III
^entends une objection que j'’ai prévue sans pouvoir Téviter : — « C’est la biographie de Chintreuil que vous nous racontez là...» — Oui, sans doute, je ne m‘’en défends pas; mais c^est en même temps la biographie de Jean Desbrosses, puisque les deux existences sont si indissolublement soudées Tune à hautre qu'elles se confondent inévitablement. Tant que Chintreuil existe, c'est lui qui garde le premier rôle, et Desbrosses se tient dans une pénombre discrète. Il étudie, il se dévoue; voilà en deux mots son histoire.
Comme tous les êtres débiles et souffrants, Chintreuil aimait la solitude. Il redoutait les gens trop bien portants; car la santé est toujours un peu bruyante et involontairement cruelle. On peut dire d'elle, comme du premier âge, qu’elle est sans pitié. Il semblerait à entendre les heureux gaillards, comblés de ses avantages qu'on est malade parce qu'on le Veut bien, et c'est généralement en vous disant des choses désagréables qu'ils prétendent vous « remonter, » vous « secouer. » — Si l'intention est bonne, elle est loin de se traduire sous une forme bien délicate ; et Chintreuil avait particulièrement horreur de ces impertinentes compatissances. Aussi s’enfermait-il dans son atelier avec une sauvagerie de plus en plus défiante. Ce cénobite, absolument retiré du monde, ne communiquait avec lesiècle — je veux dire avec les marchands, les
amateurs^ les journalistes, les bureaux de l’administration des Beaux-Arts, — que par l’intermédiaire de Jean Desbrosses. Celui-ci sacrifiait à son ami, à toute heure et sans compter, le capital le plus précieux d’un artiste, son temps.
Toutefois, cette vie commune avait pour le néophyte des avantages qui compensaient amplement ces pertes de temps fâcheuses. Ces deux cœurs qui battaient sans cesse à l’unisson, ces deux âmes qui pensaient,qui admiraient ensemble, qui se pénétraient continuellement, quelle initiation pour le jeune artiste ! Et les luttes de Chintreuil se créant de toutes pièces une poétique neuve, personnelle, originale, se faisant primitif à la façon des préraphaélites anglais, se résignant courageusement au rôle ingrat de méconnu, trouvant le dédommagement de ses privations et de ses épreuves et puisant sa récompense dans les efforts mêmes qui le rapprochaient de l’idéal poursuivi ! quel exemple !
Mais Desbrosses voit le péril. La personnalité de Chintreuil menace d^absorber la sienne. A force de vivre et de sentir par lui et comme lui, de regarder la nature sous le même angle visuel, il ne se distinguera peut-être plus de son maître que par des nuances difficiles à saisir. Pour échapper au reproche qu’il redoute, et réagir contre le danger, il se met résolument à étudier la figure, et jusqu’à la mort de Chintreuil, c’est comme peintre de paysanneries que nous le connaissons.
Desbrosses débuta au salon de 1861 par un tableau
a les Porteuses d’herbe » remarqué pour le sentiment naïf des personnages et le charme du paysage représentant une lisière de bois enveloppée de brouillard. En 1863, le Jury octroya l’estampille officielle à « la Pileuse », mais il refusa laloile principale du peintre « les Embrasseux ». Chintreuil, lui, était eilcore bien plus mal partagé puisqu’aucun de ses trois paysages ffiavait trouvé grâce devant la Commission d’examen. Jamais du reste la sévérité ou, pour 'parler plus exactement, le parti pris du Jury de l’Institut n’avait fait plus de victimes. Leurs réclamations parvinrent jusqu’à l’Empereur qui, auprès s’être fait montrer un certain nombre des toiles empilées dans le magasin néfaste réservé aux exclus, décida la contre exposition des Refusés. Au lieu de se dérober, comme maints confrères, à cette épreuve. Desbrosses et Chintreuil l’affrontèrent crânement. Ils furent les membres les plus actifs du comité qui organisa la lutte et se chargea de publier un catalogue.
Ce document est resté malheureusement incomplet à raison des conditions difficiles dans lesquelles le travail a été fait et de la pusillanimité de certaipis Réprouvés qui ne voulurent pas laisser trace de leur mésaventure. Mais il n’est pas moins très intéressant à consulter. Nous surprendrions fort le lecteur si nous citions les noms qu’on y rencontre. Beaucoup de ces proscrits d’hier sont aujourd’hui hors concours, décorés et quelques-uns même sont jurés à leur tour. Étrange retour des choses d’ici-bas, car telles de leurs œuvres de 1863 valent bien celles de 1880. Quant aux
artistes timorés qui ont esquivé le périlleux honneur de figurer à ce compromettant livreh la brochure de Fernand Desnoyers ; « Salon des Refusés. La Peinture en 1863, Paris ; Azur Dutil, éditeur », permet de combler les lacunes et de réintégrer les déserteurs dans le rang.
Ce courageux appel à l’opinion eut un résultat important. Il substitua le Jury élu au singulier Jury qui fonctionnait depuis 1857, Jury formé des quatre premières sections de l’Institut — ce qui par parenthèse appelait des musiciens par exemple à juger des formes et des couleurs. — A ce titre, TExposition des Refusés est une date fameuse dans l’histoire de l’administration des Beaux-Arts à notre époque.
« Lejeune Malade » du salon de 1863, » l’Enfant malade, de 1865 et « la Convalescence » du salon de 1870, sont des œuvres conçues dans un sentiment simple et touchant, sans aucune recherche d’ingéniosité. Quel peintre pouvait mieux que Desbrosses exprimer les sollicitudes inquiètes qui veillent auprès des malades, les silences attentifs qu’on fait autour d’eux, les sourires attendris dont on berce leur espoir ! Jamais œuvres ne furent mieux senties ni plus vécues ! « La Brouille » est du salon de 1865. Cette idylle en sabots nous montre que le cœur humain est le même sous la bure et sous la soie. Il n’y a que le cadre, la surface, le costume qui changent. Aux champs comme à la ville l’amour a ses dépits, ses feintes, ses abandons. La
belle ici boude encore et se détourne; mais le gars est pressant, et le raccommodement n’est pas loin.
Le salon de 1866, avec « la Belle Rougeaude » signale une tentative discutable, je ne serais pas éloigné de dire une crise, dans le développement progressif de ce jeune talent. Non que l’idée du tableau ait la moindre visée équivoque. Ce paysan, qui surprend endormie à son rouet et le corsage en désordre, une fîleuse aux plantureuses carnations, qui l’embrasse sur le bras pour la réveiller et lui offrir les fleurs qu’il a cueillies à son intention, — ce paysan, dis-je, est bien de la même famille que tous les autres inoffensifs personnages du peintre. Mais en présence des proportions inusitées des figures, des excentricités en apparence préméditées de la composition, on se demande si l’on a devant soi l’innocente erreur d’un esprit fourvoyé ou l’un de ces appels retentissants par lesquels un artiste, momentanément découragé de longs et infructueux efforts, essaie de faire violence à l’inattention du public. Nous écartons absolument cette supposition, car nous connaissons trop Desbrosses pour le croire capable de recourir à ces moyens de mauvais aloi; mais nous porter garant de sa bonne foi, c’est admettre la première explication qui, si elle est plus honorable pour le caractère du peintre, est à certains égards moins flatteuse pour son amour propre. ^La Belle-Rougeaude » serait donc alors, selon la formule consacrée, l’erreUr d’un homme de talent qui prendra sa revanche. Ce tableau mal agencé n’en a pas moins été pour l’artiste, grâce aux dimensions
qu’il a données à ses figures, une étude très profitable et cette toile, solidement peinte, offre certaines parties qu’on croirait exécutées avec la brosse virile du Courbet des meilleurs jours.
Heureusement, Jean Desbrosses ne s’égara pas longtemps, et l’année suivante, il racheta les fautes de goût de « La belle Rougeaude » avec « le Secret du Moissonneur, » une scène fahnilière d’un juste accent se déroulant dans un paysage très lumineux et très coloré.
M. Maurice Richard, en qui Desbrosses est toujours assuré de trouver un hôte aimable et un ami éprouvé, possède au château de Millemont une des bonnes pages du peintre « La Femme du Maître d’école » (1) Ce tableau ainsi que « La Porteuse d’herbe au repos » (1869) ; « Le Bonsoir au Berger », « Le sommeil de la Moissonneuse » (1872) sont autant de petits drames bien agencés et bien sentis.
Toutes ces toiles font à Jean Desbrosses une place bien particulière dans le groupe des peintres qui traitent les sujets rustiques. Car il révèle, dans ces tableaux naïfs de la vie des champs, un sentiment qui lui est propre. Quand le naturalisme cherchera ses ancêtres, il ne devra pas oublier de nommer Jean Desbrosses. Et j’entends un naturalisme sain, épanoui bien portant ; — j’ai presque envie de dire un naturalisme vrai, bien que cela ressemble à un pléonasme;
(1) Jean Desbrosses a peint aussi, pour la salle à manger de Millemont, un panneau décoratif représentant une vue du château et du parc.
Car Desbrosses a peint le paysan tel qu’il est, tel qu’il le connaît et qu’il Taime. Il ne s’est pas borné à en prendre superficiellement l’écorce grossière, comme font tant d’artistes pour qui le paysan n’est qu’un prétexte pittoresque. Il n’en a point fait non plus ce déshérité qu’il n’est pas et ne l’a pas pris pour prétexte à thèses sociales, amères ou menaçantes.
Son paysan, honnête et franc, simple et laborieux, a, comme nous, ses joies, ses amours, ses pudeurs ; et devant les innocentes idylles des « Embrasseux » nous disons hardiment : « Honni soit qui mal y pense. »
Déclarons-le pourtant en toute sincérité. Aucun de ces ouvrages ne présente un équilibre complet. Le sentiment délicat qui les distingue, les morceaux très réussis qu’on y remarque — et il en est quelques-uns, le petit paysan « Serpolet » par exemple, que tel membre de l’Institut voudrait avoir signé — sont souvent déparés par de regrettables incorrections. L’esthétique que Desbrosses s’était faite auprès de Chintreuil et qui suffit peut-être pour le paysagiste ; cette esthétique de sentiment, où l’amour et le respect de la nature suppléent à tout, se trouve bien vite en défaut dès qu’il s’agit de la figure humaine. Pour traduire celle-ci dans son caractère et sa beauté propres, même sans visées d’idéalisation ; pour la faire vivre et se mouvoir ; pour lire au-delà de la pose gauche et compassée, de la forme vulgaire et pauvre que le modèle peut donner, il faut une science acquise que les dons de l’organisation ne sauraient remplacer.
et que les efforts solitaires de Desbrosses pouvaient difficilement lui procurer.
Comme beaucoup d’artistes de sa génération, Desbrosses a quelque peu subi l’influence de ce paradoxe, qui sévissait il y a une trentaine d’années. L’enseignement, répétait-on, tue la naïveté, déflore le sentiment, efface l’originalité native : 'donc, fuyez comme la peste écoles et ateliers ! Pour quelques individualités exceptionnelles que cette théorie nous a données, individualités véritablement exquises et d’autant plus savoureuses qu’elles ont tout tiré d’elles-mêmes, que de victimes n’a-t-elle pas faites !
Vous me direz ; Ne comptez pas les soldats qui tombent en chemin ; saluez celui-là seulement qui plante le drapeau sur le rempart ! Je sais combien ces points de vue, soi-disant supérieurs, sont tentants pour l’imagination ; mais je ne veux pas me placer si haut. J’estime qu’il vaut mieux que tous les soldats soient armés et équipés de façon à ce qu’il en périsse le moins possible.Tel est le but des Académies et des Conservatoires, qui ont leur utilité quand ils se tiennent dans ces limites modestes.
Nous ne voulons pas, d’ailleurs, plaider leur cause, et nous ne blâmons pas les indépendants qui apprennent où et comme bon leur semble. Nous disons seulement que, devant la flgure humaine, il ne suffit pas au peintre de regarder, il doit savoir. Regarder ne dispense pas plus de savoir que savoir ne dispense de regarder , comme le croient malheureusement les forts en thème de la peinture, qui discréditent la
science par le mauvais emploi qu’ils en font. Mais de ce que l’enseignement officiel et classique aboutit trop souvent à la routine et au poncif, il ne s’ensuit pas qu’il faille proscrire absolument l’enseignement et imiter ces jeunes artistes qui se mettent à peindre sans préparation aucune, comme ces gens qui se jettent à l’eau sans savoir nager, se fiant aux ressources de l’instinct pour les tirer d’affaire. Ils ne tardent pas à sentir qu’ils s’épuisent sans avancer. Les débiles s’abandonnent et se noient, car ils n’ont pas les vessies de l’école pour les tenir à flot. Quelques-uns seulement, qui ont le courage^ la vigueur, la flamme intérieure, luttent en désespérés, et après des efforts surhumains, abordent, meurtris et saignants, la rive enchantée. Que de peines ne leur eussent pas épargnéès quelques leçons de natation ! Pauvres artistes, tandis que nous acclamons leurs noms glorieux, qui vous dit qu’ils ne regrettent pas amèrement de n’avoir pas commencé par le commencement, d’avoir perdu un temps considérable à se reprendre en sous-œuvre ? Qui nous assure, enfin, qu’ils ont touché le hut que leur génie rêvait d’atteindre et qu’ils ne se seraient pas encore élevés plus haut, si des moyens d’exécution plus parfaits avaient mieux servi leur inspiration?
Après la mort de Chintreuil, un nouveau Desbrosses se révèle. 11 sort de l’ombre que projetait sur lui le maître. Tout en gardant le culte de ses souvenirs, il cherche à combler le vide de son cœur en se créant des relations nouvelles. Discret et serviable, loyal et sûr, il inspire des amitiés solides et dévouées. Comme toutes les natures vierges que n’a pas desséchées l’éternel sarcasme parisien, il a le rire et les larmes à fleur de tête. Son esprit franc et droit, comme le vin pur, n’emprunte rien aux idiomes artificiels du boulevard et de l’atelier. Il est plus modeste qu’il n’en a l’air, et s’il paraît un peu enclin à la jactance, c’est, dit-on, une tendance particulière aux hommes de petite taille. Réservé d’ordinaire, il se laisse facilement entraîner, dans l’ardeur de la discussion, à des virulences qui dépassent sa pensée, mais dont ses adversaires ne peuvent lui garder rancune , parce qu’il amuse ses adversaires euxmêmes. Volontaire et batailleur, il est toujours prêt pour le combat. C’est don Quichotte dans le corps trapu et court de Sancho ; mais un Sancho moins la vulgarité ; car la physionomie de Desbrosses est fine, intelligente, mobile, et dans son œil limpide et bon luit une foi d’apôtre.
II fallait qu’il possédât, en effet, à un rare degré la douceur, unie à la ténacité, et cette chaleur communicative qui vous gagne malgré vous, pour mener à bonne fin la tâche qu’il s’était imposée de venger le pauvre Chintreuil des amertumes dont on l’avait abreuvé si longtemps, et de le placer définitivement au rang qui lui appartient parmi les tendres et doux poètes de la nature. Puisque le public est ainsi fait, que ses défiances et ses préventions ne capitulent que devant le vain tapage des honneurs officiels. Des brosses obtiendra pour Chintreuil la consécration des honneurs officiels. C’était hardi, certes, de prétendre ouvrir l’Ecole des Beaux-Arts à ce novateur qui avait cherché systématiquement sa voie en dehors de l’Ecole. N’importe ! Il essaiera, et pour Desbrosses, essayer, c’est réussir.
Quand Desbrosses a rempli ce pieux devoir à l’égard de son ami ; quand, après des prodiges de diplomatie, il a obtenu l’autorisation d’organiser à l’Ecole des Beaux-Arts, cette exposition de l’œuvre de Chintreuil qui fut une véritable révélation pour le public ; quand il a publié ce catalogue illustré (^) qui est un digne hommage rendu à la gloire du maître ; quand, triomphant de mille résistances, il a réussi à élever à Pont-de-Vaux, la ville natale de Chintreuil, le monument commémoratif qu’inaugurèrent avec
(1) Chintreuil, sa vie, son œuvre ; par MM. Albert de la Fizelière, Champüeury, Frédéric Henriet; quarante planches gravées, sur les dessins de Jean Desbrosses par MM. Martial, Beauverie, Taiée, Lalauze, etc., etc., Paris, Cadart, 1874,
éclat, le 5 mai 1879, les hautes autorités du département de l’Ain (1) ; quand Desbrosses, avec un désintéressement sur lequel il me reprocherait d’insister, a si noblement couronné son œuvre de réparation et de sacrifice, alors il se ressaisit comme peintre ; la seconde phase de sa carrière commence ; il revient au paysage qu’il aime, qu’il a longuement étudié à Igny, à la Tournelle et il s’y montre de cette forte race d’arfistes indépendqnts et sincères qui nous a donné les Rousseau, les Corot, les Chintreuil, les Daubigny.
Si Desbrosses a trouvé les plus pures joies de son cœur dans la vie commune que la mort st brisée, ce n’a pas été^tout avantage pour lui de voir si longtemps son nom inséparablement lié à celui de Chintreuil. Il semblait que la malice s’attachât à exalter Pylade pour mieux laisser le peintre dans l’oubli ; et il a fallu à Desbrosses d’autant plus d’énergie et d’efforts pour dégager sa personnalité du rôle épisodique auquel on voulait la river. Mais la notoriété qu’il s’est acquise aujourd’hui est bien à lui. Il la doit tout entière à son talent. Aucun artifice de langage, aucune perfidie de polémique ne saurait la lui contester.
Sans doute, Desbrosses s’est formé à l’école de Chintreuil; il s’est imprégné très jeune de ses théories, de son esthétique ; mais il a surtout conservé de ce premier enseignement une entière sincérité devant la nature, et une instinctive horreur de tout joug conventionnel ou académique, de tout ce qui limite en un
(1) Voir à l’appendice.
mot la liberté de l’artiste. Avec un pareil point de départ, Desbrosses ne risquait pas de tomber dans une imitation servile ; et, en effet, il faut voir en lui autre chose qu’un reflet ou un écho de Chintreuil. Sans parler de ses motifs pris dans un ordre tout opposé, — ce qui ne constitue, je le reconnais, qu’une différence secondaire, — il se distingue encore de son maître par les solidités particulières de son exécution, et surtout 'par le sentiment intime qui résulte chez l’artiste du tempérament et du caractère. Une étude de Desbrosses est loin de nous impressionner de la même manière qu’une étude de Chintreuil. Celle-ci nous pénètre par un accent concentré, par le voile de tristesse qui l’enveloppe. Sous le pinceau de Desbros- ' ses, la nature se fait plus expansive et plus épanouie. C’est que ce dernier l’exprime avec la sensation de bien-être que donne la plénitude de la santé, tandis que l’autre fait passer dans ses interprétations maladives ses douloureuses amertumes et ses ombrageuses timidités.
Aussi, le caractère du talent de Desbrosses est-il la sérénité et l’expansion, comme celui de Chintreuil était la mélancolie. Il suffira, pour le démontrer, de passer en revue les pages pleines de sève et de verdeur que Jean Desbrosses a fait défiler sous nos yeux aux Salons de ces huit dernières années, et de noter les petites toiles si fraîches, sî lumineuses, si vraies, qui égaient de temps en temps la coquette vitrine d’Allard, le marchand de tableaux de la rue de Seine.
• En 1874, lorsque sonna pour les paysagistes l’heure
du départ pour la campagne, Desbrosses ne put se décider à revoir la Tournelle qui lui rappelait de trop^ pénibles émotions et rouvrait des blessures si récentes. Il espéra tromper sa douleur en dépaysant un peu ses souvenirs, et ce fut dans les Ardennes à Monthermé-Laval-Dieu, au confluent de la Meuse et de la Semoy qu’il demanda le calme et les bienfaisantes consolations du travail. 'De cette tournée, il rapporta la « Vue des bords de la Semoy » qui figura au Salon de 1875 et reparut à l’Exposition Universelle du Champ de Mars (1). On tint pour Tœuvre d’un chercheur que la banalité ne peut satisfaire cette page d’un caractère original et sévère. Une autre petite « Vue de la Semoy » d’une qualité exquise, la perle et la note émue de ce voyage fut saisie, au débotté, par M. Camille Carpentier, un friand d’art délicat qui confond d’ailleurs, dans une même sympathie et le peintre et sa peinture.
L’été suivant vit Desbrosses dans les monts dû Jura. Il prenait goût décidément à la nature alpestre. C’était entrer dans une voie ardue, car les paysages de montagnes avec leurs inévitables complications de plans, présentent des difficultés dont le public tient peu de compte, et Desbrosses avait fait lui-même l’épreuve avec « La Maison au lierre », paysage remarqué au Salon de 1867, qu’il suffit souvent pour toucher l’amateur du motif le plus simple. « Le Rocher des Com-
(l) Gravée par A. Taiée.
mères » du Salon de 1876, et « Le Mont-Noir » du Salon de 1877, proviennent de cette campagne. Le t Mont-Noir » mérite d’être tout particulièrement signalé pour sa franche lumière, la vigueur de ses colorations et la transparence du ruisseau qui étale nonchalamment, au premier plan, ses nappes cristallines sur le sable fin et les cailloux.
C’est à la Savoie que Jean Desbrosses emprunte, l’année suivante, le sujet de son tableau du Salon de 1878. Dans « la Vallée du Chatelard », les fonds et la partie supérieure du tableau étaient remarquablement exécutés ; mais les premiers plans jetaient à l’œil un défi de vert agressif et mordant, qui faisait perdre au peintre le bénéfice des parties réussies de la toile. Est-ce à dire qu’il ne faille pas oser des verts hardis? Non, mais gare à l’abus. Le second ouvrage de Desbrosses, quoique moins important que le précédent, se classera, croyons-nous, en meilleur rang dans l’œuvre de l’artiste. « Le Cheran » est une claire rivière qui dort entre des rochers, nus à leur base et boisés à leur sommet. C’est un excellent morceau d’après nature, éblouissant de soleil, où les oppositions des tons gris combattent et balancent heureusement les audaces des végétations.
Le docteur Martin envoya Desbrosses, en 1878, soigner, au Mont-Dore, un commencement d’asthme nerveux. C’est donc par ordre de la Faculté qu’il fit connaissance avec les monts d’Auvergne. Mais Desbrosses ne se laissa pas absorber exclusivement par les soins du traitement. Il mena de front les verres
d’eau, les douches et le travail. « Les Fonds de la Bourboule » et « la Côte du Tartaret » eussent-ils été l’imique résultat de cette saison, qu’il faudrait encore savoir gré au docteur de son ordonnance. « La Côte du Tartaret», surtout, s’imposa victorieusement au Salon de 1879. Elle faisait des promesses que le Salon de 1880 a généreusement tenues. Tous les connaisseurs ont apprécié, en effet, à la dernière exposition, la « Vue de Mont-Dore-les-Bains ». Le peintre a choisi la fin d’une belle journée d’été. L’ombre produite par la montagne du Capucin s’allonge dans la vallée ; à travers les pierres délavées, se faufile le ruisseau qui, plus loin, deviendra la Dordogne. Le soleil, qui descend à l’horizon, fait pétiller au loin les toits de Mont-Dore-les-Bains et caresse d’un ardent rayon la côte rocheuse qui domine le village. La netteté des lointains atteste la fluidité de l’air, et il semble que l’on perçoive la salutaire impression de cette pure atmosphère. Les verts d’ombre sont puissants et justes, et le peintre les fait accepter, cette fois, par les amateurs les plus prévenus contre l’emploi d’une couleur qufil faut leur doser avec ménagement.
La seconde toile de Desbrosses, « Dans la Montagne », souvenirun peu transfiguré de la vallée de Chaud- de-Four, nous transporte aux extrêmes altitudes. C’est un entonnoir de montagnes qu’un ruisseau, descendant en bruyantes cascatelles des cimes neigeuses d’alentour, tient frais et verdoyant. Les vapeurs se condensent autour des pics dentelés qui cou-
ronnent cette espèce de cirque ou glissent en nuages floconneux devant les pentes couvertes de maigres taillis. Majestueusement assis sur un mamelon, un ours s’est emparé de ces solitudes déshéritées comme de son domaine naturel. C’est une œuvre originale et forte, d’une recherche rare, à laquelle le public, les critiques d’art — et même le Jury, à sa façon, — ont rendu justice (^).
Ainsi que le lecteur a pu voir par les tableaux que nous venons de faire passer rapidement sous ses yeux. Desbrosses traduit de préférence l’éclat des ciels d’été, les limpidités de l’atmosphère, les ruissellements de la pleine lumière et les intensités du vert. C’est un vaillant que la difficulté éperonne. Il ne se contente jamais de l’à peu près, et s’il pèche, c’est par excès de conscience. Par horreur du lâché, il veut tout affirmer, tout préciser. Son incomparable modèle, la nature, ne lui en donne pourtant pas l’exemple. Elle ne s’explique pas rigoureusement pour notre œil, et le vague, l’indistinct, le mystérieux régnent partout chez elle à côté des choses qui s’écrivent et s’accentuent. C’est précisément ce mélange qui fait la vie, le charme et la vibration du paysage. En ne laissant rien d'indécis, d’indéterminé; en modelant trop scrupuleusement son tableau dans toutes ses parties. Desbrosses solidifie et immobilise son paysage. Il y a un autre écueil encore à ne pas s’arrêter à temps, c’est de laisser voir l’effort, la peine. Or, un des pre-
(1) Voir appendice.
miers devoirs d’une œuvre d’art, c’est de dissimuler la plus ou moins douloureuse élaboration qu^elle a coûtée. C’est de paraître née spontanément facilement venue. Il serait donc très désirable que Desbrosses s'’abandonnât un peu plus à lui-même.
Il peut le faire sans danger parce qu’il a tout un passé de labeur patient et sévère qui le protège. Il gagnera à traiter ses premiers plans avec plus de liberté, à leur donner dans ses tableaux un rôle plus subordonné, à modérer les intémpérances de vert qui l’entraînent parfois. C’est ainsi qu’il acquerra la largeur, bharmonie, la souplesse. Ses œuvres perdront cette apparence d’études et de morceaux qu’elles ont un peu gardées jusqu’ici pour revêtir un caractère plus général, plus synthétique. Son dernier tableau « Dans les montagnes » est un premier pas dans cette voie. L’artiste touche à cette évolution décisive qui lui ouvrira les régions supérieures de l’art. Encore un coup d’aile, et Jean Desbrosses sera maître à son tour comme le poète de « Pluie et Soleil » et des « Premières clartés » !
Mai 1880.