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CHAPITRE DEUXIÈME

DE LA THÉOLOGIE AU DOCTORAT. — ÉTUDES. — VIE INTIME. — VOCATION. — QUESTION DU PAIEMENT DE LA LICENCE. — DÉBATS SUR l'xMMACULÉE CONCEPTION

RRÊTONS-Nous uii pcu suF cctte période des études, si intéressante en elle-même, si attrayante pour un esprit profond et contemplatif comme celui de Gerson. N'appelle-t-il pas l'Université : « cette autre mère qui m'a nourri dans mon enfance ! »

Pendant les sept années qu'il passa dans la société des théologiens, il dut s'occuper d'abord des sciences naturelles, enseignées d'après Aristote et ses commentateurs; c'étaient la physique et la métaphysique, la médecine, l'éthique, la politique, l'économique, comprises sous la dénomination générale de connaissances humaines. Tout cela servait de gymnastique intellectuelle pour s'exercera monter plus haut. Il aborda enfin la série des connaissances divines, complément, soutien, couronnement de toutes les études ; vaste et magnifique champ d'action, où la pensée de Gerson se sent à l'aise et comme dans son élément. Il avait franchi les degrés qui mènent du fini à l'infini ; il arrivait au pied du trône de Dieu, se voyait admis à le mieux contempler.

La classification des sciences, telle que nous la donnons ici, est indiquée dans les écrits de nombreux auteurs du xiv^ siècle.

Jacques le Grand, contemporain de Gerson, divise en quatre livres son Archiloge-Sophie. « Le premier livre, dit-il, traite de l'amour de la sagesse et des raisons qui doivent incliner un chacun à sapience aimer. Le second parle des sept arts libéraux:

JEAN GERSON, SA VIE, SON TEMPS, SES ŒUVRES gS

grammaire, logique, rhétorique, arithmétique, musique, géométrie, astronomie. Le tiers livre parle des sciences appartenant à la philosophie, tant naturelle que morale, lesquelles sont physique, métaphysique, médecine, éthique, politique, économique. Le quart livre parle des sciences divines, à savoir droit canon et théologie (i). » Saint Bonaventure avait donné au xm^ siècle une classification analogue des sciences dans l'écrit: De reductione artiiim ad theologiam ; et même cette tendance à tout faire aboutir à la Divinité, était déjà vivante à l'école d'Alexandrie. L'énumération encyclopédique contenue dans la légende de sainte Catherine en fait foi. De tout temps l'homme a senti le besoin de faire remontera Dieu les connaissances qui en sortent, de consacrer à l'étude de son auteur cette vaste et belle intelligence humaine qui, après avoir promené ses regards sur elle-même et le monde qui l'entoure, ne se trouve point satisfaite encore, et demande l'infini pour étancher sa soif.

Ce domaine des sciences divines, le droit canon et la théologie, devait être le domaine de prédilection de Gerson. Il n'était pas resté étranger aux autres connaissances : ainsi le voulait l'usage du temps. La méthode des études spéciales et de la division du travail n'était point appliquée comme elle l'est de nos jours. Certainement l'esprit qui se restreint à un seul objet, a plus de chances de l'embrasser d'une manière complète ; mais la société prêtant alors moins de secours à l'individu ; le bagage scientifique et littéraire des peuples n'étant pas fait encore de toutes pièces, chacun était obligé de se suffire à lui-même, et de tout connaître pour mettre tout à profit. Cette nécessité d'être universel, qui causait le désespoir des faibles et l'encouragement des forts, fit la supériorité des grands hommes du Moyen- Age, de Gerson en particulier. Son intelligence embrasse dans une vueclaire l'ensemble des connaissances, et saisit les rapports de chacune avec la vérité religieuse qui en est la base ; c'est pourquoi, dans ses différents opuscules sur la musique, l'astronomie, la médecine (2), on le voit toujours maintenir l'accord des sciences profanes avec la théologie. Mais à celles-là, il ne s'arrête point. Il n'écrit pas ex professa sur toutes les branches des connaissances, comme quelques-uns des savants qui l'avaient

(i) Mém. Acad. Inscript., t. XV.

(2) Opéra, t. III, I, IV.

précédé. Ce champ si vaste est pour lui une route : il y passe et ne s'y attarde point. Son objectif, c'est la science divine, c'est la vérité par essence ; son but, c'est le perfectionnement de l'âme. Tel est le caractère qui ressort déjà de ses études; tel est celui qui ressortira plus tard de ses écrits.

Où en était son âme pendant cette période? Alors que les facultés intellectuelles s'appliquaient à poursuivre la vérité, qu'en était-il de ce recoin intime de l'être où s'élabore la raison de la vie? Cet asile secret de l'âme, Dieu l'occupait tout seul. La piété du jeune théologien dépassait son ardeur pour l'étude; ou, mieux encore, de celle-là découlait celle-ci. La science divine n'est pas toute dans les livres, et même ceux qui ont déposé là quelques étincelles de l'éblouissante lumière, les ont puisées ailleurs. Gerson aussi remontait à la source, et son union avec Dieu était profonde, intime, continuelle. La prière et la méditation journalières lui paraissaient si nécessaires au salut, qu'il posa ce principe, accepté depuis et répété partout : « Sans cet exercice, on ne peut, à moins d'un miracle spécial de la bonté de Dieu, vivre en chrétien. » Puis, au milieu du travail et des obligations de la vie commune, il ne perdait pas de vue l'Ami divin avec qui il avait conversé le matin cœur à cœur, l'Hôte céleste qu'il recevait souvent dans sa poitrine. L'intention de plaire à Dieu et de faire sa volonté dirigeait toutes ses actions, même les plus indifférentes. Au milieu du tracas présent des études comme plus tard au milieu de celui des affaires; en lisant les auteurs profanes comme en savourant l'Ecriture sainte, il vivait intérieurement sous le regard de Dieu. Il visait surtout à acquérir « la parfaite imitation de Jésus-Christ )>, par l'union de son esprit aux sentiments, aux affections de l'Homme-Dieu et par la conformité à sa volonté. « Plus on s'efforce d'imiter Notre-Seigneur, disait-il, plus on avance dans la perfection. Tout ce qu'il a fait et enseigné n'est que pour nous instruire de ce que nous devons faire. »

Il ne négligeait pas la mortification. Les mercredis, vendredis et samedis de chaque semaine étaient toujours marqués par quelque pénitence. Et, au dire de ses condisciples, nombreuses étaient les nuits où il prenait seulement quelques instants de repos, et qui étaient passées presque entières au pied du crucifix. Là, abîmé dans la contemplation de la bonté divine, il pleurait et gémissait de l'ingratitude et de l'aveuglement des hommes

qui ne savent pas comprendre leur salut ; ou bien, perdu dans la lecture des Saintes Lettres, il écoutait, pendant que ses yeux suivaient les caractères tracés, l'Esprit saint qui parlait en luimême et lui en révélait le sens, a Heureux, dira-t-il dans l'Imitation, celui que la vérité enseigne par elle-même (i). » Il ne quittait le divin Testament que vaincu par le sommeil, et quand sa tête alourdie s'inclinait sur le livre sacré, les versets aimés s'en murmuraient encore en son esprit. Il n'y a qu'à lire ses écrits, ses sermons surtout, remplis de citations de l'Ecriture, pour comprendre à quel point il en était pénétré, et quel interprète il en était devenu. Plusieurs de ses contemporains ont dit qu'il avait appris entièrement la Sainte Ecriture par cœur.

Sa santé souffrit des austérités qu'il s'imposait, de son assiduité excessive au travail, de ses veilles prolongées surtout, et, d'après le conseil des médecins, ses maîtres l'obligèrent à se modérer. Il ne faut donc pas s'étonner si, plus tard, dans ses traités ascétiques, il prêche aux autres cette modération dont il avait manqué; si, connaissant par expérience les inconvénients d'une ardeur inconsidérée, il recommande d'apporter un juste tempérament dans les pratiques de pénitence et les exercices de piété. « Il faut cependant, dira-t-il, user de discrétion dans les exercices du corps, et ils ne conviennent pas également à tous (2). »

Ce qu'on fait pour Dieu n'est jamais perdu. Plus l'âme du jeune étudiant s'élevait vers son créateur, plus son créateur l'attirait près de lui ; il ne tarda pas à sentir que Dieu, demandant sa vie entière, l'appelait au sacerdoce. Son livre de prédilection après l'Écriture sainte, était V Itinéraire de V âme vers Dieu, de saint Bonaventure ; c'est dans la méditation de ce livre qu'il puisa sa vocation. Aussi sa reconnaissance pour saint Bonaventure fut-elle aussi grande que son admiration l'avait toujours été ; il est le premier qui lui ait donné, dans l'Eglise, ce nom, devenu habituel, de Docteur séraphique . Dès que l'appel d'en haut se fut fait entendre à son cœur, Gerson se prépara aux saints Ordres par une ferveur encore plus grande, un dévouement plus complet à l'œuvre de Dieu. C'est dans cette période qu'il écrivit l'opuscule dont nous avons parlé : les Noces du the'olo-

( 1) L. I, ch. III.

(2) Ini., t. I, ch. XIX.

gienavec la Sagesse. Il avait alors 22 ans. Le titre et la date de cet ouvrage où court un souffle virginal d'une extrême délicatesse, se trouvent indique's dans une lettre du frère de Gerson, supérieur des Célestinsde Lyon, lettre écrite en 1423.

Tout en poursuivant ses études, Gerson dut bientôt se livrer à la pratique de renseignement. On croit qu'il fut chargé d'un cours de philosophie, ou bien de la théologie élémentaire dont Pierre d'Ailly lui donnait alors les dernières leçons. Ce qui est certain, c'est qu'il professa au collège de Navarre. Ce travail accompli pour d'autres fortifia les connaissances qu'il avait acquises pour lui. Le gouvernement de ses jeunes élèves commença à lui donner cette connaissance du cœur humain, cette science des âmes qui allait lui être si nécessaire dans le maniement des affaires publiques.

Il ne tarda pas à être appelé sur un plus vaste théâtre. L'Université de Paris, où s'agitaient librement toutes les opinions contemporaines, commençait à jouer ce rôle prépondérant que lui donnèrent pendant un certain temps le prestige du génie et l'ascendant de la vertu. Gerson devait avoir une grande part dans la tâche qui lui incomba; même avant le jour qui le verra descendre solennellement dans l'arène où se décident les destinées du monde, on commença à le produire dans deux affaires dont la seconde n'est pas sans importance. Nous voulons parler des débats relatifs au paiement de la licence, et à l'Immaculée Conception.

La première de ces affaires date de i386. Jean Blanchard, nommé par Clément VII Chancelier de Notre-Dame et de l'Université, c'est-à-dire représentant personnel duPapeauprèsdecette corporation, voulut mettre une taxe sur les diplômes de licence, afin que ses honoraires lui permissent d'avoir « hostel au cloître Notre-Dame, où il lui convient mener estât comme il appartient, et comme les autres Chanceliers ont eu». La licence, que le chancelier, au lieu et place de l'évêque, avait droit de conférer pour l'enseignement de la théologie, du droit et de la médecine, n'avait pas toujours été délivrée gratuitement. Cependant l'esprit chrétien est essentiellement un esprit de liberté pour le bien et de charité pour tous. L'Université, s'inspirant des intentions de l'Eglise, disait que la lumière est le bien des âmes; la vérité, l'aliment de l'intelligence, et elle assimilait la liberté de répandre la lumière, de distribuer la vérité, aux autres libertés de bien

faire. Elle avait donc décidé que, de droit divin, canon et civil, on ne devait aucune chose recevoir « jt?7'o licentia obtinenda »(i). A quoi le Chancelier répondait : « Nemo tenetur propriis stipendiis militare », et il réclamait de chaque bachelier une dizaine de livres jt?ro jPO?;z<i!, labore et expensis, disait-il, et non pour lui octroyer lettres de science. Quant aux frais de représentation dont parlait le Chancelier, l'Université déclarait n'en être point chargée. « Si la Chancellerie, disait-elle, est de petit profit, celui qui l'a acceptée le savait, et nous avons d'autant moins à nous inquiéter de ses frais de représentation que, s'il est membre de l'Université, ce n'est pas comme Cham:elier, c'est seulement en qualité de maître es arts. Qu'il convienne au Chancelier de mener ou non grand état, c'est son affaire, et non celle des Théologiens, les membres les plus pauvres de l'Université, parmi lesquels se trouvent entre autres les moines mendiants. Et si le Chancelier, ajoutait-elle, qui avait autrefois ses despens en l'hostel de l'évêque, a reçu parfois, vin, bûches ou épices des bacheliers, ce fut si secrètement que l'Université n'en sut rien; et quand tels abus et corruption arrivent au grand jour, on les doit faire cesser. »

Bien que gratuits en eux-mêmes, les grades universitaires s'étaient donc quelquefois payés par de secrètes complaisances. Pour rétablir l'ordre, en cet état de choses, le pape Urbain V avait depuis longtemps imposé aux élèves de la Faculté des arts, le serment dene rien payer pour les grades. Mais c'étaitsurtout pour les théologiens que ceux-ci devaient être gratuits. Aussi Pierre d'Ailly, alors régent de théologie, et grand maître du Collège de Navarre, regardait-il la demande du Chancelier comme hérétique et simoniaque. « L'enseignement de l'Université, disait-il, doit être aussi libre que l'apostolat, car la vérité scientifique est, comme la vérité religieuse, un don de l'Esprit-Saint. On ne saurait la vendre ou l'acheter, sans se rendre coupable de simonie. » Qu'une pareille théorie dût susciter beaucoup de difficultés dans son application, c'est possible; mais elle avait, dans son principe, quelque chose de noble; elle fut soutenue par les hommes les plus éminents de l'Université, et par Gerson entre autres, de concert avec ses maîtres. L'affaire fut portée en même temps en cour d'Avignon et au parlement de Paris. Ce dernier,

(i) Félibien, Histoire de Paris, t. IV.

gS JEAN GERSON

ne donnant qu'un arrêt provisoire en attendant la décision papale, déclara que chaque bachelier remettrait au Chancelier 10 livres pour la licence, mais que cette somme lui serait rendue si l'Université gagnait sa cause auprès du Saint-Siège. La décision de Clément VII ne fut ni claire ni précise. Il défendit simplement toute innovation aux anciens usages de l'Université; cela ne remédiait à rien puisque les grades, gratuits en principe et devant être accordés au seul mérite, étaient parfois poursuivis et donnés par d'autres moyens.

L'année suivante, l'éloquence naissante de Gerson fut requise pour une autre cause ; bien que simple bachelier, il fut mêlé aux débats touchant l'Immaculée Conception.

Acceptée depuis longtemps avec enthousiasme par la piété des fidèles, objet déjà d'une fête solennelle dans un grand nombre d'églises, d'Ordres religieux, et dans les universités célèbres de Paris, Oxford et Cambridge, la croyance à l'Immaculée Conception de la Vierge Marie, n'était cependant pas encore définie par l'Eglise, et imposée comme un dogme de foi. Rien d'étonnant donc à ce que, au milieu du concert universel de louanges qui célébrait ce privilège de la Mère de Dieu, quelques voix fissent défaut, quelques esprits crussent devoir penser autrement. L'homme est sujet naturellement à l'erreur; l'opiniâtreté seule est blâmable. Et encore pouvait-on appeler erreur ce qui était souvent un malentendu, un manque de précision et de réflexion dans l'exposé de la matière ? De graves autorités, telles que saint Augustin, saint Anselme, saint Thomas, donnaient à penser aux esprits superficiels, parce qu'ils paraissaient s'être prononcés tantôt pour et tantôt contre cette question. Les dissidents se prévalaient de ces passages diversement commentés. Gerson, avec la justesse de vues qui lui était propre, fut peutêtre le premier à faire remarquer comment se conciliaient des opinions contradictoires en apparence, et combien peu des serviteurs aussi dévoués de la Vierge, avaient eu l'idée de lui enlever le premier fleuron de sa couronne.

« Quand ces grands docteurs, dit-il, parlent de l'exemption du péché originel sans pî^ivilége spécial et seloji les causes ge'nérales^ leur sentiment est que la sainte Vierge était soumise comme tout autre à la loi de ce péché, qu'elle a eu besoin d'être exemptée de la loi afin d'être préservée des effets de cette loi. Ils ne font qu'établir la diff'érence que l'on doit toujours voir entre

Jésus-Christ et Marie, parce que Jésus-Christ, Homme-Dieu, n'a pas eu besoin de privilège et n'a pas dû être exempté du péché originel comme le fut Marie. Cette manière de voir s'accorde du reste parfaitement avec les autres passages où ces illustres docteurs professent que la Vierge Marie a été exe?npte'e du péché originel par un privilège tout spécial; ce qu'ils font en des termes précis, par des traités in extenso comme saint Anselme, et par l'établissement de fêtes en l'honneur de ce privilège. Tout cela prouve assez la ferveur de leurs sentiments. »

Pour ce qui regarde saint Bernard, Gerson rappelle la fin de la lettre aux chanoines de Lyon, où ce grand saint déclare s'en remettre à ce que l'Eglise ordonnera, et il fait remarquer que la vérité s'est affirmée depuis ce temps par la célébration de l'Immaculée Conception de Marie dans presque toute l'Eglise romaine et ailleurs, c'est-à-dire dans l'Eglise grecque (i).

En iSSy donc, un moine jacobin, Jean de Montesson, s'appuyant sur le malentendu que nous avons dit, soutenait en public, non seulement que Marie avait été conçue dans le péché, mais encore que la doctrine contraire était opposée à l'Ecriture sainte.

L'enfant qui voit attaquer la pureté de sa mère; le chevalier qui entend mettre en doute l'honneur de sa dame, sont moins prompts à se lever pour les défendre que l'Eglise de France et l'Université qui la représentait, ne le furent pour celle qui est la Dame, la Reine de la France. Ce n'est pas chez nous que l'on touche à la Vierge; pas plus que nous ne laissons toucher à la prunelle de notre œil. Trois cents ans plus tard, Bossuet dira, à propos du même privilège : « Si je dis peu, je prévois que votre piété ne sera pas satisfaite; si j'en dis beaucoup, peut-être sortirai-je des bornes que les saints Canons me prescrivent » (2).

La Faculté de théologie condamna les propositions du moine jacobin, et lui ordonna de venir les rétracter dans l'assemblée du 6 juin iSSy. Montesson y comparut, mais soutint ses propositions. La Faculté le dénonça à l'Université, qui confirma le jugement et déféra le religieux à Pierre d'Orgemont, évêque de Paris, juge naturel de pareils débats. L'évêque, assisté de son

(i) Serm. de Concept. B. Mar. Virg. — Opéra, t. II. (2) ler Serm. pour la fête de la Concept, de la B. V.

tr

conseil, prononça le 23 août une sentence par laquelle il défendait, sous peine d'excommunication encourue ipso facto^ de soutenir et d'enseigner les dites propositions. Montesson ne se soumit point encore; il en appela au Pape, de la sentence de l'évêque, et du jugement de l'Université. Parti secrètement de Paris, il trouva d'abord de l'appui à Avignon dans quelques ecclésiastiques et quelques religieux qui, n'ayant pas suffisamment étudié la question, croyaient, sur sa parole, que les propositions enseignées par lui se trouvaient contenues dans saint Thomas. Le pape Clément VII nomma, pour examiner la cause, une commission dirigée par 3 cardinaux, et l'Université de Paris envoya une députation composée de deux religieux: Jean de Neuville, Bernardin, et le Bénédictin Pierre d'Allainville ; plus deux docteurs séculiers : Pierre d'Ailly, grand maître de Navarre et Gilles Deschamps. Ces derniers savaient ce que valait Gerson, et ils l'avaient amené avec eux, bien qu'il ne fût encore ni prêtre ni docteur. En même temps, l'Université adressait à tous les fidèles du monde catholique, des lettres circulaires dans lesquelles elle rendait compte de la manière dont elle avait agi en cette affaire.

Pierre d'Ailly, chef de la députation universitaire, porta le premier la parole et prononça deux harangues en présence de Clément VII et du sacré Collège. Gerson parla après son maître; il le fit d'une manière si éloquente et avec une piété si manifeste envers la Vierge immaculée, qu'il reçut du pape un témoignage flatteur. Après trois jours de discussions, celui-ci se prononça pour les membres de l'Université contre le moine jacobin, à qui il ordonnait de retourner à Paris et de s'y rétracter, sous peine d'être déclaré hérétique. Mais Montesson avait quitté furtivement Avignon pour fuir en Aragon. Le jugement qui le déclara contumace et excommunié, fut publié au commencement de l'année i389.

Rappelons par anticipation, puisque nous sommes sur ce sujet, que, dans une circonstance plus solennelle encore, au concile de Constance dont il fut l'âme, Gerson honora l'Immaculée Conception de Marie par une profession de foi qui peut être regardée comme étant celle du concile lui-même, au milieu duquel il la faisait entendre. « Le discours en serait long, disaitil, si nous voulions explorer toute la matière ; nous la remettrons à la fête de cette Conception bienheureuse, laissant seulement

SA VIE, SON TEMPS, SES ŒUVRES lOi

paraître ici ce religieux et pur enseignement dont on ne saurait trop occuper la chaire » (i).

Cette croyance, ainsi consacre'e par la solennité d'un concile œcuménique, devait se développer encore, et, cent cinquante ans plus tard, venir s'inscrire dans les décrets du concile de Trente. Ce dernier, comme on le sait, ne définit pas formellement le dogme, honneur qui était réservé à Pie IX, mais il approcha singulièrement de la définition, déclarant dans un décret sur le péché originel, qu'il n'est pas dans ses intentions d'y comprendre la bienheureuse et immaculée Mère de Dieu. L'Eglise croyait donc à l'Immaculée Conception, si elle n'ordonnait pas encore d'y croire sous peine de péché; le diadème posé en i856 sur la tête de la Vierge était formé de perles tenues en réserve par les siècles passés; et le privilège qui reconnaît à Marie tous les dons et toutes les grâces, était inscrit « ès-cœurs des fidèles », avant de l'être aux décrets du concile du Vatican. On attribue en particulier à la tendre piété de la France pour Marie, la pureté de mœurs que le clergé français a toujours conservée.

Quoi qu'il en soit, une recrudescence de zèle pour son culte fut le résultat de ces décrets du xiv^ siècle. L'Université exigea désormais de tous ceux qui voulaient être admis dans son sein, le serment qu'ils garderaient et soutiendraient le privilège de l'immaculée Conception de Marie. « Après les articles de foi, dira plus tard Bossuet, je ne vois guère de chose plus assurée; c'est pourquoi je ne m'étonne pas qu'une célèbre école de théogie de Paris, oblige tous ses enfants à défendre cette doctrine. Savante compagnie, cette piété pour la Vierge est peut-être un des héritages les plus beaux que vous ayez reçus de nos pères. Puissiez- vous être à jamais florissante ! Puisse cette tendre dévotion que vous avez pour la mère à la considération de son fils, porter aux siècles futurs la haute réputation que vos travaux vous ont acquise par toute la terre. »

Cela, c'était très bien; et quand bientôt Gerson devenu chancelier, revêtira les nouveaux docteurs de leurs insignes; quand, avant de leur octroyer la licence, il exigera d'eux le serment de croire et d'enseigner que Marie fut conçue sans péché, il y aura là quelque chose de glorieux pour la France, de touchant pour

(i) Sermo de Nativ. Glor. Virg. Mar. in concilio Constantiensi. — Opéra, t. III.

tous les chrétiens. On peut se dire que lorsque arrivera l'heure du triomphe solennel de Marie, ses enfants de la vieille Gaule y seront bien pour quelque chose.

Ce qui fut moins bien, ce fut de rendre tout un Ordre religieux responsable de l'erreur d'un de ses membres. Saisissant le prétexte qui lui était offert, de servir d'anciennes jalousies, l'Université fit exclure les Frères Prêcheurs de son sein. Bien que ceux d'entre eux qui s'étaient laissé prendre aux considérations de Montesson, fissent en langue vulgaire, c'est-à-dire en français, amende honorable devant les bonnes gens de Paris qui avaient ouï leurs erreurs; bien que nul n'enseignât plus que Marie avait été conçue dans le péché; bien que, dans la plupart de leurs églises, les Frères Prêcheurs se missent à célébrer la fête de l'Immaculée Conception, les adversaires de l'Ordre ne se montrèrent pas satisfaits. Ce n'est pas le retour à la vérité qui contente la jalousie et l'esprit de parti ; c'est l'abaissement des rivaux. 11 était réservé à Gerson, si judicieux et si juste, si droit et si impartial, de rappeler en 1403, au sein de l'Université, un Ordre qui avait rendu et qui devait rendre encore tant de services à l'Eglise et à la société. « Gerson, dit un historien, avait l'Ordre de Saint-Dominique en grande estime, à cause des hommes célèbres qu'il avait produits, et des services qu'il rendait à l'Eglise. Il vo3^ait avec peine que depuis leur retraite les prédications étaient devenues plus rares, les offices de l'Eglise moins suivis, les sacrements moins fréquentés, la piété moins vive » (i). Il les fit réintégrer par Benoît XIIJ dans leurs titres et privilèges, et rendit au'corps universitaire l'unité qui lui donnait tant de force.

Voilà donc déjà révélé, ce caractère droit et véritablement chrétien, étranger aux considérations mesquines, aimant le bien pour le bien, s'estimant heureux quand il le fait, et reconnaissant, à cause de la gloire de Dieu, quand ce sont les autres qui le font.

(i) L'Ecuy, abbé de Prémontré, Essai sur Jean Gerson.

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