LIVRE DES CONSOLATIONS SPIRITUELLES
E mont Valérien, à l'ouest de Paris, servait depuis longtemps d'asile à des âmes pieuses cherchant à s'isoler du monde pour se trouver plus près de Dieu. Si la montagne Sainte-Geneviève était couverte des retraites de la science, les contemplatifs s'étaient érigé de modestes cellules sur les pentes du Valérien. Quand Gerson résidait à Paris, sa plus grande joie était de passer quelques heures au milieu des ermites de la sainte colline, partageant leurs prières et leurs pénitences, oubliant dans leur petite chapelle de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, le tracas des affaires et le souci du monde. Il avait même sous sa direction quelques-uns de ces ermites, un entre autres, nommé le Père Antoine, qui habitait le revers oriental de la montagne, du côté de Suresnes. Une des œuvres de Gerson remonte à ce temps-là, et consacre ce souvenir. Il composa pour le Père Antoine une Instruction et une Règle de vie : Schedula regiminis directa ad quemdam inclusimi in monte Valeriani. Ces deux écrits ont été insérés par Le Roy de Hautefontaine dans son recueil De la solitude chrétienne et religieuse (t. III). Ils forment un traité de haute perfection, précieux pour les religieux, mais utile également aux fidèles désireux d'avancer dans la vertu.
Quelques passages donneront une idée de l'œuvre.
« Affermissez-vous continuellement, y est-il dit, dans le dessein de recourir à vos supérieurs, parce que cette soumission doit être le fondement de votre humilité. Ne vous laissez pas ébranler, de crainte que vous ne tombiez soudainement. Ayez toujours cette disposition d'esprit et de cœur, de ne vous éloigner jamais volontairement du jugement, des sentiments, des conseils de celui à qui vous avez remis votre volonté, en honorant Notre-Seigneur en sa personne, c'est-à-dire votre prélat.
« Soyez sous sa conduite comme une terre molle entre les mains du potier, ou comme un fer rouge dans celles du forgeron. Soyez toujours en état de dire avec le Prophète : Mon cœur est préparé, Seigneur, mon cœur est préparé.
« Quand même votre Supérieur aurait résolu de vous tirer du lieu où vous êtes, n'examinez point sa volonté et ne vous réservez rien de votre propre jugement. Contentez-vous de demander à Notre-Seigneur qu'il rende vos voies droites et saintes, par l'entremise de celui à qui il donne son autorité. En marchant ainsi sous le joug d'un autre, vous conserverez votre humilité, et vous accomplirez en même temps cette recommandation du Prophète: Abandonnez au Seigneur toutes vos pensées et vos prévoyances -, il aura soin de pourvoir à tous vos besoins »
Voilà pour le dépouillement de soi-même et l'abnégation de l'amour-propre dans une complète obéissance ; voici maintenant pour la retraite intérieure et extérieure :
« Travaillez autant que vous pourrez à conserver cette solitude de l'âme en la tenant dégagée de tous les soins des choses temporelles, et de toutes les inquiétudes où vivent les hommes terrestres. Gardez-vous bien de jamais engager votre âme dans des soins superflus, sous prétexte de penser au salut des autres, car cette superfluité vous ferait perdre votre solitude intérieure et vous précipiterait dans l'abîme de l'orgueil.
« Resardez-vous comme si vous étiez seul dans le monde à vous sauver, jusqu'à ce qu'une autre vocation que celle où vous êtes vous impose une charge que vous n'avez pas Ditesvous à vous-même : Celui qui me juge et gouverne les autres, c'est le Seigneur. Il a assez de puissance et de bonté pour les sauver, sans se servir de moi. Dans ma condition, je n'ai autre chose à faire pour eux que ji^r/er, pleurer et compatir.
« N'écrivez à personne, ou si vous le faites, que ce soit rarement et à bien peu de gens, seulement pour recevoir quelque instruction.
« Pareillement, ne parlez qu'à peu de personnes et non pas à toutes les heures. Cherchez plutôt à vous faire instruire par les autres qu'à les vouloir instruire. Et quand vous demandez quelque instruction ou que vous parlez à quelqu'un, faites-le toujours avec un esprit de simplicité et d'humilité, sans vous engager dans des questions relevées ou dans des cas de conscience épineux et difficiles.
« Ne vous oubliez pas jusqu'à vouloir prêcher et entendre les confessions. Quand vous serez engagé à entretenir quelques personnes, il y aura plus de sûreté pour vous à leur faire une bonne lecture qu'à leur dire quelque chose de votre esprit.
« Pour vous garder de l'ennui, pour retenir vos pensées et vous occuper utilement dans le grand loisir qui vous est laissé, ayez des livres dans lesquels vous étudierez souvent. Par ce moyen vous ne serez point seul, et on s'entretient sans péril avec les morts et les absents. Vous pouvez lire par exemple : les Morales de saint Grégoire, les Règles de saint Benoît et de saint Augustin, les Conférences spirituelles de Cassien, les Sermons de saint Bernard sur le Cantique, et semblables autres ouvrages de saints
« Qu'en tout temps, les visions extraordinaires, de jour ou de nuit, vous soient suspectes ; attribuez-les à la faiblesse de votre tête, ou à vos infidélités et à vos péchés. Faites de même pour ce qui est des sentiments de dévotion et des douceurs qui vous arriveront, si vous ne reconnaissez évidemment qu'ils vous portent à l'humilité et au mépris de vous-même, car il est impossible qu'une personne prenant de la complaisance en ces dévotions sensibles, puisse plaire à Dieu parfaitement
« Ayant besoin d'être enfermé comme vous êtes, considérezvous comme une bête farouche et indomptée, et soyez persuadé que si vous ouvrez votre prison à quelqu'un, sans une grave nécessité, vous vous mettez en état de vous perdre, et d'en perdre d'autres avec vous » (i)
Nous citons ces fragments, non seulement pour montrer comment le saint docteur conduisait les âmes dans les voies du
(i) Opéra, t. IV.
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renoncement inte'rieur, de l'humilité et de l'abandon à la divine Providence, mais aussi pour donner une ide'e de sa propre perfection dans certains cas, de ses aspirations dans d'autres. Quand il se trouva mêle' aux affaires du siècle, c'est qu'il y fut pousse' par le devoir, expression manifeste de la volonté de Dieu ; et toutes les fois qu'il put fuir la renommée il ne manqua pas de le faire. Consulté par des docteurs et des évêques, qui le vénéraient comme un saint et recevaient ses décisions comme des oracles, il évitait de se montrer dès que cela n'était pas indispensable. Lorsque, aux derniers temps de sa vie, il eut enfin trouvé l'asile de paix qu'il rêva si longtemps, un chartreux lui écrivit un jour qu'il désirerait bien le voir et s'entretenir avec lui. — « Modérez, je vous prie, votre désir, lui répond le pieux solitaire. C'est l'esprit qui vivifie; la chair ne sert de rien. Dieu a voulu que le langage servît d'interprète à l'esprit. Ne faisons donc pas intervenir cette chair misérable qui, en ma personne surtout, n'est rien que scandale. »
Un autre mobile encore nous pousse à faire ces citations. Incapable de rien décider par nous-même, nous voulons seulement mettre les autres à même de juger. Or, ne trouve-t-on pas que la ressemblance s'affirme de plus en plus entre la manière de penser que révèlent ces pieux écrits et celle que nous découvre la lecture de l'Imitation?
Gerson n'eut pas que les ermites du mont Valérien pour confidents spirituels. Il fut en relation avec beaucoup de religieux. Sans parler des Dominicains et des Franciscains, qu'il regardait comme de puissants auxiliaires du clergé, et qui avaient toujours à se louer de leurs rapports avec lui au sein de l'Université, il sentait son cœur aller tout naturellement vers les contemplatifs. Bénédictins, Chartreux, Célestins, Chanoines réguliers de Saint- Augustin, les ordres les plus célèbres de son temps s'estimaient heureux de recevoir ses conseils. On lui demandait fréquemment des traités sur quelques vertus ou l'éclaircissement de certains cas difficiles. Le nombre des écrits ainsi composés est immense ; il étonne quand on pense aux autres travaux de Gerson, et on se demande comment une vie a pu suffire à tout cela. Citons les titres de quelques opuscules datés de différentes époques de sa vie : Des conseils évangéliques et de V état de perfection. — De l'étude che^ les moines. — Des livres qui peuvent être lus par les moines. — De la perfection des religions. — Sur
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les avantages de Vabstinence de la j'iande che\ les charti^eux. — Si c'est lui devoir rigoureux d'entrer en religion quand on s'y sent appelé'. — Proposition concernant l'usage de la viande che:{ les î^eligieux de Saint-Benoit. — Contre les prof es désobéissants, — Du ^èle et de la ferveur des îwvices. — Exhortation à un jeune Chartreux à persévérer dans le service de Dieu. — Traité contre les religieux propriétaires qui suivent la règle de saint Augustin. — Enseignements moraux pour les religieuses, etc
La doctrine et l'onction se mêlent dans tous ces écrits. On dirait un moine parlant à d'autres moines. On y sent vibrer l'âme d'un homme qui se trouve dans son éle'ment quand il est en contemplation devant Dieu, et qui parle sur la matière avec la facilité de l'amour et l'autorité de l'expérience ; mais d'un homme aussi qui sait s'arracher aux délices de la solitude et aux tendances de son cœur dès qu'un devoir l'exige, d'un homme dont la charité embrasse la famille chrétienne tout entière, et qui ne sait rester sourd aux besoins d'aucun de ses membres. Le secret de sa perfection, il l'enseigne dans une Explication de ces paroles du Pater : que votre volonté soit faite! Aimer Dieu beaucoup, beaucoup faire pour lui, beaucoup souffrir pour lui, voilà les trois désirs qu'il veut voir dans les âmes, les trois ailes qui, selon lui, soulèvent l'âme vers le ciel. « Mais que faire, ajoute-t-il, quand on n'éprouve pas de tels désirs ? Il faut alors désirer de désirer et prier le Seigneur d'exciter ces désirs en nous. »
Une des grandes erreurs du moyen âge, erreur qui n'avait pas encore cessé au quatorzième siècle, c'était l'astrologie. Nous avons vu comment Nichole Oresme avait écrit en français sur cette matière, afin d'atteindre par ses réfutations un plus grand nombre de personnes. Il n'était sortes de folies que n'inventassent à l'envi physiciens et astrologues. Les médecins observaient les phases de la lune et la conjonction des 7 planètes. Ils y cherchaient les jours que les clercs appellent jours d'élection, c'est-à-dire « les jours où il fait bon prendre médecine et se faire saigner, bon aller par terre ou voyager par mer, ou tous aultres ouvrages ». Combattre ces erreurs et en montrer l'insanité était chose naturelle pour l'esprit droit et éclairé de Gerson. Ce qui donne un plus grand mérite à son entrée dans la lice, c'est qu'il fut obligé de prendre parti en cela contre son vénéré maître et ami Pierre d'Ailly, lequel avait un peu donné
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dans ce travers, tellement les idéesen question faisaient de progrès dans les esprits. D'Ailly cependant, surnommé l'Aigle des théologiens,le fléau des he'résies,d'Ailly venait d'être honoré de la pourpre romaine ; il fallait avoir vraiment le courage du bien et l'amour de la vérité, pour oser braver ainsi et la voix de son propre cœur, et celle de la faveur publique. Mais, traitant certaines questions d'astrologie judiciaire, le nouveau cardinal en avait tiré des conclusions erronées, et l'on peut dire dangereuses, si on considère quelle place tenaient à la cour de certains de nos rois, Charles VI, Louis XI, par exemple, les astrologues et leurs prétendues prophéties.
Une telle confiance pouvait devenir néfaste pour les gouvernés, dégradante pour les gouvernants ; il y avait, pour ceux qui désiraient le bien du peuple, obligation d'élever la voix, et Gerson, lui qui s'efface humblement dès qu'il le peut sans scrupule, lui qui accepte et réclame pour ses propres écrits les conseils des critiques, Gerson marche toujours droit au bien quand sa conscience le demande. Il ne se laisse pas plus aveugler aujourd'hui par son amitié pour son maître, qu'il ne se laissera gagner plus tard par les bienfaits du duc de Bourgogne.
Il écrit donc son Trilogue de Vastrologie^ où il parle savamment des astres et combat les théories qui prétendaient étendre leur influence au domaine moral ou aux événements terrestres. Il établit des principes sûrs contre cette vaine science ; il la traite avec une supériorité et un dédain qu'on dirait appartenir à un écrivain du grand siècle plutôt qu'à un chancelier du quinzième. Dans un autre traité des Erreurs à l'occasion des pièces de mé' tal oii sont sculptées des figures de lions^ pour la guérison des maladies^ il combat la superstition d'un médecin de Montpellier, qui prétendait user de ce moyen avec succès. Dans un troisième sur l'observance des jours^ il réfute la puérilité des médecins qui ne croyaient à la vertu des remèdes qu'en certains jours réservés. Dans les Erreurs de Vart magique, il fait voir combien l'usage de cet art est faux dans certains cas, criminel dans d'autres. Il résume pour ainsi dire ces travaux dans la Réforme de l'astrologie, dévoile les abus des sciences occultes, incertaines, frivoles quand elles ne sont pas nuisibles, et établit combien leur exercice s'accorde peu avec une vie simple devant les hommes et sainte devant Dieu.
Au point de vue philosophique, son raisonnement est admi-
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rable. « C'est par l'expérience, dit-il, par les lois divines et morales que la raison humaine doit se diriger, et non par des superstitions ridicules. Renoncer aux données de cette raison, abdiquer sa liberté, rejeter les conseils de la prudence pour suivre l'opinion extravagante de quelques hommes qui s'imaginent avoir lu des merveilles dans les astres ou ailleurs, n'est pas
LE CARDINAL PIERRE d'aILLY
digne de l'être intelligent créé à l'image de Dieu; c'est une absurdité choquante et un non-sens. Dieu seul est cause première. Quant aux causes secondes qu'il a mises entre lui et nous, elles sont au moins toujours naturelles, raisonnables, et ont un certain rapport avec l'effet produit. Et on va jusqu'à chercher des causes occultes ou extraordinaires à des actions que le seul arbitre suffit à expliquer. » {Opet^a, t. I.)
Tout en ayant fait de la théologie son étude préférée, de la
vertu surtout, son idéal suprême, Gerson n'e'tait donc e'tranger à aucune des sciences de son temps -, qu'il s'agît de combattre l'ignorance ou la superstition, de toucher à la philosophie, aux langues ou à la médecine, on était sûr de le trouver à la hauteur de sa mission.
Le cardinal d'Ailly garda-t-il rancune à Gerson d'écrits qui condamnaient les siens? Ce serait connaître bien peu les grands esprits et les cœurs droits vraiment épris du bien, que de le croire. Tout homme peut se tromper en ce monde ; l'erreur n'est pas un crime, mais la bonne foi et l'humilité sont de grandes vertus. L'évêque de Cambrai souffrait depuis longtemps de ces peines intérieures qne les hommes du siècle ne comprennent pas ou jugent peu de chose, et que, seuls, plaignent de tout leur cœur ceux qui les ont senties. Les événements extérieurs achevèrent de remplir son âme d'amertume. La bulle lancée en 1408 par Benoît XIII contre le roi de France et l'Université, l'atteignit dans son évêché ; il fut emprisonné. Son esprit,, attristé déjà, affligé plus encore par les maux de l'Eglise, se demandait où était le remède. Malade et découragé, il écrivit à son ami : « Je suis plorrgé dans la tristesse et l'abattement , je vous confie mes chagrins ; mettez sur mes blessures le baume de l'amitié et de la piété , faites-moi un livre des Consolationsspirituelles. » Gerson alors, cherchant dans son cœur toutes les raisons qui nous disent d'oublier la terre et ses injustices, et de chercher plus haut le dernier mot de Dieu, Gerson fit un nouvel ouvrage. En envoyant à son ancien maître les Epitres consolati^ices^ il les lui adresse comme un acompte, promettant ainsi d'écrire plus tard ce qui serait vraiment le livre demandé, des Consolations intérieures. Des affaires multipliées l'empêchaient alors de traiter d'une manière aussi complète qu'il l'efit voulu, le sujet indiqué par son maître, sujet d'ailleurs qui plaisait à son cœur. Les troubles religieux et les bouleversements politiques, des travaux glorieux et l'exil vont ensuite passer sur ce projet, mais Gerson le retrouvera dans son esprit aux jours du calme et de la paix , c'est pour répondre à cette idée qu'il écrira le livre de Vlnternelle Consolation ; et celui-ci deviendra, beaucoup de raisons le font croire, l'Imitation de Jésus-Christ.