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CHAPITRE III

CAMPAGNES POUR FLORENCE- — JEAN DES BANDES NOIRES PASSE A LA SOLDE DE LA FRANCE. — SIÈGE DE CRÉMONE. — LA VIE A REGGIO D'EMILIE. — LES MALASPINA. — CLÉMENT VII PAPE. (1521-1524).

Léon X avait dispara ; son œuvre croulait avec lui, jusqu'en ses pauvres fondements, édifiés avec tant de peines, tant de ruses, tant d'injustices, de cruautés et de parjures. Il ne devait rester de lui, comme c'est l'ordinaire, qu'une renommée tout à fait différente de son mérite : celle d'un prince ami des arts et bienfaisant pour les artistes. Le Pape qui a négligé l'Arioste pour de plats bouffons, le prince bourgeois, plus sensible à Fra Mariano qu'à Raphaël et aux maîtres, où il voit seulement di'S « gens de mestier », ce personnage myope et scurrile va passer pour un Périclès; peut-être, il faut le dire, si ce Grec était aussi bien connu que Léon X, ne vaudrait-il pis beaucoup davantage.

François-Marie d'Urbin s'empressa de se jeter sur sou duché; Florence tremblait pour avoir suivi la politique de son pape Médicis. Déjà les paris sur le cardinal Jules ne trouvaient plus preneur. Le duc de Ferrare écrivait à la République florentine : « Vous avez toujours été amis de la couronne de France ». Léon X était bien mort.

Jean de Médicis avait suivi le cardinal Jules à Rome. L'armé; pontificale était licenciée. 11 se commandait (( quatre paires do chausses pareilles au modèle », allait très bien et se tenait bien gardé, sous bonne escorte, dans ses chevauchées à travers la ville agitée par ce Conclave où se préparait l'élection d'un « Barbare ». Pendant ce temps, Marie Salviati s'épuisait à entretenir les chevau-légers et les pages, les hommes d'armes et les équipages qui affluaient à Florence. La République florentine désirait reprendre à sa solde Jean des bandes noires; il refusait, sous prétexte qu'il n'était pas sur de ses hommes, pérugins en grande partie et partisans des Baglioni; or, François-Marie d'Urbin était allié de Malatesta et d'Horace Baglioni. « Cela ferait, disait Jean des Bandes noires, l'effet contraire à celui que l'on recherche. » Le cardinal Jules était du même avis.

La situation se troublait et s'aggravait de plus en plus, dans la difficulté d'élire un Pape; Jules de Médicis ne pouvait arriver au nombre de voix nécessaire. Les parieurs baissaient toujours leurs mises sur lui. Mais il demeurait assez fort pour empêcher un autre de prendre la tiare qu'il ne pouvait ceindre lui-même. Inquiet d'ailleurs, à voir les fruits de sa cauteleuse diplomatie, l'inspirateur de Léon X était l'impuissant témoin du désarroi qui se mettait partout et s'accroissait toujours : en moins de quinze jours, tous les mécontents, tous les dépossédés avaient remis la main sur leurs Etats; le bref interrègne avait fait rentrer François-Marie d'Urbin dans ses duchés, Horace et Malatesta Baglioni dans les terres de Pérouse, Sigismond Varano dans celles de Caraerino. Le duc de Ferrare menaçait Modène et Reggio, Vilello Vitelli et Guido Rangone les couvraient à grand'peine. Guichardin usait ses efforts à maintenir Parme et Plaisance, tandis que près des Florentins, Sienne s'agitait déjà. On espérait encore à Florence un second pape Médicis,

quand le conclave s'ouvrit le surlendemain de Noël. Mais le cardinal n'avait pas grand espoir, sauf de la fortune.

Cependant, Jean de Médicis, rassemblait peu à peu ses troupes en Toscane, tout en laissant quelques forces dans les camps lombards; il restait à Rome, dans la maison de son beau-frère le Prieur, auprès de Lucrèce Salviali, « bien vu, caressé, courtisé de tous. » 11 attendait, lui aussi, le pape nouveau, pour agir suivant l'élection ; d'un Pape Médicis il comptait « tirer un beau poste ; » mais dans le cas où les affaires tourneraient mal, il faudrait user de prudence, d'une extrême prudence. Son frère César Riario lui donnait des festins, et lui présentait des chevaux qu'il recevait avec joie. 11 lui en fallait sûrement, pour courir, de Rome agitée, à ses camps des plaines lombardes, où l'attendaient « de grandissimes escarmouches, trois jours entiers sans une heure de repos. » Outre cela, d'autres garnisons dans les Marches, à Maënza, Roccagorga, les pays des anciens combats. Et toutes ces facendes, comme dirait Rabelais, sous une saison pluvieuse, dans un pays bouleversé.

Enfin, le 9 janvier 1522, le « Barbare, l'absent », le Néerlandais Adrien de Florisse, cardinal de Tortose, régent de la Castille pour Charles-Quint, était élu par le nombreux et turbulent Conclave. Et le peuple de Rome, persuadé que ce précepteur flamand, ce théologien obscur, allait transporter le Saint Siège en Espagne, affichait partout : « Rome est à louer. Roma est locanda »

Jean de Médicis accepta de servir Florence contre les seigneurs qui rentraient en possession de leurs domaines, contre le duc d'Urbin et les IJaglioni. Ceux-ci, dont un était parrain du petit Cosme, avaient repris courage à la mort de ce Pape qui leur avait tué leur père, dans le moment même où l'on fêtait les noces de leur sœur Elisabeth avec Camille Orsini. Elevés en hommes de proie, les Baoflioni s'étaient mis au service de Venise. Ils unis-

saient maintenant leurs espérances à celles de François- Marie de laRovère, de Camille Orsini lui-même, des Varani, des Petrucci. L'usurpateur de Pérouse, sous la protection du Pape et de Florence, était leur oncle Gentil Baglioni; déjà Guido Vaïna et Vitello Vitelli le soutenaient. Mais la grande action, l'action décisive en tout ce pays, on l'attendait de Jean des bandes noires.

Il commença par soutenir Sienne, où le gouvernement restait fidèle. Pendant ce temps, il faisait revenir ses compagnies; le 10 janvier, Guichardin signalait leur passage à Parme.

Jean recrutait activement de nouveaux renforts. Irrité, souffrant mal la moindre affaire étrangère à ses troupes, il allait oublier ses espérances déçues, grâce au remède habituel, une rude campagne. Dès le 20 janvier, Laurent Cambi, commissaire du gouvernement florentin, écrivait, de Montepulciano, que Ips bandes noires étaient arrivées et que les éclaireurs d'élite battaient le pays. La vieille Etrurie brûlait une fois de plus.

Jean des bandes noires était un condottiere d'autre trempe qu'Annibal Rangone lui-même ou que Pierre- Louis Farnèse. 11 harcela les Huit de Pratique avec ses requêtes continuelles; fantassins, relais de stradiols, estafettes, il lui fallait tout, et sur le champ. Les Huit se hâtaient, répondaient que les compagnies s'étaient mises en marche, que les postes étaient pourvues ; le vicechancelier, le cardinal Jules, était revenu gouverner Florence, le 21 janvier, « en bonne santé et belle humeur. »

Les chevau-légers passaient le 21 janvier dans Arezzo. Les fantassins allaient suivre. Jean des bandes noires en personne arriva, la nuit du 22, à Montepulciano : « J'ai cheminé trente-cinq milles, écrivait-il aux Huit, et lo voyage est méchant au possible. » C'était une route à travers l'abominable Val di Chiana.. l'allée naturelle entre le bassin du Tibre et celui de l'Arno; les marécages

formés par le cours putride de la Chiana rendaient mortelle « la maudite et la malheureuse fosse » que Dante avait déjà conspuée par la bouche de Guido del Duca.

Aussi Jean ne pouvait-il croire au plan que l'on assurait être celui des ennemis : venir de Castel délia Pieve pour donner bataille à Chiusi. « C'est incroyable, disaitil, surtout qu'il leur faut repasser les Ghiane, » ces mêmes défilés où les soldats quittaient les bandes des Baglioni et de la Rovère pour déserter aux bandes noires. S'ils venaient, au reste, on avait fait le nécessaire pour les bien recevoir.

Mais, s'il faisait son devoir, il voulait voir les commissaires florentins faire aussi leur office; lents et avares, leur incurie pour les logements, leur manie d'éparpiller les troupes, leur parcimonie pour la poudre, les munitions, les provisions, irritaient le chef généreux et coutumier des grandes guerres. « La moindre chose qui reste en arrière, disait-il, peut produire le plus grief désordre. » Il fallait éviter surtout de vivre sur l'habitant. C'est moins des troupes qu'il lui fallait, — il en avait bien assez 1 — qu'une intendance vigilante et sûrement réglée.

Il voulait dévaster les terres de Pérouse, les Huit l'y excitaient. Ils affirmaient que rien ne serait épargné pour vain'crc leurs ennemis et ceux de l'Eglise. Après Augustin Riccialbuni, ils envoyaient Jacques Castellani, sans préjudice de Laurent Cambi, que Jean des bandes noires gardait et mettait sur les dents. Au moindre retard, le bouillant capitaine écrivait, le soir même de ses marches forcées; le 2i, il est à Cortone avec son infanterie et sa cavalerie, en assez bon état. On disait que les ennemis se dirigeaient vers Pérouse et le duché d'Urbin. Son avis était d'envahir le territoire d'Urbin, pour faire une démonstration utile, et « quasi commencer à vaincre. » Les Huit de Pratique approuvaient, lui envoyaient deux cents ducats et des renforts. Mais il ne laissait pas d'avoir trois

connétables qui attendaient encore le premier sou de leur paie.

Un nouveau commissaire, Zanobi Briza, venait prêc'ier la patience. Les connétables étaient trop exigeants, les troupes, pillardes. C'est un grief perpétuel ; mais ces routiers se battaient bien. S'ils dévastaient une contrée, le peuple molesté savait les attendre dans les retraites et les massacrer. Seulement, sans paie, ils ne marchaient pas plus qu'un cheval sans avoine. On le vit, dès le 28 janvier, à l'assaut de Passignano.

Portant la guerre aux portes mêmes de Pérouse, Jean des bandes noires avait résolu d'emporter la petite ville de Passignano, située à quelque si.x lieues, au bord du lac de Trasimène. « Magnifiques Seigneurs, écrivait-il le soir du 28 ; la présente est seulement pour apprendre à Vos Seigneuries comment, ce matin, nous partîmes de Cortone, et, arrivés à Passignano, nous leur demandâmes de se rendre : comme ils refusèrent, nous requîmes les Suisses, qui furent les premiers à joindre, de donner la bataille; ils répondirent qu'ils voulaient d'abord une solde; ce qui ne laissa pas de me mettre en un grand embarras; et je fis, pour ce motif, solliciter les fantassins italiens, lesquels, une fois arriv('s en grande partie, on donna l'assaut par la voie du lac, en allant dans l'eau jusqu'à la ceinture. Et c'est ainsi qu'au premier assaut fut prise la tour et la forteresse; il y mourut environ trente hommes. Les autres avec la majeure partie de leurs biens se sauvèrent sur peut-être quarante barques que nous vîmes sortir pendant que la bataille se donnait. Demain nous irons plus avant. »

Il battit les rives du lac jusqu'à la fin du mois. On le comblait d'éloges. Il suffisait, lui seul, impatient d'aucune aide, à cette campagne. Les Huit de Pratique regrettaient « le mal et ruine de ce lieu de Passignano et de ses habitants, car ils désiraient leur conservation et leur

bien-être », mais ils se consolaient par la pensée « qu'ils avaient cherché leur malheur, et qu'on pouvait dire : c'est bien fait. » Contre des adversaires secourus par Rome elle-même, Renzo de Ceri, Ascagne Colonna, devaient venir à la rescousse. Il fallait que Jean des bandes noires feignît de tenir ferme sous Pérouse, et, l'heure venue, se portât brusquement, à l'improviste, sur la place de Saint-Léon, citadelle et clef du pays. Les garnisons florentines se maintenaient à grand'peine.

Tant d'efforts répandaient au loin la renommée du condottiere. Non seulement les magistrats de Florence lui prodiguaient les éloges, et les marques de leur pleine confiance, mais Charles-Quint le célébrait et aspirait à le connaître. Un chevalier de Saint-Jacques lui écrivait, le 3 février : « Monseigneur illustre et unique,., il m'est venu ici, à Florence, un nommé Don Fernandde Castro, lequel m'a recherché pour l'introduire auprès de l'Illiis- Irissime et Révérendissime cardinal ; et, attendu que c'est un chevalier de Saint-Jacques, et qu'il arrivait de la Cour de sa Majesté Césarienne l'Empereur, je l'introduisis auprès de Notre R""® et 111"^®. Le susdit Révérendissime le loua fort, lui disant qu'il était un bon gentilhomme, et il lui fît force caresses; et finalement ce gentilhomme me fit force demandes au sujet de V. S. Illustrissime, disant qu'il désirait voir V. S. Ill'"^ Je lui dis où était V. S. Il me dit, que jamais l'Empereur ne mangeait ni à son dîner, ni en repas public, que V. S. ne fut citée là parmi les grands Seigneurs et ducs : et qu'il s'y dit tant de bien de vous, et que vous y êtes en telle réputation, que pas un autre en Italie, ni qui fasse meshuy le métier de soldat. Et la susdite Césarienne Majesté vous aime tant, qu'on ne le saurait dire, et ne désire que connaître V. S. 111"*... »

Charles-Quint craignait-il déjà de voir Jean passer à la France?

Le condottiere n'était pas toujours à l'aise, dans ses rap-

ports avec un gouvernement double ; non seulement il se trouvait gêné par les commissaires florentins, mais le Saint-Siège députait, avec l'assentiment de Florence, Monseigneur Silvio Passerini, «'vêque de Cortone, afin d'essayer un accord entre les Baglioni. Jean des bandes noires était sous l'autorité du prélat ; arrêté sur la colline de Fontignano. qui domine le lac de Trasimèneà l'extrémité sud, il lui fallait, après avoir fermé le cercle autour du lac, couvrir, par des chevauchées, Pérouse menacée par les Baglioni, envoyer des détachements pour occuper le duc d'Urbin aux confins du Montefeltrin : et d'un moment à l'autre, l'ordre d'un évêque pouvait troubler ses plans.

Avec cela, (( sans pain et sans espérance d'en trouver», berné par les commissaires, il était obligé d'écrire, dans le moment où il serrait de près Pérouse : « On ne pourra, dans un tel péril, entretenir les hommes, désespérés par la faim et sans argent... Si bien que je laisserai le faix de tout cela sur Vos Seigneuries, en leur offrant, lorsque j'aurai mes soldats payés et mon camp pourvu du nécessaire, d'accomplir telle facende que Y. S. se tiendront bien servies par moi. »

Il y avait des jours meilleurs, où la haute et puissante signature du condottiere signait des lettres moins acerbes. Les Huit se plaignaient d'être dans une pénurie lamentable; Léon X avait épuisé Florence, le cardinal Jules la pressait encore. L'essentiel était de payer d'abord Suisses et lansquenets; les Italiens ne venaient qu'ensuite.

Comme les premiers pourparlers restaient infructueux, l'ordre arriva d'envahir les terres d'Urbin, de secourir Saint-Léon et Maniolo (Majolo), qui étaient en proie à la famine. Ces deux aires inexpugnables, où l'on mourait de faim, ne pouvaient plus attendre. Mais il importait en même temps de laisser une garnison autour de Cortone, où les Baglioni se hâteraient de tenter quelque coup de

main, à peine l'armée en marche. Enfin, il fallait bien compter ses hommes dans un pays tel que le Montefeltrin ; les vivres n'y existaient guère, et « c'était un âpre pays. » Mais, on ne pouvait pas douter de Jean des bandes noires, et les Huit lui prédisaient : « cette même gloire et ce même honneur qu'il avait coutume de conquérir en ses autres emprises. »

Il était désolé par les menaces de réduction dans les effectifs. Obligé de compter avec ses capitaines, il savait que de pareilles mesures ne seraient point tolérées; on allait sortir du domaine florentin, et les désertions arriveraient, et le désordre, et la honte. Il demandait que la réduction du moins portât sur les fantassins du pays, sur ces Italiens « qui à vrai dire ne sont guère bons soldats pour la plupart. » Les Huit n'étaient pas moins anxieux que lui. Leurs longues lettres le prouvent bien. S'ils diminuaient les effectifs des fantassins, la cause de la réduction, c'était une pénurie extrême des deniers publics, et telle que depuis longtemps la Cité n'en avait point vu de pareille. En outre, leurs commissaires les effrayaient, en leur peignant l'indiscipline de ces troupes, sans cesse jetées d'un pays à l'autre, d'un maître à l'autre, et qui se défiaient, se dissolvaient au moindre caprice. Celles qui étaient maintenues par leurs connétables valaient une paie; les autres ne pouvaient faire mieux que de se débander d'elles-mêmes.

Jean des bandes noires, qui gardait des amitiés parmi les Français, sentait croître son dégoût pour cette guerre dérisoire, d'allées et venues inutiles; ces démonstrations belliqueuses commençaient à tourner en négociation?. Le 2() février, « une esquisse de traités » était faite entre les agents de François-Marie et Florence. Le projet, envoyé par l'intermédiaire de Jean des bandes noires, devait être signé par le duc, et revenir aux mains des Huit par la même voie; alors l'armée se retirerait vers

le domaine florentin, évacuerait entièrement les terres d'Urbin et Montefeltro.

Jean-Thomas Manfredi et Alexandre Xerio, agents de François-Marie de la Rovère auprès du gouvernement florentin, confirmèrent la lettre, en écrivant à leur maître le 28 février. « Illustrissime et Excellentissime Seigneur notre maître très vénéré. iMercredi passé, à trois heures, nous avons expédié par l'entremise de Messeigneurs les Florentins une estafette à V. E. laquelle on a envoyée vers le Seigneur Jean de Médicis avec des lettres de nous, lesquelles expliquaient ce que l'on avait pu faire avec Monseigneur de Médicis et ces Seigneurs Huit de Pratique. »

Le i mars, « mardi du Carnaval, » date bien digne de ces mascarades, le mardi Gras de 1522, le traité devenait valable pour le Duc d'Urbin et pour les Baglioni ; seul, Jean-Marie Varano restait en dehors des stipulation?. Les Huit écrivaient à Jean des bandes noires. Il fallait retirer les troupes, et renoncer à brûler Perinabili et Carpegna. C'était juré « sous une foi inviolable, » jusqu'à la première occasion.

Jean, pendant quelques jours encore, gouverna ce camp inutile, occupé des moindres détails. Mais il partit bientôt pour Rome. De pires dégoûts lui étaient réservés. Sous le gouvernement du fourbe cardinal qui menait Florence, que pouvait-il attendre d'autre?

Pendant qu'il envoyait à Bologne son fidèle Charles Féo, pour le représenter en Lombardie, Jean-Thomas Manfredi, l'homme du duc François-Marie, suivait les intrigues à Florence : « Je ne sais, écrivait-il à son maître, si je mériterai l'accolade que V. S. dit me vouloir donner. Je ne puis encore partir... Les difficultés qui se produisent ici touchant ce que l'archevêque de Capoue m'a dit en secret sont les suivantes : d'abord, que ces seigneurs ici se trouvaient avoir arrêté, avant mon arrivée

dans Florence, le comte Guido (Rangone) avec une condotta de cent lances et cent chevau-légers, mais qu'ils ne pensaient point à lui donner aucun litre. L'autre difficulté, c'est que, sur les instances de Jacques Salviati, l'on a fait s'arrêter le Seigneur Jean pour six jours à Bologne, et l'on voudrait qu'il revînt pour servir quelque jour de gouverneur, comme devant. A présent, dans un entretien particulier que l'archevêque eut hier avec Monseigneur le Cardinal, il a fait apparoir audit cardinal qu'il sera plus à propos de donner le Capitanat à V. S. que de prendre en service le seigneur Jean, prem'èrement parce que, se trouvant avoir à mener une troupe de GOO hommes d'armes, et tant d'infanterie, il était nécessaire de leur donner un bon chef, aussi bien afin que ce fût un homme illustre et honorable sous lequel tous les capitaines et condottieri n'auraient pas à rougir de servir, que pour la valeur et renommée de bon capitaine, comme la possède V. S ; secondement, que s'ils venaient à se servir de V. S. et de son Etat, il n'y aurait pas besoin de penser à certaines précautions, comme ce serait le cas avec le seigneur Jean, attendu qu'il est florentin, et la bonne solde qu'il avait ne lui ayant pas été bastante, il serait nécessaire de subvenir à la grande dépense qu'il faisait par une autre solde égale. Le dessusdit archevêque ajoutait encore, parlant au cardinal, qu'il fallait penser qu'on enlevait une bonne occasion au seigneur Jean, sans lui donner aucune compensation; en effet, le duc de Bari, au service duquel il va, lui a promis un état de dix mille ducats de rente. Ce qu'il lui est plus aisé de donner que de débourser, eux, quatre mille ducats, et que pour cette raison, le cardinal demeurera perpétuellement l'obligé du seigneur Jean.

« Toutes ces raisons plurent à Monseigneur Révérendissime, et il en ajouta d'autres encore : car son avis était que l'on parlait dans son intérêt et celui de l'Etat.

l! dit avoir trouvé moyen que, sans le laisser savoir à Jacques Salviati, le seigneur Jean poursuivît sou voyage; mais il lui restait uu'^ difficulté, et c'est que pour V. S. il fallait une si forte charge icondotta) que ce peuple no la pourrait donner présentement, attendu qu'il est épuisé, mais à ce que disait l'archevêque on penserait pour le moment pouvoir vous donner 200 chevau-légers. Le tout, pour avertir V. S. qui voudra bien me faire «avoir ce ([ue j'ai à faire et comment je dois me conduire. Les seigneurs Huit seraient contents de prendre \'. Excellence pour leur condottiere, mais ils ue le disent pas ouvertement, pour ne pas déplaire à Jacques Salviati, qu'ils voient dépendre de son gendre. »

Le cardinal n'avait que trop de penchant à mettre au rancart Jean des bandes noires ; dans son àme tortueuse il l'avait toujours redouté, toujours exécré. C'était un rival pour son neveu — ou son fils naturel — Alexandre, l'enfant de l'esclave noire. Dès l'année 1310, les subtils Vénitiens, à la Cour de Rome, disaient : « Jeannin de Médicis, parent du Pape, est arrivé. Il voudrait la faveur du Pape, mais on dit assuré que l'on élèvera un fils naturel de feu Julien... » De Julien ou de Laurent, ou Alexandre ou llippolyte: jamais Jean. Le cardinal Jules était encore plus hostile que n'avait été Léon X.

Jean avait servi pour repousser le coup de main sur les domaines de Florence ; il lui fallait maintenant, étranger aux tiraillements entre le Sacré Collège et le cardinal, ignorant des trames ourdies pour donner les grades, voir les ennemis de la veille, le Duc François-Marie et les Baglioni, pris à la solde de Florence, et le capitanat remis aux mains de Guido Rangone. Ce n'est pas le duc de Bari, c'est le roi de France qui eut le bénéfice des rancunes accumulées chez Jean par tant d'outrages et d'ingratitudes. Le condottiere commençait à connaître cette politique où PItalie trouvera sa ruine et la papauté son oppro-

bre, quand elle sera devenue la politique de Clément VU, celte politique néfaste et ridicule tout ensemble, « politique de funambules, sans idéal, sans but élevé ni pratique », telle que l'ont flétrie, chacun à tour de rôle, les publicistes d'outre-monls.

Il était bien vrai que le duc de Bari voulait passer en Lombardie, et rejoindre Antoine de Leyve à Pavie. Mais il lui fallait pour cela, sur des routes infestées par la guerre, l'appui de Jean de Médicis, que Ton annonçait, le 15 mars, avec deux cents lances, trois cents chevaulégers et quatre mille fantassins. En effet, Jean rejoignait Pavie, on publiait partout que « le cardinal Médicis avait donne le capitanat des Florentins au comte Guido Rangone, et que pour ce motif, on avait envoyé Jeannin de Médicis en Lombardie, car il ne l'eut pas supporté, et, à cause de ce déboire, on juge qu'il pourrait bien faire des siennes. »

C'est le 30 mars que Jean, après avoir calmé dans Borgo San Donnino une émeute de ses soldats, qui saccagèrent Busseto, « mettant en un même butin les biens et les femmes », c'est dans la nuit, sur son départ, qu'il publia sa décision d'aller au camp français; il laissa chacun libre de le suivre ou de l'abandonner. Le matin, il quitta Busseto, prit la route de Crémone, et l'on disait qu'un pont de bateaux était prêt pour son passage. Paul Luzasco le quitta pour aller à Mantoue, avec Galéas Repetta et quelques autres gentilshommes, parmi lesquels son parent Camille Campagna. Le marquis de Mantoue, malgré les marchandages tardifs, n'avait pu ramener Jean sous le gonfanon de l'Eglise; il se vengeait en lui débauchant son meilleur capitaine. On commençait àdire que la perte de Paul Luzasco devait affaiblir les bandes noires : « Je montrerai, dit Jean de Médicis, que j'ai fait Luzasco, et que lui ne m'a point fait; et l'on verra que j'en ferai d'autres pareils! »

Il franchit le Pu sous Crémone, au coude que le fleuve forme à Polésine en Parmesan. Les bateaux que monseigneur Goro Glieri s'était vanté si haut d'avoir pris aux Français avaient été ressaisis et servirent pour son passage. On disait que sa charge était de deux mille fantassins et deux cents chevaux en temps de guerre, et cinquante lances en temps de paix. Martin du Bellay, mieux placé pour l'estimer, écrit ceci : « Auquel lieu de Cassan^ à cinq mil de Milan, estant notre camp logé, vint au service du Roy le Seigneur Jean de Médicis, parent du feu pape L'^on, qui amena trois mille hommes de pied et deux cents chevaux, desquels les enseignes étaient noires, parce qu'ils portaient le deuil dudit pape Léon... »

Guichardin, dont les lettres sont mal d'accord avec son histoire officielle, et avec les textes des autres chroniqueurs, insinue que Jean s'était mis à l'encan, et que les Français l'emportaient par surenchère. Et les Vénitiens eux-mêmes « parlaient fort vilainement d3 ce Janin. »

Quand on aura trouvé, dans ce pays, à cette époque, l'homme ou la chose qui n^étaitpas à vendre, on pourra blâmer; s'il est vrai que l'histoire ait un autre rôle que de comprendre et d'exposer.

Le comte Balthasar Gastiglione écrivait de Rome, à son maître le marquis de Mantoue : « Le passage du S' Jean de Médicis du côté des Français a beaucoup fait parler, et déplu. On estime qu'un grand personnage l'a séduit en lui donnant à entendre qu'on le ferait le premier personnage de Florence, et que le Roi Très-Chrétien lui donnera Imola et Forli. » On nommait le cardinal Soderini comme entremetteur d'une affaire mauvaise pour les autres Médicis. La vérité, Gastiglione l'a écrite : « Voleano danari. » Ils voulaient de l'argent!

C'était là ces (c grandissimes affaires » où la pauvre Marie Salviati, sans nouvelles et sans réponses, savait son terrible époux si fort occupé. « S'envoyer des lettres

l'un à l'autre, disait elle, c'est se parler pendant l'absence, voilà pourquoi je vous ennuie; sevrée de votre chère intimité, qui m'est refusée, je ne puis que vous écrire. »

Les propos qu'on avait tenus, touchant son passage au service de la France, avaient échauffé les oreilles à Jean des bandes noires. Que les habitants, au passage des bandes, soient terrifiés, et que l'on souhaite « une bonne crue qui lui tombe sur les épaules, « que l'on répande sur ses faits et gestes les plus étranges racontages, il ne lui chaut guère. Mais si l'on insinue qu'il a manqué de loyauté, forfait à l'honneur, il publie un rude et formel démenti :

« Par le trompette du Seigneur de Lautre(c)h j'ai entendu dire comment il y a là-bas force gens qui disent que j'ai forfait en venant au service du Roi Très-Chrétien, attendu que j'étais lié à la Sacrée Majesté Césarienne pour d'autres raisons. Pour cela, je fais assavoir à toute personne mon égale en condition, qui voudrait dire que j'ai forfait, ou que j'eus une obligation quelconque, ou de foi ou de solde, avec la Majesté de César, ou avec qui que ce soit des serviteurs de sa Sacrée Majesté en son Camp, qu'il a menti et ment autant de fois qu'il l'a dit, et autant de fois mentira, qu'il le dira; et cela je lui soutiendrai les armes à la main à toute réquisition qu'il me fera.

» Donné à Misano, le 19 avril 1.522, au Camp royal, » Signé : Jean de Médicis, de sa propre main. »

Ses plus fidèles serviteurs ne l'approuvaient point. Raimondi, comme plus tard Albizzi, le lui dit clairement. Non seulement son capitaine préféré, ce Luzasco qui était hier son bras droit, devenait son plus dangereux adversaire et luttait avec acharnement pour le défaire suivant

sa propre tactique, mais un secrétaire fidèle lui écrivait dans ce style :

« Mon illustre Seigneur. Donc, mon mauvais sort a voulu que V. S. m'estime assez peu, pour me laisser, en grand péril pour ma vie^ auprès du duc de Milan, alors qu'Elle passait aux Français, sans m'en donner avis ; et vous m'aviez envoyé offrir à S. Exe. le Duc tout ce que pouvait faire V. S. pour son service! Et Son Excellence avait pris soin de m'envoyer au-devant de moi une partie de la paie des fantassins, selon que je l'en avais {)rié, d'après l'ordre envoyé par V. S. dans sa lettre du 2i mars dernier, datée de Castelfranco. Et les autres affaires de V. S. étaient ajustées si bien que plaise à Dieu qu'Elle ne soit pas tombée dans un état pire. Mais je nai pas à voir si V. S. a fait bien ou mal. Je me plains seulement que V. S. m'ait laissé en ce péril; le Seigneur duc m'a fait examiner soigneusement, pour voir si j'avais su jamais que Y. S. voulût aller au parti des Français : je lui ai montré toutes les lettres que m'avait envoyées V. S. depuis que je suis auprès de S. Exe. et de bonne manière je me suis justifié, et j'ai eu l'ordre de rester quelques jours hors de la Cour, jusqu'à ce qu'il me fasse appeler; mais je n'y veux plus paraître, et je m'en vais à Rome, avec l'intention, si j'en trouve quelque occasion, de sortir d'Italie, et au passage je laisserai à la maison entre les mains de Madame le sceau de y. S. et le peu de papiers que j'ai, et le chiffre. J'ai entre les mains quarante ducats de V. S. laquelle voudra bien les mettre à bon compte pour mon service d'onze mois; et je demeure toujours le bon serviteur de V. S. à laquelle je me recommande toujours.

» A Parme, le 5 avril 1522. »

Le mois d'avril ne finit pas sans une affaire décisive, celle de la Bicoque. Prosper Colonna, fortifié près de

Milan, sur le chemin de Lodi, dans une villa, la Bicocca, tout entourée de grands fossés qu'il avait encore augmentés et fortifiés, voyait Lautrec faiblir devant les exigences de ses Suisses, et donner une bataille perdue à l'avance. Le duc Sforza, les Milanais, venaient à la rescousse. Cette journée du 27 avril allait consommer la perte du Milanais. Inhabile à la guerre défensive, maladroit à l'attaque, tyran brutal d'un peuple qu'il avait rendu féroce et haineux, Lautrec méritait tous les blâmes et tous les châtiments. Mais quoi? Brantôme l'a bien dit : « Madame de Châteaubriant sœur de monsieur de Lautrec; une très belle et honneste dame, que le roy aimoit, et faisoit son mary cocu, en rabattit tous les coups, et le remettait toujours en grâce. » Heureux, trois fois hewreux les généraux qui ont des sœurs, et les peuples qui ont des rois !

Jean des bandes noires, avec ses troupes admirables^ aussi bien l'infanterie que la cavalerie légère, avait été mis en avant. Il avait, en battant l'estrade, couvert la marche de l'armée. Puis, sa cavalerie avait donné dans la première confusion du combat. Lui-même, il avait eu le bras meurtri, trois chevaux avaient été tués sous lui.

Après l'affaire^ il s'enferma dans Crémone avec Lescun. 11 y entra seul; ses bandes, une fois soldées, rejoignirent. Là, chaque jour une nouvelle perte, un nouvel affront des Français venait décourager les soldats. Lodi, Pizzighettone étaient perdus l'un après l'autre. Jean des bandes noires faisait vaillamment son métier, il multipliait les sorties et les escarmouches. Mais il voyait bien que « les choses allaient mal pour les Français », il négociait avec les « Provéditeurs de Venise. » Le 14 mai, Lescun signait avec Prosper Colonna l'étrange traité qui l'engageait, lui, le marquis de Ponldormy, le marquis de Saluées, Frédéric de Bozzolo, Jean de Médicis, Bonneval, tous les défenseurs de Crémone, à rendre la ville

si dans le mois de juin on ne les avait secourus. Ceci donnait à Prosper Colonna la liberté de prendre Gènes. Cette capitulation déguisée irrita Jean des bandes noires. Il avait exigé sa paie, en menaçant de rendre la ville. Mais à présent qu'on la rendait sans lui avoir demandé son avis, il s'écria : « L'on me méprise I je vais penser à me venger. » On devait encore trois mois de solde et il ne fut pas difficile de mettre les troupes en feu.

Les bandes noires poussaient des clameurs furieuses, à voir le courroux de leur chef. Elles coururent aux murailles, on arracha les bannières, on retourna les canons des remparts, la ville était menacée, la porte était prête à s'ouvrir pour les ennemis.

Lescun vint droit aux révoltés ; il savait Jean des bandes noires aussi facile à s'apaiser que prompt à se met- Ire en fureur. Il le prévint par des paroles courtoises, il lui prit la main, il le supplia de calmer ses soldats, de lui pardonner, rien n'était encore certain, et l'on ne s'était point caché de lui. « Un homme de votre sang, lui dit-il, et de vôtre famille, laquelle ne connaît que l'honneur, doit penser avant toutes choses au bien d'un roi si bienveillant, qui non seulement paiera les soldes, mais reconnaîtra largement les mérites particuliers de chaque brave, si vous consentez seulement à quelque patience. »

Jean répondit avec hauteur au rusé gascon : « Je suis irrité avec juste raison; mais pourtant, qu'on paye mes hommes, et je remettrai aisément cette injure, en l'honneur du roi. Je ne puis souffrir celte flagrante iniquité, de finir la guerre avec des pactes clandestins, qui feront licencier sur-le-champ mes troupes sans la solde due; tant que je garderai la vie, je défendrai la cause de mes soldats; qu'ils aillent, en lambeaux, dans le dénùment, affaiblis de blessures, être trompés et rejelés par qui que ce soit au monde, je ne le supporterai point 1

Mon véritable honneur et ma vraie gloire, je les mets à défendre de l'injustice ces soldats très vaillants, qui ont suivi ma renommée. Voilà bien les coutumes des Français, dont on parle en tous lieux : mépriser, lorsqu'ils sont au faîte des félicités, les Italiens même braves et fidèles, et puis, dans les incertitudes de la guerre, quand ils ont besoin de leur force, vaillance, et aide, les traiter humainement, libéralement ; mais, si la Fortune amène les derniers revers du malheur, perdre la tête, ne penser qu'à soi-même, et abandonner honteusement ses alliés. »

Dit avec une ardeur hautaine, et qui avait le ton du maître, et par cette voix « effroyable » dont il usait pour commander ou menacer, un tel discours bouleversa l'armée ; les chefs s'entremirent, Lescun sourit sans s'offenser; on rompit l'entretien. Mais Lescun ramassait en hâte tout l'argent disponible, il emprunta de la vaisselle plate aux gentilshommes ses amis, et la distribua parmi les bandes ; tout rentra dans l'ordre. Et vers la fin du mois de juin, Crémone était rendue.

Jean des bandes noires partit pour Rome. Les bandes vivaient, en partie, à Reggio. Ce qui n'avait pas été licencié ou remis dans les Marches, huit cents fantassins et quatre cents chevau-légers. mangeait la malheureuse ville et les provinces dévastées.

Après celte campagne, Jean des bandes noires a fermé le cycle des années premières; il n'a plus rien à savoir de nouveau. La grande guerre, avec les armées fortes, et des milliers d'hommes (c'était beaucoup en ce tempslà), tués dans une bataille, la guerre sauvage lui a été montrée après la guerre d'escarmouches et de partisans : il a joué son rôle sur l'éternel champ de bataille, dans cette plaine lombarde où l'on se dispute pendant des siècles les tronçons de l'Italie. Il a même vu, devant lui, défendant la Bicoque contre Arnold de Winkelried

JEAN DES BANDES NOIRES lSr>

el les Suisses d'Uaterwalden, ce Georges Frondsberg qui sera, ([uatre ans et demi plus tard, l'ouvrier de sa mort. Il sait quecetle guerre féroce, oi^iles Italiens ont « mangé le cœur des Français, » leur « ouvraient le ventre tout vifs, et dedans faisaient manger l'avoine à leurs chevaux, avec plusieurs autres inhumanitez, » cette guerre de va-et-vi(nU perpétuel, de périls et de sièges, n'est pas mieux payée que les autres. La défiance et la ladrerie traditionnelles à l'égard des condottieri, lui est apparue aussi bien sous les lys de France que sous les aigles de l'Empire ou les clefs de Saint-Pierre. Il sait la chanson que répètent ses soldats :

« Quand nous sommes bien paj'és •Jour et nuit faisons grands actes !

Nous ne voulons trêve ou pactes Pourvu qu'on nous ait soldés ! »

Il a bien entendu chanter aux landsknechls allemands cette autre :

« Donnez monnaie ou blanche ou jaune, Et nous crier : « Palle, palle ! »

Tant que perdrons notre foix. ))

Se vendre cher, et se faire payer, par l'un, par l'autre, se bien battre pour la paie, être un honnête marchand de hauts faits, taxer sa bravoure et en recevoir le salaire, accrocher un Etat pour s'y retirer et pouvoir en vivre sur le pied de duc ou de roi, c'est toute la règle des actions, c'est l'unique but de la vie, pour Jean des bandes noires. Seulement, le métier qu'il fait, sans un seul instant de repos, — car le repos c'est la ruine, — l'état de condottiere a de tels risques et mène si loin, que l'on n'y vit pas bien longtemps, à moins d'un singulier hasard.

Marie Salviati s'accoutumait à son destin d'épouse sans mari; le 18 mai, elle écrivait à François Albizzi pour lui commander « sans manquer, une douzaine de

gants de dame, en veau, lesquels fussent beaux et bons, et autrement que ceux envoyés par Ser Bencio, lesquels étaient mauvais et laids, et ne m'ont donné nulle satisfaction, » Elle espérait revoir bientôt son terrible Jean. Il avait quitté Crémone aux premiers jours de juin suivant, mais ce ne fut pas encore, cette fois, pour aller voir sa femme. Il venait de trouver une entreprise où s'occuper, où mettre ses troupes hors d'une oisiveté périlleuse. Tandis qu'il négociait avec la France, avec l'Eglise, il employait ses loisirs à défendre la comtesse Blanche de' Rossi. Royalement, et mieux qu'un roi, le condottiere payait la dette de reconnaissance que l'enfant avait contractée envers celte sœur excellente.

Un fils de Blanche de' Rossi, cet évêque Jean-Jérôme qui a trouvé le secret d'être extraordinaire même en ce temps de prélats étranges, a laissé la vie de son oncle Jean, récit pauvre et confus, mais qui vaut par des anecdotes recueillies dans la tradition domestique. Il n'a pas manqué de noter que « Blanche, la sœur de Jean de Médicis, était alors demeurée veuve avec de nombreux enfants, et par les menées de Bernard de' Rossi, évêque de Trévise, son parent, lequel était en grand crédit auprès du pape Léon, elle était gravement molestée. Sa Sainteté avait déterminé et recommandé que, pendant que l'armée était près de Parme, l'état qu'elle possédait en ce pays-là lui fut enlevé; lorsque le seigneur Jean apprit cette résolution, il prit en main tous les châteaux qui lui appartenaient, disant : « Je veux voir un peu qui viendra me les enlever! » et il entra de sa personne à San Seconde, lieu bien fort et de bonne rente, et son Corse Jérôme lui dit : « Seigneur, tu es pauvre et tu n'as rien ; que ne gardes-tu ces châteaux pour toi, et renvoies la sœur chez elle?» — « Ne me parle jamais plus de ceci, répondit le Seigneur Jean, si tu tiens à la vie; j'estime ma sœur et mes ne-

veux plus que tout au monde. Si je vis, les châteaux pareils et plus beaux ne me faudronl point! »

Il y a du brouillamini dans les histoires rapportées par l'évêque de Pavie; il semble que la courtisane Isabelle de la Lune, ou quelque autre de ses pareilles, en le bravant dans sa qualité de gouverneur de Rome, lui ait dérangé les idées et confondu les souvenirs. Mais le propos même de Jean doit être vrai.

Le 3 juin, il passait, avec deux mille hommes, jusqu'à San Secondo Parmense ; il envoya pour la deuxième fois un trompette à Guichardin gouverneur de Parme, afin de lui répéter qu'il voulait seulement secourir sa sœur. Il prit, dans San Secondo, l'artillerie du comte Philippe de' Rossi, qui soutenait l'évêque de Trévise, puis il s'enfonça le long du Taro dans les âpres montagnes, jusqu'à Berceto, par les ravins du Cervellino. Un pas de plus, il remontait jusqu'à ce château-fort de l'Aulla, qui sera bientôt son domaine.

Il emportait, dans cette course guerrière, bien des soucis. Les Impériaux avaient prétendu qu'il était sorti de Crémone au mépris des traités. Il pensait à quitter la solde des Français ; tantôt la rumeur publiait qu'il avait fait accord avec le duc de Milan, tantôt on se fondait sur son « instabilité » pour lui faire écrire au Cardinal de Médicis : « Je suis libre, je servirai qui voudra votre Seigneurie révérendissime. »

François Albizzi, l'ancien familier de Léon X, n'aimait pas la France. Et l'idée que son maître la servirait lui était pénible. Il faisait tout pour le détacher de cette alliance éphémère : « Je suis venu ici à xMantoue, écrivait-il dès le 20 mai à Marie Salviati, pour affaire du maître, et ce jour je retourne à Crémone auprès de Sa Seigneurie. Le seigneur est en bonne santé, et nous tous. Et je sais que Votre Seigneurie aura déjà connu l'accord fait entre les Français et le duc (?) savoir que si définitivement

au 2G juin il n'est pas venu de secours aux Français, ils devront remettre le pays de Crémone aux Impériaux, et que tous s'en pourront aller libres avec tous leurs biens, le château- fort demeurant au Roi de France.

« Le Seigneur a envoyé voici 4 jours messer Michel- Ange en France, par poste pour voir le roi ; et, autant que je puis entendre sa volonté, le seigneur a dessein, si la guerre finit ici, de s'en aller en France ; et, comme jamais son passage à ceux-ci ne m'a plu, de même cette idée d'aller en France ne me plaît point, car mon avis formel est que ce sera sa ruine manifeste. Et je ne puis le'contredire en ceci, parce que peut-être il penseraitque je le fais uniquement pour ne point aller avec lui. Or, j'assure à Votre Seigneurie que je veux le suivre toujours, et pire il sera, mieux je l'aimerai, car j'ai donné mon âme au diable et mon corps à Sa Seigneurie. Mais j'ai grand deuil, à le voir marcher vers sa ruine manifeste. Heureux, s'il avait fait suivant mes conseils, avant de passer aux Français; il serait maintenant prospère. Patience 1 Votre Seigneurie est bien puissante! Qu'elle veuille faire, ensemble avec le curé (Fortunati) de manière qu'il soit rappelé à sa patrie, et rentre en grâce avec Monseigneur^ qui, j'en suis sûr, l'a toujours aimé, et qu'il aime, lui, plus que jamais. Je vous en prie, ne parlez de moi à personne, et déchirez ceci sur-le-champ, c'est l'excès d'amour que je lui porte qui me fait écrire et non point mon intérêt. En hâte... »

Au milieu de juin, Jean des bandes noires prit au comte Philippe de' Rossi le fort château d&Brisiga. Il revint à San Seconde, vers le 20 ; il reprenait vue sur ses domaines, il s'occupait du Trebbio, il renvoyait Antoine Vaïni, l'ancien intendant. C'est Suasio qui devait aller prendre possession des livres, se saisir de la gérance, estimer les récoltes et les rendements ; « Vous serez bien vite au courant, écrivait le maître, rien n'est plus

facile. N'y manquez point, si vous voulez me plaire, car je veux montrer que les gens qui mangent mon pain ne doivent pas me désobéir, comme a fait celui-là. »

Le mois suivant; à Bologne, il surveillait encore ses affaire^; de grains, par l'entremise de son nouvel intendant. Marie Salviali laltendait dans le château de leurs premières noces. Elle y recevait des visites.

(( Tout le monde. Cosimo et tous ceux de la maison vont bien, lui écrivait-elle. Son Excellence le marquis de Mantoue a daigné, courant en poste vers Florence, venir avec Messire Paul Luzasco jusqu'ici pour embrasser Cosme; il ne s'en pouvait rassasier, et j'ai trouvé cela bien aimable et charmant. On n'a pas manqué de lui faire l'accueil qu'il convenait ; néanmoins il n'a pas voulu loger ici. Sa venue m'a été agréable ; très-agréable me serait celle de Votre Seigneurie; plaise à Dieu que ce soit bientôt, et en bonne grâce et santé.

« Au Trebbio, ce 19 août 1522.

(( Votre bonne épouse. »

Ce fut bientôt, elle reprit pleinement ce délicieux nom de « consorte, » celle « qui partage le sort. » Après n'avoir eu que les craintes, les déboires et les tracas, à la visite du marquis douteux et du capitaine effronté qui n'était plus un serviteur, elle vit succéder une autre cavalcade ; un jour de l'été, la poussière du Mugello monta sous les pieds du cheval qui ramenait le condottiere : Jean des iDandes noires devint un gentilhomme campagnard, un père de famille, et un mari, pour quelques mois. Il moissonna, vendangea, fit cavalcader Cosimino. donna peutêtre à Marie Salviali quelques heures de joie ; elle entendit la trompe du chasseur et les abois des chiens sonner dans les vallées désertes. La correspondance se tait, pendant cette halte de vie. Jean des bandes noires a tous les siens autour de lui. L'année finit dans le repos, avec

quelques tournées de surveillance en Lombardie ou en Toscane, mais ni longues ni lointaines.

L'année suivante. 1523, se rouvrit encore à Florence. Le cardinal Jules avait fomenté toujours plus de haine contre son gouvernement fourbe. Il n'était pas fâché d'avoir son redoutable Jean, pour tenir en bride tant de mécontents. Le nouveau pape, Adrien VI, pacifique, clairvoyant, attristé par les vilenies et par les périls qu'on amoncelait contre lui-même et [contre Rome, ce Pape malgré lui, trop bon et trop honnête pour manœuvrer la barque pourrie de Saint-Pierre, laissait le cardinal régner à Florence. Il était doux avec les anciens maîtres; on a même prétendu qu'il avait fait de Jean un ambassadeur en Pologne, à la fin de 1522. Cette légende, que rien ne confirme dans pas un recoin des archives, est venue d'une confusion. Mais elle prouve, tout au moins, que le « Pape barbare » était un ami pour les Médicis.

Des amis, Jean des bandes noires en avait cru trouver partout. Partout, il avait été déçu. Promesses de Florence, qui avaient tristement fini par la pitoyable retraite devant Pérouse, promesses du Saint-Siège, que le Sacré Collège avait détruites par ses ordres malavisés ; promesses de François II Sforza, qui n'avaient point eu l'effet certain, si nécessaire dans la détresse financière où se trouvaient les bandes ; promesses de la France, avec ses riches soldes, avec l'espérance de mettre le condottiere en possession d'Imola, de Forli, qui sait? de Florence. Et tout cela, pour retomber dans un manoir mal géré, parmi des comptes onéreux, sans rien d'assuré, sans issue à un état pénible.

C'est pour cela que Jean avait empêché peut-être, en 1520, un premier sac de Rome! C'est pour cela qu'il avait ouvert la bataille à la Bicoque et défendu Crémone! Au milieu de cette époque vile et perfide, il pouvait répéter le dicton de la Toscane :

« D' Espagnols, d'Impériaux, De Français, de Cardinaux, Libéra nos. Domine ! »

Il avait eu boaiicoup de gloire, et son nom valait au loin. François l'"'" lui adressait des lettres à la signature somptueuse. Mais enfin, il était pour l'heure un condottiere sans emploi. Le duc François II Sforza lui offrait une solde, mais, en temps de paix cela n'assurait guère les affaires; les rentrées étaient incertaines, on vivait, tout au plus. Afin de fuir la peste, qui désolait Florence, au point de faire clore les boutiques, Jean des bandes noires était à Rome, où il surveillait les intérêts de sa sœur Blanche toujours attaqués par l'évêque de Trévise ; il avait sa femme et son fils auprès de lui. Ou bien, on cherchait un autre air, plus pur. dans le vieux Trebbio, car la peste, que Rome avait passée à Florence, pouvait revenir dans la Ville Eternelle.

La Ligue se reformait, secrètement, sans que personne vit bien clair dans ces « douteuses et longues affaires de Rome. » Les temps étaient plus sombres que jamais. « C'est ainsi, dira Guichardin en commençant le récit de la nouvelle année, c'est ainsi que finit, c'est là le fruit que porta, par les discordes de nos princes, l'année mille cinq cent vingt-deux ; passe encore, si du moins l'exemple du malheur passé avait donné quelque lumière pour l'avenir; mais, continuant les discordes entre les princes, les calamités ne furent pas moindres en l'année mille cinq cent vingt-trois I »

L'année nouvelle avait vu d'abord un affront pour les Médicis et pour Florence; c'était la réinvestiture officielle de François-Marie de la Rovère, duc d'Urbin. Florence gardait seulement une bribe de ces conquêtes payées si cher par Léon X. Seul, le cardinal Jules avait repris pied à la Curie, après la maladresse du cardinal Soderini-Volterra. Pendant ces misères, le Turc menaçait, les ru-

meurs conlradicloires se répandaient, l'aveugle François I*^'" se préparait à reconquérir ses héritages d'Italie sempiternellement perdus, à reprendre l'oiseuse guerre où les mœurs et l'esprit de France subirent les plus tristes contacts, et qui, perdant l'argent et les hommes, contribuait, ce qui fut pire, à empoisonner l'art français, à gâter les lettres françaises par des mélanges funestes et de lamentables exemples. Une vapeur de marécage sembla flotter sur l'Italie décimée par la peste, durant ces premiers mois de l'année 1523 où tant de malheurs se préparent.

Au printemps, Jean des bandes noires se retira parmi ses troupes, à Reggio d'Emilie. Il lui fallait au moins l'illusion des armes. Puis, il voulait être tout prêt. Ce cantonnetnent qu'on avait assigné pour les bandes noires, cette ville « gentille » et turbulente, peuplée de bannis et de soldats, lui plaisait. Il y surveillait ses troupes, incommodes aux habitants, et qu'on avait plusieurs fois supplié d'éloigner. Surtout, il y vivait 'dans une liberté de mœurs plus grande, sans être morigéné par sa famille ou par la Curie.

Reggio d'Emilie, durement éprouvé par tant de guerres, avait voulu faire intervenir Adrien YI auprès de François II Sforza, pour ôter les soldats pillards de la ville et du territoire. Mais le bref du Pape ne fit qu'un médiocre effet; le duc éluda les demandes, il renvoyait les citoyens à Prosper Colonna, à l'abbé Ferdinand Nuger, commissaire de Charles-Quint. On accorda seulement aux habitants battus, violés, volés, brûlés, de porter des armes « pour leur défense. » La peste mit le comble à ces désastres. La seule consolation des victimes, ce fut d'obtenir que l'ancien gouverneur de l'Emilie, François Guichardin, fût remis dans la légation que sa douceur, sa prudence, sa fermeté, lui avaient fait administrer à la reconnaissance universelle. Ces pauvres peuples, peu

.ii:ax des bandes noires r.t:3

accoutumés à se voir défendus, aimaient fidèlement et rappelaient avec ardeur celui qui les avait gouvernés sans les opi>rimer. Ils virent partir avec joie le comte Albert Pie de Carpi, et (iuido Rangone. Ils avaient une lettre de Guichardin où il était dit : « Le plus tôt que je pourrai, je me transporterai chez vous, avec le désir de maintenir cette cité dans le repos et la tranquillité (|ui souloient y régner durant mon premier gouvernement. » A Reggio, la présence de Jean des bandes noires, dans le voisinage de Guichardin, n'apporta que de la richesse et des fêtes. Devant leur chef, les bandes noires se tenaient plus tranquilles. 11 ne souffrait aucun excès en dehors de la guerre, et sous ses yeux. Dans cette ville (( délectable, et qui aime les étrangers », il dépensait largement, grâce aux domaines de sa sœur, qui fournissait avec une reconnaissance généreuse aux besoins de son sauveur : il s'entourait de compagnons joyeux, « fort adonné, dans ce moment, à la chasse et à l'amour. » L'amour, on en trouve des traces sur les lettres de cette époque, des mains de femme ont écrit sur le revers : (( mon très cher et doux petit destin ! » et les requêtes de satin, de linge fin, commencent à tomber sur Marie Salviati dès les premiers jours. « Je n'en ai point à envoyer, répondait-elle, je l'ai déjà dit à Jean-Pierre. Quand je serai plus riche, je vous pourrai mieux secourir. » Les questions d'intérêt n'étaient pas même en ordre, et le cauteleux Pierre-François de Médicis les ravivait à la moindre absence. « Je vous proteste, lui écrivait Jean de sa propre main, que j'entends venir chez moi, et, comme il est juste, et très juste, jouir de tout ce qui m'appartient ; et je veux tout ce que depuis dix années déjà vous avez eu en jouissance, et qui est à moi ; afin que vous éprouviez une autre façon de vivre; et je vous ferai connaître ce que c'est que de vivre hors de sa maison : je vous en fais serment public I »

Mais Jean s'amusait à Reggio, pendant celle brève éclaircie, sans penser aux affaires. Quand sa nièce An gèle de' Rossi, qui allait épouser Vitello Vilelli, passa par Reggio pour aller dans la citadelle des Yitelli, à Città di Castello, Jean des bandes noires mil en fêle la ville entière, accueillit triomphalement la fiancée, et nuit et jour ce fut des joutes, des combats à pied et à cheval entre les soldats : « Monseigneur, lui dit un ami, ceci, est-ce pour votre nièce, ou pour V^otre Seigneurie? » car il assistait à toutes les réjouissances. Jean se mit à'rire : « En vérité, ■

dit-il, la nièce en est la première cause ; la deuxième cause i

est pourtant bien celle que vous avez dite. »

L'auteur du Courlisan rapporle qu'un rodomont fut i]

convié, par une dame de la charmante cour d'Urbin, à I

la danse, et à des concerts, ou à quelque plaisir délicat, "|

qui lui pourrait plaire : « Ce n'est pas mon métier, grondait le bravache. » — « Et quel est-il donc, votre mé- 'a lier? » interrogea la dame rebutée par plusieurs- refus. <( Combattre t » dit avec un air furibond le tranchemontagnes. « Vraiment? mais alors, riposta la dame, présentement que vous n'êtes point en guerre, ni sur le moment de combattre, vous feriez sagement de vous faire curieusement enduire de graisse, et mettre en une armoire^ ensemble tous vos harnais de bataille, jusques au temps de servir; cela, pour ne vous point rouiller. »

Jean des bandes noires n'était point de ces panoplies ambulantes. Il aimait et il savait vivre. Aussi valeureux aux batailles de la table et de l'abôve, qu'il l'était aux jeux de la guerre. Capable d'aimer Giannozzo Pandolfîni seulement pour son beau parler florentin et ses plaisantes reparties, il s'attachait les bons compagnons : dès 152(1, grâce à son neveu par alliance Vitello Vilelli, Jean de Médicis apparaît comme l'ami de Pierre l'Arélin. En cette année 1523, les relations se renouent, elles ne cesseront jamais d'êlre intimes, dans tous les sens.

L'âcre joyeuseté de Pierre l'Arélin l'avait rendu célèbre dans la cour boulfonne Je Léon X. Il était maintenant au cardinal Jules, et celui-ci le prêtait au marquis de Manloue. Mantoue, la ville des bouffons, n'est pas loin de Reggio; l'Arétin, la veille de la Fête-Dieu, venait dans cette ville où Jean des bandes noires menait la vie h grand fracas; il le vit, peut-être, inaugurer la facétie que Rohan reprit à Saverne, et traverser avec sa meute et ses cbevaux tout un marché de poteries, qu'il cassait en reitre et payait en prince.

On ignore si pour « le corps et sang de Christ, » Jean des bandes noires et Pierre l'Arétin jeûnèrent. Mais l'Arétin ne manque pas de recommander, parmi ses balivernes effrontées, une affaire importante, qui préoccupait Jean, et dont le marquis pouvait se mêler. Ceshommes de lettres joyeux, ces pasquins de cour, ils servaient d'intermédiaires aux princes; maintes fois, entre deux lazzis, leurs lettres ou leurs paroles faisaient passer une remarque, un avertissement;, une prière; ambassadeurs burlesques, ils servaient à négocier sans apparat, sans bruit, et leurs offices n'étaient pas moins utiles, pour être mis sous l'enveloppe d'un bon mot. ou d'un gros mot.

« Le Seigneur Jean, écrivait l'Arétin, que l'amour a mis à toute extrémité, baise les mains et les pieds à Votre Excellence, et vous recommande ce procès, qui est sa ruine ; vous savez bien comme il est votre serviteur, et qu'il n'adore personne plus que vous au monde. Vous pouvez faire de lui ce que vous voulez... »

Ce procès, c'était avec la nichée de hobereaux terribles qu'on nommait les Malaspina, c'était pour un château perdu dans les montagnes Apuanes, que Jean de Médicis le voyait surgir. Il avait eu l'idée, pendant sa campagne pour lesde'Rossi, d'acquérir l'Aulla, gros donjon féodal planté sur une bosse des rudes Apennins ligures; la beauté farouche du lieu, les sauvages torrents de

l'Aulla, du Taro, de la Magra, celte terre couleur de sang au pied de montagnes en marbre, l'avaient peut-être séduit moins que la force de ce château, clef d'une vallée où l'on passe des rives génoises aux défilés toscans. Mais il tombait, en se fixant là, parmi des guêpes redoutables ; les Malaspina protestaient, soutenus par le cardinal Cibô, favorisés par Gênes, qui voyait avec inquiétude une petite armée, et Jean des bandes noires, aux confins de son domaine; le duc de Ferrare tremblait pour laGarfagnana, dont l'Arioste commandait pour lui les châteauxforts, autant que Gênes pour Sarzane et Sarzanello, dont Charles VIII avait montré le prix.

Jean des bandes noires, installé sur l'échiné de l'Italie, tenant la Ligurie et la Toscane, maître de cette Aulia fondée par Adalbert le Grand, marquis-grand de Toscane, comte de Lucques,deGarfagnana, seigneur de Lunigiane, cela mettait une menace sur trop de gens, et une épine trop vive au doigt des Malaspina, seigneurs du fief acheté par surprise, châtelains de la roche depuis le neuvième siècle. Mais déloger Jean, c'était plus facile à désirer qu'à faire. La « vapeur du Val di Magra », la sanglante vapeur de guerre recommençait à s'élever, comme au temps du marquis Conrad. Jean avait pris goût à ces conquêtes de châteaux, qui pouvaient le mener loin. Il ne cessera plus jamais dépenser à se faire maître d'un Etat; avec ce mirage, on l'entraînera vers le Roi, vers l'Empereur, et jamais il n'aura son lot. Dès le 28 février, il était en Toscane, à débattre, dans la docte et légiférente Pise, par devant des docteurs en droit, les litiges amenés par sa prise de possession en Lunigiane. Sa compagnie l'attendait au Trebbio pendant qu'il plaidait, écrivait et se débatlait.

L'inimitié des Malaspina n'était pas la seule que lui attira son nouveau domaine; presque riverain de la raer^ puisque l'Aulla se trouve à quatre lieues de la Spezzia,

il se servait d'une flottille pour éviter le loni,' chemin des nnontag-nes; le sire de Monaco, Tirimaldi, corsaire par son origine et par son domaine, pilla ses bateaux. Comme au temps de Camille Appiano, Jean des bandes noires appela le seigneur pillard en un duel à mort. Le cardinal Jules se hâta d'intervenir; Jean ne lui avait point annoncé la querelle, mais le débile François II Sforza, bon policier, s'il était mauvais homme de guerre, avait bavardé dans ses lettres. Ce prince de carton, jouet des partis, blessé pour rire, rentrant, sortant, chassé, repris, venait d'être mis en possession de la citadelle, à Milan, par la pitié de Charles-Quint. 11 était sorti du château quelques pauvres ombres, les jambes enflées, la face creuse, des morts ambulants. Sept cent quatre-vingts cadavres emphssaient la forteresse. François II n'avait pas voulu pénétrer dans les murs avant la permission de son astrologue. Jean des bandes noires, lui, quand on lui parlait d'astrologues, disait : « Je sais ce qui m'attend 1 » et il refusait de les voir, avec dégoût.

C'était pourtant ce pauvre sire, ce Duc par la grâce de la famine, qui recommandait, aux Huit de Pratique, le marquis Spinettade Villafrancha, son feudataire, dont le 61s avait une abbaye à l'Aulla, dans le pays molesté par les bandes. Pendant que Jean se débattait dans les affaires, grossoyait de sa main une lettre où il disait: « ce qui m'importe, c'est mon honneur », des renards comme le cardinal, auquel il devait rendre compte de ses amis, des loups-cerviers comme le duc, qui ne payait pas même bien, l'entravaient et le pressuraient. Il courait du Trebbio à l'AuUa, de l'Aulla revenait à Reggio. Les lettres le poursuivaient: « Parle temps qui court, lui disait le cardinal Jules, vos pairs ont d'autres moyens et d'autres voies que les combats singuliers pour montrer leur valeur et courage. » Un mois après il insistait encore; et, à son tour, comme son bon parent et son condottiere,

le duc l'adjurait d'épargner Lazare Malaspina, le château d'Olivola et les autres possessions du marquis en Lunigiane.

Les Malaspina ne s'en tirèrent pourtant pas sans de grosses rançons, et les bandes noires n'oublièrent plus les chemins de la Lunigianc. L'année suivante, le pays de Garfagnana les revit. L'Aulla, prise depuis l'année passée comme centre et repaire, restait aux mains de Jean des bandes noires.

A ce moment, où l'Arétin vient d'apparaître auprès de Jean, celui qui fut « son œil droit », le capitaine Luc Antoine Cuppano, de Montefalco, se montre aussi pour la première fois, dans une lettre que lui adresse Marie Salviati. Cet Ombrien, le plus fidèle compagnon du condottiere, était alors son valet de chambre, et Jean le dressait à la milice, comme il faisait ses favoris. « L'éternel Jean, dit l'Arétin dans son style si grotesquement emphatique, eut deux yeux dans le front de sa tendresse, Luc Antoine et Pierre ; mais Luc Antoine était l'cEil droit, et moi le gauche ; c'est pourquoi la charité de sa nature amoureuse ne sut oncques voir personne plus volontiers que nous deux. » Luc Antoine avait d'autres offices que ceux des armes, et Marie Salviati les lui rappelait.

« Je recorde à M. Luc Antoine qu'il me faut, premièrement deux grands éventails, une demi-douzaine de boëtes de civette; et faites-moi faire deux escoffions d'or, de ceux qui se font à Mantoue, quatre paires d'escoffions couleur de tan, foncés, de ceux qu'on use à Reggio. Si vous ne savez pas acheter les doublures d'escoffions, demandez à madame Camille, qui vous le saura bien indiquer et me recommandez à elle; je veux aussi deux coiffes de soie brune à la mode de Reggio, et si vous aviez de l'ambre qui soit bon, envoyez-m'en, et de la civette, et du musc. Envoyez-moi cela quand vous pourrez^ quand

VOUS serez en fond?, el recommandez-moi au Maître. C'est tout. Dieu de mal vous garde.

« I5« de juillet lo2;3.

« Achetez un poignard pour Cosme. »

P. -S. — (Attache à la lettre) « Faites-moi faire une chaîne d'or pour Cosme, de i ou o ducats, et une médaille d'or pour Cosme. Vous ferez faire tout cela quand vous aurez de l'argent; c'est tout. »

« Marie Sai.viati dk Mkdicis. »

Le beau petit prince de quatre ans eut son [)oignardj sa chaîne, et sa médaille de bonnet. Et madame Camille Pallavicini, qui tenait peut-être à Reggio l'emploi de concubine, dut être sensible à la fois au souvenir et à la mission de parfumer et d'embellir Madame, la vraie Madame, celle qui aurait eu le droit de lui dire le mot fameux: « Retirez-vous; pour ce que vous faites ici, bien le feray, autant que vous I »

Malgré les chaleurs d'un été qui faisaient fuir Marie Salviati et Cosme dans une ferme de la montagne, « à chercher le frais », Jean ne quittait guère les lorrides plaines de la Lombardie, ni Reggio. durant bien des semaines. Empêtré de maintes affaires, arbitre d'héritages, en train de combiner ses dettes pour un équilibre toujours précaire, il se voyait menacé dans la possession des biens Uffreducci ; le misérable morceau de pain jeté par ce Léon X qui l'avait, au premier essor, craint et opprimé, voici que la Chambre apostolique le faisait mettre en régie. Il fallait retrouver le bref, paperasser, argumenter, produire des pièces.

Cependant, les souffles de guerre arrivaient par dessus les Alpes. « Je ne seray à mon ayse, écrivait François P% que quand je seray passé par-delà avec mon armée. » Il y passa, il s'y perdit, comme toujours il adviendra

quand la France se laissera duper au mirage de ce pays si profondément étranger. Conquêtes, alliances, toutes les batailles y sont funestes. Un pays, l'Italie? peut-être ! un Etat? jamais.

Ce fat, d'abord, la Ligue presque générale, où le passé du précepteur impérial et le présent des influences étrangères précipitaient le pauvre Pape, jusqu'au moment où la mort vint le délivrer de sa tiare, trop pesante pour son front de théologien fourvoyé. L'armée impériale, l'armée de Venise, l'armée de Florence, l'armée de François Sforza, les subsides du Pape, ceux de Vienne, de Lucques, de Gênes, la flotte entretenue par Gênes, voisine, éternelle ennemie, tout s'amassait contre la France ; la haine allait-elle donner une conscience à l'Italie?

Mais l'Italie ne s'unissait qu'autour d'une armée étrangère, 1527 vengera 1523. Quand :

« Tant de fantassins descendront d'Allemagne Qu'on apprendra bientôt que l'Ambre et que l'Adda Bouillonneront de sang, et toutes leurs campagnes,

lorsque Rome répétera :

La gent de Luther est des Alpes descendue La voici qui s'approche et vient pour imposer La loi de la Réforme à l'Eglise romaine, »

alors, alors les alliés d'aujourd'hui vengeront la Ligue de 1523, et François l^'^ et Pavie ! Un prince français les mènera : mais vraiment, Charles de Bourbon est-il français? Italien bien plutôt, et plus qu'à demi, cet homme tient de sa mère : et sa mère est une Gonzague.

Avec toute sa frontière en feu, le roi de France retarde encore sa descente en Italie. Il y a, dans l'énorme Ligue, le roi d'Angleterre et l'archiduc Ferdinand, le nord de la France n'est pas défendu par les Alpes, et Bourbon vient de se révolter.

L'essentiel, pour Jean des bandes noires, c'est que

JEAN DES BANDES NOIRES 2i)l

l'on va se battre. Boanivet, amiral de France, amène les quinze cents hommes d'armes, la redoutable gendarme rie française, et vingt-cinq mille hommes de pied, français, flamands, italiens, surtout suisses. 11 y a. dans cette armée-là, le chevalier Bavard, et son ami Jean de Chabannes; il y a Lorges, un condottiere français; il y a le comte de Sainl-l*ol, et les deux féaux de France, Frédéric de Bozzolo, et Renzo de Ceri, celui que sa gloire au siège de Marseille rendra populaire et baptisera français. Les Suisses ont Jean de Diesbach. On pourra faire des prouesses, avec de pareils adversaires, lisent les vertus militaires de Jean; par malheur pour la France, ils auront aussi «es défiuts, le courage hors de saison et la présomption des preux.

Pro?per Colonna commande encore; le vieux général n'est plus que l'ombre de lui-même, il est aux pentes de la mort. Ferdinand d'Avalos, marquis de Pescaire, a refusé de servir sous lui. Alarcon et Antoine de Leyva, cruels et vaillants, bien dressés aux guerres féroces, font la monnaie de l'orgueilleux marquis.

Et Jean de Médicis revient aux Impériaux. Il s'est mis d'accord avec le duc François Sforza; péniblement et mal. Pendant que les gentilshommes français marchaient « pour leur plaisir », et <( prenaient leur chemin droit où estait le seigneur Prosper avecques son armée, pour luy donner bataille », 4e pacte dûment établi, en double expédition^ et sous bonne forme, louait les services de Jean des bandes noires, marchand de guerre, au duc François II, son acquéreur.

Le contrat existe, et le voici :

« Contrat de la charge que donne l'Illustrissime et Excellenlissime seigneur monseigneur François II Sforza Yisconti duc de Milan, etc. à l'illustre seigneur Jehan de Médicis.

» Premièrement, il est dit que le susdit seigneur Jehan devra faire service audit Excellentissime seigneur Duc, en bonne foi, comme loyal capitaine, et contre toute personne et potentat, ?ans nulle exception, et devra faire de ses gens et compagnies en temps de paix et de guerre ce qui lui sera ordonné par Son Excellence, son capitaine général, ou tout autre à qui serait déléguée l'autorité de S. Excellence.

» Item, que Son Excellence sera tenue de donner charge audit seigneur Jehan de soixante-quinze hommes d'armes et cent cinquante chevau-légers, avec sa solde personnelle, aussi la solde de son lieutenant, de son enseigne, de son trompette, et aussi des soldats, en telle mode et forme que Sa Majesté Césarienne paie ou fait payer ses condottières et soldats.

)) Item, qu'il plaira <à Son Excellence, pour montrer ses bons sentiments envers le susdit seigneur Jean, lui donner chaque année, pour compte de sa personne, outre ce qui se doit donner ordinairement à lui, ainsi qu'il est stipulé ci-dessus, encore mille cinq cents écus au soleil, videlicet loOO.

» Item, qu'en temps de guerre, il plaira à Son Excellence que le susdit seigneur Jean reçoive charge de cent autres chevau-légers, et qu'elle s'engage à le faire payer selon que se paîront les autres, et en outre, à lui faire avoir charge de deux mille fantassins avec le paîment qui se paîra aux autres capitaines de l'infanterie et aussi aux dits deux mille fantassins, et cela au cas que la guerre se fasse au nom de Son Excellence seule, ou bien que la fasse (sic) des fantassins à sa solde, et non autrement.

» Item, qu'il plaise à Son Excellence que le Seigneur Jean susdit puisse, de sa compagnie ordinaire de chevaulégers, tenir auprès de lui vingt-cinq bons soldats, et honorés, lesquels lui feront bon service pour tous renseignements et paiements, faisant iceux nonobstant les

JEAN DES BANDES NOIRES 20o

autres combats et offices d'éclaireurs avec les autres, aux temps dus comme il est dessus stipulé; et feront là où ils se trouveront avec la personne dudit Seigneur Jehan, avec bonne foi, et assurance pourtant qu'ils seront au nombre dessus dit.

» Item, qu'il {)lairaà Son Excellencequ'au dit Seigneur Jehan soient concédés des logements pour quinze places d'hommes d'armes, et ceci pour son écurie, et que les dits logements se donnent pour autant d'hommes d'armes, suivant la répartition stipulée par la charge, qu'il en est donné aux capitaines de sa Majesté Césarienne.

» Item, que lesdites troupes dudit Seigneur Jehan soient obligées, en temps voulus, à faire les fonctions de guerre et reconnaissances d'éclaireurs et observer les règlements qu'observeront les autres troupes de Son Excellence, touchant les logements et contributions.

» Item, que ladite charge aura pour durée les deux années prochaines, à dater de la mi octobre prochaine ; et pour l'observation de ce qui est contenu ci-dessus, il se fera deux copies des dites stipulations, soussignées de la propre main des Seigneurs susdits, le Duc et le Seigneur Jehan, et scellés de leur sceau. Desquelles, après, l'une devra demeurer entre les mains de Son Excellence et l'autre entre les mains du susdit Seigneur Jehan.

» Donné en notre castel de Trezzo, le 26® jour d'Août

» François.

» Vu : MoRONE.

» Barthélémy Rozoxi. »

Le duc s'était réfugié dans ce château de Trezzo sur l'Adda, par crainte de la peste qui ruinait Milan. Sous l'influence des haleines salubres que lui soufflait la vallée de la Brianza, cet Eden des Lombards, il y avait rassemblé sa cour, que menait, à défaut du maître aimé

mais faible, la puissante volonté d'un Morone, de « l'infatigable Morone. » On attendait le gros orage qui se reformait encore une fois; et Jean de Médicis était une espérance bien puissante.

Mais Jean n'était pas satisfait. Plus persuadé chaque jour de sa valeur, au milieu de chefs qui ne sont pas même ses dignes rivaux, soucieux de sa grandeur, flottant de rêve en rêve, il se sent pressé par la vie, il sait qu'il peut mourir demain,, ce soir, et l'Etat qu'il désire échappe toujours à ses mains.

« Vous m'avez en ceci fort mal servi, écrit-il au confident chargé de la négociation, et avec Son Excellence le Duc et avec Morone. » En outre, il était molesté par les marquis Malaspina, qui violaient les conventions. Que d'afl'aires ! ces bandes exigent une vraie chancellerie, et ce guerrier traîne avec lui les papiers les mieux en ordre qui nous aient été conservés. 11 est temps, en cette fin d'août, de préparer les armements pour la guerre d'automne. 11 faut rassembler l'artillerie. Pourquoi, lorsque six belles pièces de canon furent prises dans San Secondo à Philippe de' Rossi, les a-t-il données trop généreusement à Louis de Gonzague, « comme pour gage, dit un biographe, qu'il mourrait en sa maison? » Elles lui seraient bien nécessaires à présent :

« Regardez, dit-il à Suasio, par la maison là-bas au Trebbio, par dessous les lits, et partout, et aussi dans dans l'arsenal, il s'y trouve plusieurs grosses pièces d'artillerie, courtes, en bronze et en métal, cherchez-les bien, il y a encore des pièces en état et des avariées, en bronze et en métal, cherchez-les, et si elles ne s'y trouvent pas, cherchez à Florence, à Castello, partout, autant qu'il y en aura ; et envoyez-les moi de suite ici par un exprès. Je dis aussi bien les pièces intactes que les rompues. N'y manquez point.

» Reggio. 20 août 1523. »

Il faut des chevaux barbes, des « beaux », et tous ces achats laissent trace, dans les papiers où se retrouve jusqu'au billet de faire part envoyé par le marquis de Gonzague François-Jean, pour la mort de sa mère, décédée le 23 août, « munie des sacrements de l'Eglise ».

Sans cesse à cheval sur les routes l)rùlantes de la Lombardio, il fallait courir h. Milan pour les conventions, regagner Reggio pour lever des hommes ; la fièvre tierce l'avait repris, pendant qu'il venait « en poste », la nuit, sans débrider.

Le voilà donc Impérial derechef, avec une solde qu'il tâche d'augmenter, de <( rendre certaine et fixe, afin de nourrir tant de braves soldats qui le venaient rejoindre, et l'aimaient souverainement. »

Il est celui que l'on mettra toujours au premier rang. Lorsque Bonnivet passe le Tessin, pour commencer un mouvement qu'il veut décisif, le duc Sforza couvre Pavie en détachant « vite, vite, vite » et par une marche de nuit, les fantassins des bandes noires. Puis, en octobre, c'est Milan même que les bandes noires défendent.

Prosper Colonna s'est retiré, de Novare à Milan, dans une litière que Jean des bandes noires protégeait, en repoussant à l'arrière-garde les efforts des Français qui inquiétaient la retraite. Le vieux général, moribond, a recueilli quelque vigueur pour rendre justice au capitaine dont l'ardeur l'avait si souvent offusqué. Maintenant les troupes françaises cernent Milan. Il faut ravitailler la ville, et que les convois de ïrezzo, de la fertile Brianza, l'empêchent de mourir de faim. Jean des bandes noires, avec deux cents hommes d'armes, trois cents chevau-légers, mille hommes de pied, sort de la ville : il rencontre quatre-vingts lances françaises, les harcèle, et puis il feint une retraite; les ennemis sont attirés dans une embuscade, défaits, tués ou pris.

Cependant, le jour môme où l'armée française a passé

le Tessia, le pape Adrien VI est mort. Sa haine de fraîche date contre la France l'a si bien animé que depuis le 5 août la fièvre "romaine a rongé cet homme, odieux aux Romains par tous ses mérites. Deux mois vont préparer la rude élection de Clément VII. En attendant que le nouveau pape Médicis fasse voir au monde la différence qui existe entre un intrigant et un chef, Jean des bandes noires grandit encore, au siège de Milan.

11 a laissé dans la Lunigiane des agents actifs, qui défendent ses intérêts contre les Malaspina. « Nous nous mangerions les uns les autres, écrit l'un d'entre eux, plutôt que de consentir à vivre sous ce tyran de marquis, c'est étonnant que pour ses ribauderies la terre ne l'engloutisse pas. » Les détachements des bandes ont mis « la chahie au col » aux Malaspina, et l'on persuade à Florence que ses intérêts se confondent avec ceux de Jean. Même les gonfaloniers doivent invoquer son pouvoir, tant il est bien secondé, là-bas, dans les âpres montagnes. Aussi se doniie-t-il tout entier à la guerre contre la France. « Il ne se repose jamais, disent les Vénitiens. Quel vaillant homme! »

Pendant que Jean fait des prisonniers j»ar centaines, blesse Barnabe Visconti, ramène en une seule fois deux cents ennemis et davantage au Duc qui est venu le voir rentrer de l'escarmouche, pendant qu'il donne « sans relâche de rudes peines aux Français, » et soutient presque à lui seul le poids de ce siège terrible, une trahison se prépare, auprès de lui; l'un de ses chefs d'escadron, Morgant de Parme, avec quelques autres parmi lesquels se rencontre un chevau-léger, s'est laissé corrompre par Bonnivet; il est convenu qu'un signa! avertira les Français lorsque leurs complices seront de garde au bastion : ils trouveront la porte ouverte, et la ville sera surprise. Mais un traître a trahi le traître, et Jean des bandes noires, averti, saisit la preuve du complot.

Il fil prendre Morgant et ses complices, et devant les bandes rangées en bataille ils furent, selon les usages de la guerre, passés par les pi(jues ; le chevau-léger fut remis à la justice de ses camarades, qui le tuèrent à coups de lances. Puis, Jean voulut rendre aux Français la monnaie de leur pièce : il fît le signal convenu, pour les massacrer s'ils entraient. Mais un fugitif, évitant le châtiment de ses compagnons, les avait prévenus; il fut rémunéré, Milan resta dans les mains des Ippériaux, et les Français ne donnèrent pas dans le piège. On coupa les condamnés en « morceaux et boucons », on exposa sur les murailles, face à l'ennemi, les quartiers sanglants de leurs corps. Le Duc et le peuple milanais avaient eu le spectacle du supplice, « lequel fut très bien ordonné. »

Jean regrettait la vie plus libre des années passées. Il pensait à faire venir à San Seconde tous ses faucons de chasse. Plus éprouvé chaque jour et plus heureux dans ses escarmouches, on lui remettait la défense de la ville et son ravitaillement; et le fardeau pesait. Milan souffrait de la famine, les moulins étaient rompus, Prosper Colonna se mourait. Heureusement, l'armée française, qui dépérissait au milieu des neiges dans l'humide et froide Lombardie, ne songeait qu'à se retirer. Bonnivet recula sur le Tessin. Sa campagne était manquée.

Pendant ce temps, un événement capital pour les Médicis se préparait péniblement ; c'est l'élection de Clément VII. Le conclave siégeait toujours ; « j'ai entendu dire, écrivait l'homme du duc d'Urbin, Manfredi, que la raison qui fait prolonger l'élection du Pape, c'est que les hiboux du cardinal Orsini ont tellement épouvanté la petite colombe qui apporte,, dit-on, le Saint-Esprit, qu'elle ne s'approche plus du conclave, et cet avis me vient de personnes dignes de foi. »

Pendant que Jean des bandes noires protégeait l'entre-

vue de Barnabe Visconti avec Colonna moribond, et qu'il empêchait le peuple de lapider le parlementaire, la « colombe » reprenait courage. On expulsait de Milan les bouches inutiles à peu près dans le même temps où le cardinal Jules devenait Clément VII. Jean de Médicis avait manqué de pain, depuis deux mois, et à la lettre, n'en ayant pas « pour un écu ». Le nouveau pape Médicis, élu le 18 novembre, allait-il faire la fortune de son parent,, de son guerrier?

« Voici Clément VII, écrivait plus tard Pierre l'Arétin à Marie Salviati, et il met tout en œuvre pour que les hauts faits du Seigneur Jean ne l'exaltent point. » Cependant, Marie Salviali ne perdait point de temps. Son amour d'épouse et de mère avait fait surgir, dans la jeune femme, sous la direction de Fortunati, la plus passionnée, la plus subtile intelligence pour les intérêts matériels; elle voulait, avec une âpreté tenace, user de ce Pape nouveau. Dès le o décembre, elle lui écrit. Le bon Fortunati rédige et dispose; mais il n'a plus qu'à donner un avis et à suivre comme il peut la dictée impétueuse qui fait chopper sa petite écriture trouble. Marie Salviali voit le but, elle y marche avec un entrain délibéré :

(( Jésus-Marie.

» Très Saint-Père, et Seigneur Clémentissime. Je suis on ne peut plus certaine, que par la grâce de Votre Sainteté je suis beaucoup moins exposée à mes difficultés ordinaires, et cela me devrait donner plus de patience que je n'en montre à vous prier; cela est bien vrai; mais aussi, plus j'attendrais, et plus Votre S^aintelc devrait prendre peine à tous égards. En conséquence, avec humble respect je vous rappelle de daigner condescendre à libérer Monseigneur mon époux de tant de dettes et d'engagements dont il se trouve présentement chargé : à cette fin qu'ils ne lui dévorent pas entièrement ce peu qui lui

est demeuré; car si Voire Sainteté ne s'en mêle, il n'y a aucun moyen ([u'il s'en puisse libérer. Aussi je i»rie dévotement V. Sainteté d'y daigner présentement mettre la main: bien assurée que le moyen ne Lui faudra point pour délivrer mon époux, sans se beaucoup gêner et incommoder, soit par le moyen de la saline ou de la douane, soit par tout-autre qu'Elle pourra préférer. Et je ne serai jamais lasse de prier Dieu pour Son salut, Lui demeurant éternellement esclave ensemble, avec son très amé et bon fils. Aux très saints pieds de Laquelle je me recommande très Immblemenl.

» Florence, 5 décembre 1523.

» De V. E. Sainteté l'esclave et fille,

» Marie Salviati de Medicis. »

Les Riario, les de' Rossi, cherchaient aussi leur entrée auprès du Pape. Mais Marie Salviati pensait, avec raison, qu'il était temps de songer à soi-même. On commençait à faire la curée. Ridolû à l'archevêché de Florence, Jean Salviati légal à Bologne, Hippolyte de Médicis et Alexandre, les deux bâtards, appelés à Rome pour vivre sous la main du fils d'Antonia del Cittadino, chacun aurait sa part, et Jean de Médicis. Marie Salviati. Cosme resteraient à l'écart? elle s'était juré que non ! « Pensez plutôt aux affaires de Rome, disait-elle à Jean, elles sont beaucoup plus solides que celles de là-bas. » Et elle ajoutait de sa main :

(( Je vous en prie, ne vous laissez pas endormir avec ces affaires de là-bas, on le fait pour vous tenir à l'écart; et sachez que changer d'état, c'est changer de condition; souvenez-vous du pape Léon, et qu'il n'a pas vécu assez ; et soyez assuré que je n'écris point ceci au hasard. »

» Florence, 31 décembre 1.523. »

Ce fut sa lettre de nouvel an; peu lui importait que le duc de Milan se reposât sur Jean, que le duc de Bourbon lui envoyât des messagers secrets et lui offrît son amitié. Le Pape tenait les faveurs, il pouvait donner de l'argent. Lasse de se débattre dans la pauvreté, cette Salviati, cette Médicis, pendant que son mari gâchait l'argent en vaine gloire, voulait avoir sa part de proie, pour lui, pour elle, pour son fils.

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