‹ Jean GersonChapitre 13 sur 51 · GERSON A LA COUR — LES AUMONIERS DES CONDAMNES · texte numérisé non relu

GERSON A LA COUR — LES AUMONIERS DES CONDAMNES

E fut à son retour d'Avignon que Gerson reçut les Ordres et bientôt la prêtrise. Sa première Messe fut pour lui la révélation d'un bonheur nouveau. On eût dit, écrivent les contemporains, un séraphin à l'autel. Il devait avoir en effet souvent et longuement goûté la douceur du Dieu d'amour vivant dans nos poitrines, celui qui écrivit de si belles pages sur l'Eucharistie, et qui conseilla la communion « et fréquente et fervente ». — O peuple dévot, dira-t-il, à qui est donné un tel don, comment n'en profiterais-tu pas ! » {Seiv7î. Opéra, t. IV) — Et dans Vlmitation : « Ne quittez point la sainte Communion pour quelque trouble de conscience, mais allez au plus tôt vous confesser, et pardonnez de bon cœur aux autres les insultes qu'ils vous ont faites. Que si vous-même avez offensé quelqu'un, demandez-lui humblement pardon, et Dieu vous pardonnera sans peine.. — Que sert-il de différer la sainte Communion? Purifiez-vous au plus tôt; vomissez promptement le poison, et courez au remède; vous vous en trouverez mieux que si vous aviez différé longtemps » (i).

Quant à la manière dont il envisageait la responsabilité du

(i) L. IV, ch. X.

prêtre, il n'y a qu'à parcourir dans ses œuvres les nombreux opuscules ou sermons sur les devoirs des eccle'siastiques, sur le zèle, la chasteté, la pie'té que requiert leur état, pour savoir quel genre de vie il attendait d'eux, et adoptait lui-même, car il pratiqua toujours les choses qu'il enseigna aux autres. Un de ces écrits, le Tr^aité sur la pi^éparation à la Sainte Messe^ présente une doctrine analogue à celle que nous venons de développer pour la Communion. « Nul, dit-il, ne peut avoir une certitude évidente, à moins d'une révélation spéciale de Dieu, qu'il est suffisamment disposépour célébrer les Saints Mystères, et qu'ilen est digne ». [Tractatus de prepai^atione ad Missatîi. Opéra, t. II.) — La même pensée se reproduit dans Vbnitatioii : « Quand vous auriez la pureté d'un ange, et lajsainteté de Jean-Baptiste, vous ne seriez pas digne de recevoir et de toucher ce sacrement » (i). Mais il conclut également, comme pour la Communion, que le prêtre doit se préparer de son mieux, en toute humilité, à offrir le saint Sacrifice, et non s'en priver par lâcheté et par crainte des efforts à faire. Dans Vlmitation du reste, comme dans tous ces petits traités, on retrouve la haute idée qu'il a du Prêtre : « Vous voilà devenu Prêtre, et consacré pour célébrer les saints Mystères Loin d'avoir diminué votre charge,

vous êtes par là lié plus étroitement au joug de la discipline, et vous vous êtes engagé à un degré plus haut de sainteté. Un prêtre doit être orné de toutes les vertus, et donner l'exemple d'une sainte vie » (2).

Lui-même donna cet exemple et le donna dans un temps corrompu. Réservant pour plus tard les éloges qui lui ont été décernés par des personnages éminents dans l'Eglise, nous voulons apporter ici au contraire le témoignage de ceux qui cherchent toujours le scandale dans la maison de Dieu. Nous avons parcouru, pour étudier ce ]Moyen-Age et ce xv^ siècle, quelques ouvrages malveillants pour le christianisme, une histoire de Paris entre autres, véritablement écœurante. L'auteur s'y donne la tâche de ramasser le long des âges, toutes les hontes et les immoralités du genre humain. A qui ne lirait que lui, on croirait qu'il n'y a pas autre chose dans le monde. Eh bien! obligé de citer Gerson, il l'appelle « le vénérable Gerson » et n'en dit

(i) L. IV, ch. V.

<2) Ibid.

rien de plus. Ce mot peut se rapprocher du mot de Voltaire parlant de saint Louis. Il y a des vertus si évidentes et des puretés si transparentes, que l'impie pressent de lui-même l'inutilité de ses attaques.

Mais reprenons le cours des événements. Le succès obtenu par les Docteurs de Navarre dans la mission qui leur avait été confiée, augmenta encore la gloire de Pierre d'Ailly, déjà surnommé l'Aigle des Docteurs et le marteau des helvétiques . Après le voyage d'Avignon, il fut nommé Chancelier de l'Université, et Charles VI le choisit pour son confesseur. Gerson partageait le crédit de son maître, sans se douter cependant qu'il deviendrait un jour son émule de gloire.

Il faut placer à cette époque le premier des panégyriques de Gerson pour notre grand saint Louis. Prononcé dans l'église de Navarre, en présence de nombreux Docteurs, ce discours fut vivement applaudi, et put compter comme un heureux début dans la prédication. Trois fois encore, à d'autres époques de sa vie, Gerson prit la parole pour célébrer les vertus du roi le plus chrétien et le plus roi qui fut jamais. La même pensée anime l'orateur dans ces différents panégyriques; c'est un hommage et un regret pour ce gouvernement si loyal, auquel ne pouvait se comparer l'administration pleine de désordres, des ministres de Charles VI. « Quand saint Rémi, dit-il, baptisa Clovis avec le chrême miraculeux, il lui prédit que le royaume de France serait stable et glorieux tant que'ses monarques persisteraient dans la confession de la foi. Où y a-t-il eu un zèle pareil pour la propager, autant de promptitude à la défendre, €t une poursuite plus ardente des hérétiques? A-t-on vu nulle part, comme en France, les souverains entreprendre autant de fois contre les infidèles, ces guerres justes et saintes, où il était heureux de mourir, glorieux de triompher : In quibus mori beatum erat, et tj'iumphare glojHosinn?

« Et plût à Dieu, s'écrie alors Gerson, qu'à la hauteur des vertus de nos rois se soit élevée l'éloquence de nos écrivains ! La France, alors, bien qu'abondamment pourvue et illustrée par la faveur divine, eût brillé d'un éclat plus vif encore aux yeux de la postérité. Nous opposerions nos héros à ceux de la Grèce ou de Rome; nous n'irions pas demander à l'étranger des modèles d'insignes vertus; les nôtres seraient là, sous nos yeux, innombrables. L'éclatante renommée de beaucoup de grands hommes

ne serait point éteinte dans l'oubli; et, faute d'avoir été confié aux lettres, le souvenir d'exploits mémorables n'aurait pas été consumé par le temps.» (Coîlatio in festo beati Ludovici : Opéra, t. IV.;

A côté des considérations politiques et religieuses, les comparaisons poétiques. Gerson voit dans l'azur qui porte les armes de France, un symbole de l'excellence religieuse du royaume très chrétien. Il place dans ce royaume un jardin de délices arrosé par quatre sources pures; ce sont les quatre facultés de l'Université de Paris, sources qui deviennent des fleuves et fécondent toute la terre. Le peuple de France, dit-il, a mérité un grand roi, un saint roi. Il applique à saint Louis la belle maxime : servir Dieu, c'est régner, serpire aiitem Deo, i^egnare est. Il suit la chronique si connue de la vie du prince, rap pelle son zèle contre l'hérésie au dedans, ses poursuites au dehors contre les infidèles, et la construction qu'il fit de nombreux monastères. « Au dehors, dit-il, les souverains s'inclinant devant sa vertu, le prennent pour arbitre; au dedans il s'inquiète des moindres besoins de son peuple, pourvoit à ses nécessités matérielles, l'entoure de la protection des meilleures lois, dont il surveille lui-même l'exécution. Il défend le duel, punit le blasphème, et peut-être aurait-il multiplié ses ordonnances s'il n'eût craint que la multitude confuse des lois et des établissements, tendît quelquefois moins à protéger qu'à bouleverser la nation. »

Dans ce premier panégyrique, comme dans les trois qui furent prononcés plus tard et auxquels nous ne reviendrons pas, les allusions à l'histoire et aux auteurs anciens se rencontrent fréquemment, et font pressentir déjà le changement qui va se produire dans les traditions littéraires. Gerson, si enthousiaste de l'Ecriture sainte; lui qui aurait passé à l'étudier, et ses nuits et ses jours, ne se renferme pas uniquement pour ses panégyriques, dans ce champ délicieux. Il croit devoir faire des concessions au goût nouveau qui se manifeste. Il évoque le souvenir de Brutus sacrifiant ses fils, quand il montre saint Louis inflexible dans l'accomplissement de la justice; celui de Charlemagne, quand il parle des guerres contre les infidèles. «A l'exemple de ce grand homme, dit Gerson, et à celui de son vénéré père Louis VIII, qui avait chassé les hérétiques du comté de Toulouse et du pays d'Alby, notre roi très glorieux passa deux fois la mer pour arrêter la tyrannie des infidèles. Il souffrait avec constance la faim,

la soif, la prison et les maladies, faisant ainsi de la cause de Dieu et des chrétiens son affaire personnelle, au lieu de languir dans une inerte oisiveté et de lâches plaisirs. »

Plainte d'un cœur abreuvé de tristesse, que ces derniers mots ; cri de détresse arraché au cœur du Français et du prêtre par le spectacle d'une cour désordonnée, d'un peuple malheureux. Ce sont en effet ces malheurs qui portent Gerson à rechercher dans ses panégyriques les principes vrais de la justice, la philosophie du pouvoir. Cette justice, telle qu'il la comprend, c'est l'accomplissement de la loi divine; c'est la défense, au dedans comme au dehors, de tous les principes chrétiens. Pour lui, le souverain d'un Etat n'en est pas le tyran; il en est l'économe et l'administrateur au nom de Dieu, créateur et maître suprême des hommes. « Si les caractères de la tyrannie, dit-il, sont de rendre les sujets pauvres, méfiants entre eux, et ignorants, saint Louis est loin d'être tyran, lui qui répandait l'aumône à pleines mains; qui n'a jamais pu souffrir les désordres des siens; qui, deux fois par semaine, écoutait et jugeait leurs causes. Il ne désirait pas que ses sujets restassent dans l'ignorance, car nul n'a témoigné jamais tant de respect aux savants, mieux joui de leur société, mieux profité de leurs avis. Il a toujours favorisé l'Université, source de science la plus célèbre de notre temps, et l'a dotée de très grands privilèges. »

Alors arrive un passage qui nous fait sourire aujourd'hui, parce qu'il ne montre plus seulement le Français fier du meilleur des rois, mais le membre de l'Université portant le drapeau de sa corporation. Ce passage révèle surtout le rôle que l'Université jouait alors dans les affaires publiques. « Mais à leur tour, ditil, c'est par l'Université que régnent dignement les rois de France, par elle qu'ils sont confirmés dans la vérité, et que, de chrétiens, ils sont devenus très chrétiens; de sorte que s'il existait un homme assez méchant et assez pervers pour en souhaiter ou chercher la désolation, je ne le déclarerais pas seulement tyran, mais le plus damnable et le plus scélérat des tyrans » (i).

Gerson conclut enfin en montrant dans saint Louis un modèle à proposera tous les souverains. « Un roi catholique, dit-il, a trois devoirs principaux à remplir: protéger l'Eglise, royaume de Dieu sur la terre ; rendre la justice; garantir ses sujets de toute

(i) 4» discours pour la fête de saint Louis. Opéra, t. IV.

injure. » II loue la droiture et la de'licatesse avec laquelle, soit dans ses actes mêmes, soit dans ses instructions à son fils, Louis a toujours sauvegardé les rapports si importants de l'Eglise et de l'Etat, et l'appui réciproque que ces deux pouvoirs ont trouvé l'un dans l'autre. « Plût à Dieu, s'écrie-t-il alors, que les princes modernes portassent de pareilles pensées dans leur conduite envers l'Eglise, car elle ne serait pas restée si longtemps en proie à un horrible schisme; les droits et les libertés les plus sacrés ne seraient pas violés chaque jour; le nom, qui devrait être si vénéré, du Sacerdoce, ne nous serait pas jeté par les pervers, comme une insulte et un outrage. O bienheureux combattant du Christ, Louis, aujourd'hui dans la gloire, regarde, je t'en conjure, cette Eglise que tu as tant aimée, protégée, exaltée ».

Quelques sermons datent aussi de ces premiers temps de prêtrise. Tous sont empreints d'une profonde tristesse, et parlent des maux de la France, des périls de la foi. C'est que Gerson avait sondé à Avignon la profondeur de l'abîme où l'on descendait sans le voir, et il se demandait quand Celui qui a bâti l'Eglise sur le roc, montrerait la force de son bras et l'arrêterait dans sa chute.

« Il se trompe, disait-il, celui qui croit trouver au milieu du trouble des choses passagères, les richesses, la gloire ou la sagesse. Tout ce qui est d'ici-bas est indigent, caduc, misérable, éphémère O vous, saints et saintes, qui jouissez de l'éternelle paix, jetez un regard favorable sur notre malheureuse terre. Ayez pitié de ceux qui souffrent, vous qui êtes exempts de souffrances. Ayez pitié de nous, exilés, qui gémissons et pleurons dans cette vallée de larmes. De toutes parts, le nombre de nos ennemis nous assiège ; ils nous foulent aux pieds, nous déchirent. Toute tête est courbée par la douleur: tout cœur brisé par l'affliction. De la plante des pieds au sommet de la tête, il n'y a rien dans cette Eglise qui ne soit malade; dans cette Eglise, dis-je, dont les fondements sont sur vous, Montagnes saintes, et que le Sauveur a consacrée, étendue, cimentée au prix de son sang. Vous la voyez maintenant sans défense, misérable, ignominieusement déchirée et mise en lambeaux, au point qu'il n'y a plus de secours humain à espérer pour son salut » (i).

A côté des tristesses, dans les choses terrestres, il y a aussi

(i) Senno pro omnib. sanctis. Opéra, t. II.

des petitesses. Le grand esprit de Gerson les voyait et les combattait, tout en de'plorant les malheurs. Il regrettait le temps et les facultés de l'homme perdus à des vétilles quand la plus sainte des causes les réclamait pour elle. Les philosophes s'arrêtaient souvent à des subtilités, les prédicateurs se payaient de mots, les scribes s'amusaient à transcrire des choses puériles, au lieu de répandre le plus possible les divines Ecritures.

« Il faut, disait Gerson, rompre toutes ces toiles d'araignées dont les fils nous embarrassent et se brisent d'eux-mêmes dans leur entrelacement. Les enseignements de la sagesse doivent être forts et solides, frapper par leur clarté plutôt qu'étonner par une vaine subtilité. Le beau travail que d'écrire en lettres microscopiques l'Iliade d'Homère, et de la faire tenir dans la coque d'une noisette ! Il faut s'appliquer à être utile, non à surprendre l'admiration » (i).

Il n'avait point encore autorité pour réformer les études, mais il travaillait selon ses forces et de tout son pouvoir, à faire désirer aux esprits la vraie sagesse, la vraie lumière. « O vérité, qui êtes Dieu, s'écriait-il souvent lui-même, faites que je ne sois qu'un avec vous par l'union d'une éternelle charité ! »

On arrivait à l'année iSgs. C'est alors que Gerson reçut le bonnet de docteur. La voie était désormais ouverte devant lui. Il avait titre et mission pour défendre les intérêts de Dieu.

Au milieu du bonheur intime d'une union constante avec son Dieu; au milieu des dangers, séduisants parfois, d'une popularité naissante, qu'étaient devenus ses sentiments pour sa famille ? Cœur tendre autant qu'imagination ardente et caractère droit, il ne l'oubliait certes pas, et dès que ses succès au collège lui eurent donné quelques moyens de servir ses frères, il en appela plusieurs auprès de lui et s'occupa de les faire instruire. Il se rappelait les intentions de ses parents et les remplissait en conscience. « Nos bons père et mère, écrit-il une fois à ses sœurs, ayant exposé leurs biens et héritages communs pour me faire apprendre les Saintes Lettres, raison veut que vous participiez au profit. » Il devint en effet le second père de ses frères puinés, et ne semble les avoir précédés dans la vie que pour leur rendre la route plus facile. Sa protection cependant, on le voit par ses lettres, n'est point une protection hautaine; c'est une aide fra-

(1) Sermo in die septuagesima. Opéra, t. II.

ternelle, ce sont des cœurs et des vies s'appuyant les uns sur les autres. Comme il avait été un modèle de piété filiale, Gerson devint un modèle d'amour fraternel. Sa correspondance avec ses sœurs, les traités pieux qu'il écrit pour elles, les conseils qu'il leur donne sur la perfection et la vie intérieure, nous révèlent des trésors d'ineffable tendresse, en même temps que d'ardente piété.

Ses soins ne furent pas perdus. Il vit trois de ses frères embrasser la vie monastique-, et il sut si bien exalter devant ses sœurs la beauté de la virginité que quatre prirent le voile des épouses de Jésus-Christ. Gerson nomme seulement deux d'entre elles: Pauline et Marthe. Le premier de ses frères qu'il fit venir à Paris fut Nicolas, dont il surveilla lui-même les études au collège de Navarre. Nicolas devint religieux célestin; il était en 1419 sous-prieur du monastère de la Sainte-Trinité de Villeneuve-lès-Soissons. Le second, nommé Jean comme notre chancelier, étudie aussi à Navarre, entre également dans l'ordre des Célestins, prononce ses vœux en 1407, au monastère de la Trinité de Limay, près de Mantes; c'est lui qui fut plus tard prieur de Lyon et mourut en 1434. On a de lui une lettre adressée au P. Anselme, célestin, au sujet des œuvres de son frère le chancelier. Le troisième, dont le nom n'a pas été conservé, embrassa la règle de Saint-Benoît et fut religieux à l'abbaye de Saint-Remi de Reims.

Bientôt la réputation de Gerson le fit appeler à la cour. C'était un théâtre digne du zèle de celui qui déplorait avec tant de larmes les maux de la France et de la société. Sachant bien dans sa droiture de caractère et sa foi de chrétien, qu'il n'est qu'un chemin pour aller au ciel et pour servir Dieu sur la terre, il tint courageusement aux princes et à la noblesse, le langage qu'il avait tenu aux clercs de l'Université, ou aux bourgeois et dévotes gens de Paris. Il leur annonça la même vérité et leur prêcha la même pénitence. Le luxe et les profusions de la cour, les passions haineuses qui l'agitaient, la corruption des mœurs, les dilapidations des hommes de finances, furent impit03'ablement flagellés par sa parole ardente. Le schisme surtout, dont nous ne tarderons pas à nous occuper particulièrement, l'inquiétait comme une des plus grandes calamités dont l'Eglise eût à souffrir. « Hélas! très souverain roy des chrétiens, dit-il en iSgo, dans un sermon prêché devant Charles VI, vous véez comment

chrétienté jà par l'espace de douze ans, est tellement divisée, qu'une partie répute l'autre schismatique, excommuniée, hors

de grâce et salut Comme grant dommage a esté et seroit-ce

si grant peuple et tant de princes qui sont en votre alliance périssoient en corps et en âme! Las! comme incroyables maux viennent spirituellement et temporellement par ce misérable discord! Commocions de guerres et batailles; haynes de rois contre rois, de princes contre princes, commocions de peuples, comme expérience l'a montré. Il en vient exaltacion et promocion des moins dignes, dépréhension des dignes. Les saints sacrements seront mis à viltée; dispensacions sont faites dissipacions. Vraiment les Juifs et les Sarrazins plus grant matière ne peuvent avoir de eux esjouir et de hardiment assaillir chrétienté. Oh! si Charlemagne le grand, continue-t-il pour émouvoir son auditoire chevaleresque, si Roland et Olivier, si Judas Machabccus et Eléazar, saint Louis et autres princes étaient maintenant en vie, et qu'ils véissent une telle division en leur peuple et en sainte Eglise qu'ils ont chèrement enrichie, honorée et augmentée, ils aimeraient mieux cent fois mourir que la laisser ainsi durer, et que, par négligence, tout se perdit si malencontreusement. Et toutes fois, en ce faisant, il est certain, sire, que feriez œuvre plus glorieuse, plus plaisant à Dieu, plus digne de renommée pardurable que si vous vainquissiez par bataille, un grand peuple de Sarrazins. »

Cette dernière phrase était une allusion aux préparatifs de la malheureuse croisade qui échoua devant Nicopolis. L'esprit pratique et judicieux de Gerson se préoccupait avant ^tout des périls intérieurs du royaume.

Trois cents ans plus tard, Louis XIV disait loyalement à Massillon : Quand j'entends les autres prédicateurs, je suis content d'eux; quand je vous écoute, je suis mécontent de moi. Un fond de droiture et de franchise a toujours été sans doute le fond du cœur français, car la liberté de parole, cette liberté chrétienne que se permit Gerson n'indisposa contre lui ni le roi ni la cour. Tous admirèrent la grandeur de son caractère, en même temps qu'ils vantaient son talent. Plusieurs princes même lui accordèrent leur faveur, et le duc de Bourgogne, entre autres, deuxième fils du roi Jean, l'attacha à sa personne. On n'a pu déterminer d'une manière précise quelles fonctions Gerson remplit près de ce prince, mais pendant quelques années il dut suivre les des-

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tinées de Philippe le hardi, et se trouva jeté au milieu de cette cour dont il fle'trissait les vices.

Un bienfait durable dont l'origine est due à son intervention peut se placer ici. Depuis un temps immémorial, on exécutait les condamnés sur la place de Grève, et, par un usage incompréhensible et barbare, on leur refusait les sacrements. L*âme pieuse de Gerson en fut profondément émue. Il composa en latin et en français un Mémoire divisé en 5 considérations, lequel fut présenté au roi. C'était une requête à l'effet d'obtenir que désormais le prêtre accompagnât le condamné, même sur l'échafaud, pour lui montrer jusqu'au dernier moment ce ciel où peuvent être reçus ceux qui sont retranchés de la terre, et où siège le Dieu de justice et de miséricorde, qui pardonne en dernier ressort.

« La loy de Dieu, disait Gerson, commande que chaque personne qui se sçait être en péché mortel après son baptême, fasse avant sa mort, confession à un prestre, se par empeschement légitime n'est excusé comme par défaut de prestre ou autrement. — Quelconque personne, de quelque état ou dignité elle soit, qui sçait ou doit sçavoir les deux vérités dessus dites et néanmoins à son escient, empêche une personne non avoir confession de prestre avant sa mort, pèche mortellement, et se en cet estât, mouroit sans repentance, elle seroit damnée pardurablement. »

Faire entrevoir aux juges la damnation quand le jugé peut être absous par Dieu faute de possibilité, c'était le fait d'un homme qui ne craint rien, hormis ne pas dire le vrai et ne pas faire le bien. Charles VI fut touché des raisons du docteur très chrétien, et, en 1 396, il promulgua une ordonnance qui accordait aux condamnés les secours de la religion. Les cordeliers remplirent d'abord l'office de confesseurs; il échut ensuite aux docteurs de Sorbonne.

Il y avait à cette époque en Espagne un homme à qui son éloquence et sa haute vertu avaient fait un tel renom que son histoire paraît une merveille; un homme qui, poursuivi par les honneurs, entouré de l'amitié d'un pape, avait abandonné le monde politique, pris de dégoût pour les intrigues qu'il y rencontrait chaque jour. Refusant le chapeau de cardinal que lui offrait Benoît XIII, il se fit le missionnaire du peuple, missionnaire extraordinaire et sublime comme on en a peu vu, entraînant les masses par sa parole de feu et l'exemple de sa vie austère.

SA VIE, SON TEMPS, SES ŒUVRES Il3

Estimé des grands, vénéré du clergé, idolâtré du peuple qui voulait le porter en triomple, recherché par le calife de Grenade qui désira le voir, ce moine dominicain fut l'homme le plus populaire de son temps et en resta cependant le plus humble.

Quelque chose de semblable à ce qu'avait éprouvé Vincent Ferrier se produisit pour Gerson. Le spectacle des intrigues des grands lassa également sa droiture et paralysa ses efforts. Loin de se laisser séduire par l'ambition, éblouir par la flatterie, il souffrit de la vie qu'il était obligé de mener. Pour faire le bien dans un milieu pareil, il eût fallu transiger parfois avec le mal, avoir ce qu'on appelle la sagesse du siècle plutôt que les principes immuables de l'éternelle sagesse. Le bien acheté à ce prix, estce un bien? se demandait Gerson. Moins qu'une autre, son âme était faite pour ces compromissions. Sa conscience ne tarda pas à se sentir mal à l'aise, et pendant qu'un grand nombre de ses maîtres et de ses compagnons d'études s'élevaient rapidement aux honneurs et à la richesse, lui dont les services et la réputation dépassaient les leurs, qui pouvait briguer aisément n'importe quelle dignité, il n'avait plus qu'un seul rêve, et un rêve constant: c'était de rentrer dans l'obscurité; d'enseigner les petits, avec lesquels plus tard il termina sa vie; d'exhorter les humbles, pour qui il écrivit en français tant de petits opuscules. Mais l'heure de l'obscurité n'était pas encore arrivée : Dieu en décida autrement.

En iSgS, Pierre d'Ailly, appelé à l'évêché du Puy, désigna pour le remplacer, son ami et ancien disciple, Gerson. Il ne connaissait pas, disait-il, dans toute la France, de sujet plus capable de remplir cette charge de chancelier, devenue difficile à cause du schisme et des factions qui désolaient l'Eglise et la patrie. Ce n'était pas là certainement l'humble retraite que désirait l'esprit contemplatif de Gerson. Ce n'était plus la cour et ses intrigues, mais c'était encore la lutte sur un autre théâtre; c'était la lutte et le grand jour. Peut-être cependant le bien serait-il plus facile à faire parmi les clercs. Enfin et surtout, la volonté divine paraissait être là. Gerson accepta donc la charge de chancelier, mais il refusa celle d'aumônier et de confesseur du roi, que d'Ailly avait aussi remplie et qu'il laissait vacante.

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