JEAN DES BANDES NOII'.ES ICI
vi'nalilé. sur leurs caprices; « la Toussaint approciiait. dit Martin du Bellay, les nuits devenaient longues, pluvieuses et froides; de sorte que nos Suisses s'ennuyèrent, et s'en allèrent sans congé. » Quatre mille restèrent, sur vingt mille; il est vrai que le Cardinal de Médicis avait pratiqué la défection de ces seize mille hommes. Ai)rès l'excommunication lancée par Léon X contre le roi de France, au 4 septembre 1521. le Cardinal Jules, vêtu de pourpre, avec Mathias Schinner, le féroce Cardinal de Sion. s'était mis en marche à la tête de dix mille soldats, également Suisses, et les avait menés, la croix en tète, sur Milan. Depuis lors, il navait cessé de fourber pour parvenir à faire déserter ceux de l'armée française.
Lautrec, affaibli, sans argent et sans confiance, ne savait même pas défendre ces positions excellentes, cette ligne de places fortes que défendaient des fleuves torrentueux : il abandonnait les remparts, il laissait franchir ces fossés naturels, échelonnés dans l'aquatique Lombardie, l'Oglio après le Pô, l'Adda après l'Oglio. C'est à Vaprio, pour tourner l'armée française, que l'on vit Jean de Médicis se jeter tout armé dans l'Adda: il avait envoyé des éclaireurs, et il savait que- tous les efforts ennemis porteraient contre le pont où les Impériaux devaient passer. Il prit deux cents de ses plus vieux chevau-légers ; il avait maintenant toute cette cavalerie sous ses ordres, outre deux mille fantassins et ses cent lances du début. « Voici, dit-il à ces soldats délite, le moment où je vais connaître la valeur et le courage de qui m'aime : prenez chacun votre fantassin en croupe, et suivez-moi. » Il tourna vers le fleuve aux bouillonnements montagnards la tète de son cheval blanc, ce même Sultan qui mourut après la mort de son maître sans souffrir jamais un autre cavalier ; l'étalon barbe se jeta dans les tourbillons de l'Adda, Jean de Médicis ferme en selle, la lance sur la cuisse, et passa la
rivière sans une faute. Cependant le comte Onuphre de Mont d'Oglio, sur l'ordre de Jean de Médicis, avait franchi plus loin, sur des barques pleines de fantassins, et le neveu de Jérôme Morone, Francisque, avec d'autres capitaines, traversaient au confluent du Brembo, plus en amont. Odet de Foix, qui espérait empêcher le passage, était tourné sur ses derrières. Les Français se replièrent sur Milan ; trois heures de lutte acharnée n avaient rien gagné, l'héroïsme de Jean de Médicis décida tout.
Voilà les actions que cachent les flatteurs de ducs, les valets de Morone, comme Galéas Gapella. De jour en jour, Jean de Médicis « allait au ciel, et toute Rome en faisait fête, le proclamait unique, et le seul appui des armes pontificales. »
Il était en eflet meilleur capitaine, de combat en combat ; capable de retrouver ses anciennes colères, on savait ce qu'il voulait dire quand il écrivait : a Faites ainsi ; ou bien, je me courroucerai ! » Mais il devenait pitoyable, il commençait à montrer lame d'un vrai paladin : le cruel Prosper Colonna voulait pendre Jérôme Cormo le Corse : Jean de Médicis demanda sa grâce, et Colonna finit par répondre : « Il faut bien, à un si vaillant capitaine, et de si prompt conseil, et intrépide, comme vous êtes, accorder même les choses injustes. »
Prosper Colonna n'aimait pourtant guère ce jeune ;
chef, qui se faisait suivre par les meilleurs soldats, j
brillait partout au premier rang, venait encore d'entrer avant tous à Milan, par une artificieuse idée : il avait . fait pénétrer des soldats par les bouches ouvertes pour l'écoulement des eaux. Si bien qu'il aurait eu la gloire d'avoir conquis la ville, si cardinaux, marquis et autres ne s'étaient hâtés de la mettre dans leur poche. De là les haines, les querelles ; voilà pourquoi Prosper Colonna lui fit un jour, sous quelque prétexte, des reproches amers; Jean de Médicis répondit avec son àpreté
coutumière. « Vous ne me parleriez p.is ainsi dans un bois, gronda le général en fureur. » — « Dans un bois, répliqua Jean, ce bonnet noir que vous avez sur la tête, je vous le ferais paraître rouge. »
Outre ces réponses hardies, Jean avait le défaut de se montrer magnanime : dans une armée qui rançonnait les prisonniers, il ne songeait, aprôs la prise de Milan, qu'à rechercher son neveu le comte de' Rossi de San Secondo, parmi les soldats de Lautrec, afin de lui sauver la vie : quand il dégagea Paul Luzasco surpris par les Vénitiens, il prit Hercule Poète, capitaine des er.nemis, et le remit en liberté, sans rien en tirer, ni argent, ni offense. Prosper Colonna n'aimait pas ces manières généreuses.
Et d'ailleurs, un pareil soldat éclipsait tous les autres. Comme l'armée, avec le marquis de Mantoue, s'était portée par Chiaravalle vers Pavie, Jean de Médicis partit un matin pour battre l'estrade ; il traversait une de ces vastes prairies du Milanais, noyée })ar les pluies de l'hiver, ([uand il rencontra tout à coup un gros de chevau-légers ennemis : on se mit à escarmoucher, et les Corses des bandes firent si bien, malgré leur petit nombre, que les autres plièrent. Mais quelques-uns d'entre eux parvinrent, par une fuite simulée, à entraîner, à isoler Jean de Médicis, qui se lança tout seul à leur pourchasse : il galopait à toute bride, quand son cheval s'abattit dans un de ces fossés qui tranchent les pâturages lombards: la bêle faisait des efforts désespérés, elle glissa dans la vase, et le cavalier fut pris sous elle; les fuyards se retournèrent, et voyant Jean de Médicis écrasé sous sa monture en train de se débattre, ils fondirent sur lui, l'entourèrent; et ils frappaient sur lui, martelaient avec leurs masses d'armes. Brusquement, sous l'averse des coups, malgré le poids de son destrier, Jean de Médicis se dégage ; Jean de Médicis se relève ; il a sa masse
d'armes au poing; l'enclume devient le marteau. Malheur aux assaillants! il frappe, si fort, si longtemps, que ses hommes viennent au bruit, le dégagent, et le remettent sur ses arçons. Estocs et masses avaient bosselé son armure. Le soir, le camp se la montrait, couverte de chocs, enfoncée et faussée en plusieurs endroits.
Maintenant, après la reprise de Milan, après que Lautrec avait perdu presque tout le pays, on pouvait espérer une rentrée prochaine du duc François Sforza dans ses Etats reconquis. Jean de Médicis essaya de se faire donner un commandement par le prince son parent: il l'obtiendra plus tard, mais pour l'heure François Sforza, toujours incertain, et qui veut attendre de fermes succès, lui répond : « Nous ne voulons meshuy vous affirmer ni vous assurer que nous faisons état de faire présentement l'emprise de notre Etat de Milan. Bien pouvons-nous vous affirmer que la ferons certainement. Et aussi nous espérons que ce sera bientôt. Mais pour le moment préci=, nous ne saurions actuellement le certifier. Allez secrètement et silencieusement, nous vous en prions, comme si vous n'aviez nulle intelligence avec nous, et tenez-vous prêt à venir à notre aide, et nous vous promettons notre foi. » Jean de Médicis-Sforza, comme l'appelle son cousin, devait être averti par un messager spécial, quand l'heure serait venue.
Dans cette Italie de conjurations et d'intrigues, un événement arriva, qui ne dépendait point des hommes; ou du moins pas entièrement. Léon X mourut le l^' décembre 1521, à sept heures de nuit; le 12 novembre, Suasio disait à Fortunati, devenu prolonotaire apostolique et chanoine de Saint-Laurent : « Le Pape est à la Magliana, le cardinal Siilviati et le Prieur, avec la cour, y ont fait une belle Saint-Martin, et tout le monde va très bien. » Le ii novembre, Léon X reçut, dans ce pavillon favori, qui servait aux chasses et aux festins, le messager qui
apportait la nouvelle de la victoire devant Milan. La soirée se passa dans les réjouissances ; les fenêtres, disent les uns, laissaient entrer l'air empoisonné des campagnes romaines. D'autres, qui virent le cadavre ouvert, avec les taches rouges et livides de ses viscères, accusent le poison. Le poète du Papegaut et des Cardingaux n'at-il pas écrit : « A Rome, gens inHnis guaignent leur vie à empoisonner... »
La voix prophétique dont parlait l'Arioste en des vers terribles, la voix qui disait à tous ces Médicis emplis d'allégresse : « Ainsi que votre joie monta bien vite, bien vite elle sera détruite, vous mourrez tous!... » la voix fatale avait raison, une fois encore !
Fièvre ou poison, le joyeux Pape était mort. Frère Marien, son bouffon, espèce de moine mendiant, l'assista seul dans l'agonie. C'est lui qui dit à ce Pontife délaissé par toute sa cour, cardinaux, neveux et mignons : « Recommandez-vous à Dieu, Saint Père. » On fit arrêter aussitôt l'échanson et le bouteiller, le marquis Barnabe Malaspina et Riccio. Mais c'était formalité pure. On pilla çà et là dans Rome, assez peu ; les traditions se perdaient. On commençait à parier sur les cardinaux papables; le cardinal de Médicis avait beaucoup de partisans.
Léon X avait peu servi son neveu Jean ; il fut regretté par lui comme s'il avait mieux fait, et dès ce jour, les bandes changèrent tout ensemble leurs drapeaux et leurs baudriers ; de blanches, ou de blanches et pourpres, qui sont les couleurs favorites des cadets Médicis, leurs couleurs deviennent noires.
Et dès lors, Jean de Médicis, déjà « maître d'un nom qui le fera rechercher en tous lieux, et accueillir et désirer » devient, pour le reste de sa vie, et dans sa mémoire à venir, Jean des bandes noires. Comme tous les héros, son nom, son vrai nom, c'est celui qu'il se crée.