‹ Jean des bandes noires, 1498-1526Chapitre 5 sur 38 · LÉON X, PAPE · texte numérisé non relu

LÉON X, PAPE

Cher fils, salut et bénédiction apostolique. Attendu qu'il ne nous paraît pas moins décent que convenable en notre circonspection pontificale, s'il nous est connu que certains, en les nécessités du Siège apostolique, n'ont point épargné leur fortune propre, de les dédommager de leurs dépenses subies par des dons et restitutions et de leur permettre quils puissent supporter de plus grands frais encore ; pour ces causes, considérant avec quelle fidélité et dévotion envers le Siège apostolique, contre Louis Eufreducci rebelle et les larrons homicides et autres bandits qui le soutenaient en nombre, alors qu'il allait ravager et assiéger notre ville de Fermo et sa Comté, pour le grand mépris de nous-même et du Siège apostolique, tu t'es montré, toi, libéral envers tes troupes, et as fait des frais en grande quantité ; nous estimons équitable de te donner pour tant de dépenses et de frais

quelque rémunération. Pour ces raisons, de notre propre mouvement et en raison de notre ferme libéralité, autorité apostolique, par ces causes, à toi et à tes héritiers et successeurs en récompense des dits frais et travaux, nous concédons, donnons et libéralement remettons on largosse, à prélever entre les biens immeubles dudit Louis Eufreducci et possessions venues tant par héritage de feu Baptiste Liverotto. que de Thomas son père et de ses oncles paternels, existant dans la Cité et Comté de Fermo, et confisqués pour la Chambre apostolique en raison des excès dudil Ludovic, jusqu'à concurrence de la valeur de six mille ducats en récompense des frais et de l'argent dépensé pour ceux de tes soldats qui dans l'expédition et conflit contre ledit Ludovic sont intervenus en fait. »

Six mille ducats, après tant de peines ! ce n'est point avec ses capitaines que Léon X vidait son trésor. Ce bref, écrit en un latin qui n'est plus de Bembo. fut présenté, comme il appert d'une annotation, le mercredi 8 août, à Fermo, devant le vice-régent et le commissaire subdélégué, par Georges Pétri, aliàs le Bossu de Forli, procurateur de Jean de Médicis.

El Jean, content ou mécontent, reprit son poste dans la Marche. Dans ce pays, tellement plein de repaires qu'un même mot, rocca, veut dire rocher et forteresse, il parcourt toutes les gorges, il hante tous les donjons. Tout le monde s'adresse à lui, tout lui revient : pour un petit vase de poudre, pour le mariage d'une vilaine, pour les exactions des soldats, c'est à lui qu'écriront trésoriers, vicetrésoriers. Prieurs et Anciens. Et les prêtres le font toujours damner ; nullement courtisan, il est leur jouet sans le savoir. Il est harcelé par les besoins d'argent. Le bref même ne lui arrivait pas sur-le-champ. Le cardinal Armellini, qui avait la pièce en main, leurrait de jour

en jour le trésorier de Jean ; il voulait dix ducats, il finit par le lâcher pour quatre. Ce même Révérendissime excitait en sourdine les habitants d'Iesi à massacrer, s'ils le pouvaiput, les soldats de Jean : « cela ne me plaît point », disait le condottiere^ « il me fera faire quelque excès, il n'agit pas en ami. » En outre, le vice-légat se mêlait de diviser les troupes, il entravait les paiements. Avec cela, riche en belles paroles, en « amour et courtoisie », mais on aurait voulu que « les paroles et les faits se missent un peu mieux d'accord. »

Quel métier pour Jean de Médicis, peu courtisan, qui s'achoppa toujours aux pièges d'une politique irresponsable et hypocrite! 11 ne sul jamais éviter les faux pas qui perdent, ou du moins retardent et affaiblissent un homme dans une société amoindrie. Soldat, au milieu de soutanes, de robes, ou de manteaux couvrant les banquiers, les procureurs, il s'empêtre et il se débat. 11 est toujours en peine de mille ducats; or, c'est le moment que choisit Cornélie Riario, mariée à Parme avec Octavien de'Carissimi, pour lui annoncer sa grossesse et demander « un berceau convenable, car c'est l'usage en ce pays que les père et mère de l'épousée, ou les plus proches parents y pourvoient pour le premier enfant, ensemble les parements qu'il faut. » Et elle spécifie qu'elle se contenterait de six écus d'or filé et autant d'argent, de quatre brasses de satin pour se faire une courtepointe, ou même d'un habillement déjà porté par Marie Salviati. Son crédit près de Blanche Riario était épuisé, elle « se jetait dans les bras » des Médicis-Salviati. Elle marquait encore qu'elle aimerait bien du satin incarnat avec mouchetures en brocart. « Ce sera, finissait-elle, un petit cadeau pour Voire Seigneurie, et beaucoup pour moi, plus pour l'honneur que pour la volupté. » Fidèle aux volontés dernières de Catherine Sforza, Jean protégeait et tolérait la quémandeuse infatigable, ce digne fruit de Monseigneur Octavien Riario, évêque de Viterbe.

Il se consolait avec une esclave grecque, Lorenzina, qu'il faisait venir; il chassait dans le parc de Caslel-Durante, prenant cinq daims en un seul jour « avec les plus beaux pourchas du monde. » Ce régime ne valait rien pour un homme rongé de fièvre, si malade que le bruit en venait jusqu'à Florence, et que Rome entière parlait de (( cette petite fièvre quotidienne, lente, lente, qu'on juge longue et dangereuse, d'autant plus que Sa Seigneurie n'en fait nul compte, et n'y a pas le moindrement garde. » La fièvre, la peste, on les trouve partout alors, en Italie. La peste est passée. La fièvre est éternelle. Et la vie que menait un Jean de Médicis était propice à un mal qu'on ne traite ni par le courage ni par le mépris.

Ses amis espéraient que l'on allait le rappeler à Florence, et ensuite à Rome, avec le cardinal de Médicis. C'était pour les affaires de la Ligue, qui occupait tous les esprits. Dans la même lettre, la Bacciaqui habitait Rome, faisait réclamer avec instances, par Suasio, son Pélrarquf, elle le voulait, on le lui avait égaré: quelque chose man(|uait à ses amours, aux baisers de la Baccia.

Jean de Médicis se trouvait, lui, au milieu des pires accès, (( entièrement guéri, grâce à Dieu. «Avec l'argent, la discipline était son seul mal; il la voulait terrible, et quand il s'agissait de chevaux, féroce. Le Modénais Martin, son maître d'écurie, a fait une faute, il le fait mettre aux ceps et aux fers, avec des aulx et des ciboules pour manger, et du vin poussé pour boire; il y revient à plusieurs fois, il s'acharne. Un peu de viande, et les ceps enlevés, parce que le prisonnier souffre d'une jambe, c'est tout ce qu'il concédera. Encore doit-on mettre les menottes en échange. » Si les recrues sont mal disciplinées, il les fait revenir d'Ancône à Castel-Durante, sous ses yeux mêmes. Et les soldats d'Iesi reçoivent l'ordre de ne pas bouger. On le connaît, on sait ce qu'il veut dire, en écrivant : « on va me forcer à faire mon devoir! »

Il avait été si malade qu'on avait fait courir le bruit de sa mort dans la bavarde Rome; « c'est le cardinal qui l'a dit de sa bouche, lui annonçait un de ses capitaines, mais ils mourront eux tous avant Votre Seigneurie î Soignez-vous, et point de paix ! » Pour oublier la fièvre tierce, et les refus de Jacques Salviati, qui ne lui prêtait plus, Jean ne connaissait qu'un remède, les femmes; la banque des Salviati, qui garantissait les dots princières et traitait avec le roi de France, avait eu de grosses dépenses : « prêter au cardinal pour çon chapeau, marier un autre fils, tant d'autres grosses charges, et présentement encore le mariage d'une autre fille Alvise. » Un peu de la rancune que ces refus, ces défaites répétées, inspiraient à Jean, retombait sur l'innocente Marie Salviati. C'est la coutume des ménages médiocres, comme le sien. Alors, il écrivait à François Albizzi :

« Estimable homme. J'apprends que Jean de la Stufa doit arriver avec la Lucrèce (je veux dire Maman-ne-veut pas), courtisane de Rome, comme vous savez, à cette foire de Recchanati; enconséquence, j'ai jugé bon de vous écrire les présentes, vous commettant à placer des espions ou bien envoyer un exprès à Recchanati, lequel fasse attention quand eux autres s.eront arrivés là; et, dès leur arrivée, vous devrez tenir prête une troupe de vingt chevau-légers de la compagnie, que Jeannot ne connaisse point, pour cela prenez tous ces Albanais et autres que vous saurez lui être inconnus, mais qu'ils ne portent pas ma livrée, ni les capelets albanais; et aussitôt, envoyezles après lui, là où il se trouvera ; faites-lui enlever par force cette Lucrèce, et laissez-le nu dans le lit. Et sil y a là de ses serviteurs qui veuillent se rebiffer ou faire du bruit, qu'on leur donne des coups de bâton; et puis envoyez-moi la dite Lucrèce. Faites encore, qu'on enlève tout ce qui se trouvera là-bas. et qu'on ne lui fasse aucun mal; mais pas de coups de bâton à Jeannot.

» J'écris à Jérôme Agnellet. qu'il ait à faire ce (jue vous lui commanderez, exactement. Vuus savez à présent votre office, n'y manquez pas.

» Laissez mener ;\ Romanello le cheval (pi'il a ; et envoyez-le pour espion, il sera bon \h. pour faire ce service à Keccanati.

» Parc de Caste! Durante. 22 sept. I.')2().

» Xe manquez en ceci pour rien au monde.

Ji;a.\ Dii Médicis.

« Faites, s'il se peut, queMesser Paul n'en sache rien. »

Messer Paul, c'est ce capitaine Luzasco, qui lui était si n '^cessaire pour un commandement disséminé. Ces capitaines étaient ses confident?, sts ambassadeurs, ses entrepreneurs de conquête et de vengeance. Ils lui apportaient peut-être de Rome ces billets griffonnés, plies el repliés bien menu, pour glisser partout, et qui disaient, dans leurs énormes jambages semés sur le papier vélin : « Je vous suis esclave, et vous baise les mains, et de bon cœur, et sans fin ; si je vous offensai jamais, pardon, car je suis votre unique esclave. Ah! par ma foi, Monseigneur Jean, vous êtes homme à être aimé. Je suis à Milan, où l'on ne parvient pas à me marier. »

Gomme Vitello Vitelli, comme Albizzi, comme le marquis de Mantoue, ses capitaines lui faisaient présent de chiens ou de faucons; cette année-là, peut-être pour dresser le bel étalon que Frédéric de Gonzague lui avait donné, la chasse à l'oiseau l'occupait beaucoup; il s'y livrait, à Fossombrone, ou dans les environs d'Iesi, la ville de Frédéric II, la ville du subtil Gésar qui composa lui-même un traité de fauconnerie.

Ces sauvages plaisirs l'aidaient à se délasser des tracas que ses bandes trop peu payées, composées de Corses ou d'Albanais sanguinaires, lui causaient par leurs démêlés avec les populations; les Picéniens toujours farou-

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ches se battaient avec les soldats. A Tolenlino, le sang coulait, un homme des bandes fut massacré. Jean de Médicis allait fondre sur la ville, et la mettre à sac : Léon X. l'arrêta, par un bref où il enjoignait, sous peine d'encourir, « son indignation, de ne point molester, réellement et personnellement, les Tolentiniens, ni ravager ou dévaster leurs champs ; en outre, d'obvier aux scandales », promettant d'ailleurs que l'on punirait les coupables; Lucrèce Salviali supplia ce gendre qui__rairaait toujours.

Le mielleux Armellini, qui envoya la lettre, ouvrait une instruction contrôles habitants; de son côté, Jean dépêcha le capitaine Paul Luzasco pour soutenir la plainte à Rome, tandis que le Cardinal Jules de Médicis la confirmait dans les termes les plus affectueux et honorables pour son parent, et pressait la Curie d'abaisser « l'orgueil de ces provinciaux. »

Il fallait en eff'et les tenir sous un joug de fer; pour un chien volé, pour un homme que l'on rossait, ils adressaient une plainte en haut lieu. Les hommes de François- Marie délia Rovère agitaient le pays ; à Saint-Léon, des assassins guettaient Jean de Médicis.

Avec cela, les gens de Rome ménagaient les villes, au détriment des garnirons. Six cents chevaux se dispersaient dans des cités encore mal soumises, les coups de main ne cessaient pas. Les bandes devenaient l'asile d'Italiens bannis, beaucoup moins bons soldats et aussi pillards que les recrues de la première heure. Le Cardinal Vice-légat excellait à glisser une réduction d'effectif et de solde dans une phrase où le Saint Père disait son paternel amour envers son neveu Jean. « Que Votre Seigneurie, disait-il, sache qu'il n'est pas de serviteur au dessus du maître ni de disciple audessus du professeur. » Ce latin de sermon, que Jean ne goûtait pas, lui faisait lever les épaules. Le Pape l'aimait, c'était à merveille: mais il le laissait sans appui. Jean, (jui employait les

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légats, et môme son cousin François Cuicliardiii, à lui envoyer des fromages de chèvre, s'irrilail de voir un Armellini ]:tnterner ses capitaines,, et maudissait la robe rouge qu'on lui enjoignait de révérer « à l'égal du Pape lui-même. »

(( Venez le plus tôt possible à Uo;ne, lui disait le sage Cardinal Salviati, son ami vrai. Tenez-vous auprès de Sa Sainteté, qui vous désire fort... Les brefs n'étaient que pour satisfaire les autres gens. Notre Saint Père m'a dit de vous encourager de sa part à bien faire,, comme vous faites, et qu'il vous montrerait par effets quelle affection il vous porte. »

Durant ces derniers mois, Cosme avait eu la fièvre tierce, au Trebbio, puis il s'était lentement remis. Malgré les rapports mensongers, il parlait et il marchait bien, chose assez peu miraculeuse chez un enfant de seize mois, mais qui ravissait Marie Salviati; naturellement, elle le disait « plus beau, plus gracieux cha({ue jour. » Elle l'eût dit, en bonne mère,, même d'un monstre : mais il est vrai que ses portraits d'enfance montrent un joli garçonnet, au beau front, à la bouche tendre, aux yeux de caresse; la vie, l'ambition, le vice, en fera le Grand Duc livide, aux yeux de batracien dans des joues bouffies.

L'année 1520 finit sans que le père allât revoir Florence. Tout à ses soldats, à ses dettes, occupé par les différends des Gaëtani avec les Colonna, il vit se lever, dans la Ville Eternelle, le nouvel an qui devait l'amener sur les champs de bataille plus dignes de lui. Il s'égayait en des tournois qui ravissaient le Pape, toujours avide de spectacles.

« Magnifique dame, ma maîtresse très honorée, écrivait le chancelier François Suasio à Marie Salviati. Je me recommande à V. Excellence sans cesse, et je veux vous apprendre ce qui se passe. Le Seigneur Jean est en très

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bonne santé, et dimanche soir il a donné ici à la maison un repas splendide à plusieurs Cardinaux, Seigneurs et gentilshommes, parmi lesquels se trouva le Cardinal Salviali et le Prieur. Et, avant le repas, on a jouté à cheval, et ce fut un beau spectacle; et à pied, après manger; ces Seigneurs Cardinaux et les assistants y ont pris grand plaisir. Et, lors jue X. S. Père le Pape l'a su. il a commandé au Seigneur Jean de faire une autre fois ce tournoi en sa présence : je crois qu'ils le feront au Château (Saint-Ange) où le Pape se tient présentement, ou au Belvédère, ou dans le lieu que choisira Sa Sainteté. Et pour un camp, le Capitaine était Monseigneur, et pour l'autre, Perceval de la Stufa. Ils étaient six cavaliers par camp, tous armés à cheval, avec les estocs en main. On ne se pouvait faire mal, et ils se frappaient en aveugles, tant que les étincelles de feu montaient jusqu'au ciel; et après le dîner, dans le combat à pied, ils étaient douze par camp, avec piques et estocs, artillerie, trompettes, tambours, cela fît une bataille fort plaisante, le plus beau spectacle possible: si bien que dans Rome entière on en parle à la grande louange de Monseigneur.

» Votre Seigneurie aurait vu, dans ces armes et ces combats, le Seigneur se conduire comme un autre César; tant il faisait brillamment, avec des coups de paladin. Et grâce à Dieu personne n'a reçu aucune blessure. Il y avait sur les maisons voisines d'alentour une grande foule, des spectateurs accourus, jusqu'à couvrir les toits: et tous s'en allèrent ravis. A nous demeura la gloire, qui pourra en outre produire un fruit non petit. Tout cela pour instruire V. S. que Dieu tienne longtemps en joie. A Rome, le jour pénultième de janvier 1520 152 1 . »

Vingt-huit ans après, Rabelais verra des fêles pareilles, à Rome, sur la place des Saints Apôtres.

L'année J521 commençait, cette année lugubre, « le temps de pleurs et de douleurs, » mauvaise à l'Italie, et

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pire encore pour la France dont les forces allaient se perdre à ces ineptes guerres.

Du moins, ce long temps de l'attente armi.'e au milieu des Marches a fornii' Jean de Médicis. Et dans ces devoirs mesquins, parmi ces luttes médiocres, il a préparé ces soldats qui feront le travail de sa gloire.

Pendant que Léon X, « universelle araignée », a tramé les toiles où il va s'empêtrer, lui-même, et dont les lambeaux étoufferont l'instable Clément Vil, Jean de Médicis a fixé les cadres de sa petite armée fidèle.

A la tête, il a ces capitaines pour lesquels il va jusqu'à risquer sa vie, car ils peuvent le remplacer au besoin dans les entreprises. Les cadres sont remplis par la plus bouillante jeunesse d'Italie, par des bannis, par des bandits, c'est le même mot et souvent la même chose, par les Albanais, par les Corses. On recherche d'être accepté; Dominique le Corse écrit le 13 août 1519 : « Je prie V. S. vu les offres qu'Elle m'a faites, de vouloir bien me répondre sur ses intentions et ce que j'ai à faire, attendu que je n'entends pas consentir à servir personne sinon V. S. et avec Elle vivre et mourir, parce que j'ai déjà éprouvé qu'Elle m'aime et me veut un très grand bien; et que V. S. sache que je ne suis pas homme à changer un maître pour un autre, si ce n'est avec l'espoir que vous me mettrez à l'épreuve, et m'emploierez à quelque faction honorable, et pour vous montrer que je suis et serai toujours Voire Serviteur très fidèle. »

Un capitaine aventurier, albanais au service de la Seigneurie vénitienne, le comte Mercure Bua, réclamait des hommes fugitifs, qui avaient trouvé place dans les bandes du capitaine, « qui vraiment donnait espérance par s-a valeur de monter à plus haut grade, et qui montre l'àme d'un Scipion l'Africain. » Oclavien Riario recommandait deux hommes, des Corses, neveux d'un de ses serviteurs, « l'un appelé Venturuzo, l'autre Marchetti, les-

quels désireraient servir S. S. Uluslrissime, I'uq en qualité d'estafier à pied, et l'autre d'estafier à cheval. » Après le fils de Morone, le Duc François Sforza proposait encore Pierre-Jean de Berti, de Forli ; au milieu des grandes affaires qu'il voyait traiter à Worms, en pleine faveur de Charles-Quint, le Duc jugeait l'entrée d'un homme en ces troupes d'élite assez précieuse pour qu'il s'y voulût employer. Jean-François, des comtes de Corrège, priait Jean de Médicis « qu'il voulut bien accorder au Magnifique comte Charles de Corrège de venir en ces bandes », et il insistait longuement.

Quiconque se présentait pour être enrôlé commençait par subir l'examen du maître . s'il plaisait à cet œil aigu, sagace et sévère, l'épreuve commençait : une lutte avec les soldats formés suivant lee règles de la milice. L'admission, lechiffre de paie, dépendaient de cette première joute.

Ensuite, c'était les exercices sous la surveillance directe du chef, le maniement des armes, les évolutions de troupes sur le terrain ; pour arriver à une paie supérieure, il fallait s'être essayé contre Jean de Médicis en personne, et vaincre ensuite un adversaire « en estaquade, » dans un duel à pied et à cheval. Les exploits menaient seuls aux grades : les lâches étaient renvoyés. Au début même, il les tuait de sa main. Puis, il abandonna cette coutume qui avait l'inconvénient de rabaisser le capitaine général au rang de bourreau.

C'est juste à cette époque, où le sort lui ouvre la vaste carrière des guerres nouvelles, que ses bandes sont devenues « une République bien ordonnée » ; à vingt-quatre ans, sa fougue tombe, il ne reste que sa vaillance presque surhumaine. Il ne frappe plus les coupables, il les livre à son juge, qu'il tient maintenant près de lui, en permanence, avec un argousin; c'est la loi, l'ordre de la guerre, qui remplace le châtiment brutal.

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Sous peine de la potence, les duels doivent rester limités aux deux adversaires : point de ces « quadrilles », qui font tuer ou blesser pour une querelle étrangère des seconds innocents. Jean de Médicis est ménager de cos hommes qu'il forme lui-même et avec tous ses soins. Il sait également (ju'il faut épargner le pays sur lequel ^n vit; les dangers les plus meurtriers, à cette époque, ne viennent pas des guerres, concertées et peu sanglantes, mais du massacre et des guet-apens organisés par les victimes du vol, du viol et de l'incendie; les soldais fugitifs, les traînards, les isolés, reparaissent bien rarement : malheur aux vaincus, ou à ceux qui s'égarent., les paysans veulent se venger, ils les guettent, ils seront assommés dans une embuscade ; on ne laissera les blessés dans les villes que si l'on a sagement traité les citoyens. Et puis, chacun doit vider ses querelles sans autre appui que soi-même.

Tout cela, ce n'est point Machiavel où Jean de Médicis le trouve ; il est conseillé par sa vocation et son expérience. Il sent ce qui lui fait défaut; pour traiter avec les Seigneurs qualifiés et les Princes, il entretient auprès de lui des lettrés, comme Cesano, comme Raimondi. L'Arélin l'amusera, mais il le servira surtout, dans ses relations avec François I".

Après avoir trop bien justifié le mot de Savonarole : « Les chefs sont cause de tous les maux qui gâtent les cités », Jean de Médicis, hors de Rome et de Florence, dans le champ clos où l'Europe va se heurter, ne montrera désormais que les vertus de ses anciens défauts.

Et puis, voici les belles guerres avec les beaux historiens. Au lieu des bavardages patentés, on aura Martin du Bellay, on aura Lamarche, et le Loyal Serviteur, et Brantôme même ou Montluc, pour faire halte au milieu des documents inédits. Ce n'est plus cette histoire compassée, ni cette histoire de collège, d'académie ou debou-

tique, œuvre de pédants, de courtisans et de chanoin?s. Des seigneurs français, qui ont vu les batailles et les affaires, négocié, rompu des lances, rédigé des traités ; un style franc, un style sobre et chaud comme les vins de France. Et, parmi les Italiens, le froid Guichardin se révèle dans sa correspondance exacte, bien plus haute que son histoire; les événements sont si forts, qu'ils soulèvent même la prose latine de l'évêque Jove.

Le temps va finir des doubles traités et des clauses secrètes ; la lutte séculaire, dans le cha np de bataille éternel, entre les Alpes et la mer, va se rouvrir. Jean de Médicis est tout prêt. Regardez ses bandes, non plus les lourds soldats de l'Uccello, sur leurs coursiers énormes, avec les madriers peinturlurés qui leur servent de lances et les casques de Croque-mitaine dont ils effraient les ennemis ; mais une horde agile, dont les cuirasses sont conservées au Musée national, tout enfoncées par les balles : harnais solide et simple, chapeaux de fer sans ornements, adaptés au crâne, fortement tenus par des mentonnières, ou bien, si c'est pour un assaut, revêtus de larges rebords où l'huile et la poix couleront. Le capitaine lui-même a rejeté les armes de parade ; la belle cuirasse à ciselures, le grand casque au mézail fantastique, montrés comme siens dans les vitrines, c'était pour les joutes et tournois de paix; l'armure de combat, celle qui fut son vêlement au tombeau, celle que San Gallo sculpta^ que Titien peignit, c'est la forte cuirasse fruste, avec l'énorme passegarde protégeant la spalière gauche, au faucre simple, fermée de boucles apparentes, sans un ornement. Il la revêtait sur une cotte de mailles, un haubergeon,, qui passe sous l'échancrure droite. Et souvent, lorsqu'il la débouclait à la fin d'une journée, les balles aplaties entre la carapace et le corps tombaient, grêlaient autour de lui, quand elles ne demeuraient pas collées au pourpoint « comme des piastres. »

Tel il sera jastju'à la fin, parmi ces soldats, qui saluent le premier, le plus fort, le plus brave et le plus prodigue d'entre eux. Ronsard en voyait de pareils, ils passent dans ses vers épiques :

« Les morions, les piques des solda rs, Et les harnois fourbis de toutes parts, Et l'émery «les lames acérées Frappez menu des llammes éthérées, Et du rebat du soleil radieux.

Une lumière envoyoient dans les cieux... Maint estandart ply sur ply se mouvant De tous costez se boulîoient par le vent. »

Ces étendards sont blancs encore, ou rayés de pourpre. Il faut les suivre, maintenant, jusqu'au jour où la mort du Pape qui les a fait déployer le premier va les mettre en deuil, et donner à Jean de Médicis le nom sous lequel il doit survivre dans l'histoire et dans la légende.

Les événements historiques, pas plus que les actions d'un homme, ne se distinguent en ces phases tranchées que les traditions factices semblent établir. 11 y a, d'une période à une autre, dans la vie des peuples et des gens, ces passages qui se retrouvent dans la nature entière. Avant les guerres déclarées, surtout en ce tempslà, mille petits nuagCo montent et se dispersent, qui, plus tard, formeront l'orage.

Léon X exécrait la France, contraire à ses desseins de grandeur excessive. Il avait, du mauvais politique ultramontain, — ce type éternel, — la rancune, l'avidité, l'ingratitude. Il n'avait oublié, d'ailleurs, ni sa capture de

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Uavenue, ni les obstacles opposés à ses désirs les plus tenaces. Et puis, la France le frappait au cœur, c'est-àdire à la bourse ; le maladroit Lautrec, gouverneur de Milan, n'avait su que jouer au tyran : non seulement le successeur de Jules II songeait avec amertume que Parme et Plaisance « valeureusement enlevées aux Français », n'étaient plus à la Sainte Eglise, mais encore, et bien pis, voici que le gouverneur de Milan méprisait le Pape jusqu'à conférer tous les bénéfices de la Lombardie sans le consulter, sans lui faire sa part; le Médicis, le fils de banquier, voyait les ducats s'échapper, les belles provendes se perdre : on avait fait défense de citer et appeler les bénéficiaires à Rome!

« Scélérate et déshonnète insolence! » écrit un évêque inspiré par le Vatican ; les anciens griefs de la guerre d'Urbin, les alliances rompues par la double mort de Julien et de Laurtnt, tout fermentait dans l'esprit du gros Pape, gonflé de bile et d'humeur. Il ne pensait plus, certes^ à faire du Français un roi de Lombardie, et un roi de Naples avec l'Espagnol ; ce dernier demeurait seul son ami, s'unissait à lui par des trames secrètes^ jusqu'au jour où la haquenée blanche s'arrêta devant le Pontife, en signe de l'hommage que Charles-Quint lui rendait pour Naples.

Jean de Médicis « condottiere de la Sainte Eghse », c'est le titre que lui donne le marquis de Mantoue, passa l'hiver dans les mêmes soucis médiocres où son action s'était jusque-là dépensée : comme l'Italie elle-même, il vivait, il finissait de vivre cette période monotone qui précède les grandes crises : lettres de magistrats obscurs, affaires de garnisons, longues épitres pour dix chevau-légers, placets de villes ou tiraillements pour la paie, recommandations, assurances d'amitié, tout ce fatras est mort à jamais. Rien n'en ressort, qu'un mot de Pescaire pour avertir comment les Espagnols, épouvan-

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tail de la Curie, passent sagemenlje Tronto, « sans faire nul déplaisir aux terres de Sa Sainteté, » malgré la déplorable méchanceté des paysans, poltrons et fourbes. On calomniait Jean auprès du Saint l'ère ; « ne vous en occupez point, disait le cardinal Armellini, notre Saint Père vous connaît. » Et pour le mieux connaître, on faisait décacheter ses lettres, môme lorsqu'il le déf(Midait.

Au reste, il se tenait à Kome le j)lus qu'il pouvait. C"est là qu'il attendait l'éclat des événements. Une des dernières lettres qu'il y reçut venait de Blanche Riario, sa chère sœur, sa mère adoptive durant les mois d'épreuve ; elle le remerciait d'avoir pris part à son malheur; le comte ïroïle de' Rossi de San Secondo, qu'elle avait épousé après un projet de mariage avec Astolphe Manfredi, venait de la laisser veuve, chargée déjeunes fils, au milieu de voisins terribles, dans le désarroi de l'Italie ; Jean de Médicis lui promit son secours, et, moins de deux années après, la comtesse Blaiiche éprouva que la promesse n'était point vaine.

Il s'occupait, du reste, avec une vigilance étrange, de toute sa famille, et dans le moindre détail. En même temps, il suivait le Pape dans ses excursions de chasse, à la Magliana, puis à Viterbe. Il apprenait à connaître les intrigues, tout en faisant voler l'autour. Voir Guido Rangone mis à la tète de l'infanterie, tandis que le marquis de Maotoue était d'ores et déjà gonfalonier général, ce n'était peut-être pas sans amertume pour un Médicis, pour le seul Médicis guerrier. Il savait ce que dissimulait la bonhomie du cardinal Jules de Médicis, et combien il gênait cet homme à la figure féline. 11 dictait une lettre qui fait voir, dans le fougueux Jean, un Jean nouveau, un Florentin avisé, perçant, ironique. A la veille d'entrer en guerre, il résume en paroles nettes, d'une sagace expérience, ce que la Cour de Rome a su lui montrer durant les démarches accumulées de mois en mois :

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« Curé, que j'honore comme un père, écrit-il à Forluiiali. pour répondre à votre lettre, je dois vous dire que je suis très certain du bon office que vous m'avez rendu auprès de Notre Révérendissime, pour mon exaltation et salut, avec votre ordinaire efficacité, amour et foi ; mais je tiens à vous répliquer (sans vous imputer rien d'ailleurs en ceci) que vous êtes un homme à l'antique, trop crédule et prompt à écrire, à rassurer, et à faire prendre pour certain ce qui est plus douteux que la voie de l'oiseau dans l'air, ^liis pour mon contentement, ou pour ma confusion et la vôtre, vous voudrez bien me plus particulièrement expliquer sur quoi vraiment mon brave curé a fondé sa présente créance, et les assurances et espérances qu'il en donne. Laissons de côté un motif naturel, le sang et la chair, que ma sincère foi eut mérité de faire valoir en quelque façon; ne prenez pas, je vous prie, fondement sur ma naissance, et sur des pronostics, ni sur des divinations, cela ne convient ni à votre âge ni à votre état; mais, attendu que vous avez touché tout à fond, et trouvé le nœud de l'alFaire, dites-moi ouvertement ce que, comment, par quelle voie et quand, ces choses seront (^ha'C erunl) : sans vous laisser leurrer pourtant, pour avoir peut-être voulu vous excuser à mon égard, avec de pareils morceaux de pain d'épice, de ce que vous ne m'avez pas envoyé les deux cents ducats ; car la promesse de Durand ou de maître Antoine se pouvait donner sans autre commission de ma part, auparavant comme ensuite. Vous pourriez pourtant penser, curé, que meshuy nous devrions avoir compris les procédés et manières dont on use au jour d'aujourd'hui. Néanmoins je ne serai jamais téméraire, ni obstine ; et je changerai d'avis, si vous me montrez assez prochains ce bien, cette félicité et ces grâces que vous me promîtes, combien que je les aye toujours espérés et attendus, et jusqu'à présent à mon dam et confusion. Je ne crois

JEAN DES BANDES NOIRES l-').")

pas avoir manqué à mon devoir, el jamais je n'y manquerai, préférant avoir à me plaindre d'aulriii el Je mon mauvais sort, que de voir personne se plaindre de moi. »

Cet homme s'était assagi ; tandis qu'il suivait le Pape, à risle, à Viterbe, ses agents travaillaient pour lui dans la Curie. En lui envoyant un chifïre secret, et l'eau chimique pour les écritures invisibles, ils lui exposaient les négociations touchant les patentes du capitanat. Et, le sei j[neur était heureux en même temps que le soldat ; un de ses chevaux triomphait, présage fortuné, dans les courses du palio.

Montaigne vit ces courses de chevaux dans le Corso de Rome, où « il y a un pris qu'ils ajtpelent 6'/yO«/o », dit-il en son jargon farci d'italien. « Ce sont des pièces de velours ou de drap. Les jantils homes, en certain endret de la rue où les dames ont le plus de veue, courent sur des beaus chevaus la quintaine, et y ont bonne grâce; car il n'est rien que cete noblesse sache si comunéement bien faire que les exercices de cheval. L'eschaffaut que M. de Montaigne fit faire leur cousla trois escus. »

Telles que Montaigne les verra en 1582, pour le « Quaresme prenant, » telles étaient déjà ces courses, que variaient des luttes d'enfants, de Juifs, ou de vieillards « tout nuds », des épreuves de buffles :;t d'ànes. La noblesse qui ne pouvait venir envoyait ses chevaux. C'était beaucoup plus magnifique et plus renommé que les palii de Florence, courus au Bourg Saint-Laurent, dans une ruelle et parmi les cris des ciane, des commères florentines.

Les plus fameuses écuries de l'Italie tenaient à honneur d'y figurer. « Il sied au Prince, disait le Courtisan du Castiglione, d'être libéralissime et magnifique, et de donner à un chacun sans réserve, attendu que Dieu (comme on dit) est le trésorier des Princes généreux; il lui sied de faire des festins splendides, des fêtes, des

jeux, des spectacles publics, d'avoir des chevaux en grand nombre et excellents, pour servir en guerre, et pour le plaisir durant la paix, des faucons, des chiens et toutes les autres choses qui conviennent au délassement des grands Seigneurs et des peuples ; comme de nos jours nous avons vu faire au Seigneur François de Gonzague marquis de Mantoue, lequel en ces matières semble plutôt Roi d'Italie que le Seigneur d'une Cité. »

Frédéric de Gonzague n'avait pas dégénéré de ces coutumes paternelles ; en janvier, il envoyait à Rome ses chevaux barbes, « pour honorer la course des pallii (sic) et les festes de N, S. Père le Pape. » C'était Zuccone, l'écuyer spécial pour les chevaux barbes, le « barbarescator », qui les menait en personne. Et le marquis les faisait précéder d'une lettre à Jean de Médicis, ou il'les lui recommandait comme au seul digne de les surveiller selon leur prix.

En des luttes aussi noblement disputées, il était deux fois agréable d'être vainqueur. Aussi, les familiers se disputaient l'honneur d'apprendre au maître que ses couleurs avaient vaincu. C'est Jean de la Stufa qui fut le plus prompt; François Suasio disait, non sans aigreur : « Je pense qu'à cette heure V. S. pourra avoir eu les nouvelles du palio. car Jean de la Stufa me dit avoir fait le chancelier à ma place. » La course avait été fort belle. On exposait à plusieurs reprises la pièce d'étoffe gagnée, (( à cette fin, que les amis se réjouissent, et que les ennemis, s'il en est, crèvent de maie rage. »

Vraie famille, et vraie République, où le maître surveillait tout, et dont les membres se sentaient défendus : une correspondance entière s'échangeant pour libérer un soldat corse, Barinci, compromis dans une rixe de taverne; le Barigel avait relaxé l'homme en s'excusant beaucoup. D'ailleurs, pour un neveu du Pape, la police devenait douce. Déjà, dans la course du palio, la victoire

avait été donnée à Jean de Médicis par lautorilé municipale.

« -\ous avons le palio, écrivait le chancelier, parce que notre cheval a plus et mieux couru ([ue les autres. Celui de Nicosie est arrivé premier dun quart d'heure, parce qu'il a sauté les cordes des barrières; il aurait voulu le palio, mais c'était contraire à la règle. Le gouverneur et le Barigel, ayant appris que Nicosie n'avait pas tenu compte des barrières, ont dit: « Le pa- //oest au Seigneur Jean. » Et je puis dire que notre cheval et notre garçonnet ont fait bravement. Notre ami Morelto alla devant jusqu'au Borgo : puis le nôtre prit lesdevants/et nous eûmes un peu à disputer; mais néanmoins la victoire se décida vite pour nous; et le Pape, en apprenant notre triomphe, faisait une bouche jusqu'aux oreilles, tant il riait de bon cœur. Votre Seigneurie peut penser que j'ai fait comme il faut : régaler la coterie sans y rien épargner, pourboires à la ronde, et ducats en bon nombre ; aux trompettes, aux fifres, aux tambourins, charpentiers, fabricants de chars, peintres, faiseurs de bannières, et tant d'autres; que V. S. soit SLire que tout le monde en parle fort. »

Mais voici le temps où chevaux de courses vont devenir chevaux de guerre. Prosper Colonna prenait le chemin de la Lombardie ; il avait, lors de son passage à Rome, un entretien de « trois bonnes heures avec le Pape » ; l'ambassadeur d'Espagne, disent les uns, ou, suivant d'autres, le dataire Giberli, assistait seul à cette longue causerie; ensuite, durant trois quarts d'heure, au jardin du Vatican, un tête-à-tête reprenait entre le général des troupes pontificales et l'ambassadeur de César. Le moment était décisif: et tous les efforts s'unissaient pour arracher aux avarices de la Curie cette solde qui permettrait à Jean de passer par Florence, afin de rejoindre ensuite ces vingt mille hommes de pieJ, ces douze cents hommes

d'armes, ces quatre cents chevau-légers, qui allaient ouvrir la campagne sous les ordres de Ferdinand d'Avalos, marquis de IVscaire, d'Antoine de Ley va, et de Frédéric de Gonzague, marquis de Mantoue. Ce pontificat de Léon X, au matin joyeux et splendide, s'achevait parmi le fracas des armées.

Le 7 juillet, Jean de Médicis écrivait, en son château du Trebbio : « Cette fois-ci, nous partons tous, ce soir nous serons à Firenzuola, et demain au soir à Bologne. » Le lo juillet, Prosper Colonna l'envoyait à Reggio « pour le service de Sa Sainteté. » C'est là qu'il reçut la première lettre de François Guichardin, alors gouverneur de Bologne. Pour contenir les gens de la contrée, « dont la nature^ outre la facilité que donnent les frontières, est telle qu'on ne peut s'étonner de voir fréquemment naître des désordres », pour brider la \ille « aux têtes carrées » on choisissait le capitaine qui s'était montré dans les Marches. La seule crainte de Guichardin, c'était que Jean ne frappât trop fort :

« Il est nécessaire, au temps où nous vivons, — disait le prudent gouverneur, — de se conserver l'amitié des populations, afin que lors de votre mise en campagne vous ne laissiez point un si grand nombre d'ennemis derrière vos épaules; veuillez donc prendre soin que vos hommes se logent sans nuire à personne, et vivent à leurs frais, sans violence et sans frapper ou battre personne, ainsi qu'ils ont, m'a-t-on dit. commencé par faire hier au soir. N'employez pas seulement la force, mais le conseil et la prudence; vous le ferez assurément, et je vous en fais souvenir fraternellement, non seulement pour le bien des affaires pontificales, mais etiampour votre honneur particulier. »

Guido Rangone s'employait pour faire nommer Jean de Médicis au grade de capitaine général des chevau-légers. Mais LéonX songeait surtout à tirer de l'Empereur

un Etat pour « ces diantres d'enfants laissas par le duc Julien. » Au reste, Jean de Médicis avait cuutun:ie d'empêcher ses amis de solliciter pour lui: franc et hautain, son caractère ne se pliait pas aux intrigues; il s'estimait, et il croyait naïvement que le mérite sert à s'avancer dans le monde. Pendant qu'il oscillait entre Bologne et Fieggio, Pescaire allait à Gênes, Prosper Colonna marchait sur Milan. Lui, dans undénùment complet, harcelé d'ordres, occupé par la dispersion de ses troupes, il se proparait à la grande guerre en étudiant les cartes de la Lo m hardie.

« J'ai, lui écrivait Raimondi, fait tenir à M, Li'-andre (Signorelli)une Lombardie dessinée, afin que V. S. puisse, à son loisir, en sa chambre, voir le pays où Elh' doit donner batailles ; bien que cette carte ne soit pas fort correcte; il y en a d'imprimées, qui sont excellentes, à Venise. Mais ici, à Florence, on n'en trouve point. » On lui envoyait cette carte avec des chevaux, un palio, des effets, et une fdlette. Grecques ou non, venues de Viterbe ou d'ailleurs, il demandait ces fillettes dans maint courrier.

Enfin, le siège de Parme lui donna la première action d'éclat qu'il put faire; le passage des troupes dans le duché de Milan, après un séjour de six semaines à Reggio, et d'une quinzaine de jours sur les bords des frontières, cette invasion si longuement préparée par tant de rancunes, avait déclaré la guerre; dans cette plaine parmes.ine de la Ghiaradadda, « où se faisaient ordinairement les plus belles escarmouches qu'il est possible », les escarmouches menées par Jean de Médicis surpassèrent toutes les autres. A Florence, à Rome, il n'iUait bruit que de ses exploits. « On en parle singulièrement, on blâme seulement son trop grand courage, l'excès de son audace, et son mépri- pour les périls qui menacent sa vie. » Mais, ajoute son fidèle serviteur Suasio, avec

grande sagesse, « on ne saurait à la fois être en sûreté, et acquérir le renom d'Hector. »

Tel se montre Jean, à l'aurore sanglante de ces Ion- ç

gués guerres, tel il demeure jusqu'au jour où le faucon- |

neau l'abattra. C'est un paladin, c'est un preux^ il mé- *

prise l'artillerie, comme Bavard, il ne veut pas connaître les armes nouvelL^s; vivre et mourir joyeusement, c'est la loi du vrai chevalier, c'est la sienne; et dans les récits où se mêlent en un gâchis fastidieux les intrigues et les traîtrises,^ les marches, coutre-marches. sièges, traités et alliances, le nom de Jean de Médicis résonne, simple et formidable, comme un choc de lance, comme un appel de trompette.

Avec ses quatre cents chevau-légers, il est partout, où l'on fait bien. Autour de Parme, il a devant lui le Gascon Carbon, impétueux, de bonne race, aventurier parent des princes, et qui moleste d'ordinaire les gens du Pape : ce Carbon, Carbone ou Charbon pour les Italiens, on proclame bientôt qu'il ne « flambera plus, car il a trouvé l'eau pour l'éteindre. » Un jour, il se trouve lance à lance avec Jean de Médicis, et Jean le désarçonne.

Le 4 octobre, Jean a pris aux Vénitiens quarante chevau-légers, plusieurs hommes d'armes, deux drapeaux; le capitaine des cavaliers. Mercure, n'a pu s'échapper qu'à grand' peine ; celui des fantassins, Marien de Leccio, est pris, et l'on sait qu'il est bon pour une forte rançon.

Dans la retraite sur Rebec et Pontvic, Jean de Médicis fut chargé de couvrir l'armée, de même qu'il avait rompu l'effort des stradiots vénitiens à Casalmaggiore, et sur rOglio. « Tout le monde l'a dans le cœur, disait Suasio, on l'exalte^ on le célèbre, et on l'adore: et on lui promet force biens et un grade très honorable. » En attendant, on retenait ses soldats à la Cour de Rome.

Tout allait mal pour les Français; les Suisses, qui se sentaient nécessaires, renchérissaient encore sur leur

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