‹ Jean GersonChapitre 23 sur 51 · chapitre métropolitain · texte numérisé non relu

chapitre métropolitain

le siège vacant.] remarquables de la théologie catholique, nous donne l'idée du plus grand serviteur de Marie qui fut jamais ». Cela est vrai. Ame tendre et délicate, Gerson était fait pour sentir toute la poésie du culte de la Vierge, et il a prouvé par beaucoup

de ses actes combien étaient forts sa confiance et son amour pour elle. En tête de ses nombreux sermons, nous lisons donc toujours VApe Maria et cette salutation est préce'de'e de magnifiques éloges à la mère du Sauveur, diversifiés selon les circonstances. On recueillerait, en suivant ses exordes, les plus beaux titres dont l'Eglise puisse honorer la mère de Dieu, les plus belles litanies qui existent.

Un délicieux sermon en français sur l'Annonciation commence ainsi : « Ave Maria, gratiaplena, benedicta tu inmulieriribiis : Je te salue, Marie, qui es toute remplie de grâces. Avec toi est le Seigneur. Qui sur tous te donne honneur. Ains t'apporte Gabriel. Du Très-haut, bonne nouvelle. Ave Maria : Jeté salue, moult pure et moult aymable » (i).

Ces espèces de bouts-rimes ne sont pas rares au début des sermons populaires ou catéchismes. Ces petites maximes courtes et un peu scandées se gravaient plus vite dans l'esprit des gens simples, comme Gerson les appelait. Un des sermons sur la nécessité de la pénitence pour renaître spirituellement, continue, après le texte latin : Pœnitemini et Crédite Evangelio, par ces mots : « Repentez-vous, car pénitence — donne glorieuse naissance ».

Un autre sur la fête de saint Jean-Baptiste débute ainsi : « Comme on dit : Gabriel, bonne nouvelle, pareillement peuton dire : saint Jean-Baptiste, bonne nouvelle ». En général, dans ce genre de sermon, le texte latin est très court et Gerson l'explique immédiatement. « Puer natus est îiobisj c'est-à-dire en françois : Dieu, pour notre délivrance — A prins aujourd'huy enfance ». Au cours du sermon qui débute ainsi et qui est le neuvième du manuscrit 974, il y a de fort beaux passages : « Non ! l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de la parole de Dieu. On lui doit donc donner à manger spirituellement, de paour que l'âme ne défaille. La parole de Dieu, c'est là le pain que tu demandes dans le Pater quand tu dis : Panem nostrum quotidianum da Jtobis hodie. Et qui reste sans cette nourriture, il meurt espirituellement ». D'autres fois le début est tout à fait simple : « Suscepimus, Deus^ misericordiam tuam in medio templi tui, nous recevrons votre miséricorde, mon Dieu, au milieu de votre temple. — Ces paroles du prophète

(i) Man. Jranç., 974.

igS JEAN GERSON

David sont mises par notre sainte Eglise en Touverture de la messe, »

Un sermon français inachevé composé sur ce texte : Obsecro vos tanquam advenas et peregy^inos (I Petr., ii-ii) renferme de bien beaux passages. Tel est d'abord le début : « Pèlerins estes en ceste vie. — Et comme tels devez prier. — En pèlerins, vous maintenez. — De ce vous prie. — Vous reteniez. — C'est là l'exhortation, que dis-Je, l'exhortation c'est la supplication et obsécration que nous fait saint Pierre, notre père en l'épistre du jour d'huy

« Pèlerins, voires sommes-nous, hors mis de notre cité, de notre païs et de notre héritaige, de finable félicité, au désert de ce présent monde, en la vallée de pleurs, en la région de povreté.

« On demandait jadis à ung de vous que il regardait tant au ciel, comme faisait jadis saint Martin. — Je regarde, dit-il, mon païs ; je regarde où est mon Seigneur et mon Père, où sont tous mes bons amis les Angels et les Archangels, Patriarches et Prophètes, Apostres, Martyrs, Confesseurs et Vierges. Je les regarde, je les salue, je les prie, je soupire après ce païs. — Pareillement le désirait saint Augustin en ses méditations : O patina sectiri' tatis ! ô païs de seureté ! je te salue de loing et soupire après toi quant et comment j'y pourrai parvenir, comme regardoit de loing saint Jacques ou Jérusalem cil qui tendoit là ses pas. C'est le païs, c'est la cité, c'est le ro3^aume où vous êtes ja régnant, Vierge, mère de Dieu, Vierge, reyne des cieux. Vierge à laquelle prent son recours tout humain lignaige qui est en ce pèlerinage mortel; Vierge d'où vient le sauf conduit et l'adrece, le canal de grâce pour parvenir à ceste cité. Il apparut ainsy de Jhesus- Christ quand vinst en pèlerin sur terre. Or, c'est une grande consolacion à pèlerin d'ouyr parler du lieu et païs où il tend, et nous sommes assemblés présentement pour cecy faire, à laquelle chose, grâce nous est nécessaire. Nous retournons à vous, Vierge, pleine de grâces, et pour grâces empêtrer, nous vous saluons en disant : Ave Maria^ etc »

Une autre belle pensée dans le cours du même sermon est celle-ci : « Si nous n'étions pèlerins mis en païs étranger, Notre Seigneur ne nous eût pas appris à le prier par dire : Notre Père qui estes ès-cieux : m cœlis. »

Gerson avait bien choisi son nom, car cette pensée de consi-

dére.r la terre comme un exil, l'homme comme un voyageur, revient fréquemment sur ses lèvres. Il saisit une fois pour en parler encore, l'occasion de la Toussaint : — Regniun cœîorum pimpatitiir, et violenti rapiimt illud (Saint Math., xi). — Nous qui sommes en la chartre, en la prison et en l'exil de ce mortel monde, hors de notre païs, la cité et le royaume de Paradis où nous tendons à parvenir, devons moult volontiers ouyr parler de cestuy païs et ro3^aume, et de ceux qui y sont jà parvenus. Ressemblons le bon pèlerin qui, diligemment, enquiert et escoute la voie par où il doibt aller, et la manière de escheuer les périlleux passages et le fourvoyement. Ainsy faisait le prophète qui, se complaignant, demandait : Qui me mènera en la cité fermée ? Nous voyons chaque jour et escoutons tant de choses qui nous retrayent de bien cheminer pour parvenir à ce royaume pardurable ; escoutons ung peu de temps aulcunes choses qui nous y puissent attraire, car comment yrons-nous à ce royaulme si nous ne le cognoissons? Et comment le cognoîtronsnous et scaurons le chemin, se no ne l'apprenons et en oyons parler? Qaant en devons-nous mieux ouyr parler que maintenant, en ceste solennité qui est dédiée et ordonnée en l'honneur de tous les héros de ce royaume ! Notre Seigneur nous apprend que le pain spirituel qui baille sustentation à l'âme affin qu'elle ne défaille pas en ce monde est la parole de Dieu ; et demandons ce pain chaque jour en disant la patenostre. Est-ce merveille se ceux qui n'ont cure de la recepvoir, ou qui ne peuvent ouyr sermons si briefs qui ne soient trop longs, deffault et meurent en chemin par la maladie de péché mortel? Donc affin que nous puissions ouyr fructueusement et dévotement aulcunes choses à notre instruction, nous retournerons par devers vous, Reyne de ce royaulme, en vous suppliant que vous nous empêtriez grâce, et vous saluons du salut adressé par Gabriel, en disant : Ave Maria »

Citons maintenant quelques exordes de sermons plus étudiés; on verra comment il y amène toujours la salutation angélique, et quels titres pieux il donne à la Vierge Marie.

Après avoir annoncé son sujet dans la fête de la Trinité, il

ajoute: « Et afin d'être mieux éclairés de la vérité en ce

que je vais dire de la divine Trinité, et pour que nous soyons excités aussi à faire le bien et à aimer Dieu, saluons la glorieuse Vierge, ce temple saint, ce palais merveilleux, ce tabernacle si

noble de la divinité, lui disant de'votement : Ape Maria. .. .» (Sermo ijifesto sanctœ et indiv. Triiiitatis.)

Dans un sermon pour la Pentecôte : « Puisque, sans la grâce et la vertu du Saint-Esprit, la parole de Dieu ne nous peut profiter, nous recourons à vous, Vierge très digne, qui êtes après Jésus-Christ la glorieuse demeure de l'Esprit-Saint, et qu'il a remplie à pareil jour de ses dons et de ses grâces avec plus d'abondance que les apôtres. Cette plénitude ne vous a pas été donnée pour votre seul usage, mais aussi pour que vous en répandiez la surabondance sur nous, pauvres mendiants qui sommes dans la plus extrême misère. C'est pour participer à cette plénitude que vous aviez déjà reçue par le salut de Gabriel pour tout

le genre humain, que nous disons avec dévotion : Ave Maria »

(Sertîîo de Spiritu sa?icto. )Nous ferons remarquer ici une expression particulière : misellis indigeiitibus, qui ne se retrouve guère que dans l'auteur de l'Imitation. Il est dit au livre III, chap. xviii : dignimi est ut ego misellus peccator.

Pour la fête de saint Michel : « Vous particulièrement, Vierge très digne, avez écrasé la tête de l'ancien serpent selon la promesse divine. Vous régnez sur tous les anges, ayant été élevée au-dessus d'eux. Soyez notre secours; nous vous en priors par cette belle salutation que vous présenta Gabriel : Ave Maria »

Dans son troisième discours pour la fête de saint Louis : « C'est vous, Vierge glorieuse, que Dieu a établie spécialement reine et patronne du royaume de France. Vous qui avez mérité d'être appelée reine des cieux; vous que les générations proclament bienheureuse, c'est pour vous rendre nos hommages comme à notre souveraine, que nous vous adressons ce salut: Ave Maria. ..-a

Dans un sermon pour les morts prêché au peuple de Paris en l'église Saint-Séverin : « C'est une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts. C'est également une pensée sainte et salutaire de vous prier pour ces défunts, vous, Mère très digne qui êtes la sainte des saints, en qui sont toutes les pensées saintes et salutaires, bien plus que dans les autres hommes. Suppléez ce qui manque à notre piété; nous sollicitons votre puissant secours en vous saluant et vous disant : Ave Maria )>

Dans un très beau sermon français pour la Conception de Notre-Dame : Tota piilchra es, arnica iiiea. « Si nous voulons dignement et fructueusement parler de celle qui, par les paroles proposées, est appelée de Dieu son amie toute belle, chassier

nous fault, hors de notre cuer, le hydeux et haineux péché mortel par parfaite repentance et contricion, alfin que notre âme soit purifiée et abellie, digne d'être amée de Dieu, et que sa louange soit pleinement escoutée. Et qui baillera ceste pureté, cet amour et beauté? C'est le don de grâce, autrement charité, duquel don la Toute belle de qui parlons est trésorière. Cy lui demanderons et la saluerons en disant : Ape Maî^ia »

Un grand nombre d'églises entendirent la parole véhémente de Gerson : Saint-Jean en Grève, dont il était curé, où il enseignait presque constamment et entendait les confessions; Notre-Dame, dont il était chanoine et chancelier; et, en diverses circonstances, comme l'indiquent les suscriptions de ses sermons: Saint- Germain l'Auxerrois, Saint-Bernard, Saint-Germain des Prés, Sainte-Marie, Saint-Gervais, Saint-Séverin.

D'autres fois sa renommée l'appelait plus loin. Un concile provincial s'assemble à Reims; l'archevêque l'y appelle et lui fait les honneurs du discours d'ouverture. L'orateur prend pour texte ces paroles du Christ : « Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis », et les applique aux devoirs du saint ministère. Il réduit ces devoirs à trois : l'instruction, le bon exemple et l'administration des sacrements. On trouve l'appréciation suivante de ce discours dans une histoire de l'Eglise composée par des Pères de la compagnie de Jésus : « Tout simples que fussent son sujet et sa division, Gerson dit là-dessus miHe choses également curieuses et utiles. Tout le détail de ce discours est très instructif et pourrait encore servir de modèle aux évêques les plus préoccupés de leurs devoirs. »

Simple catéchiste souvent, quand il le jugeait nécessaire, Gerson savait s'élever d'autres fois en des régions plus hautes. Dans une Méditation pour V Ascension de Notre-Seig7ieur^ il raconte le trait de cette personne qui était allée visiter les Lieux saints. Après avoir baisé, au sommet du mont des Oliviers, l'empreinte de ce dernier pas dont le Sauveur a foulé notre terre, elle s'écria : O Jésus, je vous ai cherché partout sans vous trouver, qu'ai-je à faire, sinon de m'envoler vers vous? — Et au même moment, par un effet inouï de l'amour divin, son âme, se détachant de son corps, prenait son essor vers le ciel, du lieu même où l'avaient pris le corps et l'âme de l'Homme-Dieu. — « Hélas! s'écrie Gerson en achevant ce trait, hélas! mon âme misérable, tu es orpheline et veuve; tu manques à la grâce; tu

n'as pas de force, et c'est pourquoi tu ne trouves point la faculté de sortir de ce corps avec ton doux Epoux, le vrai ami du cœur, ni même de lever la face en haut, comme faisaient Notre Dame et les Apôtres. »

Le plus remarquable de ses discours est sans contredit le fameux sermon sur la Passion de Notre-Seigneur Je'sus-Christ, suivant la concorde évangélique. Il fut prononcé dans cette même chaire de Notre-Dame qui retentit encore de la parole éloquente de nos grands orateurs modernes, dans cette même chaire où ont passé depuis les Lacordaire, les Ravignan, les Félix et les Monsabré. On peut dire que leur devancier n'était pas indigne d'eux. Le discours de Gerson, divisé en 24 points ou textes, était moins un sermon qu'une sorte d'horloge de la Passion, un exercice pieux pour le Vendredi saint. Il fut prêché moitié avant midi, moitié le soir, devant un auditoire immense et palpitant. Jamais langue humaine n'avait encore dépeint avec tant d'onction et de sensibilité les tourments et la mort du divin crucifié, et n'avait remué aussi profondément les âmes au spectacle de ses douleurs. Gerson, a dit un historien, versait dans tous les cœurs les douces larmes de la Passion du Christ et de la Mère affligée. — « Où étiez-vous, doulce Dame et Mère, cette douloureuse matinée? n'aviez-vous pas déjà ouy le bruit et la voix qui couraient par toute la ville? — Il est pris, disait l'un. — Il ne nous prendra plus, disait l'autre. — Qu'est-ce? — Qu'y a-t-il ? )). Certaines parties de ce discours sont plus belles encore que l'Imitation. Mais le but pratique est le même. Là comme ailleurs, dit Mgr Bourret, le but de Gerson est d'exciter ses auditeurs au repentir et à la pénitence. Il présente l'exemple du Christ tenté et souffrant pour engager le chrétien à réformer ses mauvais penchants, à ne pas se laisser vaincre par ses passions, et pour l'encourager à supporter patiemment les épreuves de tous genres auxquelles il a plu à la Providence de soumettre le monde. A l'occasion de la remontrance faite par Jésus au disciple coupeur d'oreilles, il apostrophe ainsi les impatients : « Advise cecy, ô cuer impatient, cuer gros et enflé qui ne peult souffrir une durette parole que soudènement en devienne yreux, et en telles circonstances semblables. Furieux, tu maudis, tu jures, tu rugis,, tu menace ou fiers (frappes), tu romps ou jettes ce que tu tiens ou ce que tu encontres, et t'en prens encore à Dieu en disant que tu ne l'as pas desservi, et n'attends pas seulement qu'il te venge

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comme ton juge. » — Quelle énergie aussi dans son apostrophe

à Pilate ! — « Que fais-tu, Pylate? Je te vois muable si te

contredis à toy-même ; tu te dis estre innocent du sang de Jhesus ; tu en laves tes mains; et ce faisant, tu le livres à la mort et l'abandonnes à ses ennemis, toi qui avais paravant dit qu'il étoit en ta puissance le délivrer ! Tu te laves comme la corneille. Toute l'eaue de la grant mer ne pourrait oster le sang du benoist Jhesus de tes mains, néant plus que la noire couleur de la corneille. »

Faut-il, pour mieux donner une idée de la manière de Gerson, reproduire à peu près le corps entier et les divisions d'un sermon ? Nous choisirons dans les manuscrits français un des discours pour le jour des morts, celui qui a pour texte : Beati qui lugent,

« Beati qui lugefit (S. Math., v). Dit ce thème que ceux-là sont bien heureux qui le cuer ont douloureux. O benoiste Dame de Paradis, comme ores est ceste parole étrange et dure aux personnes charnelles de ce monde qui ne quièrent rien fors soulas et plaisir mondain, avec ceux desquels il est escript au IP chapitre du livre de Sapience : Exigiium et ciim tœdio est

iempus vitœ nostrœ Venite ergo, et fi^uamiir bonis quœ sunt,

le temps de notre vie est court, jouissons donc des biens présents. Néanmoins, ô dévot peuple que vous êtes, si vous voulez attendre et entendre, je vous prouveray moult clèrement la vérité de ces paroles, que ceux-là sont bien heureux qui le cuer ont douloureux. Encore que l'autorité de celui qui les dit devrait assez souffire à ung chacun. Et se l'autorité ne vous souffit, élevez, je vous prie, les yeux de vostre pensée et regardez en la lumière de la vraie foy la gloire des saints et saintes desquels nous feîmes ceste solennité. Sont pas venus vraiment en ceste gloire sans souffrir peines et tribulacions :per militas tj^ibidationes oportet intrare in Regyium cœlorum. Et contrairement ceux qui sont en enfer ont cherché plaisir mondain, et se vous les pouviez ouyr corporellcment, iceulx vous diroient que bien heureux sont lesquels ont ici-bas le cuer douloureux. Quelle personne pourroit estre exceptée de ceste règle générale quant votre glorieux Fils, Vierge bénigne, ne entra point en sa gloire sans peine très douloureuse : Oportiiit pati et inirare in gîoî^iam suam. Et vous-mesme, Mère de Dieu, mieulx que tous pouvez dire vous eustes le cuer douloureux à l'heure de la benoîte Passion comme

se il eust été percé d'un glaive ou d'une épée : Et tua ipsîus. Plus spécialement qu'une autre fois, devons donc parler et ouyr comme on doibt avoir cuer assez doloreux pour estre bien heureux, dire aussi quelle doleur on entend et à quoi elle profite. Nous avons besoing de grâces à ce dire et ouyr fructueusement, et par assentement et operacion. C'est vous, Dame, qui estes la trésorière de grâces ; aussi vers vous retournerons et vous les demanderons en vous saluant par ces mots : Ave Maria graiia

plena

— « Beati qui lugent. J'ay entrepris, à l'ayde Dieu, prouver et de'montrer comme avocat et playdeur contre erreurs et contre vices, et comme étant en la Charte de vérité chrétienne, que ceux-là sont bien heureux qui ont le cuer doloreux. Mais tantost par advanture, on me dira le proverbe commun : Bien ayse à plaidoyer qui parle sans parties ; car il semble que nul ne parle ou ne doibt parler contre moi. Voulsist Dieu que ainsy fust, et que on ne trouvast avocat ou plaidoyeur faisant partie contre ceste vérité; mais hélas ! autrement va. Je regarde que mile et mile advocats, par lesquels j'entends les vices et péchiés, font parties, et ont soufflé ès-cœurs des hommes, de croire contraire de ceste vérité. En espécial ung advocat que je puis nommer plaisi?^ mondain a mis et bouté presque tout le monde en erreur et contraire créance, exhortant tous cuers à foie ivresse et vayne joie; à se donner bon temps en ceste vie, non pas bon temps, je dis, mais très mauvais. Vray est que ainsy le nomment les fols amoureux de plaisir mondain. J'ai trop dure partie, trop puissant advocat encontre moi, et qui a .déjà tellement plaidé sa cause que presque tout le monde le croit. Mais je vous pry et requiers, ô dévot peuple qui icy estes assemblé pour ouyr démontrer et plaidoyer la contraire vérité, la vérité de notre foy, je vous pry, ne créez pas tous plaisir mondain qui parle ung chaque jour pour lui et pour ses procureurs sans nombre. Nécessaire est que vous ayez le cuer volontaire et prest d'ensuivre et de croire ce que on vous montrera estre véritable ; car une partie, comme vous savez, ne doibt estre trop crue ou receue sans ouyr l'autre partie.

Je veux donc prouver contre la première que ceux-là sont bien heureux qui ont le cuer doloreux. Et fonderay ma prédication, qui est une plaidoirie de vérité en 3 raisons principales. Dy que cuer doloreux, mais j'entends par là de bonne doleur de péni-

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tence, amaine 3 excellents biens : cuer doloreux délivre ses amis de dur emprisonnement, délivre soy-mesme de rigoreux jugement, reçoit jà joyeux asseurement de l'avenir. Et par le contraire, plaisir mondain ses amis emprisonne, la maie mort donne, oste consolation bonne.

Suit le développement de ces 3 points, dont voici quelques passages.

Dans le premier : — « Mon cher enfant, dit la mère, qui est en la doloreuse prison de purgatoire, en paine et en tourmens, mon cher enfant, entens à moy, regarde-moy, écoutemoy. Advise comment la main de la justice de Dieu est sur moy mise, laquelle me tient par droit en ce feu et ceste flamme, en ceste angoisseuse affliction. Toy, mon cher enfant qui jadis estois la joie de tout mon cuer, haste-toy pour nous secourir, pour nous tirer et délivrer de ce très doloreux torment, plus grief que langue ne peut dire. Et se tu prens excusacion que tu ne peux venir à moy, certes, il n'est besoing que tu viengnes corporellement, mais tu peux y venir par bonne pensée, par pieuse considération et souvenance de mon estât. Tu peux délivrer et tirer hors, moy ceste povre chartrière, moy ta povre mère jadis, qui maintenant est mise et gettée toute en affliction. Je te appelle doncques ; escoute-moy, et se tu demandes comment tu me délivreras, je te dy, mon cher enfant, que ce sera par faire pénitence pour moy, par prier à Dieu pour moy en cuer humble et doloreux. Pleure pour moy, mon très chier enfant, en dévote oraison, et je te affirme que l'eau de tes larmes, se elle est pure et nette, sans laydeur de péchié mortel, esteindra tout ou en grande partie le feu ardent qui me travaille et me brûle »

II — « Cuer doloreux délivre de rigoreux jugement, et plaisir mondain la mort donne Dévotes gens, je trouve en

l'Evangile que le mauvais riche glouton qui refusa au ladre les miettes de sa table, quant il ardoit en enfer, il eust souvenance de ses amis vivants, de ses parents et frères, et demanda à Dieu qu'il envoyast ung mort à eulx pour les admonester et advertir qu'ils se gardassent de venir en ce lieu de tourments. Abraham lui répondit qu'ils avaient Moyse et les Prophètes. Hélas, nenni, sire, dit le riche dampné, mais envoyez de ceux qui ont été jà morts et ils les croiront. — Se ils ne croient Moyse et les Prophètes, respondit Abraham et se ung mort ressucitoit, ils ne le croiraient mie. — Dévotes gens, se les dampnés ont telle cure et dili-

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gence pour que nous ne soyons dampne's et que nous facions icy nostre pénitence, car aultre remède n'y a, vous devez trop mieux croire que les âmes du purgatoire ont plus grand désir que nous soyons repentants de nos péchés. Et nous crient maintenant à haulte voix : Ceux au monde sont bien heureux qui le cuer ont doloreux. Pourquoy? Pour ce que ils seront quittes du tourment où nous sommes, ou de plus horrible, celuy de pardurable tourment d'enfer. Chières gens, ne nous décevons point ; créons nos amis morts, et non pas plaisir mondain qui nous détourne d'avoir le cuer doloreux. ~ Ne soyons pas comme aulcuns qui dyent : Se je vois ung qui revient d'enfer, je le croiray. Vous avez ouy ce que respondit Dieu à ung tel parlement. Et vrayment ceste réponse fust bien montrée quant Jésus-Christ ressuscita, car les Juifs ne le crurent point. Et plusieurs ont eu visions des âmes dampnées, qui ne se sont pas amendés. D'ailleurs telle convoitise, de désirer telles apparitions est curieuse et descent de petite foy. Ainsy se ung dampné sortoit d'enfer par advanture, dirois-tu pas que toy aussi en pourrois sortir quant tu y serois, et ne t'en chauroit ? Messeigneurs et mes frères, nous avons tous mérité la mort pardurable se nous avons péché mortellement. Dieu, notre juge, nous baille par élection, ou que nous soyons ic}' battus de la verge de pénitence, ou que nous ayons jugement rigoreux après la mort. Ne soyons pas si sots que nous refusions la verge et élisions la mort. Ung enfant mesmement ne feroit pas telle élection. Ains donneroit-il la verge et prieroit qu'on le battît, que se il receut la sentence de mort, laquelle il escheueroit par ceste batture. Et pour ce, les détracteurs et persécuteurs sont à amer, car ils nous donnent pour néant nostre médecine. Appelons donc de la Cour de Justice à celle de Miséricorde où Nostre-Dame est maîtresse, sachant qu'il est nécessité que nous plourionsen ce monde ou en l'autre. Et par ceste considéracion, on peut juger comment cuer doloreux évitera rigoreux jugement.

III. — « Quant à la tierce raison que je proposai au commencement, cuer doloreux sent bien et aperçoit bien que se il est jà battu par la pénitence, il escheuera la mort d'enfer; de cet asseument il est tranquille et joyeux dès ce monde : Ideo^ dicebat Augustinus^ pœniteat et de dolore gaudeat. Et par le contraire, plaisir mondain traîne remords de conscience, et toujours crainte de pis treuver. N'est telle joye comme ceste paix de conscience.

laquelle est donnée par pénitence, et ostée par plaisir mondain. Une autre raison y est. C'est que pénitence guarit les playes de mauvaise temptacions qui attrayent à péchié, et plaisir mondain les enflamme de plus en plus à l'exemple d'ung qui a les fièvres et qui art de tout boire. Se il boit, il a ung plaisir présent, mais après luy est pis de plus en plus jusqu'à la mort. Se il n'y a meilleur que soustenir pour ung peu detemps la doleur de pénitence qui maine à guarison, affin que on ne languisse ainsy par mauvaise convoitise jusqu'à la fin. Qui satisfait ses passions est pris par vile ardure; qui se prive vient à sa cure.

« Prenons donc à la parfin contre ce décevant advocat plaisir mondain ces 3 raisons, lesquelles j'ai amenées contre luy, et 3 pour cuer doloreux. Prenons aussy le regard de la mort. Hélas ! véez que leur prouffite maintenant plaisir mondain, fust en richesse, en beauté, en délices; fust en vengeance faire, ou honneurs recepvoir? Plaisir mondain a Joué à eux du jeu de la fausse compaignie. Il les a laissés au besoing en purgatoire ou en enfer. Les amis de Job l'accusaient, au lieu de le conforter. Mais au contraire cuer doloreux et repentant, avec ce qu'il ayde ses amis de purgatoire, et qu'il baille paix de conscience yci, amaine à joyeuse et pardurable gloire, à bienheureuse félicité, laquelle nous veuille octroyé ille qui est Deiis beiiedictiis in sœciila sœciilorum. Amen. Deo Gi^atias. (Man, fr. i3.3i8.)

Dans le texte complet du sermon, les deux derniers points ne sont pas beaucoup plus développés que nous ne les donnons. Gerson avait annoncé en commençant qu'il passerait rapidement sur ces deux divisions, ayant surtout en vue, relativement à la fête du jour, l'importance de la première. En effet, il traite au cours de cette première, que nous n'avons point osé donner en entier de peur d'être trop long, douze questions très intéressantes et très pratiques, sur les prières pour les défunts.

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