CHAPITRE PREMIER
LE VILLAGE DE BARBY ET LA FAMILLE CHARLIER. — PIEUSE EDUCATION. — LA VOIX DE LA SAGESSE. — JEAN AU COLLÈGE DE NAVARRE. — CHANGEMENT DE NOM.
|uR la fin du xiv^ siècle, c'était un pays bien pauvre que le pays de Réthel, au diocèse de Reims, de'vasté qu'il était sans cesse par le passage des hommes de guerre. Bandes ennemies ou soldats français; troupes régulières ou groupes errants des Grandes Compagnies, détruisaient la récolte sur pied, réquisitionnaient les bêtes de l'étable, et, quand ils ne trouvaient point assez au gré de leurs désirs, mettaient le feu parfois au toit de chaume qui les avait abrités. La vieille forêt des Ardennes, qui, d'après Tacite, était déjà le refuge, au temps de César, de gens endettés et d'innombrables fugitifs, servait encore d'asile à des gens sans aveu ou à des familles ruinées par la guerre. Tous vivaient là au jour le jour, comme les charbonniers, et sortaient de temps en temps pour mendier sur les routes ou piller les villages voisins.
Dans cette campagne désolée, à 7 kilomètres de Réthel, du côté de l'ouest, le village de Barby avait souffert comme les autres; les enfants s'y élevaient dans la crainte, non seulement de Dieu et des sergents, mais de tous les hommes d'armes quels qu'ils fussent, et le petit pastour qui voyait briller derrière un buisson l'acier d'une pertuisane, s'enfuyait à toutes jambes jusqu'au fond de l'étable paternelle, tirant derrière lui avec soin
8o JEAN GERSON
l'huis branlant et vermoulu, comme s'il se fût agi d'un inexpugnable rempart. Au sein d'un petit hameau dépendant du village, vivait avec peine, plus riche de vertus que de biens, une famille de douze enfants. Le hameau était celui de Gerson; le père de cette honnête et pieuse famille s'appelait Arnauld le Charlier. Le hameau n'existe plus aujourd'hui, mais en 1666, on voyait encore un pan de muraille de la simple demeure où avait vécu le Charlier, et les gens du pays nommaient ce vieux débris « le pignon de Gerson ». La paroisse de Barby existe et porte toujours ce nom.
Douze enfants sont une rude charge quand un homme est pauvre, que son entourage n'est pas riche, et que la moisson sur laquelle on compte est foulée parfois sous les pieds des chevaux, ou que les pièces de monnaie amassées à grand'peine sont levées souvent pour un impôt de guerre. Cependant à voir avec quelle sollicitude Arnauld le Charlier et Elisabeth la Chardenière, son épouse, inspiraient à leurs enfants des sentiments pieux, on sentait qu'il y avait pour eux autre chose que le souci de la vie matérielle. Cultiver l'âme de ces enfants était leur premier soin, et le reste venait par surcroît.
Tout luxe était prohibé des vêtements de la famille; les filles portaient le plus souvent des cottes grises, sans passementeries ni enjolivements, et les garçons, de bons surcots de tiretaine bleue.
L'aîné des douze était Jehan, né le 14 décembre i363. Ce sera notre chancelier. Ses vertueux parents avaient pour principe que « lorsque l'aîné se comporte bien dans une famille, les autres sont meilleurs ». C'est dire que rien ne fut négligé pour former son cœur à la vertu. Un crucifix suspendu au-dessus du foyer, étendait ses bras bénissants sur la grande salle où on se rassemblait: la mère du petit Jehan amenait souvent son fils devant cette image et la lui faisait saluer. Quand il joignait les mains, soir et matin, pour prier Dieu, la prière ne se terminait jamais sans une invocation à la Vierge Marie, à saint Joseph et à l'Ange gardien. « Mon bon Ange, gardez-moi bien, défendezmoi, gouvernez-moi », lui faisait-elle dire. Désirait-il un fruit du jardin ou quelque belle fleur, elle lui représentait que toutes ces choses appartiennent d'abord à Dieu qui les a faites, et que, s'il les destine à notre usage, il faut les lui demander. Alors elle le faisait mettre à genoux, prononcer quelques mots de prière,
et lui remettant l'objet désiré: «Vois comme Dieu est bon », ajoutait-elle. Mère chrétienne dans toute la force du mot, elle élevait son fils avec cette tendresse austère, cette intelligence pieuse qui fait remonter à l'influence du fo3^er domestique la sainteté de tant de saints. Plus tard, dans ses dialogues spirituels avec ses sœurs, Gerson la comparera à sainte Monique. C'était une Monique, en effet, par le cœur et le dévouement, mais, plus heureuse que la mère d'Augustin, elle n'eut jamais à pleurer sur les écarts de son fils.
Nul de ses soins n'était perdu, en effet. La nature droite et bonne du petit Jehan se développait bien sous cette sage direction. S'agenouiller quelques instants tout seul dans la petite église de Barby était son grand bonheur. Il trouvait mille moyens, quoiqu'il ne fiit pas riche, de rendre service aux pauvres, aux malades, tant il avait envie d'exercer la charité; et sa mère ne pouvait lui accorder de meilleure récompense que de le laisser couper lui-même un morceau de pain noir dans la huche pour le pèlerin qui frappait à la porte, ou de lui permettre de conduire un bout de chemin, par les plus sûrs sentiers, le voyageur en quête de sa route, et craignant de rencontrer les écorcheurs qui rôdaient par la campagne.
Avec douceur et complaisance, il se rendait utile à ses parents dans toutes les occupations que ceux-ci lui désignaient. Tantôt aux champs avec son père, il jetait dans la terre un grain devenu rare, et qu'on ne savait pas seulement si on verrait germer; tantôt, remplaçant sa mère dans la pauvre maison aux murs noircis et aux grosses solives, il veillait sur les corbeilles d'osier où reposaient ses petits frères. D'autres fois, il tenait par la main pour les aider à aller d'une escabelle à l'autre, ses jeunes sœurs qui essayaient alors leurs premiers pas, et dont il devait plus tard guider la marche dans une voie plus haute, dans la voie de la perfection et du ciel. Simple et doux dans toutes ces occupations du ménage ou des champs, serviable pour les voisins, toujours prêt à courir de côté et d'autre pour toute commission, il semblait n'avoir pas d'autre horizon que celui de cette vie obscure dont il remplissait si bien les moindres devoirs, et on l'avait surnommé dans le village « le bon petit gas du bon Dieu ».
Un homme avait vu déjà un peu plus loin. C'était celui dont le regard descendait fréquemment au fond du cœur de l'enfant;
celui qui avait manié sa jeune âme toute fraîche sortie des mains de Dieu et l'avait prépare' à sa première communion; c'était le curé du village. 11 avait démêlé dans le petit Jehan, à côté d'une piété tendre, une intelligence assez vaste pour concevoir de grandes choses ; à côté de sa bonté, de sa soumission et de son dévoûment, un jugement assez droit et un caractère assez ferme pour être capable de faire le bien en des circonstances moins faciles. Il s'était demandé alors, le bon curé, si Dieu ne destinait pas son petit paroissien à une scène d'action plus vaste que le village de Barby, et s'il ne réservait pas d'autres objets à son zèle, que les pauvres et les infirmes de la campagne rhételoise. Ce n'était peut-être pas d'ailleurs un grand génie que ce curé; qu'importe ? Dieu prête le coup d'œil de l'aigle à qui il veut et quand il veut. Avoir donné Gerson à l'Eglise de France, c'est assez pour remplir une vie.
Toujours est-il qu'après avoir fait de Jehan son enfant de chœur et lui avoir appris à lire le livre d'offices d'un bout à l'autre, pour satisfaire sa piété, le digne ecclésiastique crut devoir aller plus loin, et enseigner à l'enfant les premiers éléments du latin. La facilité avec laquelle Jehan se livrait au travail décida le bon curé à se concerter avec ses parents, pour qu'on pût l'envoyer à l'école de Réthel, puis au collège de Reims. Les époux le Charlier ne prirent pas à la légère une pareille détermination, mais ils n'hésitèrent pas longtemps. Malgré sa bonne volonté, le petit Jehan était faible pour les travaux des champs, et son frère Nicolas, moins âgé, en valait déjà, disait le père, trois comme lui. Confiant dans le jugement de leur pasteur, ils pensèrent aussi que l'enfant pourrait bien être appelé à autre chose, et leur désir de procurer la gloire de Dieu n'étouffant pas la légitime ambition d'élever convenablement leur famille, ils se dirent que si l'aîné parvenait à une position élevée, il aiderait ensuite ses frères et ses sœurs. Ils se décidèrent donc à faire quelques sacrifices pour son éducation et à lui créer ainsi un droit d'aînesse, usage alors fréquent, même dans la bourgeoisie.
Le départ fut résolu, et Jehan, toutjo3'eux, vit s'ouvrir plus vaste devant lui le champ de la science humaine. Sa vie intérieure et l'habitude qu'il avait prise de puiser en Dieu même les éléments de la science divine, n'en furent point affaiblis. A Réthel et à Reims, il se fit non seulement aimer de ses condisciples, mais admirer des maîtres. La pureté très grande de son âme.
CLOÎTRE DE L 'INSTITUTION NOTRE-DAME DE KÉTHEL OCCUPANT DANS CETTE VILLE I.A TLACE DU, l'ancien prieuré DONT RELEVAIT LE VILLAGE DE GERSON
sa douceur et sa simplicité lui gagnaient tous les cœurs des hommes, pendant que l'ardeur de son amour et les élans de sa foi vive, inclinaient vers lui le cœur de Dieu.
II n'avait pas quatorze ans. Faut-il placer ici l'appel de cette voix d'en haut qui décida du reste de sa vie? On le croit, car beaucoup de raisons font supposer qu'il reçut cette faveur divine avant de partir pour Paris. Longtemps son humilité fit le silence autour de cette grâce insigne ; on en trouve cependant le récit dans une lettre à ses sœurs. « Sœurs, écrit-il, je vous dirai comment aucunes fois, Vertu s'est représentée devant les yeux de ma pensée, tant belle, tant claire, tant sérieuse, tant sallacieuse et délicieuse que rien plus ; et après grande admiration, je m'osai enhardir à lui demander : — Dame, qui êtes-vous? que cherchez-vous en ce lieu de ténèbres, en cette vallée de pleurs ? — Je suis, dit-elle, fille de Dieu, reine, épouse, garde et amie de tous les bons. Je suis celle qui, par sa présence, déchasse tout mal et amène tous biens. Je quiers moi hébergier avec les fils des hommes, l'âme d'élite. «
Qu'une vertu sortie de la droite de Dieu; que son grand attribut, la Sagesse, ait pris une voix pour se faire entendre à l'âme de l'adolescent et ait produit une impression profonde sur son être tout entier ; qu'un ange lui soit apparu ; que la Vierge Marie ait envoyé en message à celui qui l'aimait tant, quelqu'une de ses vierges fidèles ; si les détails précis nous manquent pour juger de cette vision, toute surnaturelle, toujours est-il qu'à partir de ce moment, le jeune Jehan se sentit intérieurement lié à la divine Sagesse, guidé par son inspiration, voué à son service. Il avait compris l'appel, et ouvert la porte de son cœur à l'hôte divin, qui en avait pris possession.
Et lorsque, quelques années plus tard, sa plume tracera pour la première fois des caractères destinés à la postérité, le premier cri qui s'échappera de son âme pour dire au monde l'amour de Dieu, ce sera un souvenir et une révélation de ce qui se passa dans cette heure bénie, souvenir et révélation écrits à l'heure où le jeune homme allait prononcer des serments inviolables, dans la plénitude de la connaissance et de la volonté. A vingt-deux ans en effet, il composa le petit et ravissant traité intitulé : les Noces du théologien avec la Sagesse^ sorte de contrat passé entre son âme et la Beauté éternelle et suprême.
Ses succès au collège de Reims attirèrent sur lui l'attention
d'autres protecteurs, et lui valurent une bourse pour le collège royal de Navarre. Il fallait aller à Paris. Ce ne fut pas sans peine que Jehan s'éloigna davantage de sa bonne et sainte mère, de ses frères et de ses sœurs pour qui il avait une tendre affection. Mais rien de grand ne s'accomplit sans sacrifices, et déjà il le comprenait. Il reçoit à genoux la bénédiction de ses parents bien-aimés; avec des larmes abondantes et la promesse de ne s'oublier jamais les uns les autres, il se sépare de ses frères et sœurs. Son père l'accompagne jusqu'au sommet d'une côte, à deuxlieues environ de Réthel. C'étaitle dernier endroit d'où l'on voyait le clocher natal. Puis Jehan continue sa route, seul, à pied, avec un peu, très peu d'argent dans son escarcelle, pour le repas de chaque jour. Et le voyageur qui, quelques jours plus tard, aurait rencontré, entrant timidement dans la capitale par la nouvelle porte Saint-Martin, un adolescent à la démarche fatiguée et aux souliers poudreux, aurait eu devant les yeux le futur chancelier de l'Eglise de Paris, le futur orateur du concile de Constance. L'enfant traversa la Seine ; il se dirigea en demandant son chemin vers la montagne Sainte-Geneviève, et fit bientôt son entrée au collège de Navarre.
Il ne tarda pas à s'y faire des amis, mais Dieu surtout lui ménageait un protecteur. Professeur à la faculté de théologie, et plus tard grand maître au collège royal de Navarre, Pierre d'Ailly jouissait alors d'une réputation justement méritée. Il eut bientôt découvert la valeur intellectuelle du nouvel arrivé, ainsi que la droiture de son caractère et l'angélique beauté de son âme. Tout cela lui prit le cœur, et Jehan le Charlier fut pour lui autre chose qu'un élève ordinaire.
Celui-ci passa 4 années dans la société des Artiens, étudiant avec eux les sept arts libéraux, c'est-à-dire la grammaire, la logique, la rhétorique, l'arithmétique, la musique, la géométrie et l'astronomie, premiers éléments d'une instruction générale comme on la comprenait alors; revêtant ainsi qu'eux le surplis et l'aumusse pour aller à la chapelle ; se levant de bonne heure pour se rendre aux Matines ; suivant le soir ses camarades au Pré aux Clercs où se réunissaient les élèves des 24 collèges. Mais les jeux bruyants avaient peu d'attraits pour lui ; son plaisir était de gagner, quand il le pouvait, une partie peu fréquentée de cette vaste prairie, dont l'herbe épaisse et verte, moins foulée sous les pieds des promeneurs et des joueurs de barres, lui rappelait les
prés qui s'étendent entre le hameau de Gerson et la rivière d'Aisne, toute voilée de peupliers. Pour mieux lui faire illusion, de hauts peupliers s'élevaient aussi le long d'un canal qui, dérivé de la Seine, allait remplir les larges fossés de l'abbaye Saint- Germain, et baigner les murailles de ses vieilles tours.
Aimé de tous ses camarades, il fut nommé par eux procureur, c'est-à-dire représentant de la nation de France, cette portion importante du collège de Navarre: « honoranda natio GaU lorum ».
Reçu licencié ès-arts en i38i, il fit son entrée dans la faculté de théologie, où il eut pour professeurs les membres les plus célèbres de l'Université. Inconnus encore pour la plupart, les maîtres ou les compagnons d'études qu'il trouva parmi les théologiens, devaient presque tous, comme lui, jouer un rôle important dans les affaires religieuses et politiques de leur temps. C'étaient, outre Pierre d'Ailly, Gilles Deschamps, qui devint aussi cardinal; Clémengis, exagéré dans ses écrits; Laurent de Chavanges, Jean Lontario et bien d'autres, pour la plupart sortis des rangs du peuple, et arrivés ensuite, par les bienfaits de l'Eglise et du roi, comme par leur travail et leur mérite personnel, aux fonctions les plus importantes.
Jehan le Charlier n'était pas sans communications avec sa famille. Il lui envoyait de ses nouvelles et recevait des siennes, car les messagers et messageries de l'Université fonctionnaient bien. Ils furent l'origine directe des postes créées par Louis XI.
Il y eut besoin, à cette époque, d'élire un grand maître ou recteur de l'Université. Pour ce faire, un procureur ou délégué était choisi par chaque nation et chaque faculté; Jehan fut désigné par les théologiens. La voix de son cœur comme celle de sa raison lui disait de faire nommer son maître Pierre d'Ailly. On se rendit au Pré aux Clercs, où se faisaient ordinairement les élections. Querelleurs et turbulents comme les étudiants étaient pour la plupart, ils ne se tiraient pas, sans vives discussions, d'une entreprise pareille. Il yen eut, entre autres, cette fois-là, et un grand nombre d'écoliers prenant parti chacun de leur côté pour le procureur qui les représentait, déclamant plus qu'il n'était permis contre l'élu des autres, il s'ensuivit une véritable émeute. Fut-ce simple hasard, fut-ce l'effet d'une haine jalouse ? toujours est-il qu'un des étudiants les plus coupables, nommé Jean Carlier, eut le talent de faire tomber ses torts sur la tête de
notre héros. L'usage était, au Collège de Navarre, de latiniser les noms comme le reste; nos deuxétudiants étaient donc appelés Carlierus puisquQ le c/z est inconnu dans la langue de Rome. L'erreur fut facile, et le pauvre Jehan, qui aurait donné sa vie pour ses maîtres, fut accusé de les avoir dénigrés, d'avoir excité les esprits, et distribué des horions. Arrêté par les bedeaux de l'Université, il se vit jeter en prison et y passa la nuit.
Le lendemain, l'Université tout entière se rendit à Notre- Dame pour célébrer l'élection du nouveau recteur. Et pendant que les bacheliers de la faculté de médecine en épitoges fourrées, et les docteurs en chapes d'écarlate doublées de blanc; ceux de la faculté de droit en épitoges rouges avec des chaperons fourrés; ceux delà faculté de théologie en chapes noires et tours de col d'hermine; pendant que le recteur, vêtu d'une robe violette serrée par une torsade de soie, et couvert d'un manteau d'hermine, formaient un magnifique cortège, qu'ouvraient les bedeaux en robes noires et en bonnets carrés, le pauvre prisonnier, tout seul en sa chambrette, remerciait aussi le ciel du triomphe de son maître et se disait que c'était lui qui en payait le prix à Dieu.
Doux et humble comme l'était Jehan, il n'avait pas protesté la veille avec assez de hardiesse pour qu'on fît la lumière sur le champ; mais si l'on se résigne à souffrir pour ceux qu'on aime, on se résigne difficilement à être mal jugé par eux, et à leur laisser croire qu'on pèche par le cœur. Aussi, rendu à la liberté le soir même, Jehan n'eut-il rien de plus pressé que d'aller verser dans le sein de son maître, sa joie mélangée de tristesse. Celuici n'avait pas cru à son ingratitude, mais il n'avait pu, au milieu des émotions d'un pareil jour, lui faire rendre plus tôt justice. Leurs cœurs se comprirent bien vite. Ce n'était pas encore tout ce que voulait Jehan. Inquiet et froissé de cette similitude de noms qui lui avait été funeste en ce jour, et pouvait l'être davantage en d'autres circonstances, vu les antécédents de son homonyme, il avait résolu de changer de nom. — Et lequel prendre? lui dit Pierre d'Ailly. — Maître, répondit Jehan, le nom de mon hameau natal se trouve avoir une bien belle signification. C'est Gerson ; en hébreu: exilé, voyageur, étranger. « Gerson hebràice exul. » Ne sommes-nous pas tous exilés des cieux, pèlerins sur la terre? ne suis-je pas, en particulier, exilé loin de ma famille et de mon clocher natal ? n'ai-je pas été une nuit exilé loin de vous et de mon cher collège? Le fils aîné de
SA VIE, SON TEMPS, SES ŒUVRES gi
Moïse portait ce nom, car les patriarches surtout se considéraient comme des voyageurs sur la terre. Je me sens e'tranger aussi au monde où je vis, où je passe; j'aimerais à le porter de même.
Pierre d'Ailly y consentit. Jehan signa d'abord Jehan le Charlier de Gerson, et les registres de Navarre l'inscrivirent désormais sous le dernier de ces deux noms.
Il était de ces natures en effet, qui ne cherchent point à jeter des racines fixes ici-bas. Il ne prévoyait pas, sans doute, qu'il serait un jour réellement fugitif et proscrit sur cette terre qu'il considérait comme le lieu de son pèlerinage; mais il avait déjà dans l'âme cette poésie, reflet d'en haut, ce sentiment de l'instabilité des choses humaines, qui lui feront plus tard donner ce titre à ses dernières volontés : Testamentum peregi^ini : Le testament d'un pèlerin. Il avait cette nostalgiepropre aux grandes âmes, qui lui fera dire dans l'Imitation: « Vous n'avez point ici-bas de demeure stable. En quelque lieu que vous so3'^ez vous n'êtes qu'un étranger et un passant, et vous n'aurez jamais de repos que vous ne soyez uni intimement à Jésus-Christ. » (L. II. ch. i.)