‹ Jean GersonChapitre 9 sur 51 · QUELQUES METHODES ET COUTUMES · texte numérisé non relu

QUELQUES METHODES ET COUTUMES

UELQUES détails recueillis çà et là dans nos anciennes chroniques, ne seront pas sans intérêt pour ceux qui aiment revivre un peu le temps passé.

Une éducation au xi* siècle. — N'est-il pas charmant, par exemple, le tableau tracé par Guibert de Nogent (né dans le Beauvaisis en io53) de la rude direction d'un maître peu Judicieux? C'était à une de ces époques de ralentissement dont nous avons parlé. « 11 y avait, dit Guibert dans sa Vie racontée par lui-même, il y avait vers l'année 1060 une si grande rareté de maîtres de grammaire qu'on n'en voyait pour ainsi dire aucun dans les campagnes, et qu'à peine on en pouvait trouver dans les villes; encore étaient-ils si peu instruits qu'on ne peut les comparer aux clercs errants qui vont aujourd'hui de village en village. (Notons que ce jour d'huy, c'est 1080 où il écrit.) Celui que ma mère avait choisi n'était pas bien savant, ayant commencé ses études dans un âge avancé, mais il était fort modeste, et compensait à force de vertu ce qui lui manquait en connaissances. Ma mère le fit solliciter de me donner ses soins par quelques chapelains qui célébraient au château les offices divins. Il habitait chez un de nos parents, dont il avait instruit jusque-là un des fils, mon cousin. Dès l'instant où je fus sous sa direction, il éloigna demoi touslesvices auxquels l'enfance fest portée. Je ne prenais aucun repas hors de la maison. Il fallait sa permission pour que je pusse accepter un présent, et il m'accompagnait partout. Il exigeait de moi en toutes choses la modération, la précision, l'effort; si bien qu'on eût cru qu'il m'élevait, non pas pour être clerc, mais pour être moine. Tandis que les enfants de mon âge couraient ça et là, jouis-

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sant de la liberté qui leur est nécessaire, moi, affublé comme un clerc, sans cesse en contrainte, je considérais les joueurs comme si j'eusse été d'une autre nature qu'eux. Même les jours de dimanche et les fêtes des saints, j'étais esclave. On avait espéré qu'un tel travail me rendrait fort savant : il n'en fut rien. Mon maître, non seulement ne savait pas composer des vers, mais pas même les lire, et il m'accablait de coups et de soufflets pour me punir d'ignorer ce qu'il ne savait pas enseigner. Pendant six ans, je travaillai vainement. J'étais sans doute aussi capable que tout autre enfant de comprendre ce qu'on m'eût enseigné méthodiquement. Ses punitions étaient injustes sans qu'il s'en rendît compte; il ne comprenait pas bien ce qu'il s'efforçait de me faire comprendre. 11 avait une intelligence obstinée qui gardait solidement les choses qu'il avait mal apprises, étant trop vieux quand il vint aux études. Il lui arrivait parfois de lâcher quelque sottise, mais comme il se croyait sincèrement infaillible, il y tenait et voulait me la faire retenir avecjdes coups.

« Je dis tout cela, ô mon Dieu, non pas pour entacher la mémoire d'un ami qui m'est cher, mais pour que chacun sache que nous ne devons pas enseigner comme certain ce qui est le produit de notre imagination. Il était d'ailleurs vertueux et j'avais pour lui une véritable amitié, plus même que cela, car, bien que je fusse contraint et timide, et bien qu'il marquât, parfois sans grande cause, ma peau de coups de fouet, je lui obéissais avec un sentiment naturel d'amour filial. »

On conviendra que cela témoigne plus en faveur de la vertu de l'élève que de celle du maître.

« Ma mère avait exigé qu'il renvoyât ses autres élèves, et elle lui accordait, outre une considération particulière, des revenus suffisants. Nous avions donc au château une salle que nous appelions l'école^ et c'est là que fêtais battu. Un soir, la leçon finie, je vais m'asseoir aux genoux de ma mère. J'avais été rudement meurtri, et plus certainement que je ne l'avais mérité. Ma mère me demanda si j'avais encore reçu des coups ce jour-là. Je ne voulais pas dénoncer mon maître et ne répondais point. Mais, écartant brusquement le vêtement nommé chemise, elle vit mes petits bras tout noircis et la peau de mes épaules soulevée et bouffie par les coups de verges. Elle pensa qu'on me traitait avec trop de cruauté, et, troublée et pleurant, elle s'écria : « Je ne veux plus que tu subisses pareil traitement; si c'est « à ce prix qu'il faut apprendre, tu ne seras pas clerc. « Pour moi, j'entrai en colère et je dis : Quand j'en devrais mourir, je ne cesserai pas d'apprendre les lettres et de vouloir être clerc. Elle me promit, si je voulais devenir chevalier, de me fournir les armes et tout l'équipement de la chevalerie. Mais je repoussai toutes ces offres avec dédain,

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et ta digne servante, ô mon Dieu, prit son mal avec reconnaissance; bientôt même, joyeuse, elle raconta à mon maître les réponses que Je lui avais faites. »

Certainement nous ne proposons ce fragment ni comme un exemple à suivre, ni comme un échantillon typique de ce qui se pratiquait alors; nous citons ce curieux et charmant passage pour montrer combien on s'occupait d'instruction et l'importance qu'y attachaient certains esprits.

Un amateur d'albums au xi' siècle. — Empruntons encore un autre détail au même auteur. « Everard, comte de Breteuil, dit-il, avait coutume, lorsqu'il rencontrait une personne qu'il savait avoir quelque distinction dans les lettres, de lui demander d'écrire un petit morceau de prose ou de vers, ou bien il l'écrivait lui-même sous sa dictée, sur un petit livre qu'il portait toujours avec lui pour cet usage. Son but était d'examiner les diverses opinions et d'apprendre à comparer celles des hommes de mérite. Parfois le digne seigneur ne comprenait pas ce qui lui était ainsi dicté. Alors il le faisait lire à d'autres, lesquels lui expliquaient ce qui pouvait être trop profond pour le sens ou trop recherché dans le style. »

Quelques lettres du moyen âge. — On trouve dans Mabillon la traduction de lettres charmantes adressées par le comte de Blois à son épouse Adèle. Peut-être n'est-il pas hors de propos d'en citer quelques passages, afin de montrer ce que certains seigneurs étaient capables d'écrire :

— Au camp devant Nicée — fin juin 1097. — « Etienne, comte, à la comtesse Adèle, s<fn épouse et très doulce amie, tout ce que son cœur peut lui inspirer de meilleur et de plus affectueux.

a Que ta tendresse sache rhon heureux voyage, et les honneurs et le bien-être corporel qui l'ont accompagné. J'ai eu soin de t'écrira de Constantinople pour t'en faire connaître les détails. Mais dans la crainte qu'il soit arrivé quelque accident à l'homme chargé de te remettre ma lettre, je t'en adresse une seconde. » Suivent des récits de voyages, de faits d'armes, des descriptions de pays. La missive se termine ainsi : « Tu sauras, ma très chère, que nous devons arriver en cinq semaines de Nicée à Jérusalem, à moins qu'Antioche n'arrête notre marche. Adieu. »

Une seconde devant Antioche : a Etienne, comte, à sa très doulce et très aimable épouse Adèle, à ses très chers enfants et à tous ses fidèles, grands et petits, salut et bénédiction. Crois bien, ma très chère, que cet envoyé que je t'ai adressé, m'a laissé devant Antioche, sain, bien portant, et grâces à Dieu, rempli de toutes sortes de prospérités. Déjà depuis vingt-trois semaines nous occupions, avec toute l'armée du Christ, le poste que nous avait assigné le Seigneur Jésus,

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dont la venu nous pénétrait. Tiens pour certain, ma chère, que je possède maintenant de l'or, de l'argent et beaucoup d'autres choses précieuses en quantité double de ce dont ta tendresse me savait possesseur le jour où je t'ai quittée. Car les princes m'ont établi jusqu'à nouvel ordre, et malgré la résistance que je leur ai opposée, leur seigneur dans le conseil général de l'armée, et le directeur et administrateur de toutes les affaires. Vous n'avez pas manqué d'apprendre qu'après la prise de Nicée nous avons eu à soutenir une grande bataille contre les Turcs perfides, et qu'avec l'aide de Dieu nous les

avons vaincus •» Suivent des détails qu'on retrouverait dans

l'histoire.

a Ce que je t'écris, ma très chère, est peu de chose en comparaison de tous les événements. Et comme je ne puis exprimer tout ce que j'ai dans l'âme, je me borne à t'engager à te bien porter, à soigner ton mal de jambe, et enfin à te traiter convenablement, ainsi qu'il convient, toi, tes enfants et les hommes de tes domaines, parce que tu me verras certainement le plus tôt qu'il me sera possible. Adieu (i). »

Une méthode d'enseignement en 1140. — On lit dans Jean de Salisbury : Bernard, célèbre professeur des écoles de Chartres où il enseignait les' belles-lettres et la dialectique, essayait de concilier Aristote et Platon. Il suivait la méthode de Quintilien, se préoccupant surtout, en expliquant les vieux auteurs, de faire admirer leur simplicité et de relever les détails qui prêtent à l'imitation. 11 prenait ensuite occasion du texte pour entretenir ses auditeurs des règles de grammaire, des figures de rhétorique, des ornements de l'éloquence, et enfin il signalait les sophismes et les faux raisonnements, afin qu'ils les évitassent. Pour s'assurer de leurs progrès, il faisait répéter le lendemain ce qu'il avait enseigné la veille, et ne craignait pas de châtier les indociles.

La méthode employée dans la plupart des cours, de commencer par des interrogations sur le cours précédent, puis de continuer sa marche, ne date donc pas d'hier; elle est renouvelée d'alors, comme toute chose bonne et naturelle, qui subsiste indéfiniment.

Enseignement français en Angleterre. — Au douzième siècle, cinq moines quittent l'abbaye de Saint-Evroult pour faire part à leurs voisins d'Outre-Manche de la science qu'ils ont acquise dans ce célèbre monastère. Ils s'établissent dans un collège près de Cambridge, et vont chaque jour à la ville faire des leçons publiques.

Ils louent une grange pour leurs cours; mais dès la seconde année le nombre des auditeurs est si considérable, que la grange devient

(i) Mabillon. Traduction Peyré.

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insuffisante. Ils divisaient leurs leçons d'après la méthode usitée dans les écoles d'Orle'ans, dont leur chef Jouffroy e'taii natif. Dès le grand matin, le moine Odon, qui possédait parfaitement les belleslettres, enseignait aux enfants la grammaire d'après les préceptes de Priscien, commentés par Rémi d'Auxerre. A six heures du matin, Terrique, habile dialecticien, expliquait aux Jeunes gens la logique d'Aristote, avec les introductions et les commentaires de Porphyre. Sur les 9 heures, Guillaume donnait des leçons de rhe'torique, en s'attachant particulièrement à Cicéron et àQuintilien. Enfin, tous les jours sauf les jours de fête, Gilbert, savant théologien, expliquait l'Ecriture sainte aux gens lettrés et aux prêtres qui voulaient l'entendre (i).

Cette grange, servant d'asile aux moines de Saint-Evroult, fut le berceau de l'Université de Cambridge. Qu'importe le lieu à ceux qui possèdent et apportent le feu sacré de la science et de la charité? N'a-t-on pas vu, de nos jours, M. de Montalembert, pair de France, se faire maître d'école dans un petit logis?

(i) Bordier.

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