CHAPITRE QUATORZIÈME
TEXTE DE LA DANSE MACABRE PROBABILITÉS SUR LA PART QU'y PRIT GERSON
L est une œuvre moralisatrice, assez étrange du reste, que je vois attribuer à Gerson par un de ses biographes. Je crois qu'il y a erreur, du moins en partie. Celte œuvre est le texte de la Danse macabre.
Quelques mots d'explication sont ici nécessaires.
Sur l'ancien territoire des Champeaux et longeant un côté de l'église des Saints-Innocents, une des plus vieilles de Paris, s'étendait un vaste cimetière, connu également sous le nom de Cimetière des Innocents. On y avait enterré d*abord les parois siens de Saint-Germain-l'Auxerrois, puis il devint commun aux paroisses qui furent démembrées de celle-là, et aux hôpitaux qui se trouvaient dans le voisinage. Une galerie voûtée construite contre le cloître, portait le nom de charnier. Elle servait à la sépulture des gens de distinction. Quand les Champeaux eurent été enfermés dans l'enceinte de la ville et qu'on eut établi les halles à peu de distance de ce lieu consacré, le cimetière fut traversé sans cesse par la population commerçante. Les animaux séjournaient dans les parties moins fréquentées et déterraient les cadavres. Des voleurs s'y réfugiaient souvent et pillaient les passants attardés. Enfin, dès que le jour tombait et jusqu'à une heure avancée de la nuit, truands et ribauds se réunissaient sous les arcades des charniers, et s'y livraient à tous les désordres.
Pour faire respecter les ossements de ceux qui dormaient là ;
pour arrêter les de'bauches du peuple par la pensée du dernier jugement, Gerson imagina, dit-on, de faite exe'cuter dans la galerie des charniers qui longeait la rue de la Ferronnerie, c'està-dire sur une longueur de quinze arcades, une fresque symbolique et terrible, qui devait prendre par les yeux et l'imagination ceux qui se donnaient rendez-vous en ce lieu et les porter a réfle'chir. Les éve'nements politiques et religieux, son absence de Paris à l'époque du concile de Constance, suspendirent cette œuvre. Monsieur Darche prétend qu'il la reprit à Lyon, et qu'il acheva là les vers et les inscriptions qui devaient figurer sous chacun des sujets. Nous croyons, après examen consciencieux, que cette oeuvre fut achevée par d'autres; d'abord parce que si quelques strophes, pour le fond et pour la forme, paraissent appartenir à Gerson, la plus grande partie ne présente aucune ressemblance ni avec son genre d'esprit, ni avec sa phrase poétique. En second lieu, nous pensons qu'après avoir traversé les événements et les vicissitudes qu'il venait de traverser; après avoir trouvé dans le calme du cloître et dans le soin de ses bienaim.és petits enfants, l'aliment qui convenait à son âme, il se sentit l'esprit et le cœur assez remplis d'autres pensées pour ne point reprendre celle-là de si loin. Enfin, les plus anciennes copies que l'on conserve de cette prose rimée ne présentent qu'une partie de ce qu'on trouve dans des manuscrits plusrécents ou dans des imprimés : ce travail a donc été fait à différentes époques, et sans doute par plusieurs personnes. Nous donnerons cependant quelques-uns des passages qui pourraient appartenir à Gerson.
Le texte de la Danse macabre est une suite de dialogues entre la mort et ceux qu'elle vient chercher, dialogues roulant sur la fragilité de l'existence, l'inanité des choses terrestres; c'est un défi porté à l'orgueil de la vie et aux plaisirs des sens. L'auteur commence ainsi :
O créature raisonnable, Qui désires vie éternelle, Tu as cy dottrine notable Pour bien finer vie mortelle, La danse macabre s'appelle, Que chacun à danser apprend; A home ou femme est naturelle:
Mort n'épargne petit ni grand.
En ce mirouër chacun peut lire N/ J^
Que lui convient ainsi danser ; -.O ^
Cil est heureux qui bien s'y mire; La mort bien le fait avancer.
Tu vois les plus grands commencier, wj^ jt
Car il n'est nul que mort ne fière; ^v >'
C'est piteuse chose y penser ; ^fc" j'
Tout est formé d'une matière. - y
Puis arrivent les dialogues entre la mort et ceux quelle réclame, personnages représentés dans la fresque.
La Mort à V Astrologue
Maître, à quoi sert de regarder Le ciel, dont la terre est re'gie ?
La mort ne se peut retarder Par les règles d'astrologie.
Toute la géne'alogie D'Adam, des hommes le premier, N'a point contre moi d'énergie ; Il te faut bagage plier.
L'Astrologue à la Mort
Suspendez un peu vos décrets, O Mort à qui parfois je pense; Faut-il prononcer vos arrêts Contre un homme de ma science ?
Je n'avais pas vu dans les cieux Que mon heure fût si prochaine; Ainsi je connais, soucieux, Que ma science est incertaine.
La Mort au Bourgeois
Bourgeois, hâtez-vous sans tarder ; Il faut quitter votre richesse ; Rien de vous, mort ne peut garder; Je me ris de votre promesse.
Si vous avez gagné du bien Vous avez eu de la sagesse; Si vous n'avez point fait largesse, Votre trésor ne sert de rien.
Le Bourgeois à la Mort
J'ai du deuil de si tôt laisser Rentes, maisons et nourriture; Mais le cou il convient baisser Quand faut aller en sépulture.
Sage n'est pas la créature Qui n'a jamais la larme à l'œil, Et qui ne prend souci ni cure Ni de la mort ni du cercueil.
Lorsque, au milieu de personnes de toutes les positions, de tous les caractères, de tous les âges, papes et empereurs, rois et prélats, chevaliers, abbés, demoiselles, qui presque tous regrettent les biens de ce monde et demandent répit à la mort, je trouve la strophe du chartreux, plus détaché que les autres, je puis encore y supposer Gerson, si ami des chartreux, et qui eut tant de rapports avec eux.
La Mort.
Chartreux, prenez patience, Il vous faudra bientôt mourir ; Déjà votre longue abstinence Vous a fait à moitié périr.
Le ciel, content de votre vie, Toute pleine d'austérités, Veut enfin qu'elle soit suivie Des célestes félicités.
Le Chartreux.
Je suis au monde déjà mort ; Par quoi de vivre ai moins envie ; Pour quel fait craindrais-je la mort Puisque la chair est asservie !
Plaise à Dieu que Tâme ravie Soit ès-cieulx après mon trépas ; C'est tout néant que ceste vie; Tel est huy qui demain n'est pas.
Je puis le reconnaître encore dans ces lignes tirées de VExhortacion de bie?i vivre et de bien mourir :
Qui à bien vivre veut entendre, Mourir convient de bien apprendre.
Or, mes amis, je vous conseille Que vous pensiez à votre cas, Car l'ennemi qui toujours veille, Si vous faillez ne faudra pas.
Quand ce viendra votre trépas, Mettez devers vous vos péchés Desquels vous serez entachés ; Amendez- vous ; n'y faillez pas.
Aussi fuyez toujours les lacs Du diable, et faites pénitence, Et vous serez en assurance.
Je retrouve là en effet le Pœnitemini si souvent répété tout le long de sa vie. Telles seraient encore les lignes suivantes, essentiellement pratiques :
Mais aucuns sont à qui n'en chaut Comme s'il ne fust Paradis ; Dans l'enfer, las ! ils auront chaud.
Les suites qui furent jadis, Les saints le montrent en beaux dicts ; Acquittez-vous qui cy passez Et faites du bien : plus n'en dy ; Bienfait vault moult auxtrespassez.
Vous, seigneur et vous aussi, dame Qui contemplez ceste painture.
Plaise vous prier pour les âmes De ceux qui sont en sépulture, A mort n'eschappe créature ; Allez, venez, après, mourez ; Ceste vie ung bien peu ne dure.
Faites-bien, vous le trouverez.
Jadis furent comme vous estes. Qui se trouvent en façon telle ; Allans, parlans comme vous faictes; De gens morts il n'est plus nouvelles Ne il n'en chaut d'une semelle Aux hoirs, amis des trespassez.
Dès qu'ils ont argent ou vaisselle.
Ayez pitié d'eux : c'est assez.
Mais quand on a parcouru les cinq volumes des œuvres latines de Gerson et ses nombreux manuscrits français authentiques ; quand on s'est pénétré de sa manière de voir et qu'on s'est senti emporter par l'élévation de ses pensées, on ne peut lui attribuer cette foule de strophes où l'idée que la mort invite chacun à danser, est ramenée sans cesse. De plus, il nous semble qu'une partie des vers est postérieure à son époque. Nous savons qu'il est dit dans une chronique des règnes de Charles VI et de Charles VII: « En 1429, un fameux prédicateur nommé frère Richard prêchait sur un échafaud d'environ une toise et demie de haut. Il avait le dos tourné vers le charnier des Innocents, contre la charronnerie, à l'endroit de la Danse Macabre ». Oui, la fresque existait à cette époque ; cela ne prouve pas que les inscriptions y fussent toutes. L'idée peut être de Gerson, ainsi qu'une partie de l'exécution ; le débat du corps et de l'âme, dans sa forme dialoguée, n'est pas sans analogie avec d'autres œuvres du Chancelier. Mais le plus grand nombre des strophes, même des lignes bonnes et énergiques qui ne sont pas sans mérite, ne ressemblent plus du tout ni au style de Gerson, ni à l'orthographe de son temps.