CHAPITRE ONZIEME
INFLUENCE DE GERSON DANS L ENSEIGNEMENT SUPERIEUR DE LA THÉOLOGIE SCOLASTIQUE ET MYSTICISME
ouTE chose se corrompt ici-bas au contact de l'homme, et des meilleurs moyens il est toujours possible d'abuser. La scolastique, c'est-à-dire l'application de la méthode dialectique à l'enseignement de la théologie, avait rendu de grands services au monde du Moyen-Age ; elle avait éclairci bien des questions, développé bien des esprits. Grâce à cette gymnastique de l'intelligence, la théologie, élevée de la simple exposition des dogmes religieux au rang d'enseignement systématique et rationnel, avait reçu une forte impulsion. Mais la scolastique était dégénérée. Saint Thomas en avait usé et magnifiquement usé. Au xiv^ siècle on en abusait. Oubliant peu à peu la vérité morale qui est pour nous, humains, la seule vérité complète; ne présentant aucune idée vivifiante, elle n'embrassait presque plus que des ombres ; elle combinait des mots sans approfondir les choses, sans établir les vrais rapports des êtres entre eux ou avec le Créateur. Sous les feux croisés du syllogisme, les philosophes devenaient des chevaliers errants de l'intelligence, combattant pour des fantômes contre d'autres fantômes. Fière à juste titre de son ancien éclat, mais vivant trop sur ses lauriers passés, la scolastique régnait sans conteste dans l'enseignement supérieur, au sein même de la Faculté de théologie, et Clemangis la comparait aux fruits de la mer Morte, qui, sous un aspect savoureux, ne renferment que poussière. Par elle, les
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sciences divines allaient se perdant en mise'rables subtilités ; disséquées en classifications artificielles, elles ne formaient plus qu'un mécanisme ingénieux, et les esprits demeuraient stationnaires dans les nuages d'une métaphysique obscure. Trop préoccupée de la dialectique, qui est méthode et instrument, pas assez de la science elle-même, elle avait fini par oublier la double base de toute philosophie, c'est-à-dire l'observation du monde extérieur, nécessaire à la connaissance même de l'homme moral, et l'étude du cœur humain avec ses aspirations vers Dieu. Les mouvements spontanés de la grâce tendaient à disparaître sous les hypothèses de la pure raison ; l'élan de l'âme dans la prière, son enthousiasme dans la ferveur allaient se trouver comprimés. Un malaise se faisait sentir dans les âmes pieuses au contact de ces vérités pétrifiées dans la tête des raisonneurs -, la foi développée par de telles études menaçait d'être une foi morte.
On abusait, avons-nous dit, de la méthode de saint Thomas; on en abusait même contre lui. S'appuyant sur la scolastique, il avait réuni en un vaste corps de doctrine toutes les parties du dogme catholique, en avait précisé toutes les questions, et avait posé dans sa Somme^ les bases immortelles de la théologie. C'était une oeuvre faite ; il fallait l'admirer, non la dénaturer. Il n'y avait eu d'abord en effet qu'un cri d'admiration à la vue de l'œuvre gigantesque, mais l'envie s'en mêla, L'Irlandais Duns Scot éleva une école rivale, avec l'intention formelle de contredire le grand docteur sur tous les points. Cette fureur d'opposition mit en péril, dans les écrits des théologiens ses adeptes, la vérité révélée. Ils échappaient aux excommunications et censures de l'Eglise par des subtilités sans fin qui enlevaient à la science sa gravité, son intérêt. Les plus importantes questions devenaient obscures, dénaturées qu'elles étaient par toutes ces arguties. Gerson comprit qu'il n'y avait rien à toucher à l'œuvre immortelle de l'Ange de l'école, mais qu'il était bon de rappeler aux hommes le second moyen dont se sert Dieu pour éclairer les esprits, car s'il parle ordinairement à l'homme par la raison déductive, il se fait entendre aussi parfois dans les données de l'intuition.
Saint Bonaventure et d'autres après lui, avaient fait, dans leurs écrits mystiques, des applications pratiques de la théologie; Gerson s'inspire, tantôt d'un système, tantôt de l'autre. S'agit-il de combattre les hérétiques, de renforcer les polémiques ren-
dues fréqnentes par le schisme, il s'arme de toutes pièces dans l'arsenal de saint Thomas, et il excelle dans la méthode logique qui constitue la philosophie de ce docteur. Mais s'agit-il de former la jeunesse aux bonnes mœurs et aux pratiques religieuses ; s'agit-il de développer dans les cœurs l'amour de la vertu et de les jeter à la poursuite de l'idéal chrétien, de faire aimer le beau et désirer le bien, d'asseoir le haut enseignement comme l'enseignement primaire sur l'éducation religieuse, c'est à la théologie mystique qu'il a recours, et il opère en cela dans l'enseignement une révolution véritable. Selon lui l'une des deux routes aboutit à la vérité; l'autre, à la piété. Or, à l'empire des esprits, bientôt pauvre et désert si on le possède seul, la religion doit joindre le domaine des cœurs.
En philosophie, le mysticisme continue dans le monde régénéré la théorie platonicienne, mais au point de vue théologique, sur quoi repose-t-il? Il repose sur cette idée fondamentale d'une double manifestation de Dieu et de son Verbe; l'une naturelle, l'autre surnaturelle; et sur la distinction dans l'homme d'une raison supérieure et d'une raison inférieure: la première concevant par la grâce sous une inspiration d'en haut, s'allumant aux rayons du ciel ; la seconde produisant par la force mise en elle au jour de la création, mais produisant dans un monde inférieur, classant et subdivisant toutes choses, mais ne les conservant guère qu'à l'état de dissection; l'une recevant l'image seulement des vérités célestes, du soleil de justice; l'autre, propitiatoire de l'arche de notre âme où le Verbe descend parfois lui-même, source vivante alors de foi et de vertu. Cette distinction une fois établie, la théologie mystique a pour but d'unir les deux raisons en les coordonnant, de relier ainsi la création au Créateur par des liens doubles et intimes. Echelle radieuse de Jacob, elle avait été pour le Moyen-Age la voie préférée de la contemplation céleste; c'est par elle, sous le nom de Béatrix, que Dante se fait introduire au séjour des élus; c'est-elle, représentée parla Sagesse, qui avait été la première et l'unique fiancée de Gerson.
Elle reconnaît donc une double science : la science humaine, incomplète, imparfaite, aride, développant seulement l'intelligence; la science divine, sous les feux de laquelle s'épanouissent à la fois les deux grandes facultés de l'âme: l'intelligence et l'amour ; l'amour surtout, par lequel la créature se rapproche tant du Créateur et peut s'unira lui. La condition première pour être
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capable de cette science, c'est d'avoir un cœur pur; la voie qui mène à elle, c'est la me'ditation, recherche de la vérité en soimême et sur soi-même; son plus haut terme est la contemplation, dans laquelle la vérité révélée à l'esprit le captive, l'enflamme et le fait en quelque sorte participer à la vie divine. Cette science est donc le plein développement de l'homme moral ; elle éclaire son intelligence dans la méditation, donne à l'amour son objet propre dans la contemplation, et, par ces deux facultés, met l'homme en possession de la vérité autant qu'il est possible d'y atteindre en ce monde, jusqu'à ce qu'il arrive, dans l'autre, à la possession intime et parfaite, qui est sa fin dernière.
Exagérée dans ses applications, la théologie mystique peut avoir, elle aussi, ses abus. Par une part, non trop grande, mais inexacte et fausse, donnée à l'intervention divine, elle peut produire les folies du mysticisme indien, les erreurs du quiétisme, ou les égarements de la superstition. Dieu, qui nous a donné toutes nos facultés, se contente souvent de parler par la voix de la raison pure et n'invervient pas toujours directement. La gloire de Gerson est d'avoir su éviter tous les extrêmes; ceux du mysticisme comme ceux de la scolastique; d'avoir repoussé les abus avecautant de force, de quelque part qu'ils vinssent; cette mesure lui a valu le nom de Docteur très chrétien. « Il a si bien uni, fondu ensemble, a dit Sixte de Sienne, les subtilités de la scolastique et les plus doux sentiments de la théologie mystique, qu'on se demande si c'est la piété qui l'emporte sur l'érudition, ou l'érudition sur la piété. » Si donc on voit ses réformes universitaires porter plus spécialement sur la théologie mystique; s'il paraît la préconiser, c'est que, pour le moment, c'étaient les abus de l'école opposée qu'il s'agissait de détruire.
Il n'y a qu'une seule lumière sans doute, qui est en Dieu et qui est Dieu, mais il y a deux degrés de la vision divine: la vue indirecte de Dieu dans la création, et la vue de lui-même et de son essence. C'est ce que nous appelons lumière naturelle ou raison, lumière surnaturelle ou foi. « La lumière, dit excellemment saint Thomas, se donne à nous de deux manières pendant notre voyage terrestre. Tantôt en un degré moindre et comme sous un faible rayon : c'est la lumière de notre intelligence naturelle qui est une participation de la lumière éternelle, mais éloignée, défectueuse, comparable à une ombre mêlée d'un peu de clarté, ce qui met dans l'homme cette raison, ombre de l'intelli-
gence, dont la clarté sans plénitude engendre les diversités d'opinions, qu'effacera le rayonnement direct de la lumière. Tantôt elle se donne en un plus haut degré, dans une clarté plus abondante, et nous met comme en face du soleil. Mais là notre regard est ébloui, parce qu'il contemple ce qui est au-dessus du sens humain, et c'est la lumière de la foi. Il y a donc, conclut le saint docteur, deux degrés dans Tintelligible divin, et le sage doit rechercher ces deux moyens de connaître Dieu : l'un que peut atteindre la recherche de la raison ; l'autre qui dépasse son effort » (i).
Lui-même avait répondu par ses deux ouvrages aux deux états de l'âme humaine. Sa Somme philosophique et sa Somme théologique embrassaient les deux régions du monde intellectuel. Cette dernière traduit en philosophie la simplicité de l'Evangile; c'est la philosophie après la foi, ou la foi cherchant l'intelligence de ce qu'elle sait évident; tandis que la première, c'est la philosophie avant la foi, ou l'intelligence cherchant la foi.
Eh bien, de ces deux degrés de l'intelligible divin, on peut dire que l'un se voilait peu à peu, menaçant d'être envahi par l'autre. La théologie tournait trop à la philosophie pure, et chacun sait que, si la philosophie est puissante, sa puissance est bornée. Savoir ce qu'est en lui-même Celui qui est, n'est possible que par le sens de l'amour lumineux. Or, le mysticisme n'est pas autre chose que l'union à Dieu par la foi et l'amour; c'est un épanouissement de la foi, un certain point où elle arrive entre les ténèbres de ce monde et les clartés de l'autre. « J'avais, dit saint Augustin en parlant de lui-même, le dos tourné à la lumière, et la face aux objets qu'illumine la lumière. » Il s'agissait bien au quinzième siècle de détourner l'attention de l'homme, portée uniquement sur les vérités éclairées de Dieu, et de le forcer à se retourner pour jouir du soleil éclairant, qui est Dieu même, « Il faut, a dit encore un penseur contemporain, éviter dans nos opérations intellectuelles tout ce qui sépare l'esprit de l'âme. » Il s'agissait alors aussi d'empêcher cette scission, c'està-dire d'empêcher qu'on annihilât l'âme affective sous les efforts de l'activité de l'âme au point de vue spéculatif.
Certes, on ne peut nier la présence de Dieu dans l'âme, présence intimement liée avec la grâce; l'histoire évangélique elle-
(i) Contra Gentes, cap. iv.
même présente des exemples d'âmes éclairées directement par Dieu. Ma pensée se transporte ravie dans dans cette heureuse famille de Béthanie qui recevait souvent, aux jours de la vie mortelle de Jésus, la visite du Maître; où il daignait goûter les douceurs de l'amitié et trouver le repos de son cœur. Je vois une femme pleine de foi s'empresser autour de Jésus pour le recevoir de son mieux; une autre rester à ses pieds sans pouvoir s'arracher à sa contemplation sublime, l'esprit suspendu à ses lèvres, le cœur suspendu à son cœur. Et le Maître, loin de la reprendre, arrête Marthe dans son reproche. « Uniim est neceS' saT'iimi, lui dit-il; une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part; elle ne lui sera point ôtée. m Qui donc avait appris à la pécheresse d'hier le secret de l'amour divin? Qui lui avait montré cette région plus élevée encore que celle où vivait sa vertueuse sœur, à elle, plongée longtemps dans les bas-fonds du vice? Comment savait-elle que dans nos rapports avec Dieu il y a autre chose que de mettre beaucoup de nous-mêmes, c'est de prendre beaucoup de Lui ? Le regard de Jésus était tombé sur elle et avait tout illuminé. Que celui qui méconnaît l'existence de l'action directe de Dieu sur les âmes, nie la transformation subite de Marie-Madeleine.
Apprendre à l'homme à vivre un peu dans ces régions supérieures où Dieu parle à certaines heures plus intimement que par la raison inférieure, dans cet endroit qui est le point secret où Dieu agit et le ressort qu'il fait mouvoir, c'est là le m3'^sticisme. La raison, selon saint Paul, saint Augustin, saint Thomas, c'est la lumière de Dieu vue en nous, réfléchie dans le miroir de notre âme ; mais si parfois le ra3^on direct frappe l'âme sans se réfléchir au miroir, le recevoir, l'adorer, ne pas le méconnaître, c'est la règle de conduite qu'il nous trace. La théologie nous enseigne que l'homme ne saurait atteindre par la seule force de sa nature à la perfection de sa vie et de sa béatitude; mais Dieu surajoute à l'être créé un don nouveau qui est Luimême, et donne ainsi l'intégrité et la perfection à la créature raisonnable. Les théories du mysticisme ont pour but de rappeler cette vérité à l'homme, et d'enlever les obstacles qui l'empêcheraient de recevoir le don divin, don qu'il faut au contraire chercher à recevoir, puisque, êtres raisonnables, c'est-à-dire éclairés de Dieu, nous sommes aussi êtres surnaturels, c'est-àdire capables de Dieu.
Aux subtiles distinctions de la scolastique, aux laborieuses pue'rilités de l'enseignement alors en usage, Gerson vient donc substituer une science e'claire'e des lumières de la grâce, pleine des saveurs de la divine charité'. Il en avait donné de'jà, en langue vulgaire, toute la partie the'orique à ses sœurs; mais ce n'était pas assez; il s'agissait d'élever cette doctrine à la hauteur d'une réforme théologi-
que. Il y travailla de deux manières :
par des réformes universitaires , et par son traité de la théologie mystique. Dès l'époque de son retour à Paris, après le séjour de Bruges, il avait appuyé son dessein de quelques mesures coercitives, menaçant de refuser la licence à quiconque maintiendrait les anciens abus. Pierre d'Ailly, quoique penchant vers l'autre système, avait lui-même engagé Gerson à condenser ses idées dans un ouvrage. Celui-
-... ..,^L UE l'université de paris
D'après une miniature de manuscrit de la Bibliothèque nationale.
Cl composa alors son Traité de la théologie mystique, divisé en deux parties : le mysticisme au point de vue spéculatif, le mysticisme au point de vue pratique; auquel s'ajoutent, comme corollaire, des E'c/j/rcissements sur la théologie mystique (t. III). Plusieurs écrits de même nature sont encore faits à la demande de d'Ailly, celui, entre autres, sur la douceur du joug de Jésus-Christ: De siiavi jiigo Christi. Ces deux esprits, du reste, si bien faits l'un pour
l'autre, se complétaient naturellement. Là où Gerson excellait surtout à concevoir, son maître appliquait plus facilement. De 1407 à 1410, tandis que le premier réforme à fond les études théologiques, le second étend la réforme au personnel des professeurs, et fait annexer une prébende à chaque chaire de théologie dépendant des églises métropolitaines ou épiscopales.
Pour se former lui-même avant de réformer les autres, le chancelier s'était également pénétré des écrits des Pères de l'Eglise primitive, et de ceux qu'avaient vus éclore les beaux siècles du Moyen-Age. Il professait le plus grand respect pour la tradition catholique représentée par les premiers ; il la rappelait souvent dans les grandes assemblées de l'Eglise, et l'opposait avec force aux fantaisies de la nouveauté. « Lorsqu'il s'élève des doutes, disait-il, qui sont soutenus de part et d'autres par beaucoup de raisons, rien n'est plus propre à arrêter les disputes, et meilleur pour finir les contestations, que l'autorité des anciens. La Bible elle-même ne dit-elle pas : Interrogez ceux qui ont vécu avant vous, et cherchez avec soin ce que vos pères ont dit. » Dans les auteurs du xiii" siècle, son Docteur préféré était saint Bonaventure. Il avait traduit en français, pour une de ses filles spirituelles, V Aiguillon de l'amour divin^ du docteur séraphique ; « non pas mot à mot, mais par telle manière, dit-il, que, en solitairement lisant, ô ma chière fille, il sera présens à ton âme comme docteur à son disciple, et à Dieu seras-tu présentée comme espouse et amie familière de son fils le doulx Jhesus ». En annonçant le 3^ livre de cette traduction libre, il détermine ainsi le caractère des premiers chapitres ; « Et au premier chapitre de la tierce partie, ô ma très chière fille, tu pourras contempler clairement comment âme dévote fait son profit et s'avance en perfection de vie contemplative par dévotement méditer la passion de notre rédempteur Jhesus. » Son livre de prédilection était Vltinéraire de Vâme à Dieu, dont il vantait les beautés avec enthousiasme aux partisans, du roman de la Rose, les défiant de trouver un ouvrage qui égalât seulement celui-là. C'est de V Aiguillon et de Vltinéraire que Gerson a dit : « Je fais depuis trente ans ma lecture et mon étude de ces deux admirables traités, et j'y trouve tous les jours des charmes et des trésors nouveaux. » On découvre dans ces appréciations, ces traductions, ces écrits, des signes avant-coureurs de l'Imitation
SA VIE, SON TEMPS, SES ŒUVRES ig3
de Jésus-Christ,' qu'une certaine filiation rattacherait peut-être ainsi à la doctrine de saint Bonaventure.
Gerson n'était donc pas le premier à parler le langage mystique, et Dieu n'avait pas attendu jusqu'alors pour lier avec l'homme des rapports plus intimes que ceux de la pure raison. Si la séraphique Térèse n'avait point encore mis au jour ses écrits immortels, si Jean de la Croix n'avait point dévoilé les secrets de son âme, sainte Gertrude et sainte Mechtilde avaient déjà passé sur terre, vivant dans une union extraordinaire et intime avec le divin Epoux ; Catherine de Sienne avait reçu de lui d'ineffables communications; saint François d'Assise avait jeté au monde dans un cri d'amour délirant, l'écho d'un sentiment qui n'est pas de la terre; saint Bonaventure, nous l'avons vu, avait cherché à conduire les âmes dans ce chemin où l'on n'entre pas de soi-même, mais où il n'est pas au pouvoir de l'homme de reculer quand Dieu l'y met. Seulement on n'avait pas encore écrit de traité du mysticisme catholique, au point de vue philosophique et théologique en même temps. C'est ce que fit Gerson. Il étudia les voies de Dieu dans ce mode d'action, la correspondance qu'y doit apporter l'âme, les précautions qu'elle doit prendre, les illusions qu'elle doit redouter. Il expose, autant qu'elles peuvent se connaître, les lois de cette science qui est plus du ciel que de la terre, « qui ne s'apprend, dit-il, que par le renoncement à soi-même et aux créatures ; par la simplicité, l'humilité, la pureté de cœur, les saints désirs, et un généreux dévouement en toutes choses à la volonté de Dieu. C'est pourquoi, ajoute-t-il, les personnes les plus ignorantes des sciences humaines sont capables d'acquérir celle-ci, et peuvent devenir de grands philosophes à cette école de Jésus-Christ. »
Beaucoup d'auteurs prétendent que la Théologie mystique de Gerson est son chef-d'œuvre. Voici comment en parle V. Cousin dans son histoire générale de la philosophie (ix* leçon) : « La Tlie'o" logie jnysiique du vertueux et savant chancelier vient sans doute de celle de saint Denis l'Aréopagite, mais elle la surpasse en certains points. Elle est très peu connue et mériterait bien de l'être. »
« Au fond, remarque Gérusez, dans sa Théologie mystique comme dans Vlmitation, Gerson met le fondement de la science dans l'intuition immédiate de Dieu par l'âme » [Histoire de la philosophie).
« Le christianisme pratique, dit Caro en parlant de Gerson,
fut toujours le principal objet de ses travaux, ce qui le fit surnommer Docto?' christiatiissimiis. Il fait consister la vraie philosophie dans la théologie mystique fondée sur l'expérience intérieure des sentiments de piété qui viennent de Dieu, et sur l'intuition de l'âme appliquée aux choses célestes (A. Garo, Histoire de la philosophie y i" pér., 3^ ép.). Or, le christianisme pratique, ajoute le même auteur, n'est-ce pas l'imitation de Jésus-Christ ? Tout ce système rappelait la religion à son vrai caractère, à sa destination naturelle, la délivrait du funeste alliage des subtilités qui dénaturaient l'enseignement, et plaçait son domaine et son action dans le perfectionnement moral. L'auteur de ce beau livre critique plus d'une fois les abus de la philosophie de l'école. — Que m'importent, dit-il, les genres et les espèces î — 11 ne blâmait pas cette science et cette simple connaissance des choses qui est bonne en elle-même et ordonnée de Dieu, mais il donnait la préférence à une bonne conscience et à une vie vertueuse. »
Voici encore l'appréciation d'un autre auteur : « Ce traité de la science divine, d'un ordre supérieur aux ouvrages de théologie spéculative des écoles, qui menaient l'esprit à Dieu par une longue série d'arguments et d'intermédiaires, l'y conduit immédiatement, en s'appuyant sur l'expérience intérieure ou l'observation des sentiments et des faits qui se passent dans la partie la plus intime de l'âme religieuse : Theologica mystica innitiiw ad sui doctî^inam expei^entiis habitis intra in cordibus animai^um devotarum. Cette théologie est donc une science expérimentale ; elle part de l'intuition immédiate, de la perception spontanée de Dieu par l'intelligence pure, qui reçoit alors directement de lui la lumière de la vérité et les principes de toute certitude. Le dernier mot de ce mysticisme, c'est le ravissement ou l'extase ; c'est l'union intime de l'âme à Dieu par l'amour, c'est le repos au sein de Dieu même par la parfaite conformité a sa volonté. Tel est le mysticisme tout à la fois religieux et philosophique de Gerson ; il se connaît, il se nomme, il s'avoue, il est bien constitué sur sa base, par ses procédés, par son but m (A. Thiel, Histoire de la philosophie^ ch. xlix, art. 3).
On attribue Vlmitation à Gerson, sur la foi de grandes probabilités. De la vie entière du chancelier il ressortira, nous l'espérons, qu'il fut aussi grand que ce livre; ne commence-t-on pas à trouver que les œuvres authentiques elles-mêmes ne s'en montrent pas indignes ?