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TRAITÉS DE LA MENDICITÉ SPIRITUELLE ET DE LA MONTAGNE DE CONTEMPLATION

ERSON n'occuperait pas une place honorable dans le haut enseignement par ses fonctions de chancelier; il ne mériterait pas une page immortelle dans l'histoire de l'Eglise par le rôle qu'il joua au concile de Constance, il n'aurait pas son nom marque' dans les grands mystiques et les éducateurs de l'âme par d'excellents traités ascétiques, qu'il se trouverait encore avoir servi notre littérature par les écrits français qu'il a laissés. Ce ne fut pas, il est vrai, pour donner de l'essor au langage, pour ouvrir à notre vieux roman les portes du monde des lettres, ouvertes jusque-là au seul latin, qu'il agit autrement que ses devanciers n'avaient fait; non! ce fut pour arriver à son but de vulgariser la science, de mettre surtout la doctrine de Jésus-Christ à la portée des plus petits et des plus ignorants. Leur parler comme ils parlaient eux-mêmes pour en être compris, et non point comme fait un docteur du haut de sa chaire, telle fut son intention. « La faculté de médecine de Paris, dit-il, a publié autrefois un petit traité pour faire connaître les contagions qui régnaient alors. De même, de petits livres religieux élémentaires doivent mettre la foi et la morale chrétiennes à la portée des simples gens, auxquels le clergé n'adresse que de rares et mauvaises instructions ». Et, s'adressant à l'enfance elle-même et aux classes pauvres : « Entendez-vous, leur dit-il.

avec une simplicité touchante, petits enfants, fils et filles et autres gens simples, je vous escripray en français votre abc qui contient plusieurs points de notre religion chrétienne Et quant

à plus savoir, je vous renvoie à V Exemplaire des petits enfants^ au Mij'oir de V âme parlant des X commandements ; à la Science de bien mourir ; à V Examen de conscience, et à aultres tels petits traittiés »,

Tous ces traités annoncés pour le peuple et l'enfance, il les composa, en effet.

Depuis le serment de Louis le Germanique, ce premier monument que nous possédions de la langue romane, quelques écrivains avaient pratiqué cet idiome, que Brunetto Latini déclarait la plus douce et la plus délectable de toutes les langues; mais ces écrivains étaient peu nombreux, ou s'en étaient servis en peu d'ouvrages. Saint Bernard au xn® siècle, Villehardouin et Joinville au xiii^, sont peut-être les seuls noms illustres qu'on puisse citer à ce sujet. Le xiv^ et le xv® siècle lui ouvrent un champ plus vaste. Contemporain de Froissard, de Christine de Pisan, de Monstrelet, de Jouvenel des Ursins, Gerson peut lutter avantageusement avec eux pour les qualités, pour la beauté de son style, et il leur est certainement supérieur par ses vues, plus larges, de vulgarisation.

Où donc en était alors l'usage du latin? Cette langue majestueuse, qui avait été parlée d'un bout du monde à l'autre, restait, comme elle restera toujours, le lien universel de tout ce qui a des besoins communs sous des cieux diff"érents. Langue de l'Eglise dont elle est une force, parce qu'elle conserve dans l'immuiabilité de sa grammaire l'invariabilité des formules canoniques et liturgiques ; langue de la science, parce que celle-ci est également universelle ; du droit des gens, parce qu'elle embrasse l'humanité entière; langue de la civilisation catholique et de la fraternité, elle était parlée de peuple à peuple, et, en France, elle restait le mode d'expression de ceux qui vivaient dans les régions élevées de l'intelligence. Les clercs s'en servaient au sein de l'Université ; c'est pour cette raison qu'on les appelait latiniers. Les maîtres avaient même grand soin que l'idiome vulgaire ne prévalût pas sur le latin, afin que la science ne se perdît pas, dans la société ecclésiastique. Un des articles du règlement promulgué par Gerson pour l'école Notre-Dame, impose une punition à ceux qui oublient de parler latin entre eux. Il est probable

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que la chose se passait de même dans les autres centres ecclésiastiques. Mais il était déjà une langue apprise et enseignée, par conséquent une langue savante.

Le roman, formé d'une pièce et d'une autre, s'était glissé peu à peu au travers, avait pénétré dans les masses, et était devenu la langue maternelle du peuple. Les femmes et les enfants ne comprenaient que celle-là. Elle était également l'idiome des simples gens sans lettreSy c'est-à-dire des classes laborieuses qui n'avaient pas pu acquérir une instruction spéciale. Parmi ceux mêmes qui abordaient l'étude du latin, l'emploi de ce dernier était limité. La noblesse n'en faisait pas un usage habituel, puisque nos vieilles chroniques ne manquent pas de signaler ceux de leurs personnages qui connaissaient cette langue. Christine de Pisan, parlant de son éducation à la cour de Charles V, raconte qu'elle y apprit le latin, et dit de ce prînce lui-même : « La sage administration du père le fit introduire en lettres moult souffisamment, et tant que compétemment entendait son latin, et souffisamment sçavoit règles de grammaire... Mais, ajoute-t-elle, nonobstant que bien entendist le latini et que ce ne fust besoing qu'on lui exposât, fist par solennels maîtres, souffisant en toutes les sciences et arts, translater du latin en françois les plus notables livres » (i).

En effet, la bibliothèque de 900 volumes rassemblée au Louvre par ce sage monarque, occupait trois chambres, dont les deux premières étaient remplies de livres français, traductions, pour la plupart, d'auteurs sacrés ou profanes ; la troisième seulement était occupée par des livres latins, tels que bibles, ouvrages de droit civil et de droit canonique, ou bien livres d'astronomie, de chiromancie, de médecine, composés par des auteurs arabes (2). Le français était aussi devenu la langue des affaires et des intérêts, c'est-à-dire celle de la classe moyenne, composée alors de petite noblesse municipale, de riches bourgeois, commerçants et chefs de maîtrises.

Le besoin se faisait donc sentir, pour mettre les connaissances à la portée de tous, de parler à chacun sa langue. Le latin prenait sa place de langue ecclésiastique et classique ; ceux qui s'adressaient au public, orateurs ou écrivains, employaient

(i) Gestes et bonnes mœurs de Charles V.

(2) Catalogue de la bibliothèque de Charles V, publié par M. Van Praét.

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l'idiome des personnes dont ils voulaient être compris, et on faisait des traductions. Déjà les quatre livres des Rois avaient été traduits au xn* siècle, avec des fragments du livre de Job et un choix de sermons de saint Bernard. Raoul de Presle et le Normand Nicole Oresme, régent du collège de Navarre en iSyô, continuent ce travail pour satisfaire aux désirs du roi de France. Oresme complète la traduction du livre par excellence, de la Bible, et la faculté de théologie de Paris, alors au faîte de la puissance, loin de mettre obstacle à son œuvre, l'encourage. Après la Bible, la Cité de Dieu de saint Augustin, l'Art militaire de Végèce, Aristote, Tite-Live, le Code justinien, furent ainsi vulgarisés. En 1874 on traduisit V EpU?^e consolatoire quQVincQnt de Beauvais avait, plus d'un siècle auparavant, adressée en latin à saint Louis pour le « conforter de la tristesse qu'il avait eue de la mort de son fils aîné ».

Quant aux livres originaux, il y en avait aussi quelques-uns en français. Les faits d'arjnes^ nobles aventures et honorables efitreprises s'écrivaient en cet idiome, car les seigneurs, à qui ils étaient destinés, devenaient de jour en jour plus étrangers au latin et l'abandonnaient à la classe des lettrés. « J'ai empris cette histoire, dit Froissart dans le prologue de sa chronique, à la prière et requeste d'un mien cher seigneur et maistre, messire Robert de Namur, à qui je vueil devoir amour et obéissance, et Dieu me doint faire chose qui luy puisse plaire. » Et le voyageur Mandeville annonce ainsi sa relation : « L'ai-je mise en rommant, à celle fin que chacun l'entende, les seigneurs, chevaliers et aultres, qui n'entendroient pas le latin. » Le nombre des nobles lettrés était donc petit. Quant aux rois, nous voyons par l'épître de Vincent de Beauvais que saint Louis connaissait la vieille langue des Romains ; nous savons que Charles V l'avait apprise, mais il n'en fut pas de même de Charles VL En 1894, l'Université lui ayant présenté un mémoire latin sur la question du schisme, le roi demanda qu'on le traduisît en français, pour qu'il fût lu dans le conseil et examiné à loisir.

La religion ne fut pas la dernière à pourvoir aux nouveaux besoins par des moyens nouveaux. Il était passé le temps où les prêtres d'Egypte cachaient au fond des temples les mystères de leurs faux dieux, et ne révélaient leur mythologie symbolique qu'à de rares initiés. La vérité demande le grand jour, et l'Esprit-Saint, en apportant aux apôtres le don des langues,

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avait montré que la doctrine, faite pour tous, doit être mise à la portée de tous. Il ne serait pas sans intérêt, sans doute, de voir comment, tout en gardant intacts, par l'unité d'une langue liturgique, les formules consacrées et le texte des mystères, l'Eglise se servit de mille moyens pour enseigner les peuples. Tout en veillant à ce que la pureté et l'intégrité du dogme ne soient pas altérées par la traduction, elle prescrit l'étude des idiomes vulgaires, et recommande à ses missionnaires de les employer pour la prédication, à ses docteurs de s'en servir dans leurs écrits. Aussi, depuis la langue de Confucius et celle de Ferdouci jusqu'aux idiomes parlés dans la Californie, les îles Sandwich ou Marquises, le christianisme s'enseigne-t-il .dans toutes les langues -, aussi le Collège de la Propagande, à Rome, point central de la foi catholique, entend-il résonner les accents recueillis sur tous les points du globe. Les langues mêmes que la science dédaigne ou n'ose point aborder, le christianisme va les chercher aux extrémités de la terre, dans les forêts les plus sauvages, ou les contrées les plus barbares ; il en forme la grammaire et le vocabulaire ; il leur donne le baptême évangélique et en fait des langues écrites, en attendant qu'elles deviennent des langues savantes. C'est le phénomène inverse de ce qui se produisit à la tour de Babel, où l'orgueil confondit les langages et divisa l'unité jusqu'alors existante. Le christianisme rassemble les langues existantes dans l'unité de la foi et de la charité, et il emploie tous les idiomes pour conquérir toutes les races.

La gloire de Gerson fut d'entrer pour une large part dans cette diffusion de la lumière à son époque. Ce que quelques-uns de ses prédécesseurs avaient fait pour les nobles, il le fait pour être compris de deux classes, intéressantes déjà dans la société, plus chéries encore de l'Eglise : le peuple et les enfants. Il est d'un siècle où la science, sortant du domaine exclusif des clercs, commence à se répandre dans la société civile, où elle se vulgarise et se sécularise, car l'Eglise, qui en avait gardé le dépôt si longtemps, ne le gardait pas pour en jouir seule ; si elle instruit plus profondément les pasteurs, elle montre aussi le chemin aux brebis. Dans cette sécularisation de la science par l'emploi de la langue vulgaire, du français, le rôle que joue Gerson est donc immense, et il est double. Gerson parle au peuple, aux simples gens comme il les nomme, le langage le plus élevé qui existe : celui du mysticisme chrétien; il va chercher cette âme

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qui est sœur des autres âmes, mais à qui tout le monde n'avait pas toujours dit cela; il lui apprend, avec douceur et patience, ces secrets de la perfection intime, du de'tachement du cœur, de l'abandon à Dieu, que quelques saints apprennent, il est vrai, à la seule école de l'amour divin, mais que Dieu enjoint cependant à ceux qui les savent de révéler à la foule. En second lieu, lui, savant dans les sciences humaines, élevé dans l'union divine, il va chercher les petits, comme il a été chercher les humbles, et leur parle aussi leur langage. De bonne heure sa plume a travaillé pour eux ; jusqu'au bout, elle continuera. Non content de s'adresser à eux, il s'adressera à ceux qui les instruisent, et le De ParvuUs restera un trésor au point de vue de l'éducation de la jeunesse. On l'a dit avec raison, et cet éloge n'est point exagéré : Gerson est le Docteur du peuple et le Docteur des petits enfayits.

Les premiers et les plus importants de ses ouvrages mystiques français sont : le Traité de mendicité spirituelle et la Montagne de conte77iplation, composés à Bruges, au milieu des souffrances physiques et des angoisses morales dont il était alors assailli. Tous deux furent dédiés à ses sœurs. Il adressait volontiers à sa famille les écrits destinés à l'éducation religieuse des simples gens sans lettres, et des femmes en particulier. Là, affranchi de toute contrainte oratoire, n'étant plus contenu, limité par des obligations de position, il laissait parler tout son cœur et déborder tout son amour. L'idée du premier traité lui vint, nous dit-il lui-même, « à l'occasion d'une dévote femme nommée Agnès, demeurant à Aussoire, pour ce qu'on m'avait récité qu'elle quérait ses aumônes de grâces, en espécial quand elle se doubtait estre éloignée de Dieu, et se mettait devant Dieu comme condempnée devant son Juge, comme povre mendiante devant un riche seigneur, comme malade devant un médecin. »

Quelques extraits donneront une idée de l'ouvrage.

Complainte de V homme qui exhorte son âme à mendier spirituellement.

« Ma povre, ma malade, ma chartrière, ma misérable âme, hors mise en hostaige loing de ton pays, toi qui n'as rien par ton labour, ne scez et ne peuz quelque chose acquérir, croy

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mon conseil, apren le métier de mendier et truander, et que ton pourchas te soit en lieu de rente. Pourquoi mourrois-tu de faim, de soif et de froidure ? à blasmer seroit une telle honte et paresse. »

Response de l'âme desconfortée.

« Homme, mon hostelain qui, avecques moy iez jette hors de ton premier pays, et sommes ensemble en la chartre obscure et douloureuse de ce pre'sent exil, je congnois bien, hélas ! que je suis povre, malade, emprisonnée, blessée et navrée, nue sans vesture, et si n'y a riens. Trop maie fut l'eure quand le premier père commist envers Dieu le souverain Roy, tele trahison que tout nostre héritaige fut forfaict et osté, et que, du lieu de plaisance, de joye et de excellence, feusmes deschassiez en ce lieu de pleur, de tribulacion, d'angoisse et de désolacion, tombant de richesse en povreté, de noblesse en vilté, de vie en mortalité, et à bref dire, de tout bien en toute maleurté. Si ne scay que je face, car labourer suis impotent, inferme et non saichant. Mon mestier devroit estre congnoistre Dieu, le veoir, l'amer, le louer et honourer. Mais lasse-moi ; trop en suis esloingnée ; trop m'a jettée arrière de lui. Vo}'', que je suis mise en ténèbres, environnée d'ignorance, d'incertaineté et mescognaissance ; ou aveuglée suis quant à luy regarder. Puisque fust donc mon droit mestier perdu, d'ores en avant, que feray-je ? à quoi gaigneray-je ? Tu me dis que je mendie et pourchasse ma vie ; c'est bien dit ; mais où iray-je, qui suis emprisonnée et enlaciée dedans l'hospital de ton corps, en la grande prison de ce mortel monde? Comment eschapper, ou eslonguer, ou enlever me pourray-je ? A demander aide, qui me orroit aussi? qui me regarderoit ou secourroit ? Tu vois partout où nous sommes, indigence et povreté-, et n'a celluy qui peust ayder soy-mesme, de quoi feroit bien à aultruy? que donnera-t-il, qui n'a rien? Si ne semble aultre ma fortune, fors soy désespérer, et en désespérant, finir. »

Glanons quelques lignes plus loin. L'âme est enfin persuadée qu'elle n'a rien de mieux à faire que de tout implorer de Dieu. D'autres conseils alors lui sont donnés sur le même sujet.

« Et mesmement dois-tu vouloir que les petits enfants présentent ta prière à Dieu, car ils sont dans sa grâce. Aussi vois-tu le fils du Roy qui n'aura aucun âge d'entendement, présenter à

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sonpère unesupplicationpourun malfaiteur, et le roi luioctroyera, ce qu'il ne ferait si le malfaiteur la présentait lui-même. »

Et ailleurs : « Dieu refuse quelquefois les prières de l'âme pour la rendre plus attachée à lui, comme la mère souffre que son enfant crie après elle quand il l'a perdue, afin qu'une autre fois il se garde de la perdre, et que, plus soigneusement, il se tienne près d'elle. »

Ou bien encore : « Prends-moi par la main, dit l'âme à son ange gardien; conduis-moi de porte en porte par les grandes rues du Paradis, où je puisse pleurer et crier : A la povre, l'aumône pour Dieu. »

Il y a incontestablement une grande élévation de pensées, de la fraîcheur de sentiment, une véritable ferveur, et nous pourrions même dire unecertaine poésie dans ce mysticisme; maisn'y a-t-il pas aussi du mouvement dans le st3^1e, et cette langue française qui ne date que d'hier, n'est-elle pas déjà maniée de main de maître?

La Montagne de Contemplation forme le complément et comme la seconde partie de ce premier traité. Là Gerson devient surtout moraliste. C'est la philosophie morale du Christianisme, mise à la portée de tous. — « Aucuns se pourront donner merveille, dit-il dans son prologue, pourquoy de matière haulte comme est vie contemplative, je vueil escripre en françois plutôt que en latin, et plus aux femmes que aux hommes, et que ce n'est matière qui appartiengne à simples gens sans lettres. — A ce je respons que, en latin, ceste matière est donnée et traittiée très-excellemment es divers livres des saintz docteurs, comme de saint Grégoire en ses Moralités; de saint Bernard sur les Cantiques; de Richard de Saint-Victor et plusieurs aultres. Si peuvent avoir clercs qui scavent latin, recours à tels livres; mais aultrement est des simples gens et par espécial de mes seurs germaines, auxquelles je vueil escripre de ceste vie contemplative et de cet estât. »

Dès son entrée en matière, il reconnaît deux sortes decontemplations : l'une en science, et l'autre en affection :

« Pour satisfaire plus à plein en ceste matière, dit-il, je considère que vie contemplative a en soy deux degrez et parties, desquelles parties, l'une est plus subtile que l'autre, et est telle qu'elle enquiert par raison fondée en brave foy, la nature de Dieu, de son estre et aussi de ses œuvres ; et vault ceste contemplacion

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nouvelles vérités, ou à les déclarer et enseigner, ou à les deffendre contre erreurs et faulsetez des hérites et mescréans. Et de ceste inatière de contemplacion, n'est point mon entencion de parlera présent, car elle appartient seulement à théologiens bien instruiz en la Sainte Escripture, non pas à simples gens, se n'estoit par inspiracion et miracle espécial, comme il advint aux Apôtres et à plusieurs aultres. »

« Une manière de contemplacion est, qui tend principalement à aimer Dieu et à savourer sa bonté, sans enquérir plus clère cognoissanceque celle de la foy qui leur est donnée ou inspirée; et à ce peuvent simples gens venir en laissant les cures du monde et gardant leur cuer pur et net. De celle-cy parlerai-je à présent, et croy que ceste sapience et contemplacion est celle que enseigna saint Denis de France en ses livres de mystique théologie, et est la plus haute sapience que nous puissions avoir, et luy fust révélée et déclarée par saint Paul. »

Il 3'^ a dans le cours de l'ouvrage, des passages d'une spiritualité très haute; d'autres, d'une fraîcheur d'idées ravissante. Tels sont : la différence entre sapiefice et science; le chapitre : Du proiiffist que fait la bonne contemplacion — aucunes manières de penser qui se peuvent tenir en contemplation ; et de la manière que tint saint Bernard au commencement ; le paragraphe : Nul îie doit estre dit saige sans estre bon^ où Gerson montre que la véritable sagesse n'est pas tant la recherche de la vérité que le goût de la vérité se communiquant à tous par la pratique des vertus chrétiennes — un autre passage, corollaire de celui-ci : Commejit simples gens peuvent avoir sapience^ et est montré par gros exemples; c'est-à-dire que, « simples chrétiens qui ont ferme foy de la bonté de Dieu, et selon ce, l'ayment ardemment, ont plus vraye sapience que quelzconques clercs qui sont sans amour et sans affection à Dieu et à ses saints; et aussi plaisent plus telz à Dieu, tandis que telz clercs lui déplaisent, et sont comme sel corrompu ou saiges à folie. »

Quelle profondeur dans le développement de ces questions : Comment les contemplatifs connaissent Dieu parfaitement. — Quelle chose est élévatioti et simplesse. — U amour de Dieu est le commencement et la fin de toute contemplacion. — Que l'amour mondain tend à ôter ce premier amour, — Des 3 degrés pour arriver à contemplacion, qui sont : humble pénitence; servir Dieu en silence et solitude de cœur ; s'attacher fortement et

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uniquement à Lui. — Comment on doit commencer par- vie active et labourer. — Du second degré de contemplacion et du dur assault qui y est.

Quelle grâce pieuse, simple et naïve dans certaines comparaisons ! On dirait : C'est du saint François de Sales si le doux évêque de Genève n'avait vécu trois siècles plus tard. « Tant plus à Dieu demanderas, dit Gerson à propos de la prière, et tant plus tu auras, comme qui plus ouvre les fenêtres de sa chambre au soleil, de tant plus reçoit sa lumière. » Après avoir montré « comment vie contemplative est prouffittable à soy et à aultrui », il veut prouver» par gros exemples que ce n'est point orgueil de tendre à vie contemplative. » — « Se un prince a un chambellan, dit-il, et le juge à sa souffisance pour en faire son amy, ce n'est point au serviteur à refuser et desdaigner. »

Quelle humilité et quel abandon sont enseignés pour les heures, hélas ! fréquentes, où manque la consolation ! « Sire tout-puissant, bien me souffist que me gardiez votre loyer en paradis, sans m'en rien bâiller à présent. Tant seulement je vous supply que vous ne soyez courroucé à moy, mais que je sois en vostre grâce, et de toute autre chose, votre voulenté soit faite. »

Faut-il donner la comparaison de la fin? — « Selon la similitude, dit-il, de la montagne par avant mise, pourroit estre prinse une ymagination convenable pour soy eslever... Ymaginons une grant mer très périlleuse où vont et viennent diverses manières de gens en diverses nefs, pour tendre finablement à ung port, et coment la plus grande partie de ces nefs périssent en maintes guises pour les grands périls et tempestes qui y sont. Du rivage de ceste mer s'élève une roche moult haute, où cil est asseuré, qui y est; de laquelle il peut tout veoir ce qui se fait en ceste grant mer, sans son péril. En ceste roche sont 3 étages ou tabernacles ; l'ung est en bas; l'autre au moyen; l'autre, au bout. Au premier, ymaginons que fo}'^ y soit logée ; au second, espérance ; et au tiers, charité. Quant la personne est en bas, au premier étage, foy lui démontre les horribles périls de la mer, quant à l'âme, de quoy la personne conceoit grant paour; là vcoit les jugements de Dieu encontre les pécheurs, lesquels trébuchent au gouffre de ceste mer, en pardurable dampnation, sans remède...

« Au second étage ou tabernacle demeure Espérance qui bâille fiance à la personne dévote, affin que par trop grant paour, elle

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ne se désespère et ne se perde. Et cy doit-on conside'rer tous les grands effets de la bonté de Dieu, en spécial la grant miséricorde de la Passion de Jésus-Christ, et les biens que Dieu nous accorde sans que les méritions. Icy respondra aucunement à son cuer l'âme dévote, et, de l'ung tabernacle en haut se déportera pour meller paour et humilité avec bonne espérance, car l'une sans l'autre ne souffist pas.

« Au tiers étage où demeure Charité, considérera l'âme dévote, la grandeur et beauté de son Seigneur, comme il gouverne tout et soutient tout, comme il a tout tiré du néant par sa pure bonté, comment il veut le cuer de l'homme, et qu'il fait bon à l'aimer, le louer; et après telles considérations, plus ne sera besoing d'en dire davantage, car qui aime, il cherche toujours la gloire de qui il aime. »

Les deux ouvrages dont nous venons de parler sont reproduits en divers manuscrits, appartenant aujourd'hui à la Bibliothèque nationale, et provenant pour la plupart du monastère de Saint- Victor. Les n°^ i835, 2555 1, ioo3 en contiennent des copies. Ce dernier manuscrit, très beau, enrichi de miniatures, d'encadrements or et couleur et de lettres ornées, nous présente encore à la suite divers petits traités dans le même genre. L'un d'eux est ainsi annoncé : Cy coimnencent plusieurs oraisons et méditations de l'âme selon les divers états oîi elle se trouve. Et les chapitres présentent des titres comme ceux-ci : Ainsi parle l'âme piteusement en tribulacion. — Cy est une méditation de l'âme où elle se sent en prospérité, pour en rendre grâces à Dieu. — Comment l'âme veult chasser orgueil. — Que dis-tu, mon oraison ? moult es-tu schemate et honteuse

Nous remarquerons que le style de ces ouvrages m3'stiques, écrits pour des directions particulières, n'est plus le même que le style des traités de théologie, ou des discours prononcés dans les conciles et à la cour. Dans ces derniers cas, Gerson estchancelier, adoptant les habitudes oratoires du corps universitaire qu'il représente ; il se livre à une dialectique serrée, parce qu'il s'agit de convaincre des esprits parfois récalcitrants aux mesures qu'on leur propose, et il ne se dégage pas toujours des formes un peu lourdes de l'époque. Dans le premier cas, il est lui-même. Il s'agit de parler de l'amour de Dieu à des cœurs qui ne demandent pas mieux que de s'y ouvrir tout grands^ il n'a donc qu'à laisser parler son propre cœur, tout plein de cet amour. Le

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Style n'est plus alors qu'un voile léger et transparent auquel on ne pense même pas, et sous lequel on voit apparaître et se dessiner des pensées fortes et ravissantes.

Nous croyons que cette dualité de langage a pu induire certains critiques en erreur. Il est quelques écrits, en très petit nombre, qui avaient tout d'abord été attribués à Gerson ; dès les premiers temps après sa mort, tout le monde avait l'habitude de les croire de lui. Puis un beau jour, un auteur disait : Ce n'est pas sûr ; ce style n'est pas le sien ; il ressemblerait plutôt à celui de tel personnage. Et ce personnage, auquel nul n'avait pensé jusqu'alors, partageait avec Gerson la paternité de ses œuvres. Cela ne viendrait-il pas de ce que ces auteurs n'avaient pas assez étudié Gerson, ne connaissaient qu'un côté de son âme et qu'une partie de ses écrits?

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