LA DERNIÈRE POÉSIE
L est peu d'âmes tendres et contemplatives, peu d'âmes éprises de l'amour divin qui, à certains moments d'enthousiasme, n'aient recours à la forme cadencée pour chanter ce que la prose ne pouvait assez dire. Dans les vies même les plus occupées, au milieu des œuvres les plus sérieuses et les plus positives, on trouve çà et là quelques bribes de poésie. Quand le cœur est plein, il s'épanche un jour ou l'autre sur le papier. Il en fut ainsi pour Gerson, car c'était un des cœurs les plus tendres, un des esprits les plus élevés qui aient paru sur terre. Sin^sum cot^da! telle était sa devise; et c'est dans ces hautes régions qu'on respire la poésie.
Si la poésie est la langue du cœur, on pourrait presque dire que dans l'Imitation il est poète à chaque mot; mais bornonsnous aux œuvres qui revêtent la forme consacrée. Parmi cellesci les plus nombreuses sont en latin, dans cette langue qui avait vu tant de beaux vers. Cependant la langue poétique de la France, éclose depuis peu de temps, toute gracieuse et naïve et non réglementée encore, garde dans ses archives quelques strophes pieuses dues à la plume du grand docteur.
Nous citerons en partie sa prière à la Vierge.
Etoile des flots, Sur les grandes eaux, Jette ta clarté ; Ne mets en oubly Cil qu'écrit cecy Lors qu'est égaré.
Esloingne de moy Au jour de l'effroy Cestuy qui peult nuire.
Au céleste port, Toy, mon réconfort, Daigne me conduire.
Arbre de hault fruit, Pour nous tu produis, Pour nous tu disposes Tes germes divers, Palmier du désert.
Magnifique rose.
Donne-moy ton pain Qui fait le cuer sain.
L'âme toute pure; Ce pain sans levain Qui du genre humain Refait la nature.
Jardin très-orné, Temple enluminé De vive lumière; Reine toute belle, Très-doulce pucelle ; Mère débonnaire.
Astre de nos cieux, Resve de nos yeux, Ornement du monde; Qu'à toute laydeur Ta vive splendeur, Ta beauté responde.
Château de vertu, A l'homme abattu Donne la fiance; S'il vient à déchoir, Que rien qu'à te veoir Il preingne espérance.
Cuer dur et légier Ne scauroit amer, Que tu ne l'appreingnes ; Canal abondant.
Verse cy-dedans L'eaue de ta fontaine.
Saphir éprouvé, Jaspel étoile, Emeraude pure; Rubis allumé, Diamant aimé, De belle nature ;
A toy j'ay recours; Sois de grant secours Au povre pécheur; Aujord'huy, toujours, Donne-moy l'amour De mon bon Seigneur.
« Cy desme la proière de Nostre-Dame, laquelle le chancelier de Paris fist. »
La plupart des épithètes et des comparaisons qu'on remarque dans cette pièce se retrouvent sur les lèvres ou sous la plume de Gerson, toutes les fois qu'il parle de la Vierge Marie. C'est une abondance de termes tendres et délicats, comme les caresses répétées d'un enfant à sa mère. On n'a, pour s'en convaincre,
qu'à feuilleter ses sermons sur la Vierge, ou les pièces latines composées sur le même sujet. Telle est par exemple une prose où il lui parle ainsi :
« O Marie, étoile de la mer, bienfaisante Reine descieux; daigne, Vierge sainte, nous regarder au milieu de la tempête du monde. Triomphe maintenant et jubile d'allégresse. Rose éclatante, plus belle que toutes les roses.
« Tu es la rose unique; seule tu as lé droit d'être appelée belle; tu es le lis et la violette; réjouis-toi, Vierge suave et douce. Toi, ô Marie, si tendre pour ceux que tu aimes, toi qui n'es dure pour personne, unis-toi à notre cœur; parle à notre âme, afin que nous méprisions les choses frivoles.
« Réjouis-toi, Paradis merveilleux dans lequel se délecte notre vue, dans lequel s'élève la fleur de la beauté, duquel jaillit la fontaine d'amour et tout ce qu'il y a d'excellent.
« Réjouis-toi , Vierge couronnée de roses, empourprée de
mille fleurs, toi qui t'assieds devant le trône de Dieu O
Vierge admirable, prie pour nous ton Fils chéri, afin qu'il se donne à nous en récompense.
« Douce Vierge Marie, que le Père éternel a choisie, salut, pleine de grâces. Prie ton Fils, le Christ, de nous couronner dans l'éternelle gloire. »
En latin comme en français, ce sont bien les mêmes accents passionnés, le même chant parti du cœur.
Les poésies latines de Gerson, beaucoup plus nombreuses que les pièces françaises, ont suffi pour le faire ranger par le savant Vossius parmi les poètes de son temps. « En 1400, ditil, florissait Gerson, à qui on doit plusieurs ouvrages, soit en prose, soit en vers ». Nous laisserons de côté le Josephina^ç^uvre de longue haleine, qui trouvera plus loin sa place, et nous jetterons seulement un coup d'œil sur deux ou trois petites pièces.
Il arrivait souvent que Gerson, après avoir traité en prose un sujet important, avec le ton et dans le genre que réclamait la circonstance, sentait encore en lui quelque chose qui demandait à déborder, moins contenu par le formalisme universitaire. Par exemple, après celui des discours sur saint Louis où il a pris pour texte ces paroles de saint Mathieu : « Considérez comment croissent les lis des champs », je trouve comme appendice, comme résumé, comme corollaire, quelques strophes qui
se terminent toutes par ces mots : Lilia crescant. En voici le sens :
Les fleurs du lis brillaient comme de l'or, Sur fond de France aux teintes de saphir, Et Louis, d'un cœur pieux, mettait tous ses soins A cultiver les lis.
Les fleurs du lis ne sont plus comme alors ; C'est maintenant pressés d'une manière déplorable, Entre les orties, les ronces, les épines Que les lis croissent.
Les fleurs du lis ont des phases diverses. Maintenant elles penchent* leurs têtes malades, Et c'était droits et fiers, se soutenant sur leur tige. Que les lis croissaient.
Les fleurs du lis, craignant la moindre tache, Ont été lacérées par la griffe d'un lion cruel; Mais ce n'est pas pour servir aux appétits de celui-là Que les lis croissent ?
Quiconque sent en lui la loyauté française, Comme une victime sacrifiée sans son consentement, Repousse le )oug injuste, et réclame à grands cris Que les lis croissent.
Les fleurs du lis que saint Denis jadis A réservées pour la maison de France, Devons-nous les cacher comme indignes, au lieu de demander à Dieu Que les lis croissent.
La foule insensée et ingrate Croit les présages sinistres qui annoncent leur ruine, Une telle frayeur empêche Que les lis croissent.
Mais les droits que comportent le sceptre et la couronne, D'un coeur dévoué et respectueux le vrai français les accepte. Et librement, de plein gré, il souhaite Que les lis croissent.
Que les fleurs du lis prennent un essor magnifique. Non pas seulement sous la conduite de saint Louis ; Nous demandons cette faveur que toujours, comme en son temps, Les lis croissent. {Opéra, u II.)
Voici maintenant une idylle pleine de sentiment sur l'amour du théologien pour la sagesse ou la théologie. La forme en est allégorique et imitée du cantique de Salomon. Le théologien est représenté sous la figure de Jacob, et la sagesse, sous celle de Rachel.
EPITHALAMIU MÏSTICUS THEOLOai ET THEOLOGIJ: SDB TIPO MCHEL ET JACOB
Rachel parle.
Je t'en prie, par les chevreuils et les cerfs de la plaine, Je t'en prie, par les feux sacrés de l'amour, Par l'honneur et la sainteté de la foi jurée ; dis-moi, Jacob, m'aimes-tu [Jacob, amas me) ?
Jacob répond :
Je te le jure, par nos troupeaux de brebis,
Par nos agneaux, par la beauté des saules verdoyants,
Par nos fraîches et limpides fontaines,
O Rachel, je t'aime [Rachel, amo té).
La volonté de Dieu m'a fait naître aux champs ; Il m'a préposé à la garde des troupeaux ; Toi, tu peux t'enorgueillir d'une noble naissance et de titres illustres, Et pourtant, ô Rachel, je t'aime.
Miroir éclatant de la lumière éternelle. Femme forte, gloire unique de l'époux ; Toi dont la beauté brille à tous les yeux, O Rachel, je t'aime.
Pour toi j'irais sans crainte à travers les Alpes glacées ; Pour toi je parcourrais sans trouble les syrtes brûlants de l'Afrique ; Ni Charybde ni Scylla n'ont rien qui m'épouvante, Rachel, tant je t'aime.
Le ciel retentirait des éclats de la foudre ; L'univers tout entier ne menacerait de sa chute ; Au milieu de tous ces périls, je dirais encore, Rachel, que je t'aime.
Non ! rien ne m'arrachera à tes douces étreintes ; Nul danger ne me fera trembler ; Nul autre amour ne me subjuguera ; O Rachel, je i"aime.
Que Lia soit fière de sa fécondité ; Qu'elle s'environne d'une suite nombreuse d'enfants et de serviteurs; Je ne puis dire ce qui me charme en toi, mais sûrement, O Rachel, je t'aime.
Près de toi la douce paix et le repos du cœur ; Nulle tristesse avec toi ; point d'égal à tes chants ; A jamais enivré de leur douce harmonie, O Rachel, je t'aime.
De toi naîtront le sage gouverneur de l'Egypte, Le chaste Joseph, et Benjamin le bien-aimé, Dont la naissance causera ta mort ; O Rachel, je t'aime.
Donne-moi un baiser de tes lèvres pudiques , Garde-moi dans tes chastes embrassements ; Que mon cœur soit tout à toi et redise toujours : O Rachel, je t'aime.
A toi l'Esprit-Saint, un et multiple, Donna l'heureux don des vertus ; En lui pour l'éternité tu trouves tes délices ; O Rachel, je t'aime.
Rachel parle.
Tels que les chants de Philomèle au printemps, Tels que ceux de l'alouette s'élevant dans les airs, Tes chants, ô mon bien-aimé, résonnent doucement à mon oreille ; Moi aussi, Jacob, je t'aime,
[Opéra, t. IIL)
On retrouve, en étudiant certains passages de l'Imitation, ces mêmes transports et mouvements de l'âme, cette même élégance poétique. Qu'on prenne par exemple le chapitre v du III^ livre : Des merveilleux effets de l'amour divin.
« L'amour tend toujours en haut et ne se laisse abaisser par rien de terrestre. L'amour veut être libre et dégagé de toute affection du monde, afin que son regard pénètre jusqu'à Dieu sans obstacle, afin qu'il ne soit ni retardé par les biens, ni abattu par les maux du temps.
« Rien n'est plus doux que l'amour; rien n'est plus fort, plus
élevé, plus étendu, plus délicieux; il n'y a rien de plus parfait ni de meilleur au ciel et sur la terre, parce que l'amour est né de Dieu, et qu'il ne peut se reposer qu'en Dieu, au-dessus de toutes les créatures
« L'ardeur d'une âme embrasée s'élève vers Dieu comme un grand cri : Mon Dieu, mon amour, vous êtes tout à moi et je suis tout à vous.
« Dilatez-moi dans l'amour, afin que j'apprenne au fond de mon cœur combien il est doux d'aimer, et de se fondre, et de se perdre dans l'amour.
« Que l'amour me ravisse et m'élève au-dessus de moi-même par la vivacité de ses transports.
« Que ,je chante le cantique d'amour; que je vous suive, ô mon Bien-Aimé, jusque dans les hauteurs de votre gloire. Que toutes les forces de mon âme s'épuisent à vous louer, jusqu'à ce qu'elle défaille dans la joie et l'amour.
« Que je vous aime plus que moi-même. Que je n'aime moimême qu'en vous, et que j'aime en vous tous ceux qui vous aiment, comme l'ordonne la loi de l'amour par laquelle vous nous éclairez. »
L'avant-dernier de ces versets rappelle la dernière strophe de l'allégorie de Rachel. Dans les deux cas, l'âme aimante est comparée à l'alouette qui salue de son gazouillement joyeux le soleil du matin, s'élève dans les airs comme si elle voulait se rapprocher de lui, et chante, chante encore sa beauté et sa bienvenue jusqu'à ce qu'elle retombe épuisée sur la terre.
Nous préciserions davantage ces ressemblances si nous pouvions citer un plus grand nombre des petites pièces poétiques de Gerson, mais il faut pourtant se borner.
Gerson a donc souvent exprimé soit en vers, soit en prose, des sentiments délicats, des pensées élevées avec un style vif et brûlant, avec des comparaisons mystiques et gracieuses. Il est poète et poète éminent par le fond. Il entend chanter en son cœur de divines et sublimes harmonies; et cette poésie véritatable qui ressort du grand sens des choses et des mots, se retrouve dans tous ses écrits mystiques, même en prose. Quant à la forme poétique elle-même, comme il y donnait peu de temps, elle laisse souvent à désirer. Lui-même avoue qu'elle peut être défectueuse parce qu'il ne lui sacrifie point le fond.
C'était vers la fin de sa vie. Il terminait son interprétation du
Cantique, qu'il regarde comme une allégorie magnifique de l'union mystique de l'âme avec son Fiancé éternel. Il apprend alors que quelques puristes critiquent la forme de ses poésies et en relèvent les défectuosités. Il en compose une dernière pour sa défense : Carminiim siioriim Jionesta defensio, et la termine douze jours avant sa mort.
Vidit livor edax et mea carmina Despexit ; nidita veste eurent^
[ait. Nec pulchra faciès, picta colo-
[ribus; Vox est raiica, sonans parum.
L'envie inexorable est venue attaquer mes chants. Ils n'ont, dit-elle, ni vêtement brillant, ni la beauté des formes, ni le coloris des tableaux. Et leur voix dure, résonne mal.
Il s'excuse en montrant la différence qui existe entre la poésie profane, riche d'ornements, il est vrai, mais tirant toute sa beauté de ces seuls ornements extérieurs, et la poésie sacrée, riche de la profondeur de ses pensées, de l'élévation de ses sentiments, de la sublimité de son objet, lesquelles font passer sur quelques irrégularités de formes. Il compare la première à une courtisane cherchant à plaire et à briller par un visage fardé, une beauté factice; la seconde, à la femme vertueuse et pudique, belle d'une beauté intérieure, que reflète seulement son visage, et parée de sa modestie. Pour lui, dit-il, son but a été de chanter Jésus et son amour, et la vision de la souveraine Beauté l'a toujours emporté dans son cœur sur les attraits de la Muse païenne.
Sa Muse n'est pas cette Muse
Non nequam petulam, subdola \fractaque
Vox, sed suave sonat, cui rigi- [dus tonus.
Vivax, ex oculis cœlica lux micat Sancta proie beatior.
Frugi mensa sibi, splendida,
[sobria.
In qua psalterium rex David
[insonat.
Hymnos imparibus quos nuyne-
\ris ligat
Metris, carmen amicius.
vicieuse, impudente, à la voix amollie, qui vous emmène aux sentiers dangereux. Non ! son accent est énergique; son œil reflète la lumière du ciel ; elle est heureuse d'une sainte fécondité.
C'est pour chanter les fruits de sa table illustre mais frugale, que retentit lepsaltérion de David. Du rythme qui régit ses hymnes sans pareilles, nous revêtons nos vers.
2l6 JEAN GERSON
Carmen taie cano. Sit procul Tels sont nos chants (dit-il).
[ethnica Que la Muse païenne et men-
Mendaxmusa^strepathis quitus teuse prodigue ses ornements à
[est Venus Vénus ou à Mars, vaines divi-
Aut Mars deliciœ, vanaque nu- nités. Notre seul amour est
[mina: Jésus.
Noster atitor, solus Jésus. 'Opéra t III)