‹ Jean GersonChapitre 18 sur 51 · USAGE ET ABUS DE LA SCIENCE · texte numérisé non relu

USAGE ET ABUS DE LA SCIENCE

[i on classe par ordre chronologique les œuvres de Gerson, on voit donc que les premières qui furent écrites, celles qui ont commencé sa réputation, furent composées pour la plupart dans l'idiome national; il se mit à écrire du latin seulement lorsque ses devoirs de chef de l'Université, lui eurent imposé l'obligation d'employer la langue des clercs. Même alors, il continue souvent à prêcher, haranguer ou écrire en français, quand c'est en dehors de ses fonctions de chancelier, ou qu'il ne s'agit pas d'oeuvres théologiques, exclusivement destinées aux ecclésiastiques. En tête de beaucoup d'opuscules adressés à noblesse, bourgeois, simples gens, lui-même déclare vouloir faire usage du français le plus souvent possible. Il n'est donc pas sans intérêt d'étudier à fond les motifs de cette conduite, comme les résultats qu'elle eut; les inconvénients qu'elle pouvait faire naître, et les moyens dont il usa pour parer à ces inconvénients.

Son premier mobile, nous l'avons dit, fut le désir de rendre accessibles au peuple et aux nobles non lettrés, les grandes vérités de la foi; le second fut de combattre l'erreur.

L'apparition en France d'une littérature nationale témoignait des changements accomplis déjà pendant le Moyen-Age, et du

travail qui continuait à se faire dans la société. A force de relever les petits, et d'instruire les ignorants, l'Eglise avait établi peu à peu l'égalité chrétienne, la seule qui puisse exister entre les membres de la famille humaine. La révolution morale qu'elle avait opérée passait du domaine des idées dans le domaine des faits. D'un côté les hauteurs de la science s'abaissent pour se mettre au niveau de tous les esprits; d'un autre côté les peuples, pris d'un besoin invincible d'initiation et de mouvement, se prêtent aux expériences et les secondent de tout leur pouvoir. Par un double mouvement de la base au sommet, du sommet à la base, les deux extrémités se rapprochent, s'unissent; la fusion du langage prépare celle des idées et des mœurs; tout marche vers la formation d'une nationalité homogène et compacte. Les germes déposés dans cette société française du xiv^et du xv^ siècle, n'y fructifient pas tous immédiatement. Arrêtés dans leur développement par la désorganisation générale du Moyen-Age en décadence, ils n'en restent pas moins cachés dans les esprits, et reprendront plus tard leur travail de germination.

Mais les mêmes moyens qui servent à propager la vérité, servent aussi à répandre l'erreur. La lumière, en brillant sur le bien, découvre aussi le mal. Dans l'ardeur qui s'était emparée des esprits, on s'inquiétait peu s'il y avait des limites au champ à parcourir, et si tous les sentiers en étaient également droits et bons. Quantité d'histoires et de chroniques fabuleuses se mettaient en français. « On a trouvé, dit Gerson, tant de diverses doctrines, que le monde est plein d'escriptures et de livres en latin, en français et en plusieurs aultres langaiges ». Il y avait donc une double obligation de rendre la vérité populaire, et il y fallait travailler avec une double ardeur : pour ses propres bienfaits d'abord; puis afin que les esprits fussent de force à repousser l'erreur.

Lorsqu'au dix-huitième siècle, toutes les classes de la société voulurent parler et écrire à l'envi notre belle langue moderne du dix-septième siècle, on ne la propagea qu'en l'altérant. L'élévation d'idées qui avait fait le caractère du grand siècle disparut sous le matérialisme amené par son successeur, et il fallut, au dix-neuvième, des écrivains rénovateurs pour remettre le goût et les esprits sur la voie du beau et du bien. L'histoire est une suite de périodes qui se ressemblent par quelque côté, et de cycles se représentant à certaines distances. Quelque chose d'ana-

SA VIE, SON TEMPS, SES ŒUVRES l63

logue en effet, s'était passé à la fin du Moyen-Age et au début des temps modernes. Dans l'accroissement qu'il avait pris au xiv^ siècle, notre idiome national avait reçu une impulsion si vive et si irrégulière, qu'il fallut ensuite desMarot, des Malherbe, pour débrouiller la confusion grammaticale et le chaos des mots, tt pour ordonner le langage.

Hélas ! le désordre moral était plus grand, plus désastreux que le désordre littéraire. Pendant le schisme, les belles et simples traditions de notre treizième siècle disparaissent peu à peu; et si la langue commence déjà à déchoir sur la fin du quatorzième, de la hauteur où l'avaient placée nos anciens écrivains, c'est qu'elle ne redit plus les récits de croisades ou les conquêtes que l'épée des Francs a values à l'Eglise; elle ne chante plus les exploits de Charlemagne ni les vertus de saint Louis. La satire épicurienne détrône les vieilles épopées nationales; c'est le règne à la fois grossier et voluptueux du Roman de la Rose, dont nous parlerons plus loin. La paraphrase envahit le texte primitif des légendes. La tradition historique s'éteint; ou du moins, perdant le charme et la vivacité des beaux récits chevaleresques, elle se traîne tristement dans des compilations d'annales.

La décadence du goût était donc amenée par la dépravation des cœurs. Une réforme était nécessaire, et Gerson s'efforce de rétablir à la fois le Christianisme dans les lettres et dans les mœurs.

Pour ce qui regarde la diffusion de la vérité, le même mobile avait déjà suscité les efforts' de Nicolas Oresme. Après avoir donné sa version française des Saints Livres, il avait continué son œuvre en s'occupant de vulgariser les sciences profanes. Il avait traduit en français et commenté l'Astrologie de Ptolémée, et composé un petit traité sur la sphère. Tous ses écrits ou traductions en langue vulgaire, n'avaient encore pour but que l'instruction de la noblesse : « La figure et la disposition du monde, dit-il dans ce dernier ouvrage; le nombre et l'ordre des élémens et mouvemens des corps du ciel appartiennent à savoir à tout homme qui est de haulte condition et noble engin. » Dans son entreprise cependant, il s'était déjà heurté à un obstacle. Savoir ne suffit pas; il faut encore bien savoir, et Oresme en fit l'expérience; le titre suivant nous le dit : Cy commence le livy^e de Maistre Nichole Oresme^ de divination. — « Mon entencion, explique l'auteur, est de montrer en ce livret par expérience, par

autoritez, par raison humaine, que foie chose, mauvaise et périlleuse est mettre son entente à vouloir deviner les aventures ou fortunes à venir, ou les choses occultes, par astrologie, gromance, nicromance, ou par quelsconques tielx ars, se on les doibt appeler ars. » Son Astronomie en effet, donnait lieu à l'astrologie chimérique, qu'il fallait combattre et réfuter. Dès que vous faites des savants, vous trouvez des demi-savants, et par là même de faux savants.

Lorsque Gerson fit pour le peuple ce que son prédécesseur avait fait pour la noblesse et la Cour; ce que d'autres avaient depuis, accompli pour la bourgeoisie, il entrevit ces mêmes inconvénients, que toute chose humaine porte en soi; il voulut prévenir ces abus qui pouvaient devenir autrement graves en matière de doctrine qu'en ce qui touche aux sciences terrestres. Après avoir fait jadis des règlements pour obliger les clercs à parler latin entre eux et pour assurer ainsi la culture intellectuelle qui leur était personnellement nécessaire, il avait recommandé en d'autres statuts l'explication des Evangiles en langue vulgaire, afin que les jeunes clercs pussent facilement les comprendre, les goûter et en faire passer la dévotion dans leur âme. A cette mesure il fallait des limites; à cet usage, des conditions.

« C'est périlleuse chose, dit-il à propos du mystère de l'Immaculée Conception, de bâiller aux simples gens qui ne sont pas grants clercs, livres de la Sainte Escripture, translatée en françois, car, par mauvais entendement, ils peuvent tantost cheoir en erreur. » Et ailleurs : « Il ne suffit pas à entendre Sainte Escripture que on sache seulement signification grammaticale et vulgaire des mots; mais est requise grande et longue estude, tant ès-aultres sciences de philosophie et logique, comme ès-saints Docteurs, qui ont exposé l'Escripture par inspiracion divine et par comparer l'un à l'autre; aultrement chacun grammairien simple serait tantost bon théologien, voire scaurait par foy toute science escripte en latin, ce qui n'est pas; mais est au contraire occasion grande de cheoir en hérésie comme Julien l'Apostat, Helvidius, Jovinien et les Turelupins firent. Presque touteshérésies sont venues de cette présomption, car lesmots sont souvent équivoques, et se prennent aultrement en ung lieu que en ung autre ou que en commune grammaire ; et convient accorder l'ung de l'Escripture par l'aultre, ou autrement on y trouverait contradiction. Ainsi, comme il peut venir aucuns biens se la Bible est

SA VIE, SON TEMPS, SES ŒUVRES l65

bien et au vray translatée en François et entendue sobrement, par le contraire en peuvent venir maulx et erreurs sans nombre, se elle est mal translatée ou se elle est présomptueusement estudiée et entendue, en refusant les sens et exposicions des saints Docteurs. Yvauldroit mieux que on ne sceut comme il advient en médecine et en aulcunes telles sciences, que peu ou mal en cuider estremaistre. »

Grande leçon aux futurs protestants qui prétendront chacun en leur particulier se faire les interprètes de l'Ecriture Sainte. Cela nous montre, en attendant, que Gerson comprenait les inconvénients d'une demi-instruction. Mieux vaut en effet ne savoir rien comme il dit, que savoir peu et mal, et croire qu'on sait beaucoup. Si nous faisons tant que de répandre la lumière, répandons bien la vraie lumière, et répandons-la à flots. Les intelligences supérieures sont plus soumises que les esprits médiocres; la raison arrivée à une certaine hauteur, vole d'ellemême au-devant de la foi.

Il revient encore sur ce sujet un Jour de Noël, dans un sermon sur la Nativité, à propos de l'hérétique Helvidius qui avait mal interprété cette parole de l'Ecriture: « Son fils premier-né ». Après avoir expliqué ce qu'il faut entendre par ces mots, et qui sont ces frères et sœurs de Jésus-Christ dont il est question plus tard dans l'Evangile, il veut consoler les simples gens de ce que les Livres Saints ne sont pas toujours à portée de leur intelligence, et ajoute : « Je ose bien dire que il n'est si petite chose au monde de laquelle on ne puisse demander mille et mille questions ; il n'est philosophe ni clerc au monde qui ne sceut certainement répondre la vérité, et se l'un dit l'un, l'autre dira l'autre. Et se les très grans clercs qui ont l'entendement plus élevé que les autres, et qui, tout le temps de leur vie, mettent paine à estudier et scavoir les oeuvres de nature, et ne les scavent toutes comprendre, non pas même la dixième partie, comment cuident les autres comprendre et entendre les haulx mistères de Dieu? Bien est cecy curiosité orgueilleuse, vaine et présomptueuse. — Pour ce, très-chiéres gens simples et aultres, ostez hors de vostre compagnie ceste périlleuse et movaise hostesse que on nomme curiosité l'orgueilleuse, car autrement vous ne honoreriez pas ceste Nativité » (i).

(i) Alan, franc. Serm.

l66 JEAN GERSON

Comme tout est prévu dans la pensée de Gerson, et comme es limites sont tracées, où doit s'arrêter le fidèle ! Beaucoup à la vérité pure ; rien à la simple curiosité! Aussi toutes les mesures qu'il prend pour assurer le succès de cette entreprise, sont empreintes de cette sagesse et de cette prudence; elles sont pondérées et ne laissent place à nul abus.

Pour l'usage, par exemple, de l'Ecriture Sainte en français, il conclut qu'il faut: i° de bonnes traductions; 2° n'en permettre la lecture qu'aux personnes prudentes et savantes et non pas indistinctement à tous les fidèles; ce qui est encore aujourd'hui la règle de l'Eglise, et avait été déjà le conseil apostolique. Saint Pierre écrivant aux premiers chrétiens, ne dit-il pas en effet : « Il se trouve dans les Epîtres de Paul des choses difficiles à comprendre, et que les ignorants et les esprits mobiles corrompent, de même que les autres Ecritures, pour leur propre perte ». Cette parole explique certaines mesures locales outemporairespar lesquelles on défendit parfois la traduction des Livres Saints en langue vulgaire, mais ces mesures étaient toujours amenées par des circonstances particulières, comme en Angleterre en 1409^ à la suite des erreurs de Wiclef.

Avant de poursuivre notre route, demandons-nous maintenant une chose.

Gerson a dû une partie de sa renommée à l'heureux emploi qu'il a fait du français ; une partie de son autorité morale au bien qui en est résulté; comment se fait-il qu'il soit resté ainsi dans un oubli relatif? Certains auteurs le citent dans leurs anthologies, mais ce n'est pas tous. Je trouve quelques fragments de lui dans Tissot; son éloge dans Gérusez; Villemain n'en dit pas un mot. Voilà un homme, le Docteur le plus populaire de son époque; un homme dont un public, avide de nouveautés comme celui de nos jours, se disputait les ouvrages, et à qui ses propres domestiques les dérobaient pour les mettre plus tôt en circulation; et ce n'est guère qu'en iSSy, que l'éloge de Gerson mis au concours par l'Académie, attire l'attention sur les richesses cachées dans ses manuscrits français. Ellies Dupin, le dernier éditeur de ses œuvres, et savant éditeur s'il en fut, considère Gerson comme ne s'étant presque servi que du latin dans ses écrits et ses prédications. L'ensemble des travaux latins forme en effet une œuvre colossale, mais les opuscules français ne sont pas à dédaigner. Comment l'obscurité s'est-elle faite si vite autour d'eux? Il y a

des comment et des pourquoi auxquels nous ne saurions répondre. Dieu a ses heures et ne nous dit pas ses raisons. II réserve parfois, pour les faire revivre à certaines époques, des individus et des œuvres sur lesquels l'attention se serait blasée, et qui ne produiraient pas ensuite, sur un siècle, frère du leur, l'effet qu'ilg sont appelés à y produire.

Tel est peut-être Gerson.

Page 1