DIALOGUE DU CŒUR MONDAIN ET DU CŒUR SEULET
DIALOGUE ENTRE LA RAISON, LE CŒUR ET LES SENS. ENTRE LE MOURANT ET LE DEMON
ouT se touche dans les œuvres de Gerson, comme tout se touche, du reste, dans l'assemblée des fidèles, qu'il désirait instruire. A côté des traités théologiques qui établissent simplement et rigoureusement les points de la doctrine, nous trouvons des opuscules où la variété de la forme a pour but, soit de favoriser l'exposition de certaines idées, soit de frapper davantage l'esprit de la jeunesse . Ainsi Gerson fit usage en différentes circonstance de la forme dialoguée. Il n'est pas le premier, dit-il, à s'en servir; les anciens Pères, qu'il avait beaucoup étudiés : saint Justin, saint Athanase, saint Basile, saint Jean-Chrysostome, avaient dû à cette manière d'entretiens, le succès de beaucoup de leurs études sur le christianisme. C'est à leur exemple qu'il l'adopte, et il la trouve commode parce que, la matière étant discutée à mesure par chaque interlocuteur, la conclusion est ensuite plus facile à tirer. Il donna sous cette forme un Trilogiie ou entretien entre trois interlocuteurs: le ZèUy naturellement austère ; la Bienveillance^ portée à tout excuser; et la Discrétion, qui corrige ce que l'un a de trop raide, et l'autre, de trop faible ; — un Dialogue entre la sagesse et la natiirCy qui a pour but de préconiser le célibat ecclésiastique. Cet opus- >cule fait partie des œuvres latines (t. II) et fut écrit à Lyon dans
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les dernières années du chancelier. Nous ne le citons ici que pour l'analogie de la forme.
En fait de dialogues français, nous trouvons dans le Chant du cœm\ que Gerson dédie à ses sœurs, le pieux dialogue du Cœur mondain et du Cœur seulet. « Ecce canticiim iioviim cantabo tibi in toto corde meo, débute-t-il ; je te chanterai, ô Dieu, un cantique nouvel, et de tout mon cuer te loueray. — Et cecy ne se peult faire si mon cuer n'est rempli de ta grâce abondante, car, selon le cuer, la bouche parle ».
Le cœur épris des faux plaisirs du monde, s'étonne de la conduite de celui qui cherche à se déprendre, à se détacher de tout.
Cœur 77iondain. — Dy-moi, je te prie, ô cuer seulet, pourquoy tu te tiens enclos hors du monde, sans compagnie des aultres et sans chercher leurs consolations, comme oiselet en solitude ou en désert, pour devenir triste et mélancolique?
Cœur seulet. — Je te répons, ô cuer mondain, que seul n'est pas être, quand Dieu y est; et tristesse n'approche pas du cœur amoureux qui chante ce qu'il aime.
Cœur mondaijî, — Dy-moi pourquoi le monde me répute sage; et toi, me réputes fol, à ton dire ?
Cœur seulet, — Pour moi répond Dieu par la bouche du Prophète: Celui qui ne cherche pas à me cognoistre, amer, louer et honourer, celui-là est comme l'animal qui n'a point entendement ni raison, et vit uniquement pour le plaisir de son corps; il agit comme s'il n'avait pas été fait à l'image de son Créateur
Cœur mondain. — Dy-moi, as-tu perdu les yeulx que ne juges point parce que ceulx-ci peuvent veoir ?
Cœur seulet — Tu regardes seulement avec les 3'eux charnels qui ne peuvent atteindre au dedans, là où est mon soûlas et ma gloire. Toute la gloire du monde est au dehors, et la beauté
de la fille du roi vient de son intérieur
Cœur mondain — C'est merveille ce que tu dis, que douleur puisse être à plaisir, et que solitude devienne jouissance. Ta sagesse serait-elle point vraye folie ?
Cœur seulet. — L'apôtre saint Paul parle de deux sortes de sagesses; la sagesse du monde ou du siècle, et celle qui est cachée au monde et révélée de Dieu. Convient, pour recevoir cette dernière, que le cœur reste seul avec Dieu, selon ce qu'il a dit Luimême : Je le conduirai dans la solitude et je lui parlerai au cœur. Là retentit sa parole, lumière qui éclaire, musique qui enchante
SA VIE, SON TEMPS, SES ŒUVRES l5l
Combien qui meurent ainsi seulets mais pleins d'amour,
allant de Lui à Lui ». [Man. franc 974)
11 y a certainement dans le Chant du cœur des passages bizarres et d'un goût douteux; le talent de Gerson est souvent intégal, mais on ne nous accusera pas d'exagération quand nous dirons qu'il y a aussi des passages très beaux.
Voici maintenant un écrit d'un autre genre, composé pour les écoliers. Gerson, nous l'avons dit, aimait à s'occuper lui-même des enfants, et des enfants du peuple, comme s'il eût été un simple maître d'école. Si la même voix qui rappelait leurs devoirs aux grands de ce monde, révélait Dieu aux tout petits, la même plume qui écrivait les discours savants destinés aux premiers, traçait parfois pour les seconds, d'humbles allégories. Tel est le dialogue en prose rimée dont les personnages sont : le Cœur, la Raison et les cinq sens.
Ung Docteur parle
De toute humaine créature, Veoir cy pouvez la doctrine, Comme en ung livre et painture, Affin d'avoir joye qui ne fine.
Dieu dit à Raison
A toy ces escholiers je donne : Cuer, tact, langue, flair, œil, oye, Afiin que ma doctrine bonne Par toy, Raison, d'eulx soit oye.
Raison lui répond
Sire, aydez au gouvernement; Cheuir n'en pourroye autrement.
Avec moy, prendray conscience Qui, de leurs faicts, tous a science.
Raison parle aux escholiers
Vos leçons tous retenez bien; De gloire ainsy recevrez biens.
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Leçon du Cuer
D'un Dieu mourant pour tes péchiés, La bonté' soit pour te touchier.
Leçon de Voye
Mauvais parler jà tu n'e'coutes,
Que bonnes mœurs hors toy ne boutes.
Leçon des yeiilx
Garde-toy trop tourner ta face A rien qui regarder ne tace.
Leçon de la bouche
Ne sois gloute ne tenceresse, Mais ta parole à bien adresse.
Leçon de V attouchement
Touchier vil, ort qui fait périr, Te deifens, et sans droit férir
Leçon du Jlair
Garde-toy bien de rien fîairier De quoi viengne mal désirier.
Raison parle à tous ensemble
Je vous deffens à tous ensemble
Maie eschole d'Iniquité,
Car il y pert, qui s'y assemble.
Là est Orgueil et foie Envie, Paresse, Luxure, Gloutonnerie; Si elles n'y sont, y sont maints vices Des dames Faintise, Arrogance, Courroux, hayne et puis Vengeance; Ennuy du bien, d'aultruy oubly.
Jouez vô, mais sans maie emprise Si vo leçon est bien aprise.
SA VIE, SON TEMPS, SES ŒUVRES l53
Raison rappelle aussi aux escholiers les commandements divins
Retenez bien comment qu'il aille :
Honore un Dieu, Ne Jure en vain.
Festes garde, Tes parents aim.
Fuy meurtre, coups, mentir, luxure.
De l'avoir d'aultruy n'aye cure.
Un jour prendray cy mon esbat, Recordez bien, et sans desbat.
La Raison sort. — Le Cuer parle
Mes compagnons, avez oûy
Le grant sermon de ceste Dame ?
LOyê
Cuer volage, certes oy.
Mais quoi de ce ?
Les yeulx
Néant, car mame Incontinent que s'en yra, Son eschole chacun fuira.
La bouche
En l'autre a bien plus de solas Quoique dye qu'on soit tost las.
Le flair
Elle y sera même attirée
Par nous, tant en soit-elle yre'e.
L'attouchement
Si luy braivons, puis lui virons, De çà de là tant nous yrons.
Tant lui ferons-nous de meschief Que ly clorons yeulx du chief ; Qu'elle veoir jà ne saura La besogne comment ira.
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Je pense que voilà l*e'cole de la Raison en complet de'sarroi, et la maîtresse elle-même en grand danger, puisque les Sens prétendent l'asservir, l'aveugler, afin qu'elle ne connaisse plus le bien et le mal, et, non contents de laisser son école, vont l'entraîner elle-même à l'école d'Iniquité.
Survient alors la Conscience, fille de la Raison. Elle assure qu'elle fera son possible pour que « ainsy n'en aille », parce que, dit-elle :
Dieu, votre bien, votre meffait, A ma mère, dire me fait.
Elle rappelle le temps où chacun des sens marchait droit, où le cœur était rempli d'amour divin, et déplore leur révolte actuelle. La Raison, revenant sur ses pas, recommande aux écoliers de l'écouter :
Mes escholiers, fault l'escouter Deux fois au moins, ung chaque Jour.
C'est la pratique régulière de l'examen de Conscience. Cependant la Conscience se hâte de révéler à la Raison ce dont la menacent les révoltés, c'est-à-dire de l'asservir elle-même. La Raison répond :
Je le scay bien, las! quelle paine Avoir me fault quand ne suis saine, Par sens voyant, et tout inferme, Chair corrompue en mal me ferme.
La Conscience signale une seconde fois le désordre et le mauvais état de l'école :
Mère, véez et qu'est cecy, Quelle enfance est faicte icy.
La Raison
Fi! quelle ordure est entassée, Et dans notre école amassée I Qui a ce fait, dy, conscience ?
Conscience Le cuer, Dame, est véu en ce
Raison
Cuer très faible et très-volage, A tout mal penser, tant que dure ; A l'escole tu fais la rage; Te donneray ceste bature.
Le Cuer
Hélas! maîtresse, et je me plains De mes aultres cinq compaignons.
Raison Pourquoy ?
Le Cuer
Pour ce, souvent je parle en vain; Me contraignent, malgré ou bon.
Les cinq Sens
Certes, Dame, nous le nyons, Mais c'est le Cuer que nous fuyons.
Raison
Je vois très-bien que sans chastoy Vous estiez hors subjection; Mal en venroit tantost à moy Si ne vous donnay correction.
Mais voilà ces malheureux sens qui, après avoir entraîné le Cœur, après avoir rejeté la faute sur sa faiblesse, tremblent devant la correction :
Les cinq Sens
Hélas I pour Dieu, pour Dieu, maîtresse, Ne nous faictes telle détresse.
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Raison
Pour Dieu le feray bonnement Et tout pour votre amendement.
Part aura de la pénitence Chacun selon sa maie enfance.
Mais par avant, soit lancié hors Ce vil morceau de péchié on; Et toy, langue, en secret le portes Car par la bouche en est la porte.
C'est le conseil de se débarrasser de ses fautes en les avouant, mais il n'est pas accepté sans débat.
La bouche
Hay, maîtresse, et qui oserait Telle pueur mettre dehors ?
Raison
Tu le feras, ou ne serait
Jà nul de nous en bon repos.
Une fois quitte estre en convient.
Conscience
Bien va ; le cuer gémist et pleure, Et la langue cy à ceste heure, Met hors abhominacion Per entière confession.
Certes, ainsy fault nettoyer Souvent l'eschole, et balayer Avec l'eaue de contricion ; Venir à réparacions Par férules et discipline.
Et par ainsy tout mal fine.
Raison
Temps est qu'en ma paix je demeure.
Et qu'à Dieu pense et. Paradis ; Mes escholiers, à la bonne heure, Ne rebellent comme jadis.
SA VIE, SON TEMPS, SES ŒUVRES I Sy
Hélas ! la malheureuse Raison apprend à ses dépens que lutte et danger sont possibles tant qu'elle reste liée au corps. Après le nettoyage et la réparation, il }'■ a rechute, et Conscience vient de nouveau accuser les écoliers. Les cinq sens ont fait des leurs, chacun selon ses attributions, et le cœur est le premier en
faute :
Dame Raison, ma bonne mère,
Je vous nonce nouvelle amère
Qu'ay de vos disciples oye :
Cuer, langue, œil, tact, flair, oye.
Votre fille suis, Conscience
Qui accuser les doit en ce.
Tous ont été pour ve'rité
En l'école d'Iniquité,
Et le premier, ce cuer volage,
Les aultres maine et fait la rage.
Il se enfle de gloire vaine,
A venir haut, met toute paine;
A mal il est trop engagneux.
Et des plus grands est dédaigneux;
Murmure de la Providence
Quand ne fait à son ordounance.
L'œil, entre autres choses, a péché :
Par vilaine charnalité Ou par ardent lubricité.
L'oye :
Voulentiers oit détraciion Et fuit la prédication.
Les péchés de la langue sont nombreux :
Moustier, eschole, et tout empesche Qui sagement ne s'en dépesche; Promesse fait, et puis du vœu Compte n'en lient, ne que d'un neu; Ses heures laisse et son service Désire son mal et son vice; Jeûner ne veult
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Finalement la Conscience prie sa mère la Raison de remettre encore les écoliers en bon arroy (i).
Je cherche dans les Docteurs qui ont été par leur vie et leurs œuvres des lumières de l'Eglise; je ne vois guère que Bossuet et Fénelon qui soient descendus des hauteurs de la pensée pour formuler à la jeunesse de simples conseils à sa portée. Mais Fénelon et Bossuet écrivaient pour le fils et pour le petit-fils d'un roi qui s'appelait Louis XIV; Gerson travaille pour tous, et il a spécialement les plus humbles en vue. Et je ne sais si, entre deux œuvres d'imagination, je n'aime pas autant l'allégorie morale de Gerson que les fictions mythologiques du Cygne de Cambrai, bien que ces dernières soient, par la beauté de leur forme, un monument impérissable de notre langue.
Je voudrais citer encore un dialogue entre Satan et l'âme agonisante. Il fait partie d'une instruction sur la préparation à la mort, laquelle instruction a surtout pour but de prévenir le moribond contre les craintes du dernier moment, l'effroi de ses péchés, les tentations du désespoir.
En voici quelques passages :
Satan. — Tes péchés sont plus nombreux que les sables de la mer.
L'âme. — La miséricorde de Dieu est plus immense encore.
Satan. — Comment oses-tu te confier en ta justice?
L'âme. — Ma justice est Jésus-Christ.
Satan. — Toi qui es chargé d'iniquités, iras-tu en Paradis avec saint Pierre et saint Paul?
Vâme. — Nenny; mais j'irai avec le bon larron à qui Jésus a dit: Aujourd'hui vous serez avec moi en paradis.
Satan. — D'où te vient cette fiance, vu que tu n'as fait aucun bien?
L'âme. — C'est que j'ai un juge exorable et un gracieux avocat.
Satan. — Dieu n'exauce point les pécheurs.
Vâme. — Mais il exauce les pénitents, et il est mort pour les pécheurs.
Satan. — Ta pénitence est trop tardive.
Vâme. — Celle du bon larron était tardive; elle ne le fut pas trop.
Satan. — La foy du bon larron était ferme, et la tienne vacille.
Vâme. — Je supplierai Notre Seigneur qu'il augmente ma foi.
(i) Manuscr. franc. 2555 1 . Opéra, t. IV.
SA VIE, SON TEMPS, SES ŒUVRES iSq
Satan. — C'est chose bien misérable que mourir.
Vâme. — Heureux ceux qui meurent en la foy de Jésus-Christ.
Satan. — Tu laisses ce monde.
Vâme. — Je m'en vais d'un ennuyeux exil en mon pays.
Satan. — Tu laisses tous tes biens.
Vâme. — Mais encore plus de maux.
Satan. — Tu laisses tes richesses.
Vâme. — Ce que je laisse est à aultruy ; j'emporte ce qui est à moy.
Satan. — Qu'emportes-tu donc, qu'en toi n'as aucuns biens.
Vâme. — Cela est vrayment. . . . hormis ceux que Dieu de sa grâce me donne.
Satan. — Tu abandonnes ta femme et tes enfants.
Vâme. — Ils sont au Seigneur avant moi ; je les luy recommande.
Satan. — C'est chose bien griefveuse qu'être ainsy séparé de ceux qu'on aime.
Vâme. — Ils me rejoindront sans qu'il soit bien longtemps.
Satan. — Je te dis que tu seras damné.
Vâme. — Tu n'es pas le juge, mais seulement le calomniateur; tu es damné et non celluy qui damne.
Satan. — Plusieurs légions de diables attendent ton âme.
Vâme. — 11 y a la sainte Vierge, et mon ange, et mes saints Patrons qui viendront me défendre.
[Man. franc. 24867)
Quant on voit le nombre de ces écrits dialogues, le cas que faisait Gerson de ceux qu'il avait lus dans les Pères de l'Eglise, et la préférence que lui-même accorde en maintes circonstances à ce ton familier sur le ton doctrinal; quand on constate, d'un autre côté, combien peu d'auteurs modernes traitant de religion, de théologie, de morale, ont adopté cette forme, on se demande s'il n'y a pas là une présomption de plus en faveur de V Imitation.
Un dialogue suivi n'était plus en rapport avec l'essence du précieux livre, et le ton doctrinal y est souvent de mise. Mais combien d'autres fois c'est l'interpellation directe qui se présente, amenant plus d'animation et de vie ! Tantôt c'est Jésus-Christ qui parle, et tantôt le chrétien, les deux seuls interlocuteurs possibles dans ce colloque intime où l'àme se place en face du modèle divin, pour reproduire en elle son image.
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Jésiis-Christ. — Mon fils, vous avez encore beaucoup de choses à apprendre, que jusqu'ici vous n'avez pas bien sues.
Le chrétien. — Et lesquelles, Seigneur ?
Jésus-Christ. — C'est que vous assujettissiez entièrement votre volonté à mon bon plaisir; que vous ne vous aimiez point vousmême, mais que vous suiviez ma volonté avec ardeur (L. III ch. xi).
Qu'on parcoure Vlmitation, et on se rendra compte de cette analogie. Nous n'en ferions certainement pas un argument péremptoire, mais puisqu'elle se trouve sur notre passage, nous ne pouvons nous empêcher de la signaler, en attendant les autres probabilités que nous verrons en temps et lieu.