‹ Jean GersonChapitre 28 sur 51 · CHAPITRE SEIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIEME

REMONTRANCES AU ROI ET A LA COUR DISCOURS DE 1405 : VIVAT REX ! VIVAT REX ! VIVAT REX !

|a satisfaction donnée à l'Université dans l'affaire de Savoisy n'était qu'une pacification temporaire, au milieu des griefs nombreux que chaque parti se reprochait. La reine et le duc d'Orléans tenaient alors les rênes de l'Etat, et de toutes parts, des plaintes s'élevaient contre le nombre des impôts, la mauvaise destination qu'on leur donnait, le luxe et les désordres de ceux qui les faisaient percevoir. Un moine augustin, Jacques Legrand, s'était déjà fait l'interprète de l'indignation générale. Dans un sermon prononcé à la cour le jour de l'Ascension, chacun avait pu reconnaître la reine et le duc aux peintures du prédicateur. Quelques dames de la cour s'étonnaient ensuite devant le religieux, qu'il eût osé parler si publiquement du dérèglement des princes. « Je m'étonne bien plus, répondit celui-ci, que vous et d'autres ayez l'effronterie de commettre ces dérèglements, et de plus grands encore, que je ne craindrai pas de révéler, quand plaira Sa Majesté les entendre. » Il renouvela en effet ses avis devant le roi et conclut même par des menaces sévères, disant que le Dieu qui donne aux rois les sceptres et les couronnes , qui leur ôte quand il veut le baudrier de la chevalerie, pourrait bien faire passer le royaume en des mains étrangères ou le laisser périr dans les discordes qui le déchiraient, si l'on ne portait remède aux désordres qui duraient depuis si longtemps. Le prédicateur s'at-

tira, comme tous les défenseurs de la vérité, la malveillance d'un grand nombre, mais non celle du roi qui, de concert avec les gens de bien, loua son zèle et sa fidélité, et résolut de remédier lui-même aux désordres qu'on lui signalait. [Chron. rel. St- De?iis.)

Malheureusement Charles VI retomba malade ; l'audace des coupables ne connut alors plus de frein. Le Dauphin et ses frères étaient livrés par la reine et le duc d'Orléans à un aussi honteux abandon que le pauvre monarque. Louis d'Orléans tenta même d'enlever le Dauphin pour s'en faire un otage, mais le duc de Bourgogne, averti à temps, rejoignit les princes et les ramena au Louvre. Les deux rivaux levèrent des troupes, et la guerre civile allait éclater quand le roi, rendu à la raison, défendit les voies de fait. Il chargea l'Université d'employer aussi son crédit à procurer la paix ; celle-ci intervint en effet auprès du duc d'Orléans, qui n'eut aucun égard à ses remontrances et «la renvoya rudement à ses écoles. De vives protestations s'élevèrent alors, du sein de l'Université comme du milieu du peuple; les hommes les plus sages devenaient de fougueux adversaires. C'est sans doute à cette époque que d'Ailly composa en vers français la pièce : Combien est misérable la vie d'un tyran; Clemangis la traduisit en latin. Gerson, également entraîné dans ce mouvement d'indignation publique, éleva la voix contre les excès de la cour, contre ceux surtout du duc d'Orléans. Suivant en cela la doctrine qui est celle de saint Thomas et de la plupart des grands docteurs, il développa une thèse « pour obvier à aucunes faulses et foies informations, lesquelles on dit avoir été faites naguères contre vraie doctrine de notre foy ».

— « C'est erreur, dit-il, enfourmer ung roy ou prince qu'il peut, par son juste droit, user de ses subjects et de leurs biens, tout à sa volonté, sans aultre titre, utilité ou nécessité publique, en imposant tailles, corvées et toutes exactions pour son vouloir, car faire ainsi sans aultre raison serait tyranniser, non pas régner; selon propre et vraie distinction d'ung roy et ung tirant, comme le monstre Aristote au V* livre de sa Politique. Vray est que, pour la deffense du peuple, tout est à juste ordonnance du prince par raison et bon conseil, car sa puissance tend à édification non à destruction, ains comme dit l'apostre. »

Mais Gerson ne s'en tient pas toujours à la doctrine de saint Thomas ; il continue : « C'est erreur dire ung seigneur terrien ne

soit obligé de rien à ses subjects durant la seigneurie, car selon droit divin et naturelle équité et la vraie foy de seigneurie, comme les subjects doivent foy, subsides et services à leur seigneur, le seigneur doit foy, protection et deffense à ses subjects. Si donc les persécute manifestement et obstinément, à tort et de faict, donne lieu à cette règle naturelle : vim vi repellerc licet, et illiid Senecœ in Tragediis : Niilla Deo gratiorvicthna qiiam tirannus. Cel}^ clerc entendrait mal le texte delà Bible, qui, à ces horreurs devant dictes, vouldroit tourner les paroles escriptes au viii® chapitre du i" livre des Rois, qui parle de l'institution de Saul : hoc erit jus Régis, car le vrai sens littéral icy et ailleurs, espécialement au xvii^ chapitre du Deutéronome, est tout au contraire ; et ainsy est tout bon jugement de raison naturelle, à laquelle n'est jamais contraire le droit divin. »

Tels étaient les principes politiques que professaient alors les théologiens de l'université de Paris, ou plutôt toute l'Eglise de France. Combien ils diffèrent de ceux qui furent émis au xvii^ siècle! Quel contraste entre la servitude qu'on nous reproche à cette dernière époque, et l'indépendance proclamée au quinzième siècle contre les mauvais princes!

On voit que nous ne reculons pas devant la vérité complète, et les moindres détails de cette vérité; nous venons d'énoncer la proposition qui est une des deux erreurs de la vie de Gerson. D'abord ce n'est pas en faisant la peinture d'un caractère aussi droit, qu'il pourrait nous être permis de chercher des compromis; lui allait à ce qu'il croyait le bien dans toute la sincérité de son cœur. Puis, nous trouvons tant d'excuses à sa parole imprudente, dans l'indignation de sa foi, dans la tristesse de son patriotisme, dans la loyauté chaque jour outragée, que la faute, nous le pensons, s'explique d'elle-même. Sans doute, si Gerson eût vécu de nos jours, s'il eût vu franchir à l'histoire de la France les étapes qu'elle a parcourues, il se dirait: Oui, il vient des époques où les tyrans eux-mêmes désignant les autres sous le nom de tyrans et leur tranchant la têie, nul ne sait où est le bon droit et quel est l'oppresseur; on ne saurait donc laisser à la seule appréciation de l'homme la conduite d'un autre homme, ni en ses mains, le glaive de la justice, s'il n'y a entre eux une idée suprême de droit et de devoir qui descend de plus haut. Mais le souvenir le plus vivant que la France alors gardât dans sa mémoire, c'était celui du treizième siècle illustré par un saint

Louis, père de ses peuples, aussi bien que leur roi. Faire le malheur de la nation semblait donc alors un exécrable attentat et une énormité.

Saint Thomas lui-même admet que, dans certaines circonstances, le peuple peut se défendre contre son roi, disant que le véritable séditieux est alors le tyran même qui fait peser l'injustice sur la multitude et fomente les discordes. L'opinion du savant jésuite Suarès est que le pouvoir des roisleur vient de Dieu par le peuple; ils en sont donc responsables, conclut-il, devant le peuple et devant Dieu. C'est le sentiment commun des théologiens et des jurisconsultes.

La substance des écrits de Gerson, prise en général, est du reste bien loin d'autoriser la rébellion. Il veut qu'un roi ou un prince chrétien prenne garde de tomber dans des erreurs contre la foi et la saine doctrine, car c'est là, selon lui, le crime qui rend le plus odieux au Seigneur et dangereux au monde. Mais il est d'avis que, pour ne pas se tromper et se révolter sans raison, on consulte philosophes, jurisconsultes, légistes, théologiens, hommes de bonne vie, de prudence naturelle et de grande expérience. Il y a donc seulement à lui reprocher, quant au sujet qui nous occupe, d'avoir recueilli sur les lèvres du poète latin cette phrase qu'il n'eût point conçue mais qu'il rappelle imprudemment, et qui, tout empruntée qu'elle est, paraît encore étrange dans sa bouche, étant donné son caractère doux et conciliant. C'était là pour lui la surprise d'une émotion violente.

Pour se l'expliquer, il faut aux motifs généraux et connus ajouter un dérail. Peu de temps auparavant, lors de la restitution d'obédience à Benoît XIII, la modération de Gerson, modération qui était dans ses dispositions habituelles, lui avait attiré ie mécontentement de l'Université; et, loin d'en être récompensé d'un autre côté, il avait été dupé d'une manière complète par le pape d'Avignon et le duc d'Orléans. Tous deux lui avaient promis de travailler à la réconciliation des partis, à l'union de l'Eglise; et, s'emparant après cela de la dîme qu'on leur avait permis de lever à cette intention sur les biens du clergé, ils l'avaient fait servir: le premier, à prolonger le schisme; le second, à satisfaire ses plaisirs criminels. Qui de nous, courbé sous l'oppression, broyé par l'injustice ou joué par la fourberie, ne s'est jamais oublié, et ne s'est point surpris, dans une déraisonnable impatience, à trouver lente la justice de Dieu. Tel est

le point de vue où il faut nous placer pour juger ici Gerson. Ce qui prouve que cette unique parole était sur ses lèvres le cri instinctif et irréfléchi de l'indignation débordante, c'est la ténacité avec laquelle il flétrit plus tard, en sacrifiant pour cela ses intérêts, le meurtre commis par Jean sans peur. Autant il avait mis de courage à tonner contre les débordements du duc d'Orléans, autant il montra de désintéressement à affronter le courroux du duc de Bourgogne; et la même éloquence servit, en deux circonstances différentes, la cause de la vérité.

Voici maintenant celle des œuvres politiques de Gerson qui a été le plus fréquemment reproduite dans les manuscrits, et le plus souvent imprimée ; cela montre l'importance qu'on y attachait.

Ceux qui désiraient la pacification des esprits et l'union de l'Eglise, voulurent tenter, unefois encore, d'éclairer la conscience du pauvre Charles VI, et Gerson fut choisi pour porter la parole. L'autorité de son caractère et le prestige de son talent le désignaient à la fois. Son discours, fort beau comme on va en juger, fut prononcé au Louvre, le 7 octobre 1405, en présence de Charles VI, de sa famille, de la noblesse et des corps principaux du royaume.

— « Vivat Rex! Vivat Rex! Vivat Rex ! commence-t-il, (IP 1. des rois) Vive le Roy ! Vive le Roy ! Vive le Roy ! Vive corporellement, vive moralement et politiquement ! Vive spirituellement et pardurablement ! Cy offre et propose ceste salutation, la fille du Roy, la mère des études, cler soleil de France, voire de toute chrétienté, l'Université de Paris au nom de laquelle nous sommes ici envoyés pour parler de la vie du Roy et du bien du royaume. Non point par authorité, maistrise ou présumption (soit hors telle outrecuidance), mais par toute humilité et dévotte exhortacion, comme fille très-obéissante du père, et comme subjecte loyal de son souverain et droicturier seiglieur. »

Il insiste pour que le roi soit toujours entouré de gens d'Etat qui aient bonnes mœurs, soient dévots à Dieu, loyaux au bien public. Il s'appuie sur l'Ecriture: « Le roi qui est assis au trône de justice, dissipe tout mal par son seul regard (prov. xx-8). Et qui est son regard? C'est son conseil. De quoi dit ailleurs le Sage: Ibi sains iibi multa consilia: là est le salut où bons conseillers abondent. Dieu veuille donc que par ce regard soient

dissipés tous maux, comme il lui appartient en effet, et comme nous en avons tous espérance. »

On voit poindre dans les conseils donnés au roi pour l'administration du royaume l'importance que Gerson attachait déjà à l'éducation de la jeunesse et dont il donnera plus tard de nouvelles preuves. « Vtpat Rex ! Et doibt icy notter que ce que diray de la vie du roy, le pareil soit entendu de Monseigneur le Dauphin, son premier et vray héritier, car il est comme une même personne avecle roy, selon le dictdu sage : Moj'tiiiisest pater ejus^ et quasi non est jnortitus, similem enîm reliquit sibi post se : Le père est mort et ne semble pas mort, parce qu'il a laissé après lui un autre lui-même (Eccli xxx), Ains le père, après sa mort naturelle ou civile vit en la personne de son fils. Se on dit que monseigneur le Dauphin est seulement un enfant et que on n'en doibt tenir compte, respondray : quelque jeunesse il ait, on doibt regarder que coutume vaut nature, et endottriner comme fist la mère de St Loys à celluy dont vindrent tant de biens. Non pourquant fut-il jeune eslevé au royaulme, car il estoit sage en la sagesse de ses conseillers, puissant en ses chevaliers, bon et juste en ses officiers. On ne pourroit assez dire comment profite bonne coutume auxdits enfants, et encore plus nuit la mauvaise. Joas n'avait que vu ans quant il commença à régner (IV Rois); il fustle plus vaillant et proufittable après David pour la bonne instruction qu'il eust, des sages de la loi, et aultres. »

Un des principaux points sur lesquels appuie Gerson, c'est le malheur du peuple ruiné par les gens de guerre. La tendresse de son cœur le porte à s'émouvoir de cette situation, et dans la peinture qu'il en fait, comme dans celle des outrages aux écoliers, on retrouve à certains passages, cette brusquerie gauloise, cette énergie rustique qui burine le détail, d'un trait saillant.

« Pour oster toute occasion en estât de chevalerie de se livrer à mauvaises actions, gens d'armes et souldoiers doivent bien estre payez afin de bien payer ce qu'ils prennent. C'est le commandement de St Jean Baptiste : Contenti estote stipendiis^ et 7ieminem conciisseritis. Si payement fault aux gens d'armes, ils se excuseront de payer ; se ils ne payent, ils pilleront et roberont sur les povres gens très-oultrageusement. Après, que s'ensuit-il au povre peuple? Il s'en convient fuir devant eux, comme font brebis devant les loups. Vaudrait-il pas mieulx au povre peuple estre sans deffense, que tels protecteurs ou tels pillars

avoir? Vraiment, il n'est langue qui souffise à de'crire la très misérable indignité de ceste besoigne. Je vous supply que vostre très-noble, très-piteux et très-bénin couraige parface en miséricorde et compacion ce que ne pourront exposer mes paroles ou lamentations. Las! un povre homme aura-t-il payé son imposition, sa taille, sa gabelle, son fouage, son quatriesme, les esprons du roy, la saincture de la reyne, les truages, les chaucées, les passages, peu lui demeure; puis viendra encore une taille qui sera créée, et sergents de venir et de engager pots et pouilles. Le povre homme n'aura pain à manger, sinon par adventure, aucun peu de seigle ou d'orge. Sa povre femme gerra, et auront quatre ou six petits enfants au fouyer, ou au four qui, par adventure, sera chauld, lesquels demanderont du pain, criantàla rage de faim. La povre mère si n'aura que bouter ès-dents un peu de pain où il y ait du sel.

« Or, devrait bien souffire telle misère ; cependant viendront ces paillars qui chergeront tout. Ils trouveront par adventure une poule avec quatre poussins que la povre femme nourrissait pour vendre, et payer le demeurant de sa taille, ou une de nouvel créée; tout sera prins et happé, et quérez qui paye. Et se l'homme ou la femme en parlent, ils seront vilennez, rançonnez et garçonnez ; se ils veulent poursuivre le payement, ils perdront leurs journées, ils dispendront au double, et finablement n'auront rien ; fors, par adventure une cédule chantant que on doibt à tel, tant ; — voire, dit l'autre, et devra.

« Vous semble-t-il que peult avoir pis, le povre bonhomme ? Eh ! peult avoir pis. Certes, encore est le plus grief. S'entrebattront gens d'armes qui ne sont pas contents de rien prendre où rien n'a, mais menassent de paroles, ou battront de faict l'homme ou la femme; ou bouteront le feu au logis s'ils ne rançonnent, et font finances à tort et à travers, d'argent ou de vins et vivres. Je me tais des efforcements des femmes vefves et aultres. Ce, par adventure, semble petite chose pour ce que j'ay parlé d'un seul homme. Créez, Messeigneurs, tout de certain comme la mort, que il y en a mil et mil, et plus de dix mil par le royaume, pis démenés que je n'ay dict.

« Très haults et excellents seigneurs, à ces paroles vostre cuer tant béning se tourne à compassion, je n'en doulte point, et à bon droict. Hé Dieu ! et que serait-ce si vous voyez les horribles et très-cruels faicts, ainsy faire, à l'œil, comme ils se font ?

N'est point à croire que vous ne pourveussiez très-hastivement de remède, avant que vous dormissiez de ferme somme en lict. Vos nobles personnes ne font ny ne commandent pas tels oultraiges, on le sait bien, mais cela ne suflfist. Pas n'estes excusez envers Dieu et raison. Pardonnés-moy se je parle franchement. Il ne suffist pas, dis-je, se vous ne les empeschez réalement et de faict. Aucuns dient bien à leurs varlets quant on se plaint d'eulx : N'emportez rien ! Mais tout bas, ou à part, ou en aultre langage, dient : Point : point, allez, prenez toujovrs ! — Las ! quelle chose est servitude ès-subjects quelconques, se est icy franchise ? Où est ce beau titre de roi : Fra?icoriun rex : le roi des Francs ? Trop est perdu, ce semble, en plusieurs de royaume. On parle d'aucuns pais gouvernez par tyrans qui tirent beaucoup des subjects ; mais le demeurant est seur et bien gardé, tellement qu'il n'est homme qui osast ravir un seul poussin, ou géline, sur la hart. Et n'est-ce pas chose intole'rable aux subjects quand rien n'est seur, ne en cors, ne en meubles, ne en conscience, car le paoureux soulcy, l'angoisseuse double continuelle d'estre pillé par princes ou par gens d'armes leur fait très griefs, très impatients et douloureux tourments ; tant que de nostre temps, plusieurs sont cheus en désespoir et se sont occis. Dieu! quelle horreur! ils se sont occis, l'un par pendre, l'autre par noyer, l'autre par férir d'un Cousteau au cuer. Las ! que pourront respondre au destroit du jugement de Dieu, ceux qui ont causé telle perdition de chrétiens en corps, et que pis vault, en âme, se Dieu ne les a prins à mercy? Si Dieu ne fera point miséricorde à ceux qui ne l'ont point faicte. Quelle rigueur montrera-t-il à ceux qui auront ceste cruauté procurée? Toy, prince, tu ne fais pas telz maux, il est vray, mais tu les souffres. Advise si Dieu jugera justement contre toy en disant : Je ne te punis pas-, mais se les diables d'enfer te tourmentent, je ne les empescheray point. G'estait mal pour toy. Et n'est-ce pas merveille comme gens qui n'ont rien de foy, de loy et de conscience ne pensent quelle absolution pourront recepvoir, ou quelle satisfaction faire ès-cas dessusdicts. N'est si sage confesseur qui souvent y sache trouver tour ou issue ; Dieu y pourvoye. Noti dimittitiir peccatum nisi restituatiir ablatiim.

« Quants mesnages se sont partis du royaulme par telz oultraiges ; quantes mortalitez en sont venues aux enfants, hommes et bestes, par dcsfault de nourriture ou par maie nourri-

ture, les labourages se laissent à faire; c'est pitié de le scavoir ; car ils n'ont de quoi semer, ou ne osent tenir chevaulx, ni bœufs, par doubte des princes ou gens d'armes, ou n'ont courage de labourer pour ce que rien ne leur demeure. Et leurs enfans, par lesquels les anciens pères devraient estre aidez, incontinent s'en partent. — Nous aimons mieux, disent-ils, faire le gallin-gallant, que labourer sans rien avoir. — Ainsi fault aucunes fois que les bonnes gens froissez de vieillesse, tirent à la charrue, quand ils deussent avoir repos. Et quoy oultre, les

ANCIEN SCEAU DE l'unIVERSITÉ DE PARIS

vaillans nobles bien rentez ne peuvent estre payez de'leurs hommes et rentiers ; où rien n'a, le roy perd son droict. Ceux de l'Eglise le sentent toutefois bien. Les povres mendians crient à rage de faim pour ce que rien on ne leur donne. On voit cecy à l'œil, en quelque estât que ce soit ; par telles choses, les édifices royaux et de la chose publique, chasteaux, ponts, chaussées,

moulins, de tout se perdent. Et quant au faict de la guerre, jugez par ce qui est dict, comme les loyaulx subjects sont plus grevés par gens d'armes que les ennemis du royaulme. Dieu, par sa grâce, y vueille mettre remède par le moyen de vous, très nobles et excellents seigneurs, à fin que le roy vive de sa vie civile et politique : Vivat rex ! »

Imprimé en i5oo, i56i, 1 588, le texte de ce discours avait été déjà copié bien des fois. Le manuscrit renfermant le plus ancien texte vient de la princesse Marie, fille de Jean, duc de Berri, frère de Charles V. Il porte à la Bibliothèque nationale le n° 926. Le nom de la propriétaire est indiqué à la fin de la table; on y lit également qu'il fut écrit par « grant diligence » sous la direction de frère Simon de Coucy, confesseur de la princesse, et terminé en 1406,1e jour de la Pentecôte, c'est-àdire peu de temps après que le discours eut été prononcé. Ce manuscrit contient donc le texte original, et c'est à lui qu'il faut s'en rapporter pour le titre à donner aux remontrances de l'Université de Paris. Or, la table nous les présente comme Notable et haulte matière sur le faict de sainte Eglise; et en tête du texte, nous trouvons encore qu'il s'agit du faict d'avoir union en VEglise. Ce n'est pas ce titre cependant qu'on voit dans les copies de date plus récente. Voici l'origine du changement qui eut -lieu. A la fin du discours, nous lisons : Explicit la propositioft faite par l'Université de Paris devant les seigneurs de sang ro/al et tout le conseil qui était assemblé pour la réformation du j^oyaume^ l'an mil quatt^e cens et cinq, le sabmedi, vu* Jour du mois de novembj^e. La réformation du royaume, c'était bien l'objet de la réunion du grand conseil, et il la poursuivait par les moyens politiques. Mais l'Université la voyait et la proposait avant tout par les mesures religieuses. Pour elle, l'abîme où sombre la couronne de France est creusé par la justice d'un Dieu irrité d'un grand crime. Ce crime, c'est le schisme, dont quelques esprits français furent, hélas ! les principaux auteurs. Si l'on veut renaître à l'honneur, à la prospérité, il faut revenir à la soumission, réparer le mal qu'on a fait, rétablir l'union dans l'Eglise. Tel est le but de l'Université dans le discours qu'elle fait prononcer à Gerson ; c'est un but religieux, et le changement de titre qu'on a opéré arbitrairement nous montre comment on est parvenu à dénaturer l'histoire de cette période en nous la faisant considérer uniquement sous le point de vue politique.

Le discours de 1405 fait époque dans l'histoire de l'Université. Depuis longtemps ses membres, pris individuellement, jouissaient d'une haute influence morale, religieuse, politique; l'occasion ne s'était pas encore présentée comme elle se présentait alors, d'affirmer solennellement l'autorité qu'on leur reconnaissait, de sortir du domaine de l'enseignement et des doctrines, pour entrer d'une manière positive dans le domaine des faits. Le fond de ce discours est parfait ; on y trouve toute la science gouvernementale, telle qu'on la comprenait alors. Gerson y examine jusqu'à la vie privée des hommes d'Etat, laquelle ne saurait être complètement séparée de leur vie publique, et il trace, pour l'une comme pour l'autre, de sages règles de conduite. On ne peut louer de même la forme sans aucune restriction. Obligé de se conformer aux traditions littéraires de l'Université, qu'il représente, Gerson cède parfois un peu à cette manie de l'érudition qui étouffe l'esprit naturel ; il emploie çà et là quelques locutions d'un goût douteux, ce qui ne lui arrive jamais dans les écrits particuliers où il parle lui seul, ou bien sur un sujet choisi par lui, et dans toute l'abondance de son cœur. Il a cependant çà et là des passages charmants. Qui ne jugera tel celui-ci : Toy prince, tu ne fais pas telz maux, etc.... ? La sentence prononcée par Dieu est vraiment jolie.

Plusieurs fois depuis, cette œuvre a été citée comme un avertissement donné au pouvoir pour réformer les abus et administrer la chose publique, car le caractère des malheurs peut changer, mais ce qui est le vrai bien guérit toujours le mal. Jean Jouvenel des Ursins, l'historien de Charles VI, parle ainsi de ce discours : « En ceste saison, un notable docteur nommé maistre Jehan Jarson, chancelier de Notre-Dame de Paris, et curé de St-Jean en Grève, fist une notable proposition, et prit son thème : Vivat rex ! Vivat rex! Vivat rex ! laquelle proposition est assez connue et écrite en plusieurs lieux. Et si on eut voulu garder le contenu d'icelle en bonne police et gouvernement de royaume, les choses eussent bien été. Mais on avait beau prèscher; les seigneurs et ceulx qui estaient au dessous d'eulx, n'en tenaient compte, et ne pensaient qu'à leur profit particulier. »

On se demandera peut-être ce que pensa d'une harangue dont le retentissement fut si grand, celui qu'elle visait d'une manière plus directe, car si on s'adressait au roi, le roi, comme le dit Gerson, laissait seulement faire le mal, et d'autres le. faisaient.

SA VIE, SON TExMPS, SES ŒUVRES 246

Le duc d'Orléans se reconnut si bien pour le principal auteur des de'sordres de l'Etat, qu'il se plaignit à l'Université. Le seul amour du bien public guidait toujours Gerson. Il ne rétracta aucune de ses paroles, parce qu'elles étaient dictées par la justice, pas plus qu'il ne rétractera plus tard celles qu'il prononcera contre le duc de Bourgogne, après le meurtre de Louis d'Orléans.

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