de ces prélats ne ressemblent pas au heurt de mitraille qui est le style de Jean. Et quand Dovizi de Bibbiena menace, suivant la formule, quiconque ne logerait pas les chevau-légers de l'illustre Jean de Médicis, et suspend sur les délin(juants et les
JEAN Di:S BANDES NUlRES 75
rebelles « l'indignation de X. S^ le Papeet notre justice », on ne peut s'empêcher de croire que Jean suffisait à faire lespecter Jean, et même encore N. S^ le Pape et Bibbiena, par dessus le marché.
La bourse se vidait toujours, et l'écurie se dépeuplait, dans ces marches et contre-marches. C'est aux chevaux que pensait d'abord Jean. 11 écrivait au plus célèbre propriétaire de haras, au marqnis François de Gonzague, pour obtenir une saillie. Le marquis François, condottiere habile à servir qui voulait y mettre le prix, ne pouvait avoir de haine pour Jean de Médicis, bien qu'il lût pour l'heure ennemi de François-Marie de la Rovère; sans doute Elisabeth de Gonzague. fille du marquis, femme du duc dépossédé, avait dû se réfugier chez son père, et François-Marie lui-même ne la voyait qu'en secret et sous un déguisement, durant cet exil. Mais en ce temps, comme en bien d'autres, les princes, même se combattant, avaient des égards mutuels.
Pourtant, la précieuse saillie fut refusée, ou différée sous un prétexte. Le marquis, fier de cette race de pursang qu'on lui enviait, ne voulait prêter l'étalon qu'à une cavale tout à fait digne d'un tel honneur. Celle qu'on lui envoyait ne lui plaisait point :
« Monseigneur Jeannin, répondait-il à la demande, par la lettre de V. Seigneurie nous avons vu comment vous m'écrivez en m'envoyant ici une poultre pour notre haras. Nous estimons que présentement tout le monde sait que depuis vingt-six années nous n'avons oncques cessé de chercher, pour notre dit haras, des cavales et des étalons de la plus grande beauté, et bonté, pour amener la race à une vraie perfection, n'épargnant nulle peine ni dépense, achetant tel étalon jusqu'au prix de deux cents ducats, pour la race barbe, en telle façon que nous l'avons à présent d'excellente qualité, et que le Roi
Très-Chrélien n'a point dédaigné, et le Catholique (l'Empereur) non plus que le Sérénissime Anglais (le roi d'Angleterre) chevaucher nos chevaux que nous avions octroyés à Leurs Majestés. Et pour ce qui est de vouloir maintenant mettre à l'étalon celle cavale envoyée par V. S. je dirai : qu'elle est rétive, et que sa race ne paraît point celle qu'il faut, et qu'il ne paraît pas qu'il fût à propos, ni convenable d'en priver Y, S. car nous ne la voudrions pas mettre au service par la suite. Ainsi nous vous la renvoyons, regrettant bien extrêmement de ne nous point trouver avoir de cheval de l'espèce qu'il faudrait pour elle, car bien volontiers nous vous eussions été agréables, mais nous avons disposé et fait largesse au dehors de tous les étalons faits que nous avions, il ne nous est resté que poulains ineptes h rien faire ; si nous pouvions être autrement agréables à V. S. nous vous faisons toutes nos offres.
« François, marquis de Mantoue.
« Gapriano, 6 août 1517,
» A Jean de Médicis, notre bon frère très cher, sous les Gonfalons (du Pape.) »
Après les coursiers, les bannières. Jean se consola de sa déconvenue pour la cavale en commandant un beau drapeau : « Salut! écrivail-il de Césène, à Fortunati. J'aurais désir que vous me fassiez faire une bannière de taffetas blanc et violet, à raies. Et, faite, que vous me l'envoyiez si possible ; dès qu'elle sera confectionnée vous la donnerez au porteur. Je vous en prie. J'apprends que ma femme est malade. Réconfortez-la pour l'amour de moi. Si je pouvais partir meshuy je la viendrais voir. Faites-lui mon excuse. » Il reçut, quatre jours après, l'étendard. Le fidèle Jean-François des Albizzi, son chancelier, qui ne le quitta plus jamais, le lui apporta, beau
et blasonné, avec « cent ducats en or, larges » et un « barbe Irès-bien en forme ». Il apportait également les confidences, doléances, remontrances de Fortuiiati. Le curé se lassait de toujours payer sur des ordres impérieux., sans que rien couvrît la dépense. Car Jean de Médicis était un homme de lance et d'épée, qui méprisait le pillage; il s'appauvrissait à ces guerres que les autres considéraient comme de fructueuses entreprises; ce grand fauve tuait, mais ne touchait pas à la proie, une fois par terre. Il laissait faire ses soldais; il dédaignait sa part. Mais les trous, les brèches, les fuit,es se multipliaient dans les biens des Médicis et des Salviali; même une dot de cette époque, où elles avaient tant augmenté, n'y pouvait résister longtemps. Le curé^ qui était avare et ie faisait, dès loOO, menacer d'excommunication pour nonpaiment par le Pape Alexandre VI, le brave Fortunati, bon pour se faire exempter de redevances et recueillir les bénéfices, tremblait pour son pupille et pour luimême.
« Il me reste à dire seulement, écrivait le parcimonieux Florentin, que si Votre Seigneurie ne prend une autre conduite en ses affaires, nous perdrons ici tout crédit. Votre Seigneurie sait combien libéralement et volontiers l'hôpital, sur un mot, m'a servi, et combien de fois, et de quelle somme ; et oncques ne lui a été rendu un denier: et toute échéance est passée, et l'on n'y pense mie, et l'on ne saurait y rien dire ici, car le grain ne vaut pas 20 sous. Il faut que je perde crédit, et que V. S. n'ait plus cette aide et refuge. Patience! Si vous n'y pourvoyez, vous n'aurez à vous en prendre qu'à vous même, et j'en aurai d'autant plus de deuil, que je n'y pourrai remédier, attendu que je me trouve chargé par les impôts, et ne puis que m'abandonner moi-même, et à plus forte raison Votre Seigneurie : et il n'est homme qui dise pour moi une parole ; je vous prie donc, si vous
voyez moyen de me rétablir, qu'il vous plaise en user, car j'en ai besoin, je vous l'assure ; et si quelqu'un doit venir, que ce soit promplement, je vous en supplie.
» Marie a deux accès de fièvre tierce, et ne se remet point, et l'on ne saurait montrer plus de douleur en son cœur, qu'elle n'en montre. Que Dieu lui vienne en aide, puisque nul autre n'y met œuvre !
» En celle-ci je ne vois plus rien d'autre à dire, que me recommander à V. S. et lui rappeler avec tout respect qu'EUe veille sur sa santé, que Dieu vous conserve toujours.
» Tout vôtre F. F. curé de Cascina.
» Et, comme V. S. pourrait dire : « Comment te puis-je aider? » je lui dis que les commissaires d'iceux impôts sont le Prieur Général de Yallombrosa, et votre Messire Léonard de Médicis, frère d'Antoine; auxquels V. S. peut écrire, ou bien qu'Elle permette que nous écrivions en son nom, et voyions moyen d'être aidés, parce que j'entends, quand bien même je devrais en parler au Duc ou en écrire au Pape, me relever en quelque façon que ce soit; car je n'ai plus un sou; et pourtant, il semble décent que V. S. puisse venir en aide à une de ses créatures, quand le premier faquin venu obtient toutes les faveurs qu'il veut : souffrez donc, au moins, que j'use de votre nom quand besoin sera, et répondez-moi Fans tarder, en ordonnant à don François (Albizzi) de faire en ceci ce que je dirai. »
De fait, les écritures prouvent qu'il y a force dettes avec l'hôpital Sainte-Marie-Neuve, et qu'en sept ans, à dater du mariage, Jean de Médicis redevait aux Salviati plus de trois mille huit cents florins d'or.
Fille de banquiers, qui geignaient d'un tel gaspillage, femme de condottiere, qui la délaissait pour toutes les équipées, la pauvre Marie Salviati « femme de grand cœur et de toute estime », pleurait la fièvre. Et ce n'est
JEAN DES BANDES XOIKES 7'.i
pas seuleiiieiit les tracas d'argent (jui l'accablaient. Ses dix-sept ans devinaient bien., après les épreuves de Rome où elle avait vu la conduite de son fiancé, que son fougueux mari ne disait pas toujours : « Il n'est ombre que d'étendards, » Il suivait le précepte di Savonarole aux soldats : « Pour guerroyer, il faut renoncer à tout : c'est à savoir: à son épouse, à ses amis, à la crapule, à l'ivresse, » mais il s'arrêtait là. Le moine avait encore dit : « aux courtisanes », Jean ne savait pas renoncer à cet autre (( fardeau gênant, bon pour énerver le corps. »
La première lettre de femme, qui n'est point de Marie Salviati, apparaît entre ces papiers de guerre et de dette, comme une Heur au milieu des cuirasses et des protêts. Elle n'est signée que d'un G, stellé de quatre points. Elle est datée de « sept heures ».
Dès lors commence, autour de Jean de Médicis, une bacchanale de femmes. Le génie voluptueux de la Renaissance surxit dans ces lettres : écfitures splendides des courtisanes, griffonnage des femmes nobles, et, pour attendrir au milieu de pareilles fêtes, le grossoyement lamentable, les lignes tremblées et tombantes de l'épouse découragée. Marie Salviati, comme une Florentine de race pure, multiplie désespérément les i, devant toutes les lettres qui s'y prêtent, elle mouille ses consonnes et ses diphtongues avec la même constance qu'une Vénitienne aurait mise aies zézayer. Qu'elle se plaigne pour les femmes : elle pourra se plaindre aussi pour ks mignons ! c'est un Jean de la Slufa, c'est un Pierre l'Arétin, très voyants ceux-là, bien en scène, presque officiels, camarades à la ville et au camp; et c'est d'autres « Alcibiades platoniciens », comme les appelle Monseigneur Paul Jove, des seigneurs ambigus, que l'on voit passer çà et là, dans un mot, au coin d'une phrase, comme un ange dans un tableau.
« Montrés doux Seigneur, écrivait la femme aux Quatre Points, Dieu vous conserve! — Seulement ces lignes informes à Votre Seigneurie, pour lui faire entendre comment mon amie, pour me faire peine, dit qu'elle avait fait en sorte que Votre Seigneurie ne devait plus venir céans, sinon que ma présomption a été si grande que je n'ai eu cure de leur déplaire plutôt qu'à Votre Seigneurie, et que je ne devais point vous donner audience, et qu'ils ont résolu à toute force que vous ne veniez point céans. Et voilà la cause qui m'a fait m'assurer d écrire, parce que vous devez penser, mon Seigneur, que, privée que je suis de voir Votre Seigneurie, tout mon bonheur m'est enlevé, et sans vous le paradis m'est un enfer et avec vous tous les tourments me sont joies. Je vous prie, mon très doux seigneur, ne veuillez point pour chose qui soit au monde me mépriser, moi votre très humble servante fidèle, car vos bénignes et amoureuses paroles et votre gracieux aspect m'ont enchaînée : vous savez que je n'en ai point été cause par mon fait, puisque depuis hier je n'ai fait que me lamenter en moi-même sur mon pauvre et malheureux sort, car je paierais au prix d'un verre de mon meilleur sang la faveur de ne vous avoir jamais connu, s'il faut être sitôt privée de vous. Vous savez bien, très doux Seigneur, les paroles que vous me soûliez dire, que vous n'étiez pas pour m'abandonner jamais, sinon quand je vous donnerais licence. Et c'est là tout mon réconfort. Et si je suis digne au regard de Votre Seigneurie d'obtenir une grâce, que je vous demande avec crainte et vergogne, c'est celle-ci, que d'ici à dimanche je voudrais vous voir, si cela ne vous ennuie pas trop, parce que j'ai besoin de vous parler bouche à bouche. Et pardonnez-moi si j'ai usé de trop de présomption à votre égard. Le porteur de celte lettre-ci est fidèle, au cas où vous voudriez m'envoyer ce que vous savez. Je veux vous prier de ne pas montrer pour rien
au monde, la présente à Agnolo délia Stufa. Je ne dirai rien davantage, sinoa que je me recommande une infinité de fois à Votre Seigneurie. Que Dieu vous rende heureux.
» Faite à 7 heures.
•G- Au revers « • S ■ • G • »
Leà délia Stufa ne pouvaient, assurément, voir avec faveur les amitiés féminines : ils avaient contre elles toutes les haines de la concurrence.
La guerre même ramenait Jean de Médicis vers Florence. François-Marie de la Rovère voulait, afin de ruiner ses adversaires, attaquer encore le domaine de Florence, qui leur fournissait des subsides. Laurent de Médicis, pour fêler sa guérison, n'étail-il pas revenu d'AncAne et de Pesaro en poste, afin d'imposer à Florence un emprunt de 50.000 florins?
Jean de Médicis fut rappelé, pour couvrir la Toscane. Dès le 20 aoùf, Goro Gheri se plaignait au Légat que l'ordre envoyé par le Duc n'avait pas encore reçu ^on effet. « Qu'il vienne, avec les Florentins qui sont dans la compagnie de son Excellence, par le plus court chemin, à Florence. Ces citoyens serviront beaucoup ici dans la Cité. » Le 21 , nouvel ordre du Duc : « Laissez votre compagnie de chevau-légers et montez à cheval pour venir ici dès le reçu de cette lettre. »
Et Gheri double l'estafette en appuyant : « Tout de suite ! »
Ces craintes étaient excessives. Tout le monde en avait assez de cette guerre « la plus mal conduite qui se fût vue depuis maintes et maintes années. » Les adversaires, épuisés, n'en pouvaient plus. On s'accorda, la haine au cœur. François-Marie se retira, mâchant la bile qui jaunit sa figure décharnée sur son portrait de Titien; il
devait venger, par le poison peut-être, sur LéoQ X, et en tous cas par sa conduite envers Clément VII, dix ans plus tard, au sac de Rome, les affronts de ces Mé-
dicis.
Celte guerre de chicanons, « plus doctoresque que militaire »,, inaugurée par une couardise de Laurent, achevée par un traité qui ne contentait personne, avait coûté huit cent mille ducats au Pape ; soit cent mille ducats par mois. Florence paya presque tout; avec moins dallégresse qu'elle n'avait soldé les frais de l'entrée solennelle, de la mascarade pontificale en l'automne de 1515 (30 novembre). La République reçut en dédommagement la forteresse de San Leo^ « lieu tant abrupt qu'il y faudrait des ailes » ; ensemble, le Montefeltrin, et la paroisse de Sestino.
Mais, dans cette guerre où tout est petit, les intérêts en jeu, les batailles, les capitaines et le champ même, Jean de Médicis a grandi. L'apprenti condottiere, dans ces épreuves mesquines, a pris conscience de sa force et vu clairement les moyens de l'exercer. Il n'a pas été bien traité : les favoris, ou les parents plus habiles, qu'il trouvera toujours sur sa route, ont pris les fortes paies ot les commandements puissants; Camille Orsini, qu'il avait rétabli dans ses domaines, vient d'obtenir sept cents chevau-légers, et même à un moment jusqu'à neuf cent cinquante; c'est trois et quatre fois ce qu'il a vu lui-môme sous sa bannière. Camille Orsini fut « condottiere des Florentins ». Mais qui donc parle de TOrsini, devant Jean de Médicis?
^ Il n'est pas courtisan, ni tendre en paroles : il ne s'est pas gêné, le lendemain de Sorbolungo, pour entrer, à Orciano, chez le duc Laurent, et faire une algarade à ceux qui l'avaient entravé : « C'est vous, a-t-il dit rudement à Jean-Baptiste de Stabbia et à Brunoro de Forli, c'est votre faute, votre négligence ou votre couardise
qui nous a fait perdre l'occasion de la vicloire! » VA il les regardait en face, lés di'fiaul et les bravant.
Mais celte guerre, si confuse que les auteurs anciens n'y marquent presque point de date aux combats, cette guerre d'escarmouches enchevêtrées lui a tout révélé : le prix de la rapidité, les moyens de la discipline. Homme d^^une seule vocation, né, créé pour combattre et faire combattre, toujours, partout, sans nul instinct étranger ou supérieur, il s'est forgé son instrument, comme tous les grands inventeurs de la matière ou de l'esprit. A la lourde cavalerie, aux harnachements massifs, aux destriers qui feront jirendre François I^"" à Pavie, il substitue les chevaux barbes maniables et fringants, les équipements sommaires, un essaim léger de genêts et de demisang très robustes, avec leurs cavaliers coiffés de bourguignotes ; troupe agile, qui coûte peu. Il rénove les anspessados, formées par des hommes d'élite, à haute paye, qui composent un état-major à leur capitaine et unique chef reconnu. C'est la pépinière de ces grands lieutenants qui uniront étroitement leur nom au sien ; famille militaire, qui va l'entourer jusqu'à sa tombe. Ces vertus d'organisateur, qu'il développera plus tard tout entières dans l'admirable agencement de ses Bandes, il les a montrées déjà, dans l'été de 1317, au milieu des embuscades tendues par les vilains, dans les courses à travers les montagnes et les châteaux-forts d'un pays grand comme la main.
Cettepelite guerre, aussi, révélait beaucoup plus dechosesqu'il ne semblait. De même qu'une crise physique, ou une querelle futile en apparence, font jaillir la lumière dans les profondeurs d'un mal ancien et obscur, éclairent le travail accumulé de sentiments profonds, la misérable guerre aura son retentissement dans les lignes de Guichardin : « Ce fut le malheur de notre destin, ou bien encore parce que l'Italie est divisée entre tant de princes, et en
8'i JEAN DES BANDES NÛIUES
tanld*états, qu'il est comme impossible, par les volontés différentes et les intérêts de ceux qui l'ont en maifi, qu'elle ne soit point soumise à des malheurs perpétuels. »
Ces malheurs, Jean de Médicis allait les partager jusque près de leur dernier terme. En attendant, la paix venait. On avait payé les frais de la guerre, le Pape, satisfait d'avoir rançonné Florence, avait encore vendu les trente-et-un chapeaux; déjà, sous Sixte IV, Baptiste de Mantoue n'avait-il pas dit en vers latins :
... Tout est à vendre en ce lieu.
Nos temples, nos autels, nos prêtres, nos couronnes. Nos pompes, nos encens, nos prières, nos feux,
Notre ciel même, et notre Dieu I
Et Pasquin ne dira-t-il pas, peu de temps après : « Celte dulcissime et très agréable création de trente cardinaux, chère au Pontife, qui a ramassé cinq cent mille ducats, a chassé François d'Urbin de son trône ducal. »
Seul, parmi tant de Médicis, Jean n'avait rien vendu, que ses biens, et ne rapportait rien, que les premières flammes de sa gloire et sa bannière déployée sur tous les chemins du Vicariat et de la Romagne. Il ramenait aussi des soldats qui le proclamaient un illustre et fier capitaine. Ils savaient, car ils l'avaient vu, qu'il était le premier d'entre eux, capable de les vaincre tous, lui qui leur donnait la victoire. Ils l'avaient vu, dans une escarmouche fameuse, face à face avec l'Albanais André Gano, que l'on vantait comme un cavalier sans rival, fondre sur lui, lui arracher sa masse d'armes, et le réduire en un moment. Ils comprenaient que ces audaces se doublaient de réflexion, que le jouteur était un stratège, en le voyant estimer ceux qui lui faisaient connaître le prix de la victoire, ces mêmes Albanais, ces Levantins, parfaits cavaliers, féroces et agiles, dont il va remplir ses compagnies; un Théodore Gondora, un Démétrius Lavisa,
JEAN DES BANDES NOIRES -Sô
et Georges Cappozomadii, et Alexis Lascaris, maint autre. Les gens d'armes sont pour la montre. Il a, lui, ces troupis véloces qui sont capables de le suivre, d'escorter à bride abattue ce capitaine encore imberbe, et qui leur a montré leur maître.
Il revient au gîte, ayant accompli son désir : « servir un prince de son sang, et en qualité de parent, plutôt qu'un roi barbare, comme étranger et inconnu, surtout à ces débuts dans les armes. » Il apprendra bientôt (ju'un parent est un méchant patron, que les « rois barbares » ne gaspillent point la valeur à des entreprises sans gloire. Et plût au ciel qu'il eût suivi les barbares dont Léon X et Machiavel rêvaient l'extermination, plutôt qu'un duc Laurent d'Urbin, plutôt qu'un pape Clément Yll ! Il eût trouvé des chevaliers plus dignes de l'entretenir.
Marie Salviati, qui voyait la guerre finie, aurait voulu reprendre son héros. Elle lui faisait écrire par l'intendant du Trebbio, l'immuable Antoine Vaïni ; devait-elle aller rejoindre à Florence le capitaine délivré de la cuirasse qu'il venait de porter huit mois? ou viendrait-il au Trebbio?
Florence, c'était la maison, sans grande diversité dans l'existence, point de batailles, les dettes criardes, de l'espèce la plus vulgaire, envers des gens qui réclamaient pour « leur grain, leur vin, leur bois et leur viande ». C'est là ce que lui renvoyaient les échos de Borgo San Sepolcro, voilà ce qu'il avait rapporté de ces rudes escarmouches.
11 ne voulait point, malgré tout, restreindre sa dépense. Et, si l'on y veut réfléchir, il ne le pouvait point, sous peine d'abdiquer. Un condottiere sans soldats n'existait plus; il lui fallait au moins garder l'élite de ses bandes. Et la paix, la paix ruineuse le contraignait à entretenir des guerriers qui ne guerroyaient plus. Florence était, en cette fin d'année 15i7, aux mains de ce
Toscan habilp, monseigneur Goro Gheri, de Pistoie ; c'était le secrétaire de Laurent d'Urbiu, un serviteur des Médicis; il imitait jusqu'à leurs maux, dans sa fidélité. Internonce de Léon X auprès des cantons helvétiques, en novembre 1513, le Pape avait écrit à son neveu Laurent de le « croire comme lui môme ». Ancien gouverneur de Plaisance, il devint évêque de Fano, gouverneur de Bologne; son activité, qui allait à l'extrême, lui donnait sur Laurent une forte influence, dont il n'usait pas mal, mais que diminuait auprès des Florentins une morgue, à peine explicable chez un prince, et déplacée chez un serviteur de cette dynastie marchande. 11 s'était formé, de sa propre autorité, une manière de conseil composé par vingt citoyens, âmes damnées des Médicis. Ce politique tatillon s'effarouchait de voir la vie que menait Jean. Il a laissé, dans son copie-lettres diffus et rabâcheur, une chronique très complète d'un épisode scandaleux, dont le condottiere, exaspéré par l'oisiveté, fut la cause. Il ne fallait pas plus tenir Jean de Médicis au repos qu'il ne faut laisser les chevaux sans courre, les chiens sans chasser, et les sacres sur le perchoir.
11 alla passer quelques jours à Pise, avec son demifrère Charles Féo, qui avait, la guerre finie, retrouvé sa liberté. Dans ce déplacement de chasse, les deux voyageurs recevaient des lettres; le même jour, il en arriva deux pour eux : une de Marie Salviati, elle était pour Charles Féo ; l'autre d'Angélique, un nom cher à l'Arétin : elle était destinée à Jean de Médicis.
« Très cher parent, écrivait Marie Salviati à Féo, il me parait que l'air pisan fait changer le caractère; j'ai une lettre de vous, où il me semble voir que vous avez très bien appris à faire la tête à l'envers; vous m'avez promis une chose, et vous en écrivez une autre, vous êtes si bien occupés après les bêtes fauves, que vous en oubliez de vivre civilement. Ecrivez à propos; et les li-
JEAN DES DANDES NOIRES iS7
mons et biscuits seront aussi les très-bien vonus. Songc^ à vos santés, et je vous recommande mon Jean, pressezle de s'en revenir, et Dieu vous garde. * A Florence, le 8 de décembre 1317.) »
Il aurait mieux valu } our elle ({ue « son Jean » courût les gibiers du pays pisan, car son retour à Florence ne devait guère apporter de joie à Marie Salviati. \'n trop grand scandale était proche, qu'elle ne pouvait pas prévoir.
Au reste, dans Florence même, son Jean se conduisait fort peu comme un mari près de sa femme. En ce même moment, à Pise, il décachetait une lettre venue par le même courrier, frottée à celle de sa femme :
« Très illustre Seigneur, salut! Avis à Votre Seigneurie; depuis votre départ il me parait bon de vous aviser, comme étant la personne en qui j'espère, et où j'ai placé et remis ma foi tout entière, qu'il m'a été fait du nou« veau ; c'est toujours ce qui m'arrive lorsque Votre Seigneurie est absente. Le septième jour de novembre, qui fut lundi soir, on m'a brûlé les châssis de mes fenêtres, à toutes les trois, après minuit : attendu que je ne fais déplaisir à personne, cela me cause du chagrin. Je crois bien deviner qui ce peut avoir été, je ne le sais pas avec certitude; mais, parce que je neveux point faire plaisir à un ou deux individus, je suis certaine qu'ils me brûleront au logis, car j'en ai vu plusieurs signes de malheur, comme s'il plaît à Dieu vous eu serez entièrement informé par moi de vive voix. Je ne vois rien d'autre pour celte fois-ci, que de me recommander mille fois et offrir comme la moindre chose appartenant à Votre Seigneurie. Nec aliud, hene valele.
» Data Florentine, die octo decembris MDXVll.
» Angelica, votre servante. »
Elle habitait seule, elle barbouillait le latin; c'est encore une courtisane. Si l'on veut songer que Florence, auprès de ses palais massifs, avait alors des maisons basses et petites, au toit de paille, closes de châssis en papier et de volets en bois brut, on comprend mieux la terreur de l'Angélique ; un vieil auteur du xiv* siècle conseillait gravement de tenir toujours prêts : « douze grands et bons sacs pour déménager quand le feu prendrait dans le voisinage ou tout près, ou dans ta maison, ainsi qu'une corde de chanvre longue comme du toit à terre, afin de pouvoir dévaler par n'importe quelle fenêtre ». Les individus qui voulaient brûler vive l'Angelica rebelle à leur plaisir avaient des lettres ; ils avaient lu Paul de Certaldo ; pour empêcher qu'on ne sortit par les fenêtres, ils y mettaient le feu.
Dans cette Florence encore turbulente, Jean de Médicis, entouré d'hommes qui l'aimaient, qui l'auraient servi sans solde ni gain, était, en pleine ville, un chef de bandes. Cette vigueur qui éclatait en lui, qui le faisait sauter en croupe d'un cheval avec un prisonnier entre ses bras, était comprimée dans Florence, et grondait, bouillonnait avec fureur. Le proverbe florentin dit :
Vénus dort, quand Mars veille.
Si Mars dort, Vénus veille.
El c'est, sans doute, une ancienne affaire de femmes qui fit montrer griffes et dents au condottiere. Goro Gheri sentait venir le scandale :
« Monseigneur, — écrivait-il le 9 janvier 1518 à Laurent qui préparait, à Rome, son prochain mariage, — Monseigneur, je dirai à Votre Excellence une chcse sur laquelle nous avons moult conféré et raisonné, Sa Seigneurie xMadame, et moi : à savoir, qu'il paraîtrait bon, vu la manière de vivre et les mœurs de Jean de Médicis, de penser à son cas, afin que la chose n'arrivât point à
JEAN DES BANDES NOIRES 8!t
l'extrémité, et de crainte qu'il fût ensuite malaisé d'y pourvoir. Jean s'est jeté dans une vie du seigneur ; il entretient dans sa maison cinquante bouches ; dans l'écurie, lorsqu'il réside à Florence, plus de trente chevaux, et tout autant de chiens de chasse arrivent avec lui ; dans sa maison, autour de lui, il n'y a point une personne de bon conseil ; lui, il est jeune, tout le monde lui donne du « Seigneur », et pas encore autant les srrvileurs que son épouse ; il n'a plus à lui que deux mille ducats de revenu, lesquels ne lui sont point bastants pour six mois de l'année : faisant le grand et tranchant du Seigneur, avec cette manière il se trouvera vile au bout de son crédit. Quand un de ses pairs, et un jeune homme, se conduit de sorte qu'il est réduit au besoin ou poussé à bout, il devient dangereux ; nous pensions donc que ce serait fort bien fait si Notre Seigneur, à double effet, d'abord afin de l'aider et d'éviter sa perte et ruine, et ensuite aussi pour fuir les inconvénients qui en pourraient résulter, que Sa Sainteté, dis-je, le pourvût de quelque poste convenable et honorable ; car enfin, il est après tout du sang de votre maison, et des Médicis ; et, ce faisant, on produirait les effets que j'ai dits, et on montrerait à cette, cité tout entière que Sa Sainteté et Votre Excellence tiennent compte de leurs intérêts ; et, attendu que sa manière de vivre fait craindre tout ce que j'ai dit, en lui procurant quelques beaux avantages, il s'ensuivrait qu'il ne se perdrait point ; et qu'il serait content; et qu'il serait un bon ut utile parent, et serviteur de Votre Excellence, et ce que nous pensions, c'est que Notre Seigneur le fit capitaine de la garde de Sa Sainteté, place que l'on a toujours eu coutume de donner justement à des parents, et personne n'aurait à s'en plaindre ; et puis, Monseigneur, attendu que cela ferait en même temps les affaires de Votre Excellence et celles du dit Jean, il me semble que Sa Sainteté, en raison de ceci,
approuverait aisément celte opinion. J'ai voulu le rappeler à Votre Excellence; et aussi de la part de Sa Seigneurie Madame, et si le projet convient à Votre Excellence, Elle fera ce qui lui semblera bon pour l'amener à réussite. »
Sa Seigneurie Madame, Alphonsine Orsini de Médicis, l'impérieuse mère du Duc Laurent, favorisait Jean ; elle l'avait vu combattre pour un Orsini, elle aimait, avec sa fougue d'Agrippine bourgeois-', ce soldat frénétique ; les terribles vingt ans de Jean n'effrayaient pas la tumultueuse matrone qui « se sentait devenir rouge de vergogne » ^à la moindre déception, et poussait son fils aux partis extrêmes, partout et toujours. Mais Laurent, lassé de querelles et miné par son mal, mais le Pape, qui voulait vivre en liesse et se tenir en joie, n'approuvèrent aucunement le projet. Un pareil brouillon, et si brave, et toujours flamberge au vent, à la tête de la garde pontificale, c'était la Rome d'autrefois envahissant la Rome épicurienne de Léon X; Jules II aurait pu songer à celte proposition ; Léon X, qui faisait ouvrir ses palais au peuple pour lui faire entendre l'Accolti, les tziganes et les bouffons, le Pape qui craignait le bruit et la bataille, ne voulait point un capitaine ausei militant; son neveu Pierre Salviati lui suffisait pour se tenir en alerte. La réponse fut envoyée, pour décourager Madame Alphonsine et Gl.eri, sans larder d'un jour. Dès le 14 janvier, le secrétaire répondait à son tour :
(( Au sujet de Jean de Médicis, j'entends ce que Votre Excellence me dit, et puisqu'on ne lui peut donner le poste de capitaine de la garde, qu'on lui donne quelque autre place et qu'on l'ôte d'ici, je crois que ce serait fort à propos ! »
Fort à propos, en effet. Car JeuU ne se contentait plus de ces farces un peu grosses, chères aux Florentins, de ces bw'le communes aux artistes et aux gentilshommes : ce n'était plus le temps où il clouait sa porte à Jean-
JEAN DES BANDES NOIRES f>l
Marie Benintendi qui lui avait retenu trop longtemps un cheval prêté ; si bien que le lendemain, il fallut faire appeler des charpentiers pour rouvrir l'huis barricadé de main de maître. 11 n'avait même [)lus assez de proposer à Giannozzo Pandolfini cette équipée admirable : tomber, à douze, sur le guet de la ville, c'est-à-dire sur une grosse troupe de sbires bien armés. Le jeu devenait sérieux : l'adversaire était un seigneur, et la cause, ancienne ou présente, c'était sans doute une femme. Mais l'affaire tourna très mal. On va voir comme.
Le 2o novembre 1^>17, Jean de Médici?, par un cartel dont il reste quatre exemplaires, nppelait en duel Camille d'Appiano d'Aragon, résidant à Piombino :
« Seigneur Camille. Ces jours passés, arrivant à Piombino un homme qui est à mon service, et se nomme le Petit Corse {cl Corset to) lequel venait là-bas pour ses affaires, il te parla plusieurs fois; et puis, comme il allait partir, il vint te demander si tu désirais quelque chose de notre part icy. Tu le fis attendre : ensuite tu lui donnas cinq ou six blessures, en ta maison, avec d'autres compagnons que tu avais à la maison. Et tout cela que tu as fait, je te laisserai à penser si ce sont traits d'un gentilhomme; que le plus grand gredin du monde n'eut point fait si honteuse action. Et pour te faire apercevoir de ton erreur, je te fais assavoir que tu as fait mal et ignoblement, comme un homme vil et de bas étage; et cela, je te veux le faire voir et connaître avec toutes armes qui se requièrent à tout bon soldat. Et tu n'as plus rien à penser meshuy qu'à te trouver les armes à la main avec moi, qui ai l'espérance de te faire subir pénitence de ton péché. Et si tu es homme qui estime l'honneur, tu ne manqueras en ceci ; bien que je doute qu'ayant fait une si honteuse action, lu acceptes de me combattre ; et si tu acceptes le combat, je t'enverrai un rendez-vous
sûr, ainsi qu'il sied aux gens de notre sorte ; et si tu n'acceptes pas le combat, je ferai ce qui convient envers un pauvre sire de ton espèce. Et que ceci te suffise; et je te donne un terme de quinze jours, à dater du jour où tu recevras ma lettre.
« Fait le 25 novembre 1517.
« Moi, Jean de M dicis, c'est moi-même qui mande ceci.
» Présents, et témoins soussignés :
» Moi, Dominique Marlelli, Je fus présent à l'écriture que dessus.
» Moi, Bernard, fils de Félix del Bechuto, je fus présent à ce qui est inscrit ci-dessus. »
Une querelle avec le parent de Jacques V devait être d'autant plus pénible au Duc Laurent qu'il désirait garder envers cet ancien rival des apparences très courtoises, ce raffinement d'égards que l'on a pour ses ennemis d'autrefois.
Camille d'Appiano contre Jean de Médicis, c'était le duel entre deux sangs qui se mêlaient de tous côtés : par Sémiramide d'Appiano, jadis épouse de Laurent fils de Pierre-François, par Emilie Ridolfi, par les Salviati bientôt. Sous cette avanie faite au Petit Corse et sous la réplique tranchante de Jean, une ancienne rancune se sent, peut-être rapportée de Rome, quand on vivait à la manière des enfants perdus, avec Philippe Strozzi, Jean Bandini, François del Nero, François Albizzi l'inséparable de Jean de Médicis, et tant d'autres bons drilles qui hantaient la paroisse de Saint-André, fertile en Camille la Pisane, en Alexandrine la Florentine, en Béatrice la Ferraroise, et autres dames accueillantes aux jouteurs experts et nombreux. Peut-être aussi la rivalilé n'était-elle pas aussi vieille, pour faire ainsi hausser le ton. Puis, Jean de Médicis était bien homme à prendre
fou sur la nouvelle d'un affront fait à un de ses serviteurs et soldats; il marchait toujours, en campaj^aie, entouré de vingt hommes-liges ; les toucher, c'était le toucher. Pourtant, des chroniqueurs ont voulu voir l'ombre d'une femme derrière ce duel : et pour qui connaît Jean, la chose est plus probable qu'impossible. D'autres encore, qui écrivaient pour les Grands Ducs ses descendants, attribuent la querelle à des différends survenus au sujet des chasses, ces belles chasses enviées des Marches pisaries, que Jean fréquentera toujours.
Quoi qu'il en soit, Jean ne pensait plus qu'à mettre Camille d'Appiano sous son épée. Le 18 décembre, il se faisait délivrer un sauf-conduit par le marquis Louis de Gonzague, le même qui devait plus tard prêter son pa lais à ses derniers moments.
(( Louis de Gonzague, marquis, et comte de Rodigo, capitaine général de César en Italie, etc. Ayant le Seigneur Zuane de Médicis et le Seigneur Camille de Piombino à décider avec les armes à la main, telles qu'ils en tomberont d'accord, des différends qu'ils ont ensemble, il nous plaît, par le moyen des présentes, leur concéder le champ libre, sûr et franc, pour tout passage sur nos terres, principalement à Gazzolo; statuant que le propre jour de leur rencontre doive être l'entière journée du seize février prochain de l'an qui vient 1518 : auquel terme chacune des parties pourra voir à faire son devoir ; permettons que pour leur compagnie ils aient faculté de conduire jusqu'à vingt-cinq cavaliers de chacune part, lesquels nous assurons de pleine sécurité tant pour leur séjour que pour leur retour, autant que s'étend notre juridiction. Et pour que se puissent faire les préparatifs nécessaires, voulons être avisés si nos présentes patentes seront acceptées ou non par l'adversaire : et cela, dix jours avant le terme ; lui faisant en-
tendre que nous ne voulons être juge que de ce que nous verrons dans le cliamp-clos. Et nous voulons qu'ils se maintiennent d'accord sur leur combat, avant d'arriver au champ par nous désigné, parce que, s'ils n'étaient point d'accord, nous nous refuserions à être leur juge, consentant, seulement en ce cas, à faire foi de ce qu'ils auront fait dans le champ clos d.' notre dite terre de Gazzolo.
» En foi de quoi nous avons fait dresser le présent acte, enregistré et scellé de notre sceau ordinaire.
» Doané à Gazzolo, le 18 déceml)re 1517. ":§
En bas : « Alexandre Bossi, chancelier, par ordre. »
Tout se passait selon les règles, avec une suite et une promptitude où l'on reconnaît l'impulsion de Jean ; les plus épineux législateurs en matière de duel n'avaient rien à dire : deux adversaires qui viendraient, l'un de Florence et l'autre de Piombino, pour se battre à Gazzolo, qui est tout auprès de Mantoue, ne pouvaient être soupçonnés de tiédeur. Carlcl et réponse se croisaient comme il sied. Mais entre les deux adversaires, il y avait leurs suzerains, Laurent d'Urbin et Jacques V. Jean de Médicis n'avait pas observé les formes requises, envers le seigneur de Piombino.
« Magnifique parent notre très cher, lui écrivait Jacques V d'Appiano le 14 janvier, nous avons entre les mains une lettre de V. Seigneurie, du 28 du mois dernier. Pour ce qui répond à la n')tre, et sur ce qui concerne les chiens, nous nous tenons pour satisfaits. Outre cela, vous vous étonnez que nous ayons refusé de laisser présenter par votre trompette au sieur Camille notre cousin votre lettre de défi. A ceci je réponds, que nous n'avons pas autorisé ledit trompette à présenter ladite lettre, autant parce que nous ignorions que. entre Votre Seigneurie et
le Seigneur Camille, il y eût aucuiif^ raison de venir ainsi ex a(h)rupto à une telle extr(^milé, surtout n'ayant au^ cune lettre de vous-même, autant, dis-je, que pour le degré de parenté que vous avez avec nous et avec le dit Seigneur Camille, si bien que tout considéré nous avons cru qu'agir ainsi, c'était faire notre devoir. A telle fin que chacun put n'arriver à un tel effet qu'avec une préméditation pkis longue; à présent que nous apprenons le désir de V. S. comme nous n'avons point coutume, ni pas un homme de notre maison, de manquer à notre honneur, nous vous signifions que toutes et quantes fois vous enverrez votre trompette, vos lettres seront les bien accueillies, et lui-même bien caressé, et qu'on vous répondra suivant les lois militaires. Nous nous offrons à V. S.
» Piombino, 14 janvier 1518.
» Le Parent de V. S.
» Le seigneur de ^'I0.^1liI^■o. »
Irrité par tant de lenteur, Jean de Médicis s'en allait à Ferrare, et il écrivait à son adversaire : « j'y suis allé pour que tu puisses t'entendre sûrement avec moi pour le champ clos, e!, que ni le Duc Laurent ni le Seigneur ton frère (cousin) n'y mette empêchement. » Sa missive se croisait avec la réponse de son adversaire : « Je ne suis pas étonné, disait Camille d'Appiano, de te voir ému à m'écrire de la sorte, sur une cause injuste, contrairement aux lois des armes ; ce fut et c'est ton habitude, tu n'as point égard aux bienséances. » Il expliquait que le Corsetto n'était qu'un Antonin de Cola, calabrais, vassal dePiombino, lequel avait voulu les brouiller ensemble. Il avait rossé le maraud, il l'avait bless»', mais à lui tout seul ; il n'avait besoin de personne pour ces offices-là. Suivaient les formules habituelles : « tu en as menti par la gorge; » il se louait de son action, « et
qui l'appellerait délit, n'aurait pas bien considéré ce qu'exige le métier des armes. »
Comme appelé, Camille avait le droit de choisir les armes : « Pourvois-loi de toutes les armes et chevaux qu'il convient à un homme d'armes, et armé à la légère ; et semblablement de toutes les armes qui se peuvent employer à pied : réservé pour moi tout choix et liberté de pouvoir augmenter et diminuer les armes offensives et di'fensives, et de pouvoir combattre et à pied et à cheval, armé et désarmé, selon mon sentiment et bon plaisir. » Quant au champ clos, il y fallait réfléchir : « Je te fais souvenir que nous ne sommes pas des particuliers, fantassins à pied, et qu'il sied, pour nous pourvoir et nous conduire honorablement, ainsi qu'il convient à nos pairs, de prendre le temps convenable. »
Le temps convenable, quand on était déjà parti pour Ferrare, afin d'abréger! Jean de Médicis étouffait dans ces procédures, A Florence, comme à Piombino, tout conspirait à l'entraver.
C'était des prélats qui traitaient son affaire, de connivence avec ce Duc Laurent, qui refusait les cartels pour son propre compte. Goro Gheri raconte toutes les péripéties à son cher compère Balthazar Turini, de Pescia ; celui-ci, favori du Pape, un autre lui-même, collectionneur raffiné qui achetait des Vinci, présidait la chancellerie Pontificale ; ces clercs ne pouvaient rien comprendre aux fureurs de Jean offensé.
« Pour ce qui est du défi de Jean de Médicis et du seigneur Camille de Piombino, Son Excellence le duc a différé d'abord pour attendre ce qui sortira de cette affaire et s'ensuivra, afin de voir à la faire se terminer : car en vérité il n'était point à propos, ni honorable^, qu^une pareille affaire se poursuivît; mais, maître Jean est jeune, il a sa tête ; il ne se conseille et ne prête foi qu'à des écervelés, ce qui me cause un grand dépit. »
A.IAS DES liANDKS NOIl;l-:s '.17
C' S écervelés étaient dans Ja plus proche intimité de Jean. C'était Jean-François des Albizzi, d'une vieille famille très « pallesque )),un drille joyeux, riche en lettres de courtisanes, et qui suivit jusqu'à la mort de Jean chacune de ses étapes: il était trésorier, comme G. B. Tédaldi fut chancelier, comme François Suasio fut secrétaire, et pour le moment il se trompait dans ses comptes et suppliait son maître de pardonner à ?on « petit serviteur », servulus. C'était encore Paul Luzasco, de Vérone, un capitaine que Jean avait sauvé dans la guerre d'Urbin, et qui s'attache à sa fortune, jusqu'au jour où il passe au Duc de Mantoue; celui-là lui écrivait de Rovère-en-Manlouan, le 12 février : « Je voudrais une de ces masses d'armes à la turque » telle qu'on en trouve à Florence.
Au reste, bons ou mauvais conseils, Jean n'entendait rien ; dans cette nature fruste, chez ce prince qui savait tout juste lire et écrire, et dont tous les plaisirs étaient guerriers, le sang féroce parlait seul et commandait. Le Ij février, il envoyait le rendez- vous définitif à son adversaire. Il était rentré dans Florence, il piaffait et rongeait son frein, éperonné par l'idée fixe qui le hantait.
Et pendant ce temps, on traînait ces négociations éternelles qui l'humiliaient. Ce n'est pas impunément que l'on comprime certaines forces : un hasard déchaîna la pire tempête.
<( Maître Ballhasar, écrivait Gheri le 10 février, je veux vous narrer une étrange aventure, qui vient d'arriver tout à l'heure. Il se trouvait ici deux hommes appartenant au sire de Piombino, pour le sujet du différend qui existe entre Jean de Médicis et son frère (cousin) : et Sa Révérence le Duc ne songeait à rien tant qu'à voir les moyens d'étoufferet de calmer ce différend, et comme Jean se trouvait là, son Excellence craignant quil ne s'en allât Dieu sait où cette nuit, bien qu'il eût dit et promis au Duc qu'il se représenterait devant lui demain matin,
pourtant Son Excellence, afin d'être tranquille, envoya à tous les guichetiers des portes un de ses ettafiers avec un huissier à targe. qui a coutume de se tenir là pour qu'on ne laisse sorfir âme qui vive hors de la ville ; et ce brave Jean s'en alla d'auprès le Duc, et lui dit que demain matin il reviendrait devant Son Excellence. Et tout d'un trait il s'en fut à l'auberge du Gant, où étaient ces deux en 7oyés du Sire de Piombino^ et il leur a donné force blessures, si bien que l'un ne sera sans doute plus en vie demain matin, et que l'autre aussi se trouve fort mal en point. »
Cette auberge du Gant était derrière le Palais-Vieux, dans une rue qui va de l'Arno à la Rue des Noirs; le chancelier de Piombino s'y était mis pour être mieux k portée de conférer avec le Duc et le conseil. Il y était sous la foi de Florence, et se croyait en sûreté : mais il avait eu la langue trop longue, il s'était échappé sur le compte de Jean. Tout se sait à Florence. Jean ne ruminait que vengeance. 11 prit avec lui le Petit Corse, première cause de la querelle, entra dans l'auberge, et demanda les gens du Sire de Piombino ; l'hôte, épouvanté, désigna leur logis : le chancelier était au ht, Jean le perça de coups, assassina l'autre homme par surcroît, reprit son cheval à la porte de l'hôtellerie, traversa Florence jusqu'à la porte de San Gallo, passa sur le ventre de l'huissier à targe, bouscula le guichetier, et piqua des deux vers Castello.
Laurent d'Urbin, qui préparait ses noces avec Magdfleine de Boulogne, et ce voyage en France où il devait être, au nom du Pape, le parrain du Dauphin François, Laurent, qui voulait éclipser aux yeux des Français les pompes de César Borgia, maudissait cet enfant terrible, ce trouble-fètes qui compromettait ses chefs et venait de lui jeter une telle affaire sur les bras. Les malheurs viennent par troupes, la veille du meurtre, on avait in-
cendié le palais de la Via Larga, la façade principale avait eu des dégâts importants, et dans le même temps l'archevêché, et les cuisines à Poggio-Imperiale, hrùlaient aussi. C'était les auspices funèbres des « froides noces » que Laurent allait contracter en France : ces noces doù devait sortir, en échange du « mal français », Catherine de Médicis.
On assembla les citoyens, si Ion ose appeler ainsi les Florentins de 1518. Le Duc avait commencé par faire arrêter et mettre aux Stinche, l'affreuse prison de la ville, le serviteur, ce petit Corse qui avait soufflé cet orage. Jean de Médicis. quon croyait à Mantoue. avait pris la route de Ferrare. « C'est pour sauvegarder mon honneur que je pars, » avait-il écrit au Duc, dans le moment où il remontait à cheval pour quitter Gastello.
Et en effet, les lois formelles des duels disaient que a les cavaliers sont résolus à vouloir bien mettre leur vie en tout péril pour leur Seigneur, mais que l'honneur,, ils se le veulent conserver immaculé. » Le pouvoir du suzerain sarrêtait devant ce scrupule. Il restait au Duc la ressource des parlementages. On peut croire qu'ils ne manquèrent pas. Goro Gheri, qui n'était pas fâché de la mésaventure advenue au gendre de son ennemi Jacques Salviati, personnage hostile au Duc lui-même, se fait le chroniqueur prolixe de tous ces conciliabules.
« Tous les principaux citoyens sont venus ici au Palais, et Son Excellence le Duc a conféré avec eux sur ce cas. et a demandé leur avis, comment il leur paraît que l'on se doive gouverner; tous, d'un avis unanime, ont dit que le cas était grave et d'importance ; et que, si l'on ne sévissait point, ce serait mettre le peuple au désespoir, car si l'on ne tenait pas compte d'un tel méfait, personne ne serait plus en sécurité : et pour ces motifs, qu'ils opinaient qu'il serait bon et nécessaire de tirer quelque châtiment, pour l'honneur de S. E. le Duc, le-
quel parait avoir été grièvement offensé dans ce fait, et encore aussi pour le public honneur de la cité. Pour ce que le coupable était un Médicis, ils disaient bien qu'ils avaient d'autant plus regret de la chose, et qu'en cette t'amille il se fut rencontré quelqu'un capable de commettre une action de nature à être punie; mais nonobstant, en pensant combien il importait à l'honneur de l'Etat, de la Cité et du Seigneur Duc, tous exprimèrent l'avis qu'il était bon d'infliger quelque punition et aussi de montrer quelque miséricorde : et nous avons conseilla, à la majorité, d'en donner avis à N. S. P. le Pape et d'attendre là-dessus le bon plaisir de Sa Sainteté. »
Le vieux remède du bannissement, frime légale, apparaissait déjà, que le mort n'était pas refroidi et que le blessé râlait encore. On ne peut toucher plus à fond la vilenie de ces conseils. Guichardin les a baptisées, ces assemblées de complaisants, « quelle chiaccherie vecchie ». ces bavardages surannés ou séniles, d'une nation qui radote.
Le seul qui parle comme un homme, c'est Jean de Médicis. Jl a fait mentir la sentence de Comines, que « jamais homme cruel ne fut hardy, et ainsi se voit par toutes histoires. » 11 est cruel encore, de cette cruauté qu'il va dépouiller en sortant de l'adolescence et de la toute première jeunesse. Mais qui donc reste plus hardi? S'il a pris la fuite c'est pour garder la liberté de se battre. Il est à Ferrare. dans la maison des Strozzi, et de là, son manifeste vient apprendre à l'Italie la raison de cet exil volontaire :
« Moi, Jehan de Médicis. je fais assavoir à toute personne qui les présentes lira, comment pour pouvoir terminer le différend que j'ai avec le seigneur Camile {sic^^ de Piombino. je me suis parti de Florence à celte fin que le seigneur Laurent de Médicis ne me puisse en rien astreindre. Et je me trouve meshuy à Ferra^-o, où je dois
JEAN DES BANDES NOIRES lUl
demeurer quelques jours. Aussi je prie toule [tersonne, tant seigneur (jue cavalier, gentilhomme ou soldai, vouloir par courtoisie faire savoir audit seigneur Camille, et mon départ de Florence, et (|ue je me trouve à Ferrare; et que je prie Sa Seigneurie qu'il lui plaise quitter Piombino, ainsi que j'ai quitté Florence, à ce que nous puissions finir notre diff-rend les armes à la main ; que s'il refusait de partir, ou s'il ne ne voulait pas que mes envoyés se présentent à lui dans ledit Piombino. ainsi que ces jours passés il a fait pour. un de mes trompettes, que je lui députai avec une lettre et la patente de champclos au terme voulu, et m'a écrit là-dessus le 23 janvier dernier; je tiendrai pour certain qu'il use de ces atermoiements afin de ne pas accepter le rendez-vous où je pourrai le châtier des mauvais procédés dont il a usé envers un mien serviteur.
« Si Si Seigneurie estime Phonneur, comme il le doit, et comne il dit le vouloir par sa lettre du 23 janvier, et en tenir compte, il fera son devoir en partant, et montrera qu'il a désir de co.-nbattre avec moi. S'il fait autrement, je serai forcé de publier qu'il manque à son honneur.
« Jean Bellaghaio de Ghirico voudra bien, si quelqu'un veut, enlève ou désire enlever la présente lettre qu'il porte affichée, la laisser dépendre, pourvu que pour l'amour de moi il se fasse auparavant donner foi que l'on ira dire le tout au Seigneur Camille, selon qu'il lui importe. »
Jean ne pensait même plus au double meurtre qu'il avait laissé derrière lui. Mais d'autres y songeaient pour lui. Les craintes et les jalousies fomentées par ses ennemis étaient libres en son absence. Et toute la famille s'employait pour le faire venir à composition. Marie Salviali: d'abord :
« Illustre époux honoré, dictait la pauvre femme au secrétaire Suasio, par messire Bencio et par Mezzoprete, Y. S. aura su ce qui présentement arrivait, et elle se sera décidée pour son salut; qu'à Dieu plaise! J'ai reçu, depuis, une lettre de V. S. contenant une autre à S. E. le Duc, et j'ai mis à effet ce que vous me commettez, et par don François Fortunati j'ai fait présenter au Duc votre lettre et la mienne, lesquelles il a vues de très bon gré, et après avoir lu il l'a fait voir à Monseigneur Cibù, et à Jacques mon père, montrant qu'il lui plaisait de voir que V. S. regrettait sa faute, et il a dit ces paroles : « Si Jean fait son devoir, c'est dans son intérêt qu'il le fera, et je n'aurai garde de l'abandonner. » Aussi, mon Seigneur, je prie V. S. de bien vouloir sur-le-champ écrire à Son Excellence et loyalement se recommander à Elle, en lui montrant que jamais vous ne vous départirez de votre soumission envers Elle. Et veuillez le faire en effet, afin que le Duc ne se trouve point berné. Autrement, tenez pour certain que tout ira mal, et que nous serons perdus, je dis perdus, et sans ressource. En y pensant, mon cœur se fend. Et si je ne puis en ceci m'assurer de votre pensée, je tous certifie que je mourrai d^'sespérée, et toute pleine de larmes je veux me jeter dans un monastère pour n'en plus sortir, si je n'ai quelque réconfort de V. S. Je vous prie, supplie et adjure de ne vouloir vous perdre, et moi aussi du même coup. Voici qu'il se trouve une voie pour la grâce, veuillez la prendre, n'attendez point meilleure fortune, je crains qu'elle ne revienne jamais plus. Mon cœu" se crève, je ne sais plus que devenir, il me paraît que je suis une bète brute. Songez à nos intérêts, mon Seigneur, je vous promets qu'ils en ont besoin ; et dites-moi ce qu'il faut faire, et bien vite. Et rappelezvous sans cesse.
« Votre épouse désolée, qui se recommande à vous le visage couvert de larmes. »
Jean tout à son courroux, avait redoubl<'» son manifeste par une lettre directe à son adversaire, il expliquait qu'il avait tuô les d 'ux hommes pour deux raisons : « Je leur ai donné telle mort : premièrement, pour venger l'acte que vous aviez commis envers mon serviteur; et puis, pour vous donner du ressentiment, et vous donner motif d'en venir à l'effet avec moi. » 11 lui fallut déchanter, sous la pression du Pape, de Laurent, de sa femme, de tous les siens. On lui proposait d'écrire au Duc la lettre suivante :
« Très illustre Prince, mon Seigneur unique, j'entends dire que V. Excellence va en France; et comme je désire me consacrer entièrement à son service, je la prie, le plus fortement que je puis, de daigner consentir que je l'accompagne; et que d'ailleurs Elle seule me donne tel châtiment qui lui semble pour la faute que j'ai commise ; j'assure V, Excellence que, bien que je ne cherche pas à excuser mon erreur, je puis dire pourtant que ce que j'ai fait, ce fut uniquement pour me venger d'une si grande offense; j'en ai regret jusqu'au fond de l'âme, car j'apprends que Votre Excellence en est si vivement froissée, et d'autant plus que je reconnais avoir failli pour n'avoir pas bien compris Votre Excellence, sans quoi je ne serais jamais tombé dans une erreur pareille; je prie donc votre Illustrissime Seigneurie, avec tout mon ciBur, et par la miséricorde de N. S. Jésus Christ, de daigner m'octroyer Elle seule mon pardon, me punir et m'accepter avec Elle dans son voyage; ce que V. Excellence peut faire d'autant plus aisément, que tous les amis de sa maison ne doivent être récompensés ou punis par nul autre supérieur que Lui. »
Cette épitre, on la lui dictait. Le nom de Jésus-Christ, invoqué par devant ce Pharisien, décèle la main du curé
lO'i JEAN DES BANDES NOIRES
Forlunati dans cette minute de lettre. On aperçoit aussi la prétention des nouveaux seigneurs : éliminer toute justice, ne relever que de leurs parents et amis. On pi-ut croire que Laurent, le prince maladif, subtil, aux yeux spirituels que montre le portrait des Offices, se soucia médiocrement d'adjoindre à sa suite un brouillon et un casse-cou. D'ailleurs, il convenait de faire un simulacre de justice.
Marie Salviati s'était retirée au couvent de Sainte-Ursule. Le secrétaire Suasio porta la lettre d'excuses à madame Alphonsine, qui remplaçait le duc son fils, reparti de Florence. « J'aime à voir Jean dans ces dispositions, dit la matrone, tu le diras à Marie, qu'elle ne se chagrine point. » Et elle parla longtemps encore, en véritable mère. Naturellement, le « ribaud » de Petit Corse avouait tout, même la prén.éditation : et l'on allait lui « faire faire la fête », c'est-à-dire le pendre. On attendait la réponse du Pape. Elle arriva le 26 février, c'est un bref en latin d'humanistes.
« A Jean de Médicis, afin qu'il vienne à Rome.
« Cher fils etc. Il n'a pu manquer de nous être pénible, aussi bien d'apprendre, d'abord, qu'avec notre cher fils Camille, frère du Seigneur de Piombino, avec lequel lu es lié par son amitié et par devoir, tu étais venu à certain différend, et ensuite aussi, que la chose en était arrivée à ce point d'avoir des conséquences impossibles à remémorer sans douleur. Bien qu'il fiit de ton devoir de considérer notre état et le tien et celui de toute la famille afin de te comporter plus modérément, néanmoins notre paternel amour envers loi et nos sentiments nous astreignent à prendre soin de loi, comme si lu étais né de nous. Toujours en effet nous avons souhaité que tu suives une telle conduite que nous puissions espérer fortement te voir être l'honneur de nous et de ta race; et nous nous
JEAN DES BANDES NOIRES lUô
assurons qu'il en sera suivant notre désir; mais afin de pouvoir mieux veiller, dans ces événeme[ils qui se sont produits, à toi et à ton salut, nous t'exhortons et en vertu de notre autorité nous te prescrivons et mandons que dès le reçu des présentes tu viennes auprès de nous, et que sans nul relard tu aies à le liAler de te rendre en notre présence, comme en celle de ion père.
Donné à Rome, 23 lévrier 1518, année v*' de notre Pontificat, etc. »
Jean, chez les Strozzi qui le recevaient à Ferrare, devenait plus pacifique. Il demandait pardon avec des instances plus vives : « même si le Duc voulait le bannir en un bois, aux galères, ou bien en lel lieu qu'il lui plairait choisir. » Parmi ces lettres officielles, les chasses aux faucons dans le giboyeux pays de Ferrare, les mignons, les lettres de Jean de la Stufa, servaient à le tenir en joie et santé. On s'enhardissait, Marie Salviali faisait même recommander ce pauvre Corse qu'on voulait mettre à mort : Goro Gheri trouvait la démarche « un peu singulière. » De fait, on coupa la tète au vilain.
On avait soin d'entretenir Jean de Médicis dans de bonnes dispositions; dans la même lettre où elle lui demandait « ce qu'il fallait faire des chiens à Caslello, qui dévoraient trois boisseaux de pain par jour, ce dont on n'avait point affaire, » Marie Salviali protestait que si « Jean ne faisait pas ce qu'il lui avait promis avant de partir il serait cause qu'elle s'occirail de ses propres mains. » Elle restait à Sainte-Ursule : « Privée de mon mari, disait-elle, mon àme ne souffre point d'être dans la familiarité d'autrui. » Toujours inconsolée, celte femme, qui devait divenir si sage, se lamentait éperdùment.
Son père Jacques Salviali venait à la rescousse, pendant que les conciliabules se continuaient à Florence. 11 mettait Jean, qui n'avait point d'arrière-pensées, en
g irde contre les faux amis, ces éternels confidents qui le c )iiseillaienl pour le perdre. On parlait déjà de la grâce piochaine, « après que l'on aurait fait voir à la Cité et à tout le monde qie la justice est observée indifféremment pour toute personne. » Le supplice du Petit Corse avait été très agré ible, à Florence comme à Piombino. Le Seigneur de Piombino, fort pratique, profilait de l'évén^ïient pour réclamer d'anciennes dettes aux Salviali.
Les « citoyens » se résolurent au bannissement. Comté d'Arezzo? pays de Cortone ? Pise, les environs de Pise, jusqu'à San Miniato al Tedesco? on hésitait sur la contrée à clioisir. Piso, à cause des étudiants de l'Université rjuverLe par les MéJicis, était un séjour bien scabreux. Jacques Salviali confiait à Gheri que son gendre pourrait bien ne pas observer les limites. « S'il ne les observe pas, répliqua le secrétaire indigné, c'est à lui qu'il nuira p'us qu'aux autres, ce châtiment qu'on lui veut donner est plutôt un avertissement paternel qu'une punition judiciaire... Et il ne sied pas que cet Etat et son Excellence aient toujours à être bouleversés et à supporter une vie comme celle que fait Jean. Et je lui alléguai, dit-il encore, huit ou dix homicides qu'il a commis, au su de tous, félonnement et sans raison aucune. »
Jean allait partir de Perrare pour Sienne. 11 demandait qu'on lui envoyât ses ép.^es, un justaucorps de satin damassé noir, qui était chez un usurier en gage pour un ducat, et s?s gantelets d'acier. Pendant que le cardinal Jean Salviati, de concert avec son père, entretenait la bonne volonté du Pape, Jean, qui avait été reçu princièrement dans Ferrare, caressé par la noblesse et comblé d'offres de service, tenait table ouverte dans le palais de Guido Strozzi ; il commençait d'ailleurs à observer certains égards : à Philippino Doria, qui voulait le visiter, il faisait répondre de n'en rien faire, attendu que les ennemis du Duc Laurent ne pouvaient être ses amis.
Le 10 mars, l'anniversaire de ce jour où il était à Firenzuola, l'année précédente, la lame au poing, sa femme lui écrivait, de sa main, pour le pré-parer à la sentence qui allait être prononcée par les Huit. Le bannissement ne serait qu'une épreuve, et le Duc l'aimait « comme son propre frère. » Elle menaçait de « se faire religieuse » s'il n'obéissait point. « Ne va pas perdre courage, disait Jacques Salviali, tout cela sera fait uniquement pour satisfaire le public, et pouvoir à plus juste titre te rappeler, lorsque les temps le permettront, »
Et ce prolixe fonctionnaire de Gheri donnait à Turini la primeur de la se;itence : « Bannissement pour cinq années, avec permission de séjour dans tout le domaine de Florence, sans pouvoir approcher de la Cité plus qu'à dix milles de distance, sous peine de la tête, et de la confiscation des biens. »
En effet, le lundi 15 mars 1518, les « Spectables Huit de Garde, assemblés servaiis servaiidis et obtenlo partito, suivant les règlements, ont délibéré ainsi que suit :
« Item, ayant appris et connu que Jean, fils d'un autre Jean fils de Pierre-François de Médicis.... au mois de février passé, en la Cité de Florence, a fait et commis force délits, scandales et irrégularités, contre le droit et la justice, et contre l'honneur et bon gouvernement de la Commune de Florence, et contre les bonnes mœurs, vu l'absence dudit Jean, lequel est contumax...
» Ont condamné et relégué le susdit et sous désigné : » Jean, fils d'un autre Jean, fils de Pierre-François de Médicis, à se rendre, se tenir et demeurer hors la ville de Florence, et loin de la susdite ville à distance de dix milles et au delà, tout alentour, en se tenant nonobstant et en demeurant dans le domaine tout entier de Flo-
rence, et dans le ressort de la juridiction florentine, et non au dehors, d'aucune manière que ce soit ; et qu'il ne puisse en aucun cas aller, se tenir ni habiter dans la ville de Pise, ni dans la ville de Volterra, ni dans la terre de Campiglia...
» Cela, pour le temps et le terme de cinq années, à diter du jour même où le susdit Jean se présentera aux confins... »
On lui octroyait quinze j )urs pour être touché par l'arrêt ; et un mois, à dater du jour où expirerait le délai de signification, lui était concédé pour faire savoir aux Huit de Garde sa présence dans les limites indiquées. Il y allait « de la peine de la tête et amputation de la tète, et confiscation des biens et application des tous biens confisqués à la Commune de Florence. »
Telle (Si la smlence, noyée dans le grimoire éternel et international de la justice, si je puis ainsi parler. Pise était interdite à Jean « respect aux étudiants, attendu que s'il y était allé, comme les écoliers sont jeunes et dangereux, et qu'il est, lui, tel que vous savez, il eût pu s'en suivre quelque désordre. Pour Campiglia et Volterra, c'est que ces deux terres confinent à l'Etat du seigneur de Piombino : et il importait d'éviter l'occasion d'un pire scandale. »
Dès le lendemain, Pierre-François de Médicis, Jacques Salviati, redoublaient leurs instances auprès de Jean. Puis le cardinal Innocent Cibô revenait à la charge. Sans doute le proscrit avait pour plus agréable la lettre où le marquis François de Gonzague, après l'avoir remercié pour un cheval, lui envoyait une lice pleine; il écrivait à M:irie Salviati, sans rien promettre encore:
« Ma femme. Votre lettre m'a fait savoir que vous allez bien. J'en ai granJ plaisir. Je vous prie de m'en-
JEAN DES BANDES NOIRES lOU
voyer deux chemises et deux nappes de tallft et deux nappe^ de daim, et de mes draps, et un matelas, et deux paires de draps, et deux salières, et une coutelière, et au moins six écuellcs, tasses et (juatre plats. C'est tout. Je me recommande toujours ;\ vous. Recommandez-moi à votre père. Adieu.
« Le 19 murs 1517-1518.
» Votre mari :
)) Jehan dk Méoicis.
» A ma femme, Marie de Medi-tis,
» à Florenlze (sic) »
Malgré qu'il écrivit ceci de sa main, avec des consonnes étranges et des lettres qui se hérissent comme des piques, il renâclait à suivre la sentence, et faisait le malade. Charles Féo négociait, les parents de Rome insistèrent. Enfin, le 4 avril, Gheri, qui avait « beaucoup conféré », reconnaissait comme un triomphe que Jean de Médicis s'était présenté aux confins, « et ce jour même était arrivé au Tebrio (Trebbio) à douze milles de Florence. Ce qui moult plait. »
Ce qu'avait souffert, et devait souffrir, jusqu'à l'année suivante, où leur naquit un fils, la pauvre Marie Salviati, une lettre de Fortunati le montre encore; la simple éloquence du curé garde la trace, et comme l'écho vivant de ces émotions disparues; impression directe, très rare dans l'histoire des mœurs, où la vérité se dérobe et se fausse presque toujours. L'antique brouillon sans date, glissé parmi les épaisses liasses, au milieu de papiers relatifs à la guerre, et bien postérieurs, évoque les peines giièves de celte femme qui resta jusqu'à la fin une amoureuse; femme moderne, de passion et de nerfs, comme dépaysée entre ces armures, cesépées, c:s bruits de meurtre et de batailles.
» Post-scriptum, glissait Fortunati dans une feuille
prêle à cacheter. Et que Votre Seigneurie lise et garde ceci en son particulier :
« Je ne puis me retenir de dire à Votre Seigneurie les paroles que m'a dites sa Marie, attendu qu'elles sont vraiment d'importance, et bien dites : comme je lui demandais d'où venait qu'elle était ainsi affligée et mal contente, elle me répondit :
» Qu'est-ce qui peut me réjouir, alors que je vois sans cesse la vie de mon Jean en échec, que je n'ouïs passer personne ni venir personne céans, sans que le bruit des pas me donne un coup de couteau dans le cœur? car je me figure que l'on m'apporte quelques tristes nouvelles de lui. Quel besoin a-t-il de mettre chaque jour sa vie en danger? à quelle fin est-il, le jour et la nuit, en tel péril et travail? Est-il au monde jeune homme plus heureux que lui? Pouvait-il lui advenir aucun mal, que par cette voie? Je ne viens jamais à penser, sans que le cœur m'en crève, que s'il avait des enfants, je ne dis pas de moi, non, d'une autre femme! je ne ressentirais pas le tiers de la torture que je sens : car, si quelque fortune adverse arrivait TqueDieu l'en garde!) en quel état resteraient ses affaires? y aurait-il personne pour se souvenir de son àme et de son corps? mon cœur se fend lorsque j'y pense, je connais qu'il fait plaisir et joie à qui lui veut du mal, je connais que je n'y puis rien, et suis réduite où vous voyez? Qu'il ait égard au nom de Dieu, une fois! si c'est son plaisir d'avoir des enfants, et il a eu qui en a ; qu'il coure dehors à son gré, qu'il fasse ce qu'il veut: à tout événement, il aura du moins eu et laissé un fruit de luimême, qui se recordera de lui !
» Lesquelles paroles, Monseigneur, sont de telle importance et considération, que je n'ai pour rien au monde consenti à les omettre. Aussi, que Votre Seigneurie les lise et relise bien ; tout son salut, sa paix et son contentement s'y trouvera toujours contenu. »
Paroles de femme, tendresse de femme; Jean n't^cuutait guère. Un an après, le petit Cosme naîtra ; puis, une autre grossesse, malheureuse et sans lendemain, laissera Marie Salviali malade du mal (jui frappait tant de ces pauvres femmes, le (lux de sang qui amenait Alphonsiue de Médicis aux l)ains de la Porretta, et dont mourait madame Clarice. Marie Sulviati fera de son fds unique un Cuc de Florence et de Sienne, et le prince des (ils ingrats.
Pour l'heure, elle se reprenait à la vie; Jean lui revenait, au Trebbio. loin des folies et des hasards ; son frère le Cardinal la félicitait d'une obéissance ({ui effacerait les erreurs passées; François Sforza, qui guettait dans le Trentin l'occasion de revenir en son duché, commençait à pratiquer des intelligences avec son valeureux cousin. Jean, dans son château, remettait sur pied sa meute et sa fauconnerie; il savait le moyen de faire sa cour au Pape : il lui envoya des faucons, ou plutôt des éperviers. C'était le moyen de triompher dans les négociations que Tagent François Suasio emportait à Rome, avec les oiseaux de chasse.
Léon X, que François I*^"" se conciliait en lui offrant des engins et des chiens pour ces longues chasses oîi il se plaisait, ce Pape qui avait remis en honneur la vénerie et faisait garder jalousement ses terres à gibier, reçut avec joie le présent de son neveu. On essaya les éperviers à la satisfaction de tous; et le fauconnier du pape, Jean Lazare de Magistris, surnommé le Serapica, ou le Moustique, les prit en garde; Jean se conciliait le camérier secret, le favori. C'était un coup de maître. L'effet ne se fit pas attendre : le 27 juin, il recevait le permis désiré, qui lui rouvrait Castello pour quinze jours, c'est-à-dire pour un temps indéterminé.
Il n'en abusa point ; c'est encore au Trebbio qu'il reçut la nouvelle d'une naissance qui réjouissait une dernière fois son triste cousin, Pierre-François : celle d'un fils.
Et puis, il partit pour Viterbe, son demi-frère l'évêque Octavien l'y recevait; ils conféraient ensemble sur un projet de mariage pour Cornélia Riario, si chère à la sollicitude de Catherine Sforza. Jean, qui devait fournir la dot, se donna la peine d'écrire à Florence que l'on examinât bien par toute la cité, « et qu'on trouvât trois ou quatre maris, et là-dedans, on choisirait. » Marie Salviati s'employait à ces recherches, toujours agréables pour les femmes, et qui devaient se mener « sans bruit ni tumulte. »
En même temps, elle demandait à son mari de l'aider à réparer les brèches do leur garde-robe. « Je vous prie bien de ne m'oublier mie, et de vous souvenir, durant que vous êtes à Viterbf, de m'envoyer deux asnées de bonne toile de lin... Je viens de vous envoyer un diamant par Ramazzotlo. Je pr'ésume qu'il sera parvenu entre vos très délicates mains. Ecrivez-moi de temps en temps pour ma consolation et avisez-moi si vous avez reçu le diamant. — (Castello, 4 octobre 1318). »
Etait-ce le même diamant qui avait jadis été rais en gage? L'embarrasdes affaires croissait toujours, tellement que la pauvre femme souhaitait parfois « de n'être jamais née. » Peu après, Jean se dirigea vers la Toscane. Après s'être arraché de Viterbe, la ville aux belles fontaines, aux belle fille?, aux bons éperons, il avait sanss doute pris part, sur le divin lac de Bolsène, à ces pêches où Léon X se plaisait si fort. Puis vint l'hiver, un hiver d'oisiveté, qui ne valait rien à cet homme capable, lui aussi, de dire: « Cordieu, si toujours quelcque acte héroïqu#ne fays, la nuit je ne peux dormir I »
A défaut d'actes héroïques, il faisait des actes cruels. On prétendit qu'il avait mis à mort le barigel de Rome, durant un séjour ([u'il avait fait dans la ville, auprès du Pape, et de Laurent. C'était encore pour défendre un de ses serviteurs. L'histoire était fausse. Il avait seule-
JEAN DES BANDES NOIRES l Vi
ment dit, par bravade, qu'il tuerait l'estafier du barigel. Mais 011 le connaissait, et ses paroles seules faisaient l'impression de blessures.
11 ne s'en tint pas aux paroles. Dans la nuit du premier au deux décembre lois, comme il chevauchait dans Florence, avec Malatesta de JMcdicis et d'autres compagnons, en armes, la bande rencontra, vers la place des Agli, le fils de Pierre Alamanni, Boccacino ; c'était un redoutable drille, une des plus fines lames qu'il y eut alors dans Florence, brelteur, viveur et affronleur. Il n'en reçut pas moins trois blessures, dont une sur la tête, qui « coupa tout le premier os » ; le médecin, maître Annibal, réservait son pronostic sur la fracture du second. Il fallut s'excuser encore auprès de Gheri : « Nous ne l'avons pas reconnu », protestaient Jean et Malatesta. Comme il s'agissait d'une affaire privée, ils en furent quittes avec une semonce. Le blessé, qui ne mourut point, devint chanoine et se rangea.
« Si vous vous conduisiez en gens civilisés, au lieu de faire cha(|ue jour quelque bravacherie nouvelle, leur dit le sentencieux évêque de Fano, de pareils scandales n'arriveraient pas, vous ne vous mettriez point des affaires pareilles sur les bras, et vous n'en donneriez non plus le fardeau à votre maison. » Jean s'excusa beaucoup, et voulut bien dire qu'il regrettait son escapade.
Mais l'accident mit en lumière le brave Pierre Alamanni, père du blessé. Ce personnage, un ami de Michel- Ange, était chevalier à l'éperon d'or, et Léon X avait été créé Pape sous son deuxième gonfalonat. C'était un partisan fervent des Médicis. Gheri lui fit présenter des excuses. Il répondit fort sagement, en bon serviteur, dans toute la valeur du mot. Il l'avait toujours été. Puis, le lendemain, il vint en personne assurer qu'il ne dirait rien, qu'il ne voulait pas laisser dire : « un Médicis vient de frapper le fils de Pierre Alamanni. » Il trouva mieux encore: . 8
ll'i JEAN DES BANDES NOIRES
« J'estime, dit-il, l'honneur de la maison Médicis autant que mes propres enfants. » Et, les larmes aux yeux, le père continua : « Suppliez N. S. Père, suppliez Monseigneur Révérendissime le Cardinal Jules que si, par malheur, mon fils Boccacino mourait. Sa Sainteté daigne me réserver ce peu de bénéfices qu'il possède. »
On demandait au duc d'Urbin une lettre pour consoler le père, et, sans doute, pour le rassurer sur les bénéfices.
Certes, lorsque Jean de Médicis frappait ces gens-là de l'épée, il leur faisait par trop d'honneur: un bâton, le fouet, ou la botte auraient été bastants pour une pareille canaille.
Tous étaient pareils, de la chair à princes; quand les gens de la compagnie détournent les chiens courants que François Guichardin, gouverneur à Reggio d'Emilie, envoyait à fon frère Jacques, le volé réclame humblement, d'un ton piteux, en demandant pardon pour la liberté grande, avec l'assurance que si ces chiens lui paraissaient un présent digne d'un Médicis, il en ferait don au Seigneur.
Enfin, Léon X excédé de plaintes, et qui voyait Jean toujours plus recherché par les cerveaux brûlés de l'armée et de la noblesse, conférait avec Jacques Salviati, payait les dettes, dégageait les biens et tenait le jeune capitaine auprès de lui. Jean retrouvait à Rome les mêmes factions, plus rudes, les mêmes amitiés, plus nombreuses et mieux armées. 11 était aussi dangereux.
Il importait de donner un emploi guerrier à cet homme uniquement né pour la guerre. En outre, l'horizon de l'Italie redevenait sombre; de pareils capitaines, on n'en avait pas à foison. Et dans les projets que le Pape celait aux plis de son gros visage et dans l'eau trouble de ses yeux incertains, la guerre, des guerres au Xord, au Midi, s'agitaient toujours.
En mars loIO, Jean eut cent hommes d'armes. Il n'a-
vail jamais licencié ses meilleures bandes. Malgré son renom de sévérité, les soldats attirés par sa valeur et sa justice, par son amour de leur honneur et de leur bien, affluaient vers lui. Les seigneurs même, et les plus influents, un conseiller du duc François Sforza, voulaient voir leur fils à cette école.
Au milieu de chefs dangereux, douteux comme les Vitelli, les Baglioni, les Kangone, le soldat préférait le jeune chef qui frappait rude, (jui parlait franc. Il avait des élans terribles; mais il revenait avec la môme fierté. Il voyait, UQ jour, un soldat corse mal à l'alignement. Il mit la main à son épée. Le Corse lui dit, en face: «Approchez-vous, Monseigneur! Si vous approchez, je vous tue ! » Jean de Médicis repoussa son fer au fourreau, cette audace l'avait séduit, comme Scanderberg en un cas semblable ; il admira ce soldat qui n'avait pas peur, même de lui, le Corse fut choisi pour être auprès de sa personne, ces deux hommes s'aimèrent pour avoir vu la mort passer entre eux, et le rebelle fut mis à la tête d'une compagnie.
De telles aventures le faisaient vite populaire. Son importance allait grandir encore, par la mort de Laurent d'Urbin, et par la naissance du fils qui devint Cosnie I^''.
Le Duc Laurent avait fait son voyage en France, où Jean ne l'accompagna point; parrain de Dauphin, cousin de roi, il avait voulu rappeler l'éclat d'un César Borgia; trente-six chevaux convoyèrent ses présents, où la Sainte Famille et le Saint Michel du Sanzio se mêlaient à des objets trop somptueux, qui sentaient leur fils de banquier, des lits en nacre et en écaille, merveilles dignes d'un roi nègre. Puis, sous couleur.de dévouement filial, il était revenu, très vite, en poste, il avait dit que c'était pour soigner sa mère : il reprenait le joug du Pape, plus lourd encore et plus serré. Du reste il se mourait. Rongé par un mal venimeux, torturé d'atroces douleurs, contra-
rie dans ses projets parJa tyrannie de Léon X, les vices, la rancœur, les mille fatigues d'un état misérable sous les apparences de l'éblouissante fortune, le terrassèrent après une longue agonie de six mois. Il mourait, le 4 mai, entre un bouffon et son cousin Philippe Strozzi. Six jours avant, sa femme était morte, et laissait vivante, pour la honte et pour le malheur des mœurs, de l'art, des lettres, de l'esprit en France, Catherine de Médicis.
Alphonsine Orsini de Médicis, aussitôt que son fils fut mort, vendit à l'encan jusqu'aux chemises de Laurent; lorsque « Boia, — dit ce terrible corbeau d'Arétin, — pendit Pochintesta, favori de.PandoIfe Petrucci, on lui vit sur le dos le plus précieux pourpoint du feu Duc. » D'un Médicis à un bourreau, les mesures étaient les mêmes. Le pourpoint allait à miracle.
Cosme naquit moins de deux mois après la mort de Laurent, le 12 juin 1519, à une heure trois quarts de la nuit, dans le palais du Corso ; Marie Salviati voulut faire ses couches à Florence. D'autres disent qu'il naquit au lever du soleil. L'heure et le jour restent en blanc dans la lettre qui fut portée à Jean ; le curé Fortunati l'avait préparée dès la veille, il laissa la place pour mettre la date : mais les couches furent longues, laborieuses, et, dans l'effarement de la naissance, le bon curé cacheta le pli sans en compléter la teneur.
Le valet ïoso partit à franc étrier, alla sans débrider à Rome, et Jean prit de ses mains un papier scellé, qui disait :
« Jésus-Marie.
« Illustre Seigneur unique,
» En ce moment, que nous sommes à heures le
Madame Marie, votre épouse, a mis au monde un
bel enfant mâle, et jusqu'à présent tout va pour le
mieux; ainsi soit-ill .
» Veuillez ordonner ce qu'il faut faire, qui doit le tenir sur les fonts, et quel doit être le parrain; si, comme je l'ai déjà dit, vous vouliez bien prendre pour parrain N. S. P. le Pape et tout le Sacré Collège, ce ne serait pas pour déplaire ; nous attendons l'avis de V. S. et comment il faut se conduire. Et, comme Madame Marie désire vous voir, ayez pour agréable de nous aviser quand ce sera, et par grâce spéciale en demander licence à N. S. P. le Pape.
» Durant ces couches se sont trouvées auprès d'elle Madame Lucrèce femme d'Alamanno Silviati, la Catherine des Xerli sa sœur, la Marie femme de Pierre-François, l'épouse du Brutto de Médicis, la femme de Pierre, fils de ïolosin des Médicis, la femme de Gaspard Boni, et toutes les autres dames de la famille.
» En hâte, parce que ïoso rendra compte sur toutes choses de vive voix, je ne vous dirai pas autre chose ; me remettant à lui pour tout, priant V. S. de se souvenir de moi, et de me recommander à Madame Lucrèce (Salviati) et à Monseigneur Révérendissime son parent ; et à tous ceux qui sont là-bas, parents ou amis de cœur; et si cela ne vous ennuie point de recommander votre brave sourd à N. S. P. le Pape, faites-le, je suis bien sur qu'il ne s'en plaindra pas. Et, comme l'enfant ne vient pas encore dehors, je vais cacheter la présente, et pour le jour et l'heure je m'en remettrai entièrement à ce que rapportera Toso. Je me recommande toujours à Malalesta, à Maître Paul, et à tous, que Dieu tienne toujours en joie.
» Florence, 11 juin 1519. »
Jean ne lut pas toute la lettre. Le curé lui importait bien? et les femmes! et les amis! il avait un fils! Il alla droit chez le Pape : « Saint Père, dit-il, j'offre en présent à V. Sainteté mon premier-né, je viens d'apprendre sur l'instant sa naissance, » Léon X épanouit son gros
visage: c'était un Médicis de plus! « Je l'accepte, dit-il, pour mon propre enfant, mais je veux, et j'ordonne, que pour faire revivre le plus sage, le plus prudent et le plus valeureux homme qu'ait eu jusqu'à présent la maison des Médicis, on lui donne le nom de Cosme; faites repartir le même serviteur qui a porté cette nouvelle, et qu'il aille annoncer de ma part comment je lui donne ce nom; les parrains seront le Cardinal de' Rossi, et le Seigneur Malatesta Baglioni ; je recommande expressément qu'on récompense bien celui qui nous a porté cette bonne nouvelle. »
Toso revint bride abattue à Florence, où le trésorier François Albizzi lui fit donner une armure, deux bons chevaux, vingt-cinq écus, un habit neuf, et d'estafier le fit monter au grade de chevau-léger, et l'achemina sur la Marche pour l'enrôler dans les bandes de leur commun maître.
Les paysans du Trebbio n'avaient pas sitôt reçu la nouvelle que le petit Seigneur était né, et déjà les feux de joie flambaient sur toutes les collines, couronnaient toutes les montagnes. Le Mugello s'illumina ; les montagnards, voyant de loin monter les flammes d'allégresse, firent, eux aussi, des bûchers, d'autant plus grands qu'ils ne savaient pas pourquoi Ton allumait. C'était sûrement une joie, ils se réjouissaient aussi. La Romagne florentine, en apercevant ces lueurs dans la contn'e de Florence, ne voulut pas rester en arrière, et fit de plus grands feux encore: Césène, Faenza, Ravenne, toute la Romagne papale se dit : « La Toscane illumine, c'est que N. S. Père le Pape, qui est Florentin, vient d'avoir un bonheur nouveau, quelque grande joie. Allumons I » Et ce soir-là, du Mugello jusqu'à la mer Adriatique, le ciel d'été fut éclairé par des lumières toujours plus magnifiques, à mesure que le pays était plus loin de la Toscane. Reflets de sang, dignes du père et dignes de l'en-
fant. Allèrent-ils jusqu'à Sienno, pour annoncer le Duc sanglant de l'année looo, le complice des Espagnols ? ce filleul de Malatesta Baglioni ne mentira jamais à pareil parrainage.
Laissant vagir son petit prince dans ce berceau qu'illuminaient tant de flammes triomphales, Jean de Médicis avait repris son existence favorite : au milieu de ses bandes qu'il instruisait dans les Marches, c'était le travail de la guerre ou la chasse à courre et au vol; à Rome, où il revenait à son loisir, c'était la fête et la débauche. Pendant qu'il était dans la ville, ou bien à la chasse, la soldatesque commettait des excès ; mais il fallait bien accoutumer le peuple à ces peccadilles.
Flore de Padoue était-elle une courtisane, telle qu'en produisait en nombre et qualité Padoue, ville de sanctuaires et d'Université? Etait-ce pas pour elle que Pierre l'Arétin écrivait, dans un dialogue qui est le nobiliaire de ces dames? « Quand la Padouane se montre à l'église, on voit l'y suivre ses caissiers et ses Siennois ? » Médiocre clientèle, et qui prouverait une déchéance. Dans le mois d'août, morte saison, Flore écrivait à Jean de Mé dicis
u Illustrissime, et de moi très désiré Seigneur et maître. Celle-ci, je l'écris à Votre Illustrissime Seigneurie pour l'aviser comment pour l'heure je me trouve ici à Rome, avec Léonard Trente de Lucques, lequel, à cause qu'il a été banni de Lucques et du pays là-bas, s'est réfugié à Rome, où il a voulu que je vienne aussi avec lui ; et bien qu'il montre de l'amour pour moi et ne me manque en nulle chose au mondp, néanmoins, comme je me trouve grosse, et fort près de ma délivrance, et que je tiens pour certain que je suis grosse des œuvres de Y. Seigneurie, (si vous daignez faire bien le compte du temps où vous m'avez quittée, vous trouverez indubitablement
que c'est ainsi), attendu que ledit Léonard m'a donné, comme je l'ai dit autiefois à Y. S,, une certaine propriété dans le Lucquois, et, sachant sûrement que je ne suis pas grosse de son fait, moi, qui ne connais pas son cœur, je me trouve inquiète, et je crains qu'il n'attende le temps de me faire quelque mauvais traitement, ce qui lui sera facile quand je serai en mal d'enfant, où il me pourra faire déplaisance ou me faire en autre manière aller à mal avec mon fruit. Aussi, uniquement pour ma sécurité et mon contentement, loin que je veuille aucunement rançonner Votre Seigneurie, je lui demande en grâce de vouloir bien écrire au susdit Léonard une lettre, une bonne lettre, qui lui fasse voir que V. S. n'a rien su par moi, et l'exhorte et le presse par les meilleures paroles que croira V. S. de vouloir, par respect pour Elle, me bien traiter comme par le passé et d'autant plus que je me trouve à ce terme, et aussi quand je serai pour accoucher, et qu'il ne me veuille manquer; je suis sûre qu'il se piquera de faire ce que V. S. lui écrira, en daignant lui montrer ainsi qu'Elle ne fait plus compte de me tenir à cœur, moi son indigne servante. Et cela, pour mon contentement, et afin que je puisse avoir l'esprit en repos, et pour mon salut et celui de la créature que je vais mettre au monde, laquelle malgré tout sera de votre sang, ainsi que vous pourrez clairement et complètement vous en éclaircir. Je n'écris rien autre, sinon que j'attends avec un désir extrême cette lettre, qui, j'en suis sûre, fera bon effet, et j'en demeurerai à jamais l'esclave reconnaissante de Votre Illustrissime Seigneurie, pour m'avoir ôté en même temps du danger et du soupçon, car si ce Léonard me traite bien, rien de mal ne peut m'arriver.
» Je me recommande toujours à V. S., en la suppliant de nouveau d'envoyer le plus tôt possible cette lettre, en l'adressant à celui qui lui mandera la présente, c'est-
à dire messire Jeaa-Malhieu, secrétaire du Révérendissime cardinal de Médicis ou Messire Ainéric de Médicis.
» Rome, le... août lolU.
» La très-fidèle servante de Y. III'"® Seigneurie.
» Fi.oHE lŒ Pakoue. »
» Je vous en prie, de grâce, veuillez me répondre. »
Cette femme au style essoufflant avait de belles connaissances. Jean-Mathieu, c'est ce Giberti, ce dataire, ce cardinal, qui restera près de Jules de Médicis devenu Clément YII, sera légat, suivra la destinée de Jean, et, peut être par une sourde rivalité de bons offices, sera cause que l'Arétin recevra des coups de poignard et quittera Rome à jamais. Les manches épiscopales portaient d'étranges plis. Quant au moyen de la grossesse, éternel et classique, il est ici curieusement mis en œuvre; on peut espérer pour Jean de Médicis qu'il se tenait en garde contre de pareilles historiettes, et savait les vers du Pasquin :
« Laisse là les courtisanes
Si tu ne veux te ruiner :
Ce sont, aussi, des câlins,
Mais leur fruit se verni plus cher! »
Seulement, il dut avouer que Flore était ingénieuse, et protégée par Saint Antoine, pour retrouver telles merveilles et savoir quel était le père de son enfant.
Il s'occupait plus des chevaux à offrir, et qu'il envoyait à Frédéric de Gonzague, il songeait davantage à son équipement, à ses bonnets noirs, ou à ses dettes, qu'il payait trop largement, lâchant les trente écus quand il devait vingt-sept. Il surveillait, dans les bourgades aux alentours d'Ancône, à Osimo, ces bandes qu'il voulait tenir en haleine, et fourbies comme une épée que
l'on va tirf;r. A Home, il «urveillaif les pages; le Pape rjonnait un jour 4i)0 ducats, 200 un autre. C'est François Albizzi qui rec/îvait les lettre» rie change, à les).
iJan» Home, le quartier d'attache était le grand palais Salviati. Sa fernme eût aim^; l'y rejoindre. Mais il faisait la sourde oreille. Il parait que la douce, et tendre, et trop sensible jeune femme l'ennuyait. Pauvre Marie! elle devait trop airner, trop [deurer, vouloir plaire en ^rtant soumise, attentive : elle ignorait trop que certains hommes, et la plupart, se retiennent par le contraire de l'amour et de la vertu conjugal*. Hans ses lettres d«;licieuses, le drame de son pauvre cœur, meurtri contre cette cuirasse, éclate en accents désolés ; non seulement il lui fallait subir l'absence, mais cette femme élevée parmi tant de frères turbulents, et qui voyait clair, sentait qu'elle était évincée par des rivalités abjectes :
« TrcH illii-itre Seigneur mon époux très honoré, dirait-elle le 12 novembre, par J^an -Antoine j'ai reçu une lettre de V, S. le i de ce mois, ou j'ai appris votre bonne santé, ce qui m'a fait grand plaisir; il en est de même pour Cosrne et pr)ur moi, Ijieu merci. \e vous émerveillez point que je ne vous écrive pas, je n'ai rien à écrire ; et puis je n'ai personne pour écrire et me faire service céans; mais je n'en ai guère souci, car je suis bien assurée que vou^ désireriez me voir bien plus mal en point que je ne >ui.s: quant à venir à Home, vous ne pouviez trouver mr-illeur moyen pour m'empècher d'y venir que d'y emmener Jean de la Slufa; c'est \k tout votre désir; je sais bien que vous l'avez mené pour me faire déplaisir, et de crainte que je ne vienne; mais ayez l'esprit en repos, je n'y serais oncques veuna, parce que je connais que voire d<'sir e>t en d'autres que rnoi, et sachez bien fjue je h- -ais. Niais je suis sûre, rnoi, rpj'il n'est personne au u\()t\'\<t fiour vous aimer comme je fais,
bien que vous aimiez beaucoup mieux ce» autres-Iâ que moi ; je le sais par ex[>érience; et lenez que je m'en suis aperçue maintes fois. Mais je n'en ai cure, attendu que je sais que je suis, en tous cas, votre épouse, que vous le veuilliez, vous, ou non. Je crois que vous savez comment vous m'avez laissée sans deniers sans grain, sans rien ; et sachez qu'ici je n'ai pas un grain à vendre, c'est à peine si l'on aura de quoi manger, et tout ce que vou? demandez, c'est que l'on vous procure des lic<,'s, et que je vous envoyé les chiens et Messire Benc(î)o; et je vous les ai envoyés, de telle sorte que Je suis demeurée sans un sou, et je ne sais d'où j'en pourrai tirer, lie cec vingt ducats qu^^ me laissa François (Alhi/zi), j'en ai remis une partie à dom François (Forlunati), une autre partie s'est dépensée à la maison, et le reste a passé pour vous envoyer ces chiens et cet homme là-bas. Ici, j'aurais besoin de toile de lin pour faire des draps, car il n'en reste plus un seul ; vous m'avez promis de m'en envoyer de là-bas, je sais que vous n'en ferez rien: si vous voulez dormir, il faudra que vous en envoyiez^, je ne puis tirer de H toile de moi-même. Je vous ai envoyé deux vestes, deux pourpoints et un justaucorps, avecque deux sachets de roses parfumées pour tenir sur votre lit (ils sont parfumés) : on me dit que vous en avez grand besoin, par rapport à la saleté de votre cher Jean.
» Rien d'autre pour celle-ci. seulement il me reste à me recommander toujours à vous; c'est temps perdu, je lésais bien; et pour le petit Cosme, je ne dirai rien, sinon que vous l'aimiez; je sais que vous l'aimez encore moins que vous ne feites pour moi, l'on ne saurait dire mieux! Si vous voyez quelque chose à faire, dites-le moi, je vous servirai beaucoup plus que vous ne le ferez pour moi ; c'est que je vous aime bien plus que vous ne m'aimez; c'est là tout mon mal.
» Faite le i2 novembre 151&.
13't JEAN DES BANDES NOIRES
» Et si VOUS m'aimez, je vous prie de me faire un grand plaisir^ prenez Balde qui était écuyer tranchant du Duc (Laurent); il vous fera l'office de tranchant et de crédencier, et vous me ferez grand plaisir.
» Y. épouse, Marie Salviati de Médicis,
» à Florence,
)) de sa main propre. »
Elle l'adorait, c'est certain ; et elle l'ennuyait par ces récriminations sempiternelles. Une ménagère amoureuse, au fils de Catherine Sforza! Le temps, peu à peu, calmant l'un, assagissant l'autre, en fera deux associés qui cherchent à se diriger dans la vie pleine de périls, d'embûches et de rivalités qui est celle d'un condottiere et d'un prince. Les grandes guerres formeront, élèveront Jean ; la renommée de son mari, le soin du fils qui va grandir oteront à Marie cette âpreté dans la tendresse, et l'accoutumance viendra pour les dettes et les hasards. Mais quand sa main de vingt ans, malhabile et tremblante, grossoyait ces pages couvertes d'une écriture fruste, et tachées de larmes qui ont mêlé les lettres, fait couler les énormes pleins qui se chevauchent laborieusement, elle avait le cœur qui creVait, comme elle l'a dit, dans une grosse nuée d'orage. Un chagrin d'enfant l'avait prise devant son palais déserté, ses armoires vides, en face de ce lit auquel on préférait la couche où se vautrait un Jean de la Stufa.
Elle devait apprendre que les secrétaires pontificaux tels que Jean-Baptiste Sanga, et que Jacques Salviati lui même, oui, Jacques Salviati son père, appelaient de telles espèces : « mon cher frère », elle devait voir plus tard Jean de la Stufa, légat de son oncle le pape Clément VII, prendre solennellement possession d'Arezzo pour la seigneurie de Florence. Elle devait voir tant de
JEAN DES BANDES NOIRES 13r>
choses, que ses yeux ne pleurèrent plus. Mais alors elle avait vingt ans, et elle se plaignait encore.
Lui, tout entier à ses milices et à ses chasses, à ses amis ou à ses femmes, dépensait le reste de sa folie; puis il sera fort et mùr pour les grandes guerres qui se préparent lentement, comme une tempête.
Léon X trouvait un double avantage à tenir Jean de Médicis à sa solde, hors de Florence ; pers<jnne n'aurait su mieux défendre les Marches et tout ce domaine de l'Eglise, qu'envahissaient sans cesse, dans leur va-etvient de bandits entre la Lombardie et Naples, ou les reîtres helvétiens ou les terribles Espagnols; et puis, après la mort de Laurent d'Urbin, le gouvernement de Florence était entre les mains du cardinal Jules : le futur Clément YIL aussi flottant et indécis comme gouverneur qu'il le fut comme Pape, réussissait à merveille lorsqu'il fallait, en ménageant les uns et les autres, mécontenter tout le monde. Il avait bien licencié, dès le début de sa mise en possession, les soixante-dix anspessades et les gentilshommes laissés par le Duc; mais plusieurs avaient repris service avec Jean, leur turbulence avait accru celle des soixante-dix hommes d'armes déjà formés autour de lui, il avait partagé ces « reliques de Monseigneur le Duc » avec son beau-frère Pierre Salviati. Neveux du Pape, environnés de compagnons à toute épreuve, qu'allaient-ils faire de Florence? Le cardinal « criait, sans rien exécuter, étant trop bon » ; au milieu de ce peuple vif et mobile, ce pauvre pantin se disloquait, il se perdait dans la profondeur de ses intrigues puériles. Et les menaces s'affirmaient.
Maintenant, au contraire, Jean de Médicis faisait l'office nécessaire de capitaine qui couvrait et surveillait les frontières et passages, qui contenait les villes, et surtout chassait les seigneurs ! Dans Ancône, que son aïeule Blanche Marie Visconti-Sforza gouvernait jadis, à dix-huit
ans, dans lesi, dans Fermo, dans Macerata, dans tous ces pays de Marses et de Simnites, à jamais guerriers, Jean de Médicis imposait une force supérieure, il tenait sous son épée cette âpre lisière des Marclies, oîi chaque pointe de roc a son château- fort ; sur tous les faucons de ces nids, Léon X avait déchaperonné son aigle.
Qu'importait à Jean, pourvu qu'il fût payé, loué, quels ennemis il devait combattre ? L'idée de la patrie commune ne vacillait point encore en son esprit. Après avoir, pour se distraire, vérifié le mot du prophète florentin, et (( gâté Florence » autant qu'il avait pu, voici qu'on lui donnait à battre. Il était heureux.
On le voit, dans mille papiers qui retomberont au néant, mais qui donnent les étincelles de la vie ancienne, on le voit au milieu des comptes militaires, des demandes, réclamations, renseignements, prières du peuple, ordres du Pape. Force requêtes de soldats, beaucoup présentées par les Corses ; et partout, la voix lamentable des Prieurs du peuple, les assurances de fidélité, puisqu'il est le plus fort, et les supplications de villes rançonnées, saccagées par leurs féroces garnisons, les « Anciens » au ton pleurard, terrifiés et qui implorent, de temps en temps, un cardinal légat qui se plaint pour la forme et qui dicte une lettre pour satisfaire les populations molestées : toute la cuisine d'une existence agitée, influente, et déjà préparée pour les actions décisives, est dans ces feuilles cachetées d'armoiries ; les anecdotes sont flétries, mais les traits de mœurs, les traces vives du caractère, méritent d'être conservés.
Le petit nombre des soldats permettait de les tenir tous dans une surveillance eff'ective. Les patentes étaient scellées sous les yeux du chef, il dictait une lettre pour un cheval ou des ducats, et c'était une manière de vivre à peu près féodale, les lévriers, les limiers et les autours mêlés aux détails d'équipement. La grosse aff'aire était
la solde, toujours rii retard. D'ordinaire, à la moindre alerte, au plus léger retard, les hommes désertaient ; nullement soucieux, du parti qu'ils servaient, mais tout entiers à leur grain. L'épée était un instrument de travail ; l'armée, un métier comme un autre. Il n'y a là rien d'héroïque ; ce n'est plus un service de vassaux, ce n'est pas encore un service de citoyens. Des mercenaires, les plus vils de mœurs, c'est les soldats de ce temps-là. (( Je veux des chiens, quand vous les devriez voler », c'est le chef qui le dit, et ce qu'il jette en plaisantant, lui qui ne pille jamais, ils le feront, eux autres, partout, et pour tout. Au reste, leur vie est difficile ; le pays est contre eux. Ancone soutient un hobereau que Léon X fera pendre, Amadei, seigneur de Recanati. Le plu&rude des tyranneaux est à Fermo ; Jean de Médicisle connaît, ils ont combattu tous les deux dans la seconde guerre d'Urbin ; c'est Ludovic Ufîreducci, fils du seigneur Olivier; il donne raison au proverbe toscan :
« Quand Fermo veut tenir ferme Toute la Marche fait trembler. »
Mais Ludovic, malgré toute sa bravoure, fut écrasa. Un de ses anciens lieutenants qu'il avait mal contenti'. Jérôme Brancadoro, défît le hobereau rebelle, sur le plateau de Monte Verde, et le blessa si grièvement qu'il mourut quelques jours après. Il eut la gorge ouverte jusqu'au milieu de l'épaule, et l'on exposa son cadavre sur la grand' place do Fermo. Il n'en fallait pas moins pour contenir une ville sourdement rebelle, où l'on murmurait qu'on voulait casser la tête aux Papalins. Jean de Mi'dicis savait qu'il pouvait s'en remettre à ses Corses, à Cosimo Magalotti qui tenait le donjon de Maenza, à ceux qui enlevaient Roccagorga, qui menaçaient les Gaëtani; lui, souvent à Rome, il était « leur procurateur auprès de ces prêtres. » Il se faisait rendre un compte
précis de tous ses hommes : « Je voudrais bien spéciale ment savoir comment s'est passée cette journée contre Messire Ludovic, et qui s'est comporté vaillamment, et qui, mal. A cause que je veux pouvoir discerner le vrai du faux, et les poltrons des gens de bien. Et que nul ne me sabote. Dites-moi comment cela va là-bas. »
Aussi Marie Salviati le réclame en vain; elle lui écrit des tendresses, des excuses, des explications enfantines, en son doux parler mouillé de lettres superflues; il ne répond pas. En quatre mois, pas une lettre, et il est à Rome, et elle est à Florence 1 Elle lui envoie une boîte de cédrat, qu'elle avait confit pour lui faire fête: elle lui demande, pour se faire belle, deux escoffions d'or. Elle a failli mourir. Elle va mieux. Il ne répond rien.
Il la surveille cependant, et veut qu'elle reste au logis avec son fils. En lui demandant licence d'aller pour Pâques accomplir son vœu à Lorette, elle s'excuse d'avoir pris une distraction qui lui a déplu : « On m'a dit que vous ne m'écrivez pas à cause que je ne suis pas demeurée à la maison, ce qui vous a très fort déplu. Je ne savais pas que cela vous déplairait si fort, et je n'en serais jamais sortie ; et pour l'avenir je n'en quitterai plus... Pardonnez-moi l'erreur passée pour l'amour de votre enfant. » Elle ne signait plus, comme au premier jour, « votre chère femme » ; et pourtant elle ne songeait qu'à lui. Elle l'avait prié de la laisser venir à Rome; il n'avait point consenti. Il avait été malade, loin d'elle, mais malgré les patenôtres qu'acné lui demandait afin de prier pour lui, pas une de ses cinquante lettres n'avait eu réponse. Que faisait-il donc? il était sans occupation, au mois de mars, et cependant l'appel était demeuré inutile, une invitation timide et amoureuse : « Rappelez-vous de nous, venez donc ici voir à vous y tenir durant quelques mois : il y a bien meilleur air, et plus de bien-être que. dans la Marche. »
Il se souciait bien de l'air, et du bonheur domestique!
et puis, il fallait surveiller une grosse alFaire, le Pape lui avait promis les dépouilles de la viclime, tous les biens de Ludovic UlTreducci. Criait une négociation longue, minulieuse, avec ces prêtres sans parole, et jamais pressés. Le 29 mars, il croyait les tenir. Et, le bref tarda jusqu'au 10 juillet.
H avait cependant accompli les instructions données, arrêté les Espagnols, pris même le marquis de Pescaire, qui ne l'oublia jamais; car Jean ignorait les traités secrets, il ne savait que surprendre, combattre et vaincre. On lui avait dit que le perfide Ferdinand-François d'Avalos d'Aquin recrutait des troupes dans lesAbruzzes, il passa le ïronto, tomba près d'Ascoli sur le marquis sans défiance et se saisit de sa personne. Pescaire montra les conventions secrètes de la Ligue, le bref du Pape, un fil de la toile que Léon X ourdissait laborieusement; Jean lo remit en liberté. Mais le vindicatif personnage, mi- .Napolitain, rai-Castillan, garda sa rancune. 11 avait été ridicule, cela méritait une haine. Enfin, « désobéissants et suspects » étaient anéantis, les Marches pacifiées et fortifiées, les craintes sur l'armée impériale s'évanouissaient. C'était l'œuvre de Guido Rangone et de Jean de Médicis : surtout de Jean, plus neuf et plus consciencieux dans le métier. En mars, le 21 mars de Carnaval, on savait à Venise qu'il « avait eu la main coupée. » C'était sa première blessure grave ; il perdit un doigt, l'annulaire, à la main droite, cette main <( pleine, courte et très forte. »
Il avait, au milieu des travaux militaires, des escarmouches et des fièvres, connu plusieurs divertissements : le marquis Frédéric de Manloue l'avait appelé à une joute d'armes, a pour rompre quelques lances le dernier dimanche du Carnaval et les deux jours suivants. » A Rome, quelques jours après, il recevait un autre appel. Jean de la Stufa lui écrivait : « Mon illustre Seigneur et maître.
La présente est pour faire couverture à l'incluse, que m'a donnée madame Nicholosa l'Espagnole, laquelle veut que je la mande à V. Illustrissime Seigneurie et vous baise les mains comme la servante de V. Illustrissime S. quVlle fut par le passé. » Dans cette épîlre ou se trouvaient aussi maints détails sur la politique du Pape et ses intentions guerrières. Jean trouvait les grandes pages écrites par Xicolosa la Peinte ; en lettres hautes, appuyéep, que traçait une main sensuelle et orgueilleuse, bien faites pour les mots espagnols qui résonnent avec un poids de joyaux et d'or massif dans cette missive impérieuse.
Célèbre dès 1513, maîtresse de Laurent d'Urbin, Xicolosa la Juive était faite pour correspondre avec Jean de Médicis; en confiant ses lettres à de la Stufa, il semble qu'elle dérogeait.
« Illustrissime Seigneur, disait-elle en son beau castillan, je n'eusse jamais pensé que l'absence de V. Seigneurie me donnerait autant de peine que j'en éprouve à celte heure, nous qui avions eu si peu de commerce entre nous ; cette peine, Dieu me sauve, est telle, que V. S. s'émerveillerait si elle savait la vérité, car moi-même je m'émerveille d'être si chagrine, ayant eu, comme j'ai dil, si bref commerce avec vous; et ce n'est pas mon ordinaire de souffrir ainsi, à moins d'une longue familiarité et d'une amitié prolongée. Je supplie Y. S. de daigner m'écrire ou me faire savoir de ses nouvelles, ce serait le meilleur prix que je puisse avoir, si je sais que V. S. me veut du bien... Si je ne puis jouir de votre vue, que je jouisse de vos lettres... Ayez la victoire que je désire, qui sera si grande que jamais on n'en vit plus belle,., et puisse votre venue être prochaine, afin que je puisse jouir de V. S. comme je le désire.
» De Rome, le 21 janvier (lo20\ la très fidèle servante de V. Illustrissime S''^ qui lui baise les mains.
» Xicolosa. »
JEAN DES BANDES NOIRES l'M
Au duc d'Urbin, elle écrivait pour se faire payer. Mais Jean se faisait aimer par les femmes comme par les soldats; on l'aurait servi pour rien, pour l'honneur et pour le plaisir. Répondait-il à ses maîtresses mieux qu'à sa femme ^ ce n'est pas certain.
On poursuivait toujours l'affaire de Ludovic Uffreducci ; le cardinal Salviali, évêque de Fermo, s'en occupait, il envoyait consulter Jean que l'on trouvait « à table, qui dînait joyeusement. » Le Pape le « caressait fort. » Et le cardinal assurait « que le Saint-Père lui ferait du bien s'il avait patience. » La cour de Rome commençait à exercer la longanimité de Jean. Deux siècles plus tard, un seigneur dira: « Les excuses, que l'on prodigue, ne coûtent rien aux ministres de Rome, pourvu qu'ils aient fait ce qu'ils ont voulu, et que les excuses n'arrêtent point ce qu'ils ont fait. »
Entre les fêtes de l'an n uf et le Carnaval, on festoyait et on se battait à outrance. Lettres de querelles ou lettres de femmes s'accumulent, comme les giboulées de Chandeleur. Un jour, c'est Stéphane Colonna qui rend compte d'une échautfourée nocturne, où parait ce même Camille Orsini qui va se trouver tout à l'heure aux prises avec Jean de Médicis.
« Très illustre Seigneur, et honoré comme un frère aîné, etc. écrit le Colonna, j'estime que V. S. aura ouï parler de l'affaire survenue entre nous et le S"" Camille, C'est la cause pourquoi j'écris à V. S. Illustrissime.
» Allant nous autres en compagnie de certains gentilshommes à la maison de Julie la Patricienne, nous lui commandâmes de préparer à souper. Pendant ce temps, Jérôme Maffei, qui se trouvait parmi les susdits compagnons, était à la fenêlre. Il pouvait être sur les trois heures de la nuit. Voici qu'arrive le S"" Camille, et il heurte à la porte ; le dit Jérôme, par plaisanterie, se mit à parler napolitain, sans reconnaître qui était à la porte, le S'
Camille riposta : « Parle une autre langue que celle-ci, tu y as trop mauvaise grâce. » Jérôme reprit : « J'y ai do bonne grâce quant et vous. » Alors, le S' Camille lui dit : « Maudit pendard I » Et Jérôme : « Tu as menti par la gorge! » Le S' Camille s'en alla. J'étais dans la salle, à jouer avec Jean-Baptiste de Crescenzi ; en entendant ces paroles je me lève du jeu, j'entre dans la chambre, et je demande ce que signifiaient ces paroles; un des assistants répondit qu'il croyait que ce fût le S"" Camille; alors le Seigneur Alexandre, mon frère, se mit devant la fenêtre et appela le S' Camille pour l'inviter à souper, et aussi pour éteindre les paroles qui avaient été dites, en lui criant la vérité, qu'on ne l'avait pas reconnu ; que bien au contraire le S' Camille nous était un très cher ami, comme le sait l'illustre S' abbé de Farfa; comme nous étions ainsi tous en la dite maison, voici que revient le S' Camille, et il entre et monte avec beaucoup de morgue, en aisant : « Qui a dit qu'il me valait bien? » Alors je m'avançai, et lui dis : « Ahl Seigneur, arrêtez, de grâce, on ne ^ous a pas reconnu, » et le susdit Jérôme lui dit : « Seigneur, que Votre Seigneurie me pardonne, je ne vous ai point reconnu. » Cela ne lui suffit pas. Il dit avec hauteur et orgueil ; « Maraud, pauvre gredin, tu n'es pas fait pour me nouer mes souliers. » Et, ceci dit, avec arrogance il descendit les escaliers. »
De pareilles tètes prenaient feu sans cesse ; il y eut un second affront, qui se passa dans la vieille église de Saint- Silvestre-in-Capite.
Puis, un peu plus tard, animé par les anciennes jalousies de la campagne contre François-Marie de la Rovère, et par toutes ces factions de Rome, Jean de Médicis rencontre, sur une place qui est « lieu des barons Orsini » un capitaine de leur solde, qu'il exècre; il lire l'épée, et le tue de sa propre main, au milieu de ses hommes, à lui seul et sans autre secours.
Enfin, du capitaine il en vient au maître. Il déteste cet homme arrogant,, qu'il a dCi remettre, sur l'ordre du Pape, en possession des châteaux que les Caëtans et les autres lui enlevaient, ce fanfaron, mieux partagé que lui dans la guerre, où il n'a rien- fait. Le mois de mars commence par une de ces escarmouches qui troublaient la Home papale, de siècle en siècle, et menaçaient toujours de finir en massacres inexpiables : « Il y a deux soirs, écrit Philippe Strozzi à Laurent son frère, il faillit arriver un grandissime scandale entre le Seigneur Jean de Médicis, d'une part, et le Seigneur Camille Orsini, c'est àdire le Léopard, de l'autre, pour la cause légère d'une femme. Mais il semble que la chose ait ses racines dans les factions politiques, car le Seigneur Jean fait profession d'être gibelin, et il y avait là-dessous quelque haine occulte. Cela se passa dans le Borgo; le Léopard se retira dans une maison et envoya chercher du monde à Monte- Giordano; alors le bruit se répandit, parmi toutes ces bandes, que le Léopard était assiégé, et il se forma une grosse troupe. Mais la garde du Château (Saint-Ange) ne les laissa point passer, de peur d'un grand scandale; pendant ce temps, le cardinal Cibô suait d'ahan dans le Borgo, pour dissiper le scandale, et il avait avec lui le chevalier Carriano, à qui le Seigneur Jean dit une injure bien sentie, le traitant de lâche, et le reste. Et il se trouve aussi des gens pour dire qu'à l'égard de Cibô il ne se comporta point fort respectueusement. En fait, Cibô favorise le Léopard, et ainsi tout est plein de haines et de rages, et il sera facile qu'un beau jour il advienne quelque grand malheur. La garde du Saint-Père prit les armes, ainsi que les chevau-légers, et ils vinrent au Pont (Saint Ange) bien qu'il fût rempli d'Orsini; à la maison du Seigneur Jean s'affolèrent les partisans des Colonna; et il n'en fut que cela; de 5 à 7 heures, il n'y eut de combat en aucun lieu, parce que le Léopard n'avait-
pas assez de forces dans le Borgo, et que ses gens ne purent point passer. 11 y eut seulement un serviteur du Léopard qui fut blessé à mort; on négocie présentement les réconciliations, on mettra là-dessus de mauvais emplâtres. Je n'ai rien d'autre à te dire. Le VI mars 1519 (1520). »
Philippe Strozzi négligeait de dire comment Jean de Médicis avait regagné son palais; en voyant sur le Pont Saint-Ange les deux cents Orsini, tout hérissés de piques, tout reluisants de lames, il avait rallié dans le Château Saint-Ange l'élite des siens, où brillaient les Corses Jérôme et Marc-Antoine; beaucoup avaient des épées à deux mains, tous étaient armés et en corps de cuirasse. Jean fixa sur eux ces yeux pers, qui luisaient dans la colère et l'espoir du combat : « Point de retraite. Montrons-nous. En avant! et passons par force au milieu d'eux, afin de les bien bafouer ! » Il fut fait comme il avait dit. Les rudes Romains batailleurs et sanguinaires, avaient trouvé leur maître. Ils ne se hasardèrent plus.
Les « mauvais emplâtres » ce fut une lettre du Vice- Chancelier, instruit de l'affaire par Jean-Mathieu Giberti, et qui l'exhortait au calme. Jean se calmait au milieu de ses troupes. C'est alors que Jérôme Morone, l'âme damnée des deux Sforza, le priait d'accueillir son fils et de le former à son école. Laissant ses agents déminer ses intérêts à Florence, Jean ne songeait qu'aux stradiots, aux chevaux; c'est au trésorier Albizzi que Marie Salviati s'adressait à présent pour avoir « une douzaine de gants de daim et de veau, beaux et bons, et non point tels que ceux envoyés par Ser Bencio, lesquels étaient mauvais et l'avaient fort mal satisfaite » ; c'est le trésorier qui devait rappeler à Jean que sa femme et son fils « attendaient son retour avec grand désir. »
Marie Salviati avait fait, à la fin de mars, une fausse couche, subite, inattendue, et qui l'avait mise en danger :
« Souvenez-vous de moi, très cher époux, écrivail-elle le 2i mars, ces jours derniers par un soudain accident je me suis trouvée en telle extrémité (jue j'ai cru ne vous plus revoir: grâce à Dieu me voici tout-à-fait hors de péril et délivrée... » L'écriture, altér*'e, petite, était d'une convalescente. Elle songeait pourtant à demander de beaux chapeaux en or, et priait son mari de lui réclamer ce qu'il désirait, car « elle n'avait qu'une idée, faire ce qu'il aime. » Pendant ce t^mps, les mille et doux mille florins de dette s'inscrivaient sur les livres rouges de Sainte- Marie-Neuve. Et les maîtresses se montraient, diverses et nombreuses, plus exigeantes et plus tendres.
C'est Angélique, la Vénitienne, la même qu'on voulait brûler à Florence. Elle avait échappé, peut-être grâce à lui; elle l'aimait toujours. Elle ne craignait pas de lui écrire, même en son palais de Florence, où Marie Salviati croyait l'avoir reconquis, en juillet. A côté des lettres politiques, où Louis de Gonzague avouait « mal connaître les secrets des grands princes », si compliqués cette année-là, les racontages de la Vénitienne arrivaient à Jean dans sa maison du Corso, entre son enfant et sa femme, les jours où il ne passait pas la soirée chez les Angélique ou chez les Maman-ne-veut-pas, au quartier Saint-Jean ou ailleurs. Est- il croyable que ces dames venaient lui parler, en présence de Marie Salviati? ou bien, Marie et Cosine étaient ils à Castello '^
« Très honoré et très cher Seigneur, je me recommande à Votre Seigneurie. Vous savez que, le soir où je vins parler à Votre Seigneurie, je a'ous priai de vouloir bien faire que je puisse revenir dans le quartier Saint- Jean et faire la paix avec la Villanella. Présentement je serais venue vous parler ce soir, mais j'ai peur que vous ne disiez que je suis venue vous rompre la tête ; pourtant j'ai eu recours à Votre Seigneurie, parce que je ne
connais autre maître que vous. Et si Votre Seigneurie ne me vient en aide, je ne vois pas de moyen que cette Villanelle me laisse vivre, attendu qu'elle a bien su dire qu'elle ne fera jamais la paix avant de m'avoir coupé ou fait couper la figure. Si bien, Monseigneur, que, ne connaissant autre maître que vous, je vous prie autant que je sais et puis faire que Votre Seigneurie daigne envoyer un de ses serviteurs à cette femme, afin de voir à nous faire faire la paix ensemble. Et cela m'importe plus que de retourner dans le quartier Saint-Jean. Et je prie Votre Seigneurie de me tenir pour excusée si j'ai pris trop de liberté avec vous, c'est la peine qui me fait agir, car j'en arrive à ne pouvoir sortir de ma maison une seule fois sans être bien accompagnée, et je vis proprement dans le désespoir. Tant, que je me recommande autant que je sais et je puis à Votre Seigneurie, la priant de m'excuser, parce que je sais n'être pas digne d'écrire à un si grand Seigneur; mais comme je l'ai dit plus baut, c'est le grand besoin qui me fait prendre une pareille licence avec Votre Seigneurie. Et pardonnez-moi si je vous donne ennui. Dieu vous le rendra pour moi, qui n'ai plus la ficulté d'aller un malin à entendre une Messe, à cause de la grande peur que me fait cette créature. Aussi je me recommande à Votre Seigneurie ; si je savais le mal que j'ai fait à cette femme, je n'aurais pas tant de chagrin, mais innocente co nme je suis, cela me parait moult étrange. Pardonnez-moi, et que Dieu bénisse V. S.
» Votre servante et votre esclave.
» Angélique la Vénitienne, à Florence. »
Du même temps est cette autre lettre, d'un ton moins humble et plus tendre. La plus belle déforme, et la plus jolie dans ses càlineries, qu'on trouve parmi toutes celles où revit la bande de femmes qui fut au service de Jean.
« Unique et seule espérance de ma vie, par la grâce
JEAN DES BAXDKS XOIRES 137
(le Dieu et de voire coartoisie je me trouve faire réponse à une leltre de vous, pleine d'amour ; sans que je vous le narre, vous devez penser, mon seigneur aimé, combien elle me fui agréable, car chose désirée est deux fuis chrre! Quant à l'amour que nous ferons céans ensemble, il vaut mieux se taire qu'en dire un peu ; si je voulais vous narrer une partie de celui que je vous porte, tous les chanceliers et les scribes de la chambre apostolique ne seraient point assez pour en dire la moindre partie. Bien que je connaisse, mon refuge chéri, que je ne ■ suis pas digne d'invoquer votre précieux nom: mais Votre Seigneurie est tant gracieuse et courtoise que je me trouve par Elle un peu enhardie à montrer une partie de ce que j'ai dans mon pauvre cœur, et qui toujours augmente de manière que si je continue ainsi je ne vois pas moyen de me sauver.
» Je finirai mon faible caquet, seulement afin de ne point lasser votre noble Seigneurie, à laquelle toujours je me recommande ; mais je tiens seulement à vous rappeler qu"on ne promet pas aux dames ce qu'on n'a pas l'intention de tenir. Et pourtant vous m'avez promis de me venir voir, et puis vous vous en êtes repenti, et voici que pour cette fois il me faut avoir patience. Dieu vous tienne longtemps heureux. »
C'est une dame, une rouée, elle ne signe ni ne date. Mais oncques plus belle écriture ne gazouilla plus gentiment.
Pour cette vie d'amours, comme pojr tenir en bride les fantassins dont se plaignait Prosper Colonna, il fallait des ducats. Ils vinrent enfin, le fameux bref d'investiture pour les biens de Ludovic Uffreducci se signait à Rome. Le 14 juillet, François Albizzi, qui surveillait l'affaire, écrivait : « Le bref n'est pas encore en expédition; nous verrons si d-imain le Saint Père y voudra em-
preindre l'Anneau du Pêcheur: il n'y manque rien que la signature.
» Maître Serrapicha est tant adonné à faire voler l'oiseau, qu'il s'y épuise, et quelquefois oublie ses devoirs^ et reste dehors jusques à une heure de nuit : il promet la réponse, et puis rien ne vient. »
Léon X sen tirait toujours à 1 1 manière de ceux que l'on ne peut ni démentir ni contredire : il niait les conversations, il éludait les promesses. « Je ne me souviens pas... Je n'ai jamais rien dit de pareil... Je ne sais ce que l'on veut dire. » A peine si l'épais visage avait un pli de plus, et si les yeux troubles se voilaient d'une ombre plus lourde. Depuis Cosme de Médicis, combien de générations avaient fourbe, quel long trésor d'astuces et de compromis dans cette race !
Enfin, le 16 juillet, le bienheureux parchemin sort de la chambre apostolique :