‹ Jean GersonChapitre 26 sur 51 · AFFAIRE DE SAVOISY · texte numérisé non relu

AFFAIRE DE SAVOISY

^E protecteur politique de Gerson, Philippe le Hardi, premier duc de la seconde maison de Bourgogne, mourut en 1404 dans les sentiments d'une piété profonde, dans l'exercice d'une austère pénitence. Il n'emportait pas seulement les regrets de notre chancelier, ceux de ses amis, de ses proches ; tous les partisans du bien public perdaient en lui une garantie ; l'Eglise elle-même, un soutien. Une ère d'anarchie et de désordre allait s'ouvrir à la mort de ce prince, et mettre le comble aux maux de la France chrétienne. Christine de Pisan le pressentait; elle se fit l'écho delà douleur publique dans une complainte dont nous citerons quelques lignes :

Pleurez, François, tout d'un commun vouloir, Grans et petits, plourez ceste grant perte ! Pleurez, bon roi, bien vous devez douleir, Plourez devant votre grevance apperte.

Pleurez la mert de cil qui par desserte, Amer deviez, et par droit de lignaige, Votre loyal, noble oncle, le très saige, Des bourguignons prince et duc excellent. Car je vous dis qu'en mainte grant besoigne, Encor direz trestous à cuer dolent :

a Affaire eussions du bon duc de Bourgogne. »

Plourez, reyne, et ayez le cuer noir

Pour cil qui feustes au trosne offerte !

Plourez, dames, sans en joye manoir!

France, plourez ; d'un pillier es déserte,

Dont tu reçois e'chec à de'couverte.

Gar toy du mal quant mort par son oultraige,

Tel chevalier t'a voulu ; c'est dommaige,

Plourez, peuple commun, sans estre lent ;

Gar moult perdez, et chacun le tesmoigne.

Dont vous direz souvent mate et relent ;

a Affaire eussions du bon duc de Bourgogne. »

Philippe le Hardi laissait un fils. Jean, duc de Nevers avait déjà fait preuve de bravoure à la bataille de Nicopolis. Couronné de l'auréole chevaleresque, lui aussi, par moments, était le favori du peuple ; mais il avait les défauts de ses qualités à un point excessif, et si on trouvait en lui la noble ambition de son père, on n'y voyait pas la même modération.

Dès le commencement du règne de Charles VI, le jeune duc d'Orléans, frère du roi, s'était mis en opposition ouverte avec ses oncles, les ducs de Berri et de Bourgogne, qui étaient à la tête du Conseil. Ce fut autre chose encore lorsque, après la maladie et la démence de Charles VI, ces deux princes prirent les rênes du gouvernement et écartèrent des affaires Louis d'Orléans, capricieux, frivole, et tout adonné au plaisir. La désunion entre les deux maisons d'Orléans et de Bourgogne s'accentuait peu à peu ; elle éclata tout à fait à la mort de Philippe le Hardi, pour qui Louis d'Orléans conservait un reste de respect ; elle devint, entre les deux cousins, à peu près du même âge, cette haine mortelle qui fut hélas ! si funeste au royaume.

Le luxe et les débordements de Louis , l'appui qu'il avait prêté à Benoît XIII lors de la soustraction d'obédience, excitaient les esprits contre lui. Jean sans Peur, au contraire, par une politique nouvelle dans l'histoire de notre pays, cherchait à fonder sa puissance sur la faveur du peuple ; il le délivrait des exactions de son cousin. Comme son père, il protégeait Gerson, tandis que Louis d'Orléans maltraitait les députés de l'Université.

Les duchesses, femmes des princes rivaux, plus ambitieuses encore que leurs maris, contribuaient à les aigrir l'un contre

l'autre. Les deux ducs ne marchaient plus qu'entourés d'hommes d'armes, et répandaient l'effroi dans la capitale. La violence était dans toutes les bouches, en attendant qu'elle passât dans les actes. Le pauvre roi, retombant d'accès en accès, avait à peine, dans ses intervalles lucides, le temps de gémir sur les maux du pays; une souveraine indigne, épousant la querelle des princes, oubliait tous ses devoirs, délaissait son mari, ses enfants et son peuple ; l'Université seule garda, en ces tristes occurrences, l'attitude de la modération.

Les événements de cette lutte scandaleuse n'entrent pas dans notre cadre ; nous nous occuperons seulement de quelques épisodes qui touchent à notre sujet. Ce sont, avant le meurtre de Louis d'Orléans, l'affaire de Savoisy et les prédications faites à la cour sur le dérèglement des mœurs et le malheur du peuple.

Voici, d'après les historiens du temps, ce qu'on appelle l'affaire de Savoisy.

En l'année 1404, une maladie contagieuse désolait Paris et frappait beaucoup d'habitants. Afin d'implorer la clémence divine, l'Université se rendit en procession à l'église Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers, où on devait célébrer le saint sacrifice de la Messe (i). En tête de la procession marchaient les ordres religieux : Cordeliers, Jacobins, Augustins, Carmes, précédés de la croix. Derrière eux venaient les professeurs régents de rhétori-

(i) Gomme cette dénomination de Val-des-Ecoliers pourrait étonner, donnée à une église de la rive droite de la Seine, nous dirons quelques mots de l'origine de cette chapelle.

Elle était située à l'emplacement qu'occupe aujourd'hui, rue Saint-Antoine, le marché dit de Sainte-Catherine. Sur le portail de l'église on lisait alors cette inscription : « A la prière dessergens d'armes, Monsieur St Loys fonda ceste église et y mit la première pierre. Ce fut pour la joie de la victoire qui fut au pont de Bouvines. Les sergens d'armes pour le temps, gardaient le pont, et vouèrent que si Dieu leur donnait victoire, ils fonderaient une église en l'honneur de Madame Ste Katherine. » — Les sergents d'armes à Bouvines avaient donc fait ce vœu. A la même époque, des chanoines du Val-des-Ecoliers, au diocèse de Langres, étaient venus à Paris établir une maison, afin que les jeunes gens de leur ordre pussent suivre les cours de l'Université. En 1228, un bourgeois de Paris leur avait donné près de la place Baudet un terrain de 3 arpents. Pierre de Brenne y ajouta un terrain contigu. Alors les sergents d'armes pensant à accomplir leur vœu, s'entendirent avec les chanoines du Val-des-Ecoliers, et en 1229, ils bâtirent sur leur terrain l'église Sainte-Catherine, qui servait ainsi à des gens d'armes et à des chanoines réguliers.

que et de philosophie de tous les collèges, avec leurs robes noires à manches froncées et leurs bonnets carrés. Puis, des groupes de prêtres et d'enfants de chœur, revêtus de surplis ou de chapes, et chantant les grandes litanies. Après eux, les docteurs en médecine, en droit, en théologie. Chacun de ces corps était séparé des autres par un groupe d'appariteurs ou bedeaux, portant sur l'épaule cette masse qui rappelait les faisceaux des licteurs; aussi les bedeaux de la faculté de théologie ne la portaient-ils point. Les Docteurs étaient suivis du Recteur, du Doyen de la Sorbonne, et enfin des nombreux élèves appartenant aux divers collèges de l'Université. Il y avait là ce que la France, et peut-être l'Europe, comptait de plus illustre, puisque tout convergeait vers Paris. Cette procession immense descendit d'un pas lent et grave la longue rue Saint-Jacques, dont les hautes maisons semblaient devoir s'écrouler sous le poids des spectateurs entassés depuis les fenêtres du premier étage jusqu'au toit. Elle tourna le long de la Seine, suivit le cours du fleuve, et allait, par la rue des Nonains-d'Ière, rejoindre la grande rue Saint-Antoine. A ce moment, des pages et varlets de Charles de Savoisy, chambellan du roi et protégé du duc d'Orléans, ramenaient leurs chevaux de l'abreuvoir. Ils les lancèrent à travers la procession et blessèrent plusieurs personnes. Les écoliers, peu souffre-douleurs, on le sait, voulurent se venger. Ils jetèrent aux pages qudques petites piei'î'eSy dit Félibien dans son histoire de Paris, et atteignirent l'un d'entre eux à la joue. Les pages allèrent se plaindre à leur maître, qui leur permit d'emplo3^er la violence. Revenus aussitôt avec des épées, des arcs et des flèches, ils pénètrent dans l'église où le cortège était alors entré, frappent et blessent tous ceux qu'ils peuvent atteindre, lacèrent les images des saints, ainsi que les ornements du diacre et du sous-diacre, et épouvantent le prêtre officiant au point que celui-ci a peine à terminer la messe.

L'Université porta plainte, d'abord à Guillaume de Tignonville, prévôt de Paris, puis à la reine, aux ducs d'Orléans et de Bourgogne, enfin au Parlement. Savoisy, inquiet des suites de cette affaire, chercha à apaiser le corps qu'il avait offensé, mais il était trop tard; les esprits étaient surexcités. Le 19 août la cause fut plaidée avec beaucoup de chaleur de part et d'autre, et le 23 du même mois, en présence du roi, momentanément en santé, un arrêt fut rendu par le grand Conseil, lequel ordonnait

que la maison de Charles de Savoisy serait de'molie et abattue ; que les mate'riaux en seraient abandonne's à l'église de Sainte-Catherine-du-Val ; que la démolition de la maison serait commencée le 26 du même mois par les officiers du roi ; et que, déplus, Charles de Savoisy ferait une rente de cent livres pour la fondation de cinq chapellenies, et payerait une somme de 2.000 livres, dont moitié aux personnes blessées, moitié au profit de l'Université. Trois de ses pages durent faire amende honorable dans trois églises, puis ils furent fouettés et bannis pour 3 ans. Les fauteurs de troubles dans la maison de Dieu et les perturbateurs de processions n'encourent plus aujourd'hui de châtiments semblables.

On peut voir par cette condamnation, très sévère, nous ne le nions pas, quel était le prestige de l'Université, mais notre principal but en racontant cet épisode, est de citer quelques passages du plaidoyer de Gerson devant le Parlement, le 19 août 1404.

« Pour exposer à vous, Messeigneurs, la piteuse et très-misérable complainte de la fille du roy, ma mère, l'Université de Paris, je commencerai par l'un dict de la Sainte Ecriture, comme il affiert à telle proposition, et dirai : Estote miseri' cordes; mes seigneurs, soyez miséricords; c'est le commencement de notre foy. Aucuns, par advanture, tourneront incontinent à merveille cette manière de commencer; ceux en espécial qui scavent déjà la cause et la matière très-énorme de non pareille iniquité, pour laquelle la fille du roy, la fontaine de science, la beauté, le parement, l'honnesteté de France, l'Université de Paris envoie, de présent, monsieur le Recteur et ses députez par devers vous, messeigneurs, par devers cette trèshonorable, haute et royale cour de justice.

« Comment 1 dient-eux, que veult-ce estre, que celuy-ci vient exhorter à messeigneurs que ils soient miséricords en un tel fait si horrible, de non pareille mauvaiseté, d'exécrable sacrilège ? Mais aussi que peult-ce estre que un de la profession de théologie, inexpert des lois, s'avance et se entremet de parler et proposer en ceste haute cour pour fait de justice, en usurpant, ce semble, l'office des saiges orateurs et advocats de très singulière et claire éloquence, que icy sont, auxquels trop mieulx appartient parler en ceste matière, alléguer et conclure. Et vecy que il en advient, car, contre l'art de plaidoyrie, ce

23o JEAN GERSON

théologien met en avant miséricorde, quant il doit esmouvoir à justice.

« En bonne foy, messeigneurs, créez-moy; je trouve icy bien matière de miséricorde, et se ne feust miséricorde qui me contrainst, jamais je n'eusse entrepris la parole en si haute et dangereuse matière ; devant seigneurs de telle prudence, authorité et éloquence; en si petit de temps comme scavent plusieurs, et en conscience de tant petite institution que je sens en moy. Mais quant j'ay voulu refuser ce fait et m'en excuser, j'ay trouvé dedans le secret playdement de mon cuer, de toutes parts plaintes et requestes, qui pourroient esmouvoir mesmement pierres à miséricorde et à compassion, comme il apperra cy après.

« Messeigneurs, élevez, je vous prie, les yeux de votre pensée, et les tournez à parfundement considérer et adviser comment, en la cause que j'entreprends, on vous demande et doit demander de toutes parts miséricorde. Premièrement la fille du roy et toutte clergie vous huchent miséricorde en leur désolation. Le roy et toutte chevalerie vous requièrent miséricorde en doubte de perdition. Le peuple et toutte bourgeoisie vous crient miséricorde en paour et affliction. Mais aussy vous devez avoir miséricorde de sainte Eglise et de sa liberté; miséricorde des manufacteurs et de leur dampnation ou infélicité; miséricorde à la parfin de vous-mêmes et de vostre cour, qui est cour de justice et d'équité. — Je souffre force, dit la fille du roy, et violence, non mie en une de mes parties et de mes membres, mais en tout et par tout mon corps.

« J'avais entrepris par amour filiale et loyale au roy mon père, et par dévote religion en ma bonne simplesse, que je iroye solennellement en procession ordonnée jusques à l'église de glorieuse vierge et martyre de Dieu, S^^ Catherine, véant tout le peuple, pour le mieulx esmouvoir à dévotion. Quelle oeuvre pourroit estre plus méritoire et plus digne de louange et religion ? Aussi allois-je en ma simplesse, en l'innocence de mes supposts, en très-bel arroy et merveilleux nombre, à ladite église S*^ Catherine. Vinrent aucuns de la maignie de l'ennemy qui, par mauvaiseté exquisite, rompoient ceste procession en passant, et chassoient les chevaux sur les enfans en les marchant et trébuchant à terre et en la boe. Ceste oultrage devoit bien et trop suffir, mais ne mie ung mal entre telles gens ne fine pas où il commence : toujours s'accroist. Ne demeura guères que ceux

revindrent, et sans scavoir ou demander qui estoit l'un ou l'autre, battoient, rompoient, chassoient, trébuchoient indiffe'remment tous mes fils les escholiers. Grand bruit, grands cris et grands clameurs se va eslever; n'estoit pas de merveille; petits et foibles enfans n'avoient autre manière de se revangier, fors crier ayde et mise'ricorde, et ceux qui eussent pu rebouter force, eurent ceste attemprance, qu'ils ne vaurent pas prendre à soy la vanjance, mais la laisser au roy et à justice.

« Les petits enfans donc crioient mercy à eux; hélas! ils scavoient mal à quels gens ils avoient affaire; car en leur cuer n'estoit quelconque pitié, doulceur ou compacion; ainçois de plus en plus accroissoit leur félonie perverse, en tant que ils allèrent quérir glaives, arcs, sagettes, espées, pilles de Flandre, et autres armes invasives, comme se ils eussent deu combattre les ennemis du roy et du royaume; je ne scois mesme s'ils eussent tant été hardis contre eux. Puis trayoient sagettes à la volée, féroient à tort et à travers, partout et çà et là, tellement qu'il n'y avoit point de refuge et de seureté.

« Bien est ici, messeigneurs, matière de pitié et compassion; que vous en semble? Est-ce sans cause que je vous dis : Soyez miséricords ! Mais à qui miséricords? à celle qui est opprimée, à la fille du roy en son oppression. Mais encore y a pis, car jusques à l'église vint cette fureur, et làfeutfait du lieu de seureté, lieu de cruauté et bataille. Vrayment paroles me défaillent à déclarer à son droit l'indignité de cette besogne; aidés-moy, pensés par vous-mesme quelle horreur ce estoit et quelle confusion, veoir tel nombre de jolis escholiers comme agneaux innocens, fuir et trébucher devant les leus ravisseurs ; et ne scavoient où se cachier. Ils s'en allaient à l'église comme à lieu de refuge et de seureté, ainsy que les poussins fuient sous les ailes de leur mère; mais rien n'y valoit, car surmontant la cruauté des mescréans et des Vandes qui prindrent Rome, les ennemis n'espargnoient point ceux qui estoient en l'église, ainçois trahioient à eux comme bestes, tant que plusieurs y furent navrés, bien que ils s'enfouissent c'a. et là, où chacun pouvait le mieulx. Tant que la Messe, qui était commenciée solennellement cessa, pour les chantres qui s'en partirent, et se finit à grant paine et à grant paour, à basse voix, et le sermon cessa, et les bonnes dames qui y estoient venues, cachaient les enfants sous leurs manteaux. Mais encore là ne pouvoient eulx avoir seureté. C'estoit une

persécution telle comme vous regardez en ces paintures quant Hérode fit occire les Innocens. Un escholier fust navré d'une sagette en la poitrine, assez près de l'autel ; un autre au col ; un autre eut sa robe percée. Et briefvement, quant fu des persécuteurs qui tiroient à la volée, n'y avoit quelconque sans péril de mort, fust maistre ou escholier, fust noble ou non noble, fussent de vos enfants, messeigneurs, dont bien trente navrés. En bonne foy, ic}^ ha matière trop grande de miséricorde

Plus loin, Gerson montre son attachement aux privilèges de l'Eglise, qu'il défend dans Tintérêt de la justice et de l'humanité. « Ce forfaict, dit-il, a été principalement perpétré en l'église, à l'heure de grand'Messe et sermon. Où seront en seureté dorénavant les nocens en l'église quant les innocens y sont persécutés? Quel point de notre religion sera gardé si le Saint Sacrement est violé? Que profiteront sermons se les prescheurs sont persécutés ou déboutés? Et vous voyez par quels gens a été faict un si vilain outraige. Se chevalerie persécute clergie, qui la défendra? Où sera sauvegarde royale gardée, se la fille du roy est vilenée et violée? »

Peut-être en nos jours de fausse sensiblerie, où on s'émeut

Page 1