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MORT DES PARENTS DE GERSON

\ppELONS, pour nous rendre compte de la situation de Gerson, ce qu'étaient la chancellerie de Notre-Dame et le chapitre dont elle dépendait.

L'origine des collèges et des communautés de clercs connus sous le nom de Chanoines, remonte à la distinction que l'on fit en 324 des églises cathédrales avec les églises particulières. Une règle tirée de celle de saint Benoît, leur fut ensuite donnée sous saint Chrodegand. Très régulières d'abord, envahies ensuite par des relâchements, ces institutions furent réformées sous Louis le Débonnaire par un concile tenu à Aix-la-Chapelle. L'habitation et la vie communes dans des cloîtres furent imposées aux membres du chapitre; ils devaient se lever la nuit pour chanter Matines comme dans les monastères ; mais ils pouvaient posséder et n'étaient pas soumis non plus aux abstinences particulières en usage parmi les moines. L'empereur s'empressa de faire observer ces règlements dans les différents états qui relevaient de sa domination; c'est alors que furent institués les Chanoines de Notre-Dame, à peu près dans la forme qui s'est conservée jusqu'en ces derniers temps. Dès sa création ce chapitre fut un des plus considérables de la France. Des hommes illustres en sortirent, parmi lesquels nous trouvons 160 évêques, Sg cardidinaux et 6 papes : Grégoire IX, Adrien V, Boniface VIII,

SA VIE, SON TEMPS, SES ŒUVRES îlj

Innocent VI, Grégoire XI et Clément VII. Il avait une officialité et une justice séculière indépendante de celle de l'évêque. Il citait à sa barre du même droit que l'évêque à la sienne, et les diverses églises canoniales de Paris se divisaient en filles de Notre-Dame et filles de l'évêque. Saint-Merry, le Saint-Sépulcre, Saint-Benoît et Saint-Etienne des Grès étaient les quatre filles de Notre-Dame; Saint-Marcel, Saint -Honoré, Sainte- Opportune et Saint-Germain l'Auxerrois, les quatre filles de l'évêque.

Le chapitre de Notre-Dame comptait 8 dignitaires: le doyen; le chantre; 3 archidiacres; le sous-chantre, intendant des censives ; le chancelier et le pénitencier. Il existait en outre 6 vicaires perpétuels, 2 vicaires de Saint-Aignan et i chapelain; 8 bénéficiers, chanoines de Saint-Jean le Rond, et lo de Saint-Denis du Pas, lesquels bénéficiers, ainsi que les i3o chapelains attachés à Notre-Dame, ne faisaient qu'un seul corps avec l'Eglise de Paris.

Autour de Notre-Dame en effet, se trouvaient plusieurs petites églises qui en dépendaient. C'étaient: Saint-Jean le Rond, démoli en 1748 — Saint-Denis du Pas, abattu en 181 3 pour faire place au jardin de l'Archevêché — Saint-Christophe et Sainte-Geneviève des Ardents, qui disparurent en 1747 lorsqu'on construisit l'hôpital des Enfants trouvés, en face de la cathédrale. Au nord de Notre-Dame était le cloître du Chapitre, témoin, comme nous le verrons, de scènes bien diverses dans le cours du xv^ siècle. Une rue tracée sur cet emplacement et élargie en 181 2, a conservé le nom de rue du Cloître Notre-Dame.

Outre le Chapitre des chanoines, une autre institution célèbre était attachée à la cathédrale : nous avons nommé la Maîtrise de Notre-Dame.

C'était, c'est encore aujourd'hui la plus ancienne école de Paris et de la France. Elle se tenait dans le cloître attenant à la cathédrale, et dont la porte, située sur le côté gauche du parvis, n'a été détruite que dans le dernier siècle. Le mot maîtrise est la traduction littérale du mot magisterium et désigne par conséquent l'école par excellence, la maison d'enseignement. Celle de Notre-Dame de Paris, épiscopale alors, remonte au iv^ siècle, au temps où Julien l'apostat résidait dans les Gaules. Elle est donc antérieure aux écoles monastiques, aux écoles palatines, aïeules elle-mêmes de l'Université de Paris. Elle avait vu nom-

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bre de ses élèves éleve's sur les autels; saint Marcel, évêque de Paris; saint Brieuc, qui e'vange'lisa la Bretagne; saint Bertrand, évêque du Mans; saint Guillaume, saint Cloud et le Bienheureux Pierre de Luxembourg, frère du roi Louis VIL Ce dernier lui-même y avait passé de nombreuses années. Deux d'entre eux avaient ceint la tiare pontificale : Innocent III, qui était né en Champagne, et Adrien V, qui avait été envoyé tout jeune d'Italie à la Maîtrise. Beaucoup d'autres personnages éminents en étaient sortis; tels sont: Maurice de Sully qui, devenu plus tard évêque de Paris, fit commencer le monument actuel de Notre- Dame; Abélard et Guillaume de Champeaux. Son caractère cependant ne fut jamais l'éclat, mais une modestie pieuse et calme, une existence profondément utile. Gerson ne devait point être déplacé à la tête d'une semblable institution.

En général, les professeurs de la Maîtrise n'étaient pas riches ; une chronique les traite même de faméliques. Les fêtes des écoliers étaient : celle des saints Innocents où les enfants remplaçaient les chanoines en certains offices; celle des Rogations où les fidèles régalaient de gâteaux, les petits choristes. Mais les chanoines de Notre-Dame surtout s'intéressaient de tout cœur à leurs jeunes auxiliaires, et ne les laissaient manquer de rien. Leurs bontés avaient été un jour pieusement récompensées. Au xii^ siècle, un ancien élève de la Maîtrise de Paris nommé Anselle, devenu chanoine de Jérusalem, envoya à l'évêque un morceau considérable de la vraie croix, en reconnaissance, disaitil, de l'instruction et des soins paternels qu'il avait reçus à l'école Notre-Dame. Cette portion de la vraie croix fait encore partie aujourd'hui du trésor de la métropole; c'est elle que les Parisiens vont vénérer pendant la semaine sainte. Les élèves se trouvaient heureux en effet à l'ombre des saintes murailles ; plus d'un rappelle dans ses écrits qu'il vivait dans l'Eglise comme au sein d'une mère, et prétend que le mot Parvis Notre-Dame voulait simplement dire : Paradis Notre-Dame.

C'était donc là la première institution dont le chancelier de l'Eglise de Paris devait plus directement s'occuper; ce n'était pas la seule, puisque, représentant du pape auprès de l'évêque, il avait des pouvoirs étendus au sein de l'Université, et concédait la licence ou permis d'enseigner. La basilique des Apôtres, ancienne église Sainte-Geneviève, conservait certains actes dans lesquels on constate que ses écoles étaient placées sous l'inspec-

tion du chancelier du Chapitre, et c'était debout au pied de l'autel de Notre-Dame de Miséricorde, dans l'intérieur du cloître, qu'il avait coutume de décerner le bonnet de maître ès-arts.

La nomination de Gerson à ce poste honorable ne souffrit aucune difficulté. On était alors à l'époque malheureuse où la soustraction d'obédience au pape Benoît XIII laissait les bénéfices ecclésiastiques à la disposition du pouvoir temporel, et la protection du duc de Bourgogne était acquise à Gerson ; mais surtout sa vertu et ses talents le recommandaient eux-mêmes, car sa renommée commençait à grandir. Aimé du peuple, à cause des efforts qu'il faisait pour rendre accessible et compréhensible à tous la parole de Dieu, il n'était pas moins apprécié dans le monde des lettres, et la curiosité publique attendait à peine qu'un écrit fût sorti de sa plume, pour le réclamer. On dévorait ses ouvrages avant qu'il les eût achevés et corrigés. Que la faute en fût à des domestiques ou à des disciples indiscrets, lui-même se plaignit maintes fois de cet empressement qui livrait aux copistes des travaux imparfaits. « Aucune serrure, dit-il, n'est assez forte pour les défendre des mains de ceux qui les dérobent et les répandent, encore incorrects et méconnaissables ».

Il fut donc élevé à une des plus hautes dignités de l'Eglise de Paris, et de l'enseignement, car la chancellerie de Notre-Dame consacrait de son sceau les règlements de l'Université entière, et l'Université jouissait en France d'un grand pouvoir moral. Il s'occupa dès lors avec activité à maintenir dans le corps universitaire une discipline exacte; il poursuivit avec douceur, mais avec constance et fermeté, les abus et les superstitions qui y étaient devenus si nombreux; il s'opposait avec courage aux nouveautés futiles, aux erreurs à la mode, qu'il qualifiait de « peste du christianisme ».

Le haut enseignement n'était pas seul l'objet de ses soins. A côté des clercs lettrés, prêts à devenir prêtres de Jésus-Christ, moines de tous les Ordres, magistrats ou légistes, son cœur se penche là où il a penché toujours: vers les petits avec qui il finira sa vie. Quand il a promulgué de sages règlements ; quand la persuasion de sa parole et l'ascendant de sa vertu ont fait adopter ces règlements par les autres membres de l'Université, ses confrères ou ses subordonnés, il aborde lui-même la pratique

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et l'application des préceptes; il enseigne, et choisit, pour leur enseigner, les ignorants et les humbles.

11 apprend la musique et l'accentuation du latin aux enfants de Notre-Dame; mais souvent aussi il se fait le cate'chiste et le maître d'école de plus petits encore, et d'enfants de familles pauvres surtout. Le monde ne voit pas toujours parles yeux de la foi; les docteurs de Sorbonne, semblables aux apôtres qui voulaient empêcher les petits enfants d'approcher du Sauveur, trouvent les fonctions qu'il exerce, indignes de son titre, et s'en scandalisent presque. « Eh quoi! leur répond tranquillement Gerson, si le roi m'avait nommé précepteur du Dauphin de France, est-ce que la Sorbonne se regarderait comme déshonorée en me voyant me consacrer à l'éducation du prince ? Et parce que ceux-ci ne sont que les enfants de Dieu, héritiers du royaume céleste, faut-il se plus esmouvoir! Je me tiens au contraire pour grandement honoré et heureux de leur pouvoir enseigner quelque chose des sciences, et entre autres, la plus sublime de toutes, la science de Dieu. »

Pour ce qui regarde spécialement l'école de Notre-Dame, il donna un règlement très détaillé qui a été respectueusement et intégralement suivi jusqu'à la Révolution. Rajeuni et modifié depuis, d'après les exigences modernes, ce règlement n'en reste pas moins la base et la charte de la maison.

Rien n'était négligé pour faire acquérir aux enfants des habitudes pieuses, seul fondement des vertus, et ils participaient à toutes les cérémonies de Notre-Dame. Pendant les leçons de leurs professeurs, assis sur de la paille, comme c'était l'usage, ils devaient écouter attentivement ou prenaient des notes en écrivant sur leurs genoux. Ils ne [devaient parler entre eux que latin, même en récréation. Dans ces récréations, courtes et fréquentes, Gerson prohibe les jeux de hasard, mais il autorise les animaux, les oiseaux comme distraction des élèves. La musique et le chant étaient fort en honneur. La nourriture était simple. Gerson recommande expressément la sobriété « qui conserve la voix pure et claire ». Le vêtement se composait à l'ordinaire d'une cotte bleue, et au chœur, d'un long surplis blanc sur une soutane rouge, cette couleur étant propre aux enfants de choeur des églises cathédrales, tandis que ceux des paroisses n'avaient droit qu'au violet.

La charge exercée par Gerson avec tant de zèle lui procura-

t-elle la paix qu'il avait espérée? Hélas! il se trouva bientôt environné des mêmes obstacles qu'à la cour ; il expérimenta combien c'est une chose difficile de plaire à Dieu et de ne point déplaire aux hommes, et pourquoi il est dit dans l'Evangile qu'on ne peut servir deux maîtres à la fois. Sa conscience demandait la réforme des abus universitaires; la cour tendait à les maintenir, à les multiplier. Il fallait, ou manquer de reconnaissance envers ceux qui le protégeaient, se faire taxer d'ingratitude, encourir leur indignation ; ou bien, n'écoutant que leur bon plaisir et se livrant à leurs caprices, trahir la cause du devoir, rester sourd à la voix de Dieu. La piété de Gerson ne lui permettait pas d'hésiter touchant ce dernier point. Conserver une charge dont il ne remplirait pas fidèlement les obligations ne convenait pas non plus à sa droiture. Mais une certaine timidité naturelle, la haine instinctive de la lutte, un peu d'irrésolution dans le caractère pour ce qui ne touchait pas à la conscience, comme en ont généralement les hommes qui doutent d'eux-mêmes, tout cela lui faisait craindre la première extrémité. Ce n'était pas un ambitieux, mais pas non plus un audacieux; il n'était pas cassant, et se poser en antagoniste de quelqu'un lui répugnait toujours. La solution qui se présenta à son esprit fut de ne pas conserver un poste où, relevant et de Dieu et des hommes, on ne pouvait accorder le service de l'un avec les exigences des autres, et peu après être arrivé à cette haute dignité de chancelier, il délibérait déjà s'il ne donnerait pas sa démission.

C'est un grand moment dans la vie d'un homme que celui où il est mis en face d'une carrière honorable et brillante, et où il lui est proposé d'acheter l'estime universelle par le sacrifice de son indépendance, par de coupables compromissions. Combien, à cette heure-là, sacrifient tout à l'ambition, sauf à réparer plus tard, dans les douceurs de la prospérité, des fautes légitimées aux yeux de beaucoup par le besoin de parvenir! Elle était critique pour Gerson comme pour d'autres, cette heure de l'épreuve, mais il en sortit triomphant. Né d'une famille obscure et sans fortune, accueilli par la reine, protégé par le duc de Bourgogne, élevé aux plus hautes fonctions de l'enseignement, envoyé comme ambassadeur de Charles VI dans une députation de l'Université à Benoît XIII, il ne se laisse éblouir par aucune considération, et songe sérieusement à quitter son poste. Ses lettres à Pierre d'Ailly en font foi. Elles nous révèlent les souffrances

de cette âme mystique et contemplative par nature, jetéeau milieu de luttes qui la brisent; les inquiétudes où la plongent le sentiment du devoir accepté, l'intuition du devoir entrevu. On sent qu'elle fut vécue avant d'être dite, cette pensée de l'Imitation : « Je voudrois m'être tu en bien des circonstances et n'avoir point été parmi les hommes » (L. I, ch. x). Gerson appréciait à sa juste valeur le bonheur d'une vie cachée et les douceurs d*une union intime avec Dieu ; il donnait souvent ce conseil aux gens emportés hors d'eux-mêmes par le tourbillon des affaires : « Si vous ne pouvez être toujours recueillis devant Dieu, rentrez au moins quelquefois le jour en votre intérieur ». Aussi se mit-il à rêver d'une profonde retraite, d'une retraite où, tout en s'occupant des âmes, il ne compromît et ne négligeât point le salut de la sienne, puisque « l'homme n'a rien de plus cher, disait-il, ni de trésor plus précieux »,

Mais l'homme propose et Dieu dispose. Il se plaît souvent à briser la nature et la volonté par les contradictions et les renoncements; et tel qui désire le calme de la solitude, se voit jeté en d'incessantes luttes. Celui qui s'est vraiment donné, peut bien rêver le repos : il ne se refuse pas à l'action, tant qu'elle est la volonté de Dieu. Or ce n'était pas dans un cloître que Dieu voulait Gerson. Il avait d'autres vues sur lui et ne devait pas tarder à les manifester. Pour que le chancelier se trouvât là, prêt à les remplir au moment donné, quelques mesures provisoires devaient encore le maintenir à son poste.

Le duc de Bourgogne était maître des Flandres par son mariage avec Marguerite, fille de Louis de Maële. En 1400, la belle église construite autrefois à Bruges par Baudoin-Bras de fer, pour recevoir le corps de saint Donat, présent de l'archevêque de Reims, Ebbon, demandait un pasteur. Philippe le Hardi offrit à Gerson le do3'enné de Saint-Donat. Les revenus du bénéfice proposé par son protecteur n'étaient pas à dédaigner pour son entretien, car le poste de chancelier se trouvait purement honorifique en lui-même, quand on ne voulait pas en faire une source de faveurs et un instrument de profits simoniaques. De plus cela permettait à Gerson de quitter Paris; c'était un répit qui donnait, sinon une solution, au moins le temps de réfléchir. Il alla donc chercher le repos de l'esprit auprès des reliques de celui qu'on avait appelé pater pacis : le père de la paix.

Pendant quelque temps il essa3'^a de satisfaire aux devoirs de

sa nouvelle charge tout en conservant la direction des études de Paris. C'est de Bruges qu'il écrit à Pierre d'Ailly, alors évêque de Cambrai, VEpitre sur les lîiaux que souffrent l'Eglise et la société'. Il fait là de ces maux un tableau émouvant qui arrache des larmes. 11 expose à son ancien maître la nécessité d'une réforme dans l'enseignement classique de la théologie et montre les conséquences de la scolastique dégénérée. Il s'adresse aussi aux étudiants, et envoie deux Epitres aux élevés de Navarre (i) pour les inviter avec toute la tendresse d'un père, mais en même temps l'autorité d'un maître, à laisser là les argumentations de l'école pour s'adonner à la théologie scripturale et patrologique. Il gémit de voir la Bible et les Pères délaissés pour des questions souvent plus que frivoles, et il insiste sur les avantages d'une science vraiment chrétienne, qui conduit à Dieu et au repos du cœur. « Apprenons, leur dit-il, non pas tant à disputer qu'à vivre saintement, nous souvenant toujours de notre fin àtrnièvG: Discamus non tam disputare qiiain vivere^ inemores semper finis nostri ». — J'ouvre l'Imitation, et il me semble que je retrouve là un écho des mêmes paroles, un résumé des deux épîtres. « Qu'avons-nous à faire de ces disputes de l'école sur le genre et l'espèce? (L. I, ch. m) — Combien dans ce monde se perdent par une science qui leur fait négliger le service de Dieu! (I, m) — C'est la vérité, non l'éloquence, qu'il faut chercher dans la sainte Ecriture. Souvent notre curiosité nous nuit dans la lecture des saintes Lettres, lorsque nous voulons entendre et examJner des choses sur lesquelles il faudrait passer simplement (I, v) — Que vous sert de parler savamment de la Trinité si, n'étant pas humbles, vous vous rendez désagréables à la Trinité ? (I, i). » Ces paroles sont écrites à vingt années de distance ; mais ne sont-elles pas le cri d'un même cœur ?

Aux écrits nécessités par les devoirs de sa charge, vinrent se joindre quelques traités mystiques répondant à la fois aux aspirations de son cœuretau besoin qu'il éprouvait demontreraux masses le chemin de la piété et de la perfection. De cette époque datent la Mojitagjie de contemplacion et la Mendicité spirituelle dont nous parlerons à propos des ouvrages français. Ces deux traités pleins d'onction et de simplicité, placent Gerson au premier rang des grands docteurs mystiques, sans même qu'il soit question des

(i) Opéra — T. I.

probabilités du livre sublime qu'on appelle l'Imitation. Il e'crivit aussi deux Leçons sur V Evangile de saint Marc^ lesquelles de'butent par ces mots qu'on gravera plus tard à Lyon au socle de sa statue : « Faites pénitence et croyez à l'Evangile ». Son but dans ces opuscules est de réprimer la curiosité humaine touchant les choses de la foi, de porter les âmes à la componction du cœur, et de les tenir, par un saint désir, toujours suspendues vers les biens éternels.

Cependant le séjour de Bruges n'était qu'un atermoiement. Gerson avait voulu se donner, en l'acceptant, le temps de la réflexion, et n'avait jamais eu l'intention de garder les deux charges, comprenant que la résidence était nécessaire à l'une comme à l'autre. « Je ne veux pas, disait-il, être qualifié d'ambitieux et de monstre à deux têtes », Mais comme il prenait ses mesures pour quitter la chancellerie, des embarras lui furent suscités dans Bruges même. Le bénéfice dont il jouissait, avait déjà été vendu à plusieurs ecclésiastiques, qui avaient refusé de venir occuper ce poste, ou bien ne faisaient qu'y passer, sans s'inquiéter des âmes dont ils avaient la charge. La vertu de Gerson, sa ponctualité à remplir des devoirs dédaignés par eux, excita dans leur esprit une certaine jalousie et ils lui intentèrent un procès. Quand le pacifique Gerson se vit amené sur ce terrain qui lui déplaisait au suprême degré, ce ne fut pas pour rester à Bruges qu'il donna suite à son idée de démission, ce fut pour reprendre son rêve de solitude et de vie monastique. Il se cro3'ait bien près, cette fois, de le réaliser. Il rédigea donc une longue Epître sur les causes qui le portent à se démettre de la chancellerie. Il allait dans cet écrit au-devant des reproches que ne pouvaient manquer de lui faire les protecteurs qui s'étaient occupés de sa fortune, et les amis et parents qui attendaient de lui la leur. Il plane au-dessus de toutes les considérations humaines, écoutant dans son for intérieur la voix de sa conscience. Devant ceux à qui il ouvre tout son cœur, il rejette la faute sur son caractère. « Pourquoi faire violence à ma nature? écrit-il à Pierre d'Ailly. Je me suis mille fois reconnu impropre aux choses pratiques, craintif, scrupuleux, facile à troubler, et, par habitude, incapable d'une vie d'action » (Opéra T. IV).

C'était plutôt en effet un esprit mystique et contemplatif, qu'un de ces hommes amis de la lutte, heureux de la soutenir

et ne pouvant vivre qu'au milieu d'elle. Aussi quand je vois cet homme qui se qualifie « d'impropre aux choses pratiques, incapable d'une vie d'action », jeté au milieu du concile de Constance, y faire entendre une voix qui retentit sur la catholicité tout entière, il me semble apercevoir quelque chose de ces desseins providentiels de Dieu qui prend au même temps une bergère timide, résistant d'abord à « ses voix », et guidant ensuite aux champs de bataille les soldats de la France.

Voilà donc l'Epître lancée, Gerson attendant l'approbation de ses amis, et croyant toucher à la vie qu'il désire. Peut-être y a-t-il une faiblesse trop naturelle, de la lâcheté même à reculer devant la lutte ? N'est-ce point par égoïsme qu'il cherche le repos ? Qui le dira? Qui peut se charger de sonder les replis du cœur humain? Il existe une marque infaillible pour connaître la valeur des actes. L'esprit qui se cherche est obstiné dans ses idées. L'esprit qui cherche le bien, la volonté de Dieu, est humble et se défie de lui-même. Fouler aux pieds les dignités du monde et le prestige de la gloire pour cacher au fond d'un cloître son nom et son talent; sacrifier toutes les conversations des hommes au seul entretien de Jésus, c'est quelque chose de beau et de grand qui tente les âmes d'élite. Renoncer sur l'avis d'autrui aux rêves de son cœur, au prestige de ce sacrifice comme à la douceur de ses fruits, est peut-être plus beau et plus grand: c'est ce que fit Gerson. Les conseils de ses directeurs spirituels, de Pierre d'Ailly surtout, triomphèrent de sa résolution. Il quitta Bruges après y être resté un peu moins de deux ans, et vint reprendre son logement du cloître Notre-Dame.

Cependant il fallait vivre, et la chancellerie, nous l'avons dit, n'y aidait pas beaucoup. C'est pourquoi, la cure de Saint-Jean en Grève étant venue à vaquer en 1406, Gerson fut nommé abbé commendataire de cette église. A partir de cette époque, on le voit aussi souvent désigné dans les contemporains, sous le titre de curé de Saint-Jean que sous celui de chancelier (i).

A quelles conditions était-il revenu à son poste? Avant de quitter Bruges, il envoyait à Pierre d'Aill}'', comme pour faire connaître ces conditions, une lettre remarquable dans laquelle il expose ses projets de réforme à l'égard de la théologie, et les mesures

(i) La salle de l'hôtel de ville qui porte le nom de salle Saint-Jean, faisait partie de l'e'glise de Saint-Jean en Grève.

qu'il compte prendre pour rendre l'enseignement primaire encore facile et plus étendu qu'il n'était. Pénétré de l'esprit du christianisme qui apporte à tous la lumière, il la veut si bien répandre que nul ne se puisse soustraire à ses rayons. Sorti lui-même des classes laborieuses et parvenu par son travail aux plus hautes dignités de l'enseignement, il veut facilitera d'autres la voie qu'il a parcourue. Nous verrons comment il s'y prit pour arriver à ce résultat. Nous pouvons dès maintenant constater la vérité des éloges qui lui ont été décernés. On a dit que nul, depuis Jésus- Christ, n'avait aimé les enfants comme il les aima, et que, même en face du zèle déployé de nos jours, peu d'hommes ont pris à cœur la tâche de l'enseignement primaire comme le fit Gerson. Nous devons mentionner, avant d'aller plus loin, la mort de sa mère, arrivée en 1401. Gerson eut le temps, en apprenant sa maladie, d'arriver à Barby et d'assister aux derniers moments de celle qui lui avait procuré le bienfait d'une éducation chrétienne. Bien que simple paysanne, Elisabeth n'était pas sans instruction puisqu'elle écrivait, nous dit son fils, des lettres dignes de la mère d'Augustin. Le cimetière de Barby conserve le tombeau de cette pieuse femme. Une pierre incrustée dans le mur de l'église a reçu cette inscription en lettres gothiques :

Elisabeth la Chardenière Qui fin belle eust et vie entière, D'Arnauld le Charlier espouse, Auxquels enfants ont été douze, Devant cest huys fust enterrée Mil quatre cent et un l'année, Estant de Juin le jour huitime.

Dieu lui donne gloire saintime !

La mémoire d'Elisabeth resta en grande vénération dans le pays; on l'y considérait comme une sainte, et, indépendamment de la gloire du fils, on exaltait les vertus de la mère. Faut-il attribuer à la piété de ces deux grandes âmes la prospérité du pays? Mais on a remarqué souvent que Barby est une des paroisses les plus croyantes, les plus fidèles du diocèse de Reims; que le crime n'y a jamais accès; que la paix, la concorde et la charité y unissent les cœurs plus étroitement qu'en beaucoup d'autres lieux.

Nous ne savons pas à quelle époque mourut le père du chancelier, mais le lieu de sa mort est indiqué par son tombeau, lequel se trouve à Saint-Remi de Reims, près de l'autel du grand évêque. Un des fils d'Arnauld le Charlier était religieux bénédictin à l'abbaye de Saint-Remi. Le père aura sans doute passé auprès de lui les derniers jours de sa vie, partagé entre le bonheur de n'entendre plus parler que de Dieu, et l'intime satisfaction d'avoir rempli une belle lâche en ce monde, en donnant à l'Eglise de saints prêtres et de bons religieux.

Disons un mot de la famille de ces deux saints époux. Des cinq fils, quatre avaient pris, nous l'avons dit, l'habit ecclésiastique; un autre était mort au berceau. Des sept filles, quatre étaient religieuses; une, Agnès, mourut en bas âge; une autre. Jabine, d'une mauvaise santé, vécut infirme et souffrante; une seule se maria. Et cependant, loin de s'éteindre, cette famille a subsisté jusque dans notre siècle. Peu après le chancelier, on trouve un de ses neveux, né en 141 5, qui, sous le nom de docteur Thomas de Gerson, devient recteur de l'Université, chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris, chancelier du Chapitre de Saint- Martin à Tours, et meurt en 1478, laissant plusieurs ouvrages. La famille Charlier de Gerson se divise alors en trois branches : l'une, qui s'établit dans la Bourgogne et se perpétue par les femmes sous les noms de Charlier, Pasumot, Geniare et Druol. On y trouve un curé de Champagnol, au diocèse d'Autun, un ingénieur de marine. Une autre se fixe à Lille en Flandre; elle fonde des chaires dans l'Université de Louvain; elle est éteinte aujourd'hui. Une troisième, qui reste dans la Champagne, son berceau, où elle s'est divisée et multipliée, comptait encore, en i83o, de nombreux rejetons.

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