LIVRES ET BIBLIOTHEQUES
'est avec un religieux respect qu'il nous faut aborder cette question, si nous voulons mettre en harmonie notre manière de faire et le sujet traité. Ce qu'e'taient les livres pour les hommes du Moyen-Age amoureux de l'étude, nous ne pouvons le comprendre, nous, comble's de facilités par la diffusion due à l'imprimerie. Si quelque ouvrage, pieux legs d'une personne aimée, ou témoin discret d'intimes émotions qui ont peutêtre renouvelé notre âme, devient pour nous un ami, qu'était-ce quand tel ouvrage se trouvait par exemple le seul de son espèce, quand du moins on n'en pouvait obtenir une copie qu'avec beaucoup de peine, ou de temps, ou d'argent ? Comme on se passionnait pour un manuscrit antique, récemment découvert ! De quel luxe de précautions on l'entourait pour le préserver de tout accident matériel ! avec quelle conscience on l'étudiait pour le recopier ou le traduire exactement !
A côté des trente-huit articles qui forment la Charte originale de la Sorbonne, la loi qui préside au maniement delà bibliothèque, mérite d'être signalée. Des soins minutieux et respectueux sont recommandés pour les livres. On ne peut entrer dans ce lieu sans robe et sans bonnet. Les enfants, les ignorants, les valets n'ont pas le droit d'y mettre le pied. On n'y doit apporter ni feu ni lumière. Il est défendu au bibliothécaire d'en jamais prêter les clefs, et on n'y doit pas parler. « Que chacun soigne les livres comme s'ils étaient sa propriété personnelle, est-il stipulé dans le règlement ; qu'il les rende intacts sans avoir écrit sur les marges des volumes et sans avoir plié les feuillets. Qu'il les rende quand il s'absentera de la ville, ou qu'on les lui demandera, et que jamais il ne les fasse sortir de la maison, si ce n'est avec
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la permission du Proviseur » (i). Un certain nombre de livres étaient même enchaînés, de façon à ne pouvoir être transportés hors de la bibliothèque : on devait les placer sur des pupitres, et les consulter sur place.
Saint Louis avait une bibliothèque dans son palais. Il allait y étudier quand il pouvait dérober quelques instants aux soins du gouvernement. Il aimait mieux faire copier les livres que de les acheter parce que, ainsi faisant, disait-il, il augmentait le nombre des exemplaires de la sainte Ecriture, et la propageait d'autant (21.
Mais nous parlons là d'une époque déjà avancée dans l'étude qui nous occupe, et où la reproduction des manuscrits avait déjà fourni des aliments à la science. Qu'était-ce au v^, au vi^, au ix^ siècle, quand un moine, apportant comme une relique celui qu'il s'était procuré à grand'peine, le découvrait à l'avide et sympathique curiosité de ses frères, et le portait en grande pompe dans la bibliothèque ou le scriptorium ! Pénéirons-y avec lui. C'est ordinairement une salle de moyenne grandeur, voûtée à plein cintre et éclairée par d'étroites fenêtres. Un meuble composé de rayons et de cases renferme la plus précieuse richesse du monastère. Quelques tables, quelques pupitres, et des sièges de chêne poli, lourds et massifs, sont disséminés çà et là. Accoudés sur les tables ou debout devant les pupitres, des moines immobiles sont plongés comme en extase dans l'étude des grands parchemins. Ils ont ce beau type des moines du Moyen-Age, austère et plein de grandeur, ce front qui porte à la fois l'empreinte de l'ascétisme, et celle de la forte pensée.
Les chroniqueurs nous ont conservé la liste des ouvrages composant le trésor de cette belle abbaye du pays d'Ouche en Normandie, dont la fondation remonte au v^ siècle et qui fut un des plus artistiques monuments de la vieille France. Nous voulons parler de l'abbaye de Saint-Evroult. Au xi^ siècle, sa bibliothèque renfermait les livres suivants : 9 volumes de l'Ancien et du Nouveau-Testament — 8 de commentaires sur les Livres Saints — 2 Psautiers — 3 Graduels — 3 Antiphonaires — 2 Homiliaires — 2 Calendriers — i Sermonnaire — 29 volumes d'Origène et des Pères de l'Eglise : saint Augustin, saint Jérôme, saint Ambroise, saint Grégoire, saint Athanase — 25 volumes des Vies et miracles des Saints — 3 Règles monastiques — 2 Canons de l'Eglise — Le Traité de la nature des choses et 2 autres ouvrages d'Isidore de Séville — La philosophie de Boëce — Les nouveautés littéraires du temps ; à savoir : les lettres d'Yves de Chartres, de Marbode, la chronique d'Orderic Vital, en 4 volumes — 26 ouvrages de
(1) Livre du Prieur.
(2) Geoffroy de Beaulieu.
morale et de piété où, à côté de théologiens connus du ix« siècle, Ansalaire et Angelonne, on rencontre des ouvrages qui ne sont pas venus jusqu'à nous; — Décréta Huberti — Sententiae Garini — Liber Gunfridi prioris — le Paradis — le Souverain Bien — le Diadème des moines — l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe — la chronique d'Orose — des extraits de Pline par Solis — Paul, diacre — l'histoire juive de Josèphe — le grammairien Priscien. D'autres bibliothèques monastiques possèdent aussi Virgile et Aristote.
Dans la plupart des couvents, attenant à la bibliothèque, s'ouvre le Scriptorium. C'est la salle, de dimensions plus vastes, où sont copiés les manuscrits ; c'est l'atelier de calligraphie. Là, selon l'importance du monastère, vingt, trente, cinquante et Jusqu'à cent moines sont occupés à écrire ou à préparer le travail. De toutes parts s'étalent, sur les grands pupitres, les parchemins éblouissants d'or ou revêtus de peintures éclatantes. Un silence absolu est observé. Il est défendu aux moines de quitter leurs places, pour se promener dans cette salle destinée au travail. Personne ne peut y pénétrer, sinon l'abbé, le bibliothécaire et le sous-prieur. C'est le bibliothécaire qui remet aux moines les ouvrages à transcrire. Ils ne peuvent rien copier sans son consentement.
La prière précède le travail : « Bénissez, Seigneur, disent les moines calligraphes, ce scriptorium de vos serviteurs, et avec lui tous ceux qui l'habitent, atin qu'ils comprennent parfaitement et accomplissent fidèlement ce qu'ils auront lu ou transcrit de vos divines Ecritures. Par Jésus-Christ Notre-Seigneur. Amen. » Chaque religieux a son occupation particulière. L'un prépare l'encre et taille les plumes ; un autre coupe et polit les feuilles de parchemin. Ceux-là écrivent, mais d'autres revoient et corrigent les livres qu'ils ont copiés. Celui-ci ne fait que les ornements à l'encre rouge, ou bien que les peintures, les miniatures, etc. L'un colle les feuilles et relie les livres avec des tablettes de bois ; d'autres apprêtent le cuir, le frappent de dessins grossiers et fantastiques, ou taillent les lames de métal qui orneront la reliure (i).
Ainsi du moins procède-t-on dans les monastères nombreux, tels que celui de Saint-Evroult, dont nous parlions plus haut; dans ceux qui renferment seulement un petit nombre de religieux, le travail est moins partagé, mais il reste toujours l'objet dérèglements minutieux. Dom Guigues, cinquième prieur de la Grande-Chartreuse, plaçait la copie des bons livres au premier rang des devoirs monastiques et disait : « Nous apprenons à lire à ceux que nous recevons parmi nous, et nous voulons conserver les livres comme l'éternelle nourriture de
(0 Le moine de l'abbaye de Saint-Victor.
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nos âmes. » Il recueille, vers l'an 1 125, les usages de l'ordre de Saint- Bruno en vigueur depuis les premiers Jours de l'Institut, et dans le chapitre xxviii, intitulé : De iitensilibus cellœ : Du mobilier de la cellule, il nous fait connaître le petit matériel du copiste. « On donne aux religieux pour transcrire, dit-il, une écritoire, des plumes, de la craie, 2 pierres ponces, 2 petites cornes, i canif, 2 rasoirs pour racler les parchemins, un poinçon un peu gros et un autre beaucoup plus fin, une règle, une planche à dessin, des tablettes ou des parchemins, et un style ou poinçon à écrire. »
« Nous commandons, dit-il ailleurs à propos des livres, qu'on les soigne, et les conserve avec la plus grande sollicitude ; il faut les préserver de la fumée, de la poussière, éviter les moindres taches. Nous voulons aussi qu'on mette toute sa science pour les transcrire aussi parfaitement que possible. Les livres sont l'aliment de Tâme ; en les copiant, nous annonçons, par ce travail de nos doigts, la sainte parole de Dieu, que notre vocation nous interdit de prêcher autrement aux fidèles » (i).
Ailleurs encore : « Les livres que nous copions, deviennent autant de prédicateurs de la vérité. Nous espérons que Dieu nous récompensera, et pour tous les hommes que ces livres auront débarrassés de l'erreur, et pour ceux qu'ils auront affermis dans la vérité catholique » (2),
Ordonnances précises, traditions pieuses, légendes, tout était mis en usage pour donner aux religieux l'amour de cette docte occupation, et leur en montrer le mérite.
Une fois on raconte que, pour changer déplace un cimetière d'abbaye, on fut obligé d'exhumer les corps qui reposaient là. Des quatre coins du vaste champ de repos, tous les travailleurs accourent à l'exclamation de Tun d'eux. Celui-ci a découvert quelque chose d'extraordinaire et reste dans une contemplation que les autres viennent partager. A la place où était enterré un des anciens moines de l'abbaye, on a trouvé comme partout ailleurs des débris informes, des membres réduits en poussière. Mais au milieu de cette poussière gisent trois doigts aussi frais et aussi bien conservés que s'ils eussent appartenu à un vivant. C'est le pouce de la main droite et les deux premiers doigts. On se rappela que le moine en question avait été un vaillant et soigneux copiste. Dieu avait voulu montrer par ce miracle combien il bénit ceux qui multiplient le nombre des bons livres.
Une autre fois, c'était un religieux, le moins fervent des moines,
(i) Consuetudinis Ordinis Cartusiensis. Trad. par Dom Cyprien Boutrain, chartreux.
(2) Statuts.
mais le plus zélé des copistes. Il rend le dernier soupir dans sa tranquille cellule ; on le descend au chœur ; et, après l'office des morts, quand le silence a remplacé la psalmodie des frères ; quand l'obscurité s'est faite dans l'église où ne restent plus allumés que deux cierges près du cercueil ; quand les religieux, défilant près du mort pour lui jeter l'eau bénite, sont retournés à leurs travaux, deux d'entre eux restent seuls en prières pour la veillée funèbre. — Ah ! prions, dit l'un d'eux, prions encore pour notre pauvre frère Rudulphe. — Oui, dit l'autre, que penser de lui ? où est-il? Bon copiste, c'est vrai, mais petit religieux, sans cesse repris par le père abbé pour sa paresse au chœur et sa négligence de la règle. — En effet, reprend le premier, mais il faisait quand même l'œuvre de Dieu. Vous souvient-il avec quelles instances il a demandé à transcrire la Bible, et que de jours et de nuits il a passés sur ce travail ? Espérons donc en la miséricorde divine. Et tous deux s'abîment dans une fervente prière.
Quelques heures passent. Les vitraux des hautes fenêtres commencent à se détacher sur la masse des ténèbres et à faire pressentir le jour. Tout à coup un mouvement s'est produit dans le cercueil. Le capuchon du moine a oscillé sous l'effort d'une tête qui se relève. Le mort se jdresse vivant à côté des deux frères immobiles et muets d'épouvante. Il prend un cierge dans sa main, sort de l'église, gravit les escaliers et entre au Scriptorium, où arrivent un à un les moines matineux avec leurs lampes allumées. Frère Rudulphe va tomber aux pieds de l'abbé tout tremblant. « Bénissez le Seigneur, dit-il, et aidez-moi à le bénir, car il a été plein de miséricorde pour son indigne serviteur. J'ai paru devant le Juge suprême ; j'ai vu défiler devant moi comme dans un miroir ardent tous les péchés de ma vie, er mon âme, accablée par leur nombre et pénétrée tout à coup du sentiment de la justice, n'aurait pu trouver une excuse. Les mauvais esprits m'accusaient. Ils énuméraient mes fautes avec une satanique précision, n'en omettant pas une seule, faisant ressortir la malice des moindres offenses. Mais alors est apparu mon bon ange. Il a présenté au Très- Haut ce livre des Saintes Ecritures commencé par moi, il y a dix-huit ans, à mon entrée au monastère, et achevé seulement quelques jours avant ma mort. Le visage du Seigneur s'adoucit, et alors, pendant que les démons énuméraient mes péchés, les anges comptaient une à une les lettres de mon livre, opposant chaque lettre à une faute. Les démons se turent enfin ; ils avaient épuisé la liste de mes offenses, et les Anges avaient encore à présenter une lettre, une seule ; ce fut elle qui me sauva. Frère Rudulphe, dit mon juge, tes œuvres t'ont valu la miséricorde. Tâche d'en profiter. Retourne sur la terre, fais pénitence pour tes péchés, et édifie désormais les frères que tu as scandalisés. Fais en sorte qu'au jour où tu reparaîtras de nouveau devant mon
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tribunal, tu sois couvert de mérites et non d'iniquite's. Le Seigneur avait dit : Je reviens maintenant, père Abbé, travailler avec vous aux manuscrits du monastère, puisque chaque lettre tracée en ce monde, efface un péché dans Tautre ; mais je n'oublierai point l'immense bonté de Dieu ; je veux être désormais un religieux docile et mortifié, et je chanterai ses louanges tant qu'il me laissera la vie. » (Chronique d'Orderic Vital, moine de Saint-Evroult.)
Pure légende ou récit véritable, ce qui précède se racontait dans les monastères pour engager les moines au travail et à la piété ; cela nous montre quelle importance on attachait à la sainte mission du copiste. On fait miroiter aujourd'hui devant les yeux du travailleur l'espoir d'un bien-être matériel qui recule souvent, hélas ! quand on croit le saisir. Faire du travail la clef du ciel, glorifier par un reflet d'éternité celui de tous les arts qui devait le plus contribuer à répandre la lumière, était à coup sûr plus habile, si ce n'était vraiment divin.
On trouve çà et là les noms de quelques copistes remarquables par la netteté de leur calligraphie. Un moine de l'abbaye de Corbie, près d'Amiens, reproduit, au vii^ siècle, l'Histoire des Francs, de Grégoire de Tours. Théoderic, un des abbés de Saint-Evroult, copia de sa main un magnifique Antiphonaire. Le frère Radulphe laissa son nom sur un missel. Hugues transcrivit le Décalogue ; Roger, les livres de Salomon ; Bérenger, depuis évêque de Venosa, Goscelin, Bernard, Turquetil, recopièrent, avec une netteté qui surpasse nos tirages mécaniques, les traités de saint Jérôme et de saint Augustin, l'Enéide de Virgile et les tragédies de Sophocle (Orderic Vital dans son hist. eccl.^ t. Iir. Mais tous les copistes hélas ! n'étaient pas aussi dignes d'éloges, a Qui apportera un remède efficace, s'écrie Pétrarque, à l'ignorance et à l'incurie des copistes, qui gâtent et bouleversent tout ? Je ne gémis plus sur l'orthographe, perdue depuis longtemps, mais ces gens-là confondent originaux et copies; après avoir promis une chose, ils en écrivent une autre tout à fait différente. » C'est que tous n'avaient pas la patience et le talent nécessaires. Il n'était pas rare qu'un ouvrage écrit correctement, avec soin, et selon toutes les règles de la calligraphie, exigeât la moitié de la vie du copiste. Il y fallait par conséquent, ou une vraie vocation, ou un vrai dévouement.
Les mélanges qui se faisaient, soit pour profiter du parchemin, soit par manque d'idée, étaient parfois bizarres. Nous prenons pour exemple un manuscrit de la Bibliothèque nationale portant le n° 1 25.881, et dans lequel nous avons recueilli une pièce de Gerson. Il est écrit en gothique, sur beau parchemin, enrichi de lettres ornées rouges et bleues. Il contient en grande partie la légende du Saint- Graal, laquelle lui donne son titre ; mais à la suite de la légende, on
trouve: diverses chansons, — le Tre'sor de Brunetto Latini, florentin, écrit en roman, — des chansons de Thibaut de Champagne, — les 4 Evangélistes, traduits en langue romane, — un traité ihéologique, — un traité de morale, — des prières à la Vierge, par un clerc nommé Plante Solie, — des prières à la Vierge, par le chancelier Gerson, — les enseignements d'un père à son fils, en vers romans et dialogues, contenant plusieurs fables, contes, fabliaux, etc., — les Vilains du siècle, — la division des foires de Champaigne, c'est-à-dire les temps auxquels elles se tenaient, avec les noms des villes qui y amenaient du drap à vendre. Ce mélange est déjà assez curieux. Ce qui l'est plus encore, c'est la manière dont se suivent ces diverses copies, sans coupures, sans blancs, presque sans titres. Vous feuilletez un volume énorme ; pas une fin de page blanche ; pas un en-tete saillant, hormis le premier frontispice ; il semble que, d'un bout à l'autre, une matière unique remplisse le volume. A la suite des quatre Evangiles, une simple ligne rouge, mais sans espace, dit : « Cy après est une prière du clerc Plante Solie qui loue Notre-Dame. » Sans tourner la page, croyant encore être dans la prière, vous lisez : « La foire de Laigu est tenue le lendemain de Saint-Laurent ; la foire de Bar est tenue le mardi devant la mi-Carême. » C'est qu'une simple ligne intermédiaire a donné cette indication : « Cy commence la division des foires de Champaigne. » Ce manuscrit paraît être de la fin du xiv* siècle ou du commencement du xv^. Le scribe qui l'a transcrit pour la plus grande partie, est nommé à la fin du Trésor de Brunetto Latini. Il s'appelait Michel : « Explicit iste liber scriptor sit crimine liber vivat in cœlis Michael Félix ».
Disons qu'une pareille économie de parchemin, laquelle se comprend bien du reste, était en usage seulement pour les recueils de pièces à conserver. Les Missels, les livres d'Heures, magnifiquement enluminés et ornés de miniatures, n'offraient pas une telle accumulation de matière.
Et comment ceux qui voulaient composer ces recueils ou consulter quelque ouvrage, se procuraient-ils les exemplaires à lire ou à copier ? Parfois c'était un exemplaire rare, unique peut-être, et existant bien loin. Que de mal avec la diflficulté des voyages! Au x« siècle, un personnage docte de son temps, Yves de Reims, très curieux surtout de médecine, vient une fois de Reims à Chartres pour lire un livre d'Hippocrate. C'était le seul exemplaire qu'on connût dans le Nord de la France. Il vint, partie à cheval, partie à pied ; le trajet n'était pas très long : une soixantaine de lieues peut-être, mais les routes se trouvaient mauvaises; deux fois il faillit périr, et arriva épuisé. D'autres fois le manuscrit désiré était dans un monastère d'Italie, d'Allemagne ou d'Angleterre ; on ne reculait pas davantage.
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On considérait donc le livre au Moyen-Age comme un tre'sor précieux ; c'est qu'un bon livre en est un en effet. C'est le confident discret où une âme a déposé dans le silence et le recueillement, soit le souvenir intime de ses colloques avec Dieu, les aperçus qu'elle a puisés à ses pieds des vérités divines, soit le résultat de ses travaux scientifiques. Et après que l'auteur est mort, humble et obscur peutêtre, son oeuvre s'en va par le monde, parlant silencieusement aux autres le langage d'en haut, les consolant, les éclairant. Un livre, c'est le rendez-vous mystérieux où se rencontrent deux cœurs qui jamais peut-être ne se connaîtront autrement ; c'est le point où ils vibrent ensemble, secoués par une même émotion. C'est un ami presque doué de vie, car il nous apporte la parole intime d'un ami inconnu. Plus précieux que l'image virtuelle qui se forme derrière nos miroirs, reproduisant des traits qu'on ne peut saisir, le livre est le portrait d'une âme et le miroir de la pensée, mais ce miroir donne l'image réelle, saisie au passage, et fixée, pour que chacun puisse l'étudier.
Les libraires en 1328-1342. — Après avoir parlé de la copie des manuscrits, alors que les monastères seuls possédaient ce précieux trésor, disons un mot de ce qu'ils deviennent au temps où les copies, plus nombreuses, entrent chez les marchands'et font l'objet d'un commerce. Les prescriptions suivantes sont tirées des règlements de l'Université :
« Premièrement, — Les libraires devront recevoir, garder, exposer et vendre fidèlement les livres destinés à la vente. Ils ne les supprimeront pas et ne les cacheront pas, mais les exposeront toujours en temps et lieu convenables lorsqu'on les leur demandera.
« Item. — Lorsqu'ils seront requis par uu vendeur, ils devront, moyennant un salaire, estimer le livre qui sera présenté et dire sincèrement combien ils croient que ce livre pourrait être vendu, comme s'ils voulaient l'acheter eux-mêmes.
« Item. — Sur la demande du vendeur, ils mettront, dans un endroit patent du livre à vendre, le prix de ce livre et le nom de l'auteur.
« Ils ne devront pas, pour la vente des livres, exiger plus de 4 deniers par livre, si l'acheteur ou le vendeur sont maîtres ou écoliers à Paris, et au delà de 6 deniers, si ces gens sont des étrangers.
« Item. — Les libraires placeront à leur fenêtre une tablette de parchemin écrite en caractères nets et lisibles, sur laquelle seront indiqués les exemplaires qu'ils possèdent, avec le prix de la taxe de chacun d'eux. Ils ne communiqueront aucun exemplaire non taxé avant de l'avoir soumis à l'Université.
— « Si un libraire ose enfreindre ces articles ou y contrevenir en quoi que ce soit, il sera privé de sa charge jusqu'à satisfaction convenable et décision contraire de l'Université.
« Aucun libraire ne refusera les exemplaires d'un livre à quelqu'un qui voudrait le transcrire, moyennant honnête rétribution et satisfaction aux règlements de l'Université. Aucun ne louera ses livres plus cher que ce qui aura été fixé par l'Université. Aucun ne louera ses livres avant qu'ils aient été corrigés et taxés par l'Université «.
Suivent les taxes de quelques ouvrages.
Le livre des homélies de saint Grégoire — 28 feuillets — est taxé 18 deniers.
Le livre des Sacrements, de Hugues de Saint-Victor — 240 feuillets — est taxé 3 sols.
Le livre des Confessions de saint Augustin — 21 feuillets — est taxé 4 deniers.
Le livre des homélies de saint Augustin sur la pénitence — 9 feuillets — est taxé 6 deniers.
La Somme de saint Thomas d'Aquin sur la théologie — le"" livre — 36 feuillets — est taxé 3 sols.
Jusqu'à la fin du xiv^ siècle, le prix des livres reste très élevé. Ainsi Jean le Bon, bien qu'il en fût amateur, transmit à son héritier Charles V, une richesse littéraire de 10 volumes seulement. Mais Charles V en réunit 900 dans la Tour du Louvre, appelée, depuis, Tour de la librairie. Il voulut que les savants pussent y travailler de jour et de nuit. On le considère comme le fondateur de la Bibliothèque de Paris.
Les prix n'avaient cependant pas baissé d'une manière considérable. Les Heures que le roi Charles VI donna en 141 2 à la duchesse de Bourgogne, coûtèrent 600 écus, et le vicomte de Bayeux fut chargé d'en payer une partie avec la recette des domaines de sa vicomte. Un ancien rôle de l'abbaye de Saint-Etienne de Caen, daté de 143 1, contenant le compte de la trésorerie de ce monastère, porte en dépense une somme de 700 livres pour l'achat des ouvrages de Pierre Lombard, autrement dit le Maître des sentences ; et pour cette somme on eût acheté cette même année 70 boisseaux de blé.
Telle était la valeur des livres et surtout le prix moral qu'on y attachait, qu'on les donnait et les acceptait, en ce xv^ siècle, pour la caution d'un emprunt. On cite des manuscrits de luxe, enluminées avec soin, dont la valeur représentait cinquante et même cent mille francs de notre monnaie. C'étaient là, il est vrai, des exceptions. Un manuscrit plus simple, une Bible très ordinaire, avec lettres ornées et miniatures, valait encore de 2.000 à 6.000 francs
Mais un jour, c'était en 1470, quatre ouvriers allemands, Ulrich Gering, Michel Friburger, Martin Krantz et Berthold de Rembaldt, arrivèrent à Paris sur l'invitation de quelques Docteurs de l'Université, et s'établirent à la Sorbonne, devenue peu à peu le centre
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des autres e'coles et le palais de la science. Ils apportaient quelques casiers, des lettres de fonte, une presse; c'était l'invention de Guttemberg, lequel venait à peine lui-même de descendre dans la tombe; c'était la royauté de l'avenir, la puissance la plus universelle, à qui il fut jamais donné de remuer les masses, sur la face du globe. Paris ne lui avait pas donné le temps d'étendre loin son sceptre avant de se l'approprier. Dès 1458, « ayant sceu qu'il, y avait à Mayence des gens adroits dans l'art de tailler les poinçons, et des caractères au moyen desquels on pouvait reproduire à l'infini les écritures les plus rares, le roi, curieux de telles choses comme de tout, manda aux généraux de ses monnaies, d'y dépêcher des personnes aptes en fait de tailles, afin de s'informer discrètement de cet art, et d'en enlever l'invention. On envoya Nicolas Lason, un des graveurs de la monnaie parisienne. Ce graveur resta 3 ans parti. Il ne revint qu'en 146 1. Le roi était mort. Ce fut en 1469 que Jean de la Pierre, prieur de Sorbonne, et Guillaume Fichet, docteur, firent venir de Mayence les ouvriers que nous avons nommés et les établirent à la Sorbonne même. Louis XI ne tarda pas à les favoriser. Il leur accorda des lettres de naturalisation pour les engager à demeurer en France le reste de leurs jours ». (Archives nationales.)
Il y avait treize ans seulement que le premier livre connu, le Psautier de Mayence, c'est-à-dire une partie de la Bible, avait été imprimé, et déjà la France possédait une imprimerie. Jean de la Pierre (Joannes Lapidarius) lui confia d'abord les lettres de Gasparin de Pergame, qu'il avait corrigées « multis vigiliis ». C'est un in-quarto dont le titre dit qu'il a été mis au jour « ingeniosaarte impressoria ». D'autres ouvrages arriveront en foule; de nouvelles imprimeries ne tarderont pas à s'ouvrir, et Paris, qui devait déjà tant de gloire à ses écoles, va bientôt devoir à la Presse une autre royauté.
Enfants de ces siècles laborieux où l'on traça, non sans peine, les routes que nous suivons, n'oublions pas nos devanciers. Comblés que nous sommes aujourd'hui des bienfaits de l'instruction et des facilités de l'imprimerie, ne soyons pas ingrats envers ces Moines qui ont usé leur vie à nous conserver et à commenter les trésors anciens, sans compter ceux qui en ont ajouté de nouveaux. Grâce à eux, les intelligences n'avaient pas cessé de vivre dans la lumière, quand arriva l'heure providentielle où on put propager celle-ci et plus loin et plus rapidement. C'est parce qu'ils passaient à copier une grande partie de leur existence; c'est parce qu'on trouvait leurs copies précieuses, que le besoin de faciliter cette tâche se fit de plus en plus sentir, et que Guttemberg fut tourmenté par cette idée : « trouver le moyen de copier des livres sans plumes, rapidement, en grand nombre et à peu de frais ». Il en fut tourmenté, disons-nous,
jusqu'au jour où, Dieu couronnant de succès ses efforts, il reproduisit, par les moyens mécaniques qu'il avait inventés, un des premiers et des plus sublimes mots de la Bible : Fiat lux : Que la lumière soit.
Nous nous estimerions heureux si l'étude que nous venons de faire, laissait deux souvenirs dans l'esprit des lecteurs. L'un, c'est que le Moyen-Age ne fut pas une époque de ténèbres, comme on l'a prétendu, et que le flambeau de la civilisation ne s'alluma pas aux torches incendiaires de 93. L'autre, c'est que l'égalité non plus ne date pas du jour où la Convention proclama les droits de l'homme, et qu'il y eut avant cela des hommes sortis du peuple qui s'élevaient, par leur valeur morale, au niveau des plus grands.
« C'est sur l'enclume et à coups de marteau que le Seigneur m'a agrandi », disait un élève de l'Université de Paris, Nicolas de Brekspeare, né sans fortune et parvenu au souverain pontificat sous le nom d'Adrien IV. L'Université tout entière aurait pu dire ce mot, car cette association d'étudiants et de professeurs apparaît comme une image anticipée de la France moderne, où toutes les lumières sont également mises au concours, où des hommes de toute^ classes s'élèvent et se maintiennent par un ardent labeur. Nous allons voir Gerson sortir de la chaumière de pauvres cultivateurs et d'un petit village des Ardennes pour arriver au rang de chancelier et pour représenter, en diverses circonstances, le roi lui-même ou le premier corps de la nation. C'était aussi l'époque où le fils d'un charpentier de Toscane montait sur le trône pontifical; où la bergère de Domremy conduisait les soldats de Dunois; où seigneurs et vassaux tombaient les uns près des autres et rougissaient de leur sang la même terre, que ce fût aux champs de bataille de Poitiers ou d'Antioche, sous les murs de Ptolémaïs ou devant les remparts d'Orléans. La communauté des devoirs rapprochait les diverses classes; le mérite personnel renversait fréquemment les barrières qui les séparent ; ce que l'homme vaut paraissait déjà la mesure vraie de ce qu'il est. Jésus-Christ avait prêché l'égalité au monde et l'avait gravée dans les cœurs dix-huit cents ans avant qu'on eût l'idée de l'afficher sur les murailles. Mais des idées païennes à sa doctrine, il y avait loin, hélas! L'œuvre, pour n'être pas achevée au Moyen-Age, se faisait certainement, et elle ne s'achèverait pas aujourd'hui si elle ne s'était pas commencée alors. Qu'un homme reçoive de Dieu un talent quelconque et la mission de le faire valoir, il ne faut pas autre chose mais il faut tout cela pour que cet homme, poussé par une force invincible, se lève^du milieu de la foule, la domine et la guide. Il ne faut pas autre chose parce que Dieu suffit à élever ceux qu'il envoie ; mais il faut tout cela, car lui seul met en rapport les capacités et les tâches. Sans la mission divine, l'homme
n'est qu'un révolutionnaire incapable poussé par l'ambition; c'est l'aveugle conduisant un aveugle, et tous deux tombent dans le gouffre. Avec elle il se trouve investi, pour la cause dont il est charge', de toute la force d'en haut.
Ne prenons pas toutes faites certaines opinions qu'on nous donne; et si nous voulons nous fier à la parole des autres, écoutons au moins les deux parties. Consultons les hommes qui ont fait d'un temps une étude sérieuse, avant ceux qui parlent sans savoir et donnent leurs préventions comme des faits. Victor Cousin dit en parlant du xiiF siècle : a Alors le Moyen-Age porte avec une fécondité admirable les plus belles choses que le monde eût encore vues ». — a L'essor imprimé aux études philosophiques, dit M. Pouchet, a été tel durant lexiii« siècle, qu'à la fin de celui-ci les œuvres des philosophes de la Grèce et de Rome étaient aussi connues qu'elles le sont aujourd'hui ». — a Epoque incomparable, dit Ampère; tout brille, tout naît, tout resplendit à la fois dans le monde moderne : chevalerie, croisades, architecture, langues, littérature ; tout jaillit comme par une même explosion. C'est alors que débute véritablement l'histoire de nos arts et de notre civilisation ». M. de Humboldt fait également l'éloge de cette époque, et M. Duruy en parle ainsi dans son histoire du Moyen- Age : « A ce moment la domination intellectuelle de l'Europe appartenait incontestablement à la France. Sans les affreuses guerres dont le xiv« siècle fut désolé, c'est du xiii« qu'aurait daté la Renaissance ».
On l'a vu en effet, la rénovation que nous appelons de ce nom n'était pas la première. Depuis les invasions barbares, trois renaissances l'avaient précédée : celle du vi« siècle, suscitée par l'Eglise; celle du viii^, due au génie de Charlemagne et à la science d'Alcuin ; celle du xii^ et du xiii*, produite par les travaux successifs des siècles précédents, et par l'épanouissement du génie et de la sainteté dans un grand nombre d'âmes. Et cette dernièrejeut un avantage sur celle du xvi" siècle ; c'est qu'elle fut nationale et chrétienne, tandis que celle du XVI® siècle semble faire fi de notre génie propre, pour copier seulement les arts de la Grèce païenne. Or, une renaissance qui ne parle qu'aux sens, sans réveiller les âmes, ne mérite pas vraiment ce nom.
« Malheur à celui qui méprise, dit l'Ecriture, c'est contre lui que le mépris rejaillira : Vœ qui spernis, nonne et ipse spernerisl -n N'encourons pas cette menace en dédaignant les temps qui nous ont précédés : ils ont accompli leur tâche et préparé les transformations sociales. Si nous jouissons aujourd'hui de quelques libertés, ils nous les ont acquises pièce par pièce. Si les intelligences sont plus généralement développées, c'est qu'ils n'ont pas cessé de tenir devant elles, le flambeau de la vérité qui luit pour tout le monde. Nul siècle n'est à luimême son père, son dieu et son tout. Chaque jour qui tombe de la
main du Très-Haut apporte au perfectionnement de l'humanité', son champ d'action et ses éléments de travail, à côté de l'œuvre de la veille.
Bienheureux l'homme, instrument et missionnaire de Dieu, s'il comprend la tâche à remplir et s'il consacre sa liberté à la remplir dignement. Malheur au contraire au temps dont le caractère serait dénaturé par des esprits aveugles, des volontés perverses, et qui, destiné à relever des ruines, en entasserait d'autres à côté des premières.
Faites, Seigneur, que notre xix« siècle n'agisse pas ainsi. Il a reconstitue' les diocèses démembrés par la Révolution, rappelé les prêtres proscrits, remis le Dieu du temple dans. le temple de Dieu. Qu'il ne détruise pas, au soir de son existence, l'œuvre de son matin ! Donnez à vos enfants. Seigneur, le bonheur indicible de voir fructifier sur la terre de France, les œuvres magnifiques qui s'y épanouissent depuis quatre-vingts ans. Que votre règne arrive par nous comme par tous les hommes ; par notre temps comme par tous les temps!
Sa vie, son temps, ses oeuvres