SES VARIATIONS AU SUJET DU SCHISME
L est des e'poques douloureuses dans la vie des sociétés comme dans celle des individus. La douleur éprouve la constance et l'amour; elle purifie et débarrasse des germes mauvais; elle fait éclater d'une ou d'autre manière la puissance de Dieu. Société divine par son fondateur et son chef Jésus-Christ , société humaine par ses membres, imitateurs de Jésus-Christ, mais non confirmés en grâce, sujets à l'erreur, au péché, l'Eglise n'est point exempte de ces souffrances qni atteignent les sociétés. Son temps de véritable épreuve ne fut pas l'époque où Néron brûlait les chrétiens, où Dioclétien les envoyait aux bêtes; ce ne fut pas l'époque où Julien l'apostat les chassait de l'administration et de toutes les affaires publiques. Ce ne fut pas le temps où Sarrasins et Normands réduisaient les monastères en cendres, où les moines sans asile, emmenés par les pirates barbaresques, allaient travailler comme esclaves sous les ordres d'un maître musulman. Non, la persécution, qui sanctifie aux yeux de Dieu, glorifie parfois devant les hommes. La grande épreuve de l'Eglise, l'épreuve la plus délicate pour l'amour, ce fut la division opérée dans son sein par le
malheureux schisme d'Occident. Si l'auréole qui ceint son front eût été un prestige humain, ce prestige alors serait tombé. Ce n'est pas sans trembler et sans essuyer les larmes de ses yeux, que l'on touche à des questions semblables. L'enfant obligé de découvrir la plaie de sa mère pour la panser et la guérir, ne le fait pas avec un respect plus grand que celui dont usa Gerson quand la volonté de Dieu le mêla à ces événements. C'est ce que nous voudrions montrer.
Jésus-Christ ne resta qu'un instant au Thabor; il fut trois heures sur le Calvaire avec des plaies saignantes qui déchiraient ses membres ; longtemps il avait paru en butte aux jalousies des Juifs; on l'avait vu traité comme un vil scélérat; sa chair avait volé sous les fouets des bourreaux. Et cependant, prédisant un jour sa Passion aux apôtres. « Heureux, leur avait-il dit, heureux qui ne prendra point de moi un sujet de scandale et de chute. » Bienheureux encore aujourd'hui, celui dont le cœur, ému par les maux passés ou présents de l'Eglise, n'en prend pas un sujet de scandale, et ne l'en aime que davantage. C'est à genoux qu'il faut baiser ses plaies, parce qu'elles atteignent seulement son enveloppe visible, faite d'éléments humains. L'Eglise est immortelle, aussi bien que notre âme. Si le courant de sa vie terrestre paraît un moment ralenti, si quelqu'un de ses membres semble paralysé, au-dessus de l'organe en souffrance son esprit plane encore, parce qu'il est l'Esprit de Dieu, la vie de Jésus-Christ, et qu'il doit demeurer en elle jusqu'à la consommation des siècles. Et plus ces éléments humains auront un >our paru faibles et débiles, plus éclatera aux yeux de tous cette vérité que l'Eglise est de Dieu, quand on la verra, malgré tout, reprendre son essor et traverser les siècles, plus vivante, plus belle, plus bienfaisante que jamais.
Avant d'entrer dans le détail des événements de cette époque, et pour mieux prémunir les âmes faibles et les esprits superficiels contre l'étonnement et le scandale, citons une parole plus autorisée que la nôtre, la parole d'une femme à qui Dieu donna de travailler à l'extinction du schisme, et qui lui voyait en même temps produire, dans l'avenir, des résultats dignes de Celui qui sait tirer le bien du mal. Raymond de Capoue demandait un jour à sainte Catherine de Sienne : « Très chère mère, après ces maux, qu'y aura-t-il dans la sainte Eglise? » Catherine répondit : « A la fin de ces angoisses et de ces tribulations. Dieu
purifiera son Eglise d'une manière imperceptible aux hommes ; il suscitera l'esprit des e'ius, et il en suivra une telle réformation de l'Eglise et une telle rénovation de ses pasteurs, que mon esprit, rien que d'y penser, en tressaille de joie. Comme je vous l'ai dit plusieurs fois, l'Epouse, qui est maintenant défigurée, couverte de haillons, sera alors très belle, ornée de joyaux précieux, et couronnée d'un diadème de vertus. Les peuples fidèles se réjouiront de se voir conduits par de saints pasteurs ; les peuples infidèles eux-mêmes, attirés par la bonne odeur de Jésus-Christ, reviendront au bercail catholique. Rendez donc grâces au Seigneur, parce que, après cette tempête, il donnera à son Eglise une sérénité extraordinairement grande. »
Entrons maintenant dans ce que nous devons connaître de l'histoire du schisme.
Les papes avaient résidé soixante-dix ans à Avignon. Contre la dépendance dans laquelle ils plaçaient le siège suprême de l'Eglise, contre les mauxauquels leur absence laissait Rome et l'Italie en proie, bien des voix s'étaient élevées. Dieu n'avait pas dédaigné de faire parler ses saints , Catherine de Sienne en est la preuve. La poésie avait jeté sa note dans le concert des supplications, et les vers que Pétrarque écrivit à ce sujet sont restés immortels. Grégoire XI avait eu la gloire de céder à la raison et au bien de l'Eglise : il était revenu à Rome en 1 377. Mais sa mort n'avait pas tardé, et en avril 1378, les cardinaux entraient en conclave pour élire un nouveau pape. Les Romains demandaient qu'il fût italien, afin d'assurer la perpétuité du séjour dans la ville éternelle. Les suffrages se réunirent sur l'archevêque de Bari, qui prit le nom d'Urbain VI. Pendant quatre mois, la chrétienté entière reconnut le nouveau Pontife, et les évêques eurent avec lui tous les rapports que comportait leur position. Mais sa sévérité ne tarda pas à donner des regrets aux cardinaux français. Ils prétendirent qu'ils avaient été violentés dans son élection; que, eux n'étant pas libres, l'élection était nulle; et ils élurent, à Anagni, Robert, évêque de Cambrai, qui prit le nom de Clément VII et se fixa à Avignon. La chrétienté se partagea alors, non sur une question de dogme, de rite ou de morale, mais sur la personne du chef de l'Eglise. La plupart continuèrent d'être soumis à Urbain VI ; tels furent l'Allemagne, la Hongrie, la Pologne, la Suède, le Danemark, l'Angleterre, la Flandre, la Bretagne, et toute l'Italie, sauf le
royaume de Naples. Avec la France, la reine de Naples, les rois d'Ecosse et de Chypre reconnurent Clément VII. Les souverains d'Aragon et de Castille, reste's neutres quelque temps, se donnèrent aussi à ce dernier pontife, mais une grande partie du cierge' et du peuple adhe'rait à Urbain. Le Portugal lui revint bientôt, après avoir été entraîné quelque temps dans le parti français.
Que pensait l'Université ? Elle témoigna d'abord une vive répugnance à reconnaître Clément VIL L'élection d*Urbain VI à Rome, par des cardinaux parfaitement libres de leurs suffrages, quoi qu'ils en pussent dire, coupables en tout cas d'avoir fait plier leur conscience devant la crainte, et laissé vénérer quatre mois comme vicaire du Christ, un homme qu'ils auraient cru ne pas l'être, cette élection lui paraissait valide et légitime. Aussi supplia-t-elle le roi de ne pas lui demander une prompte décision sur une question aussi grave; cette demande fut repoussée par la politique qui triomphait alors. La cour et les prélats se soumettaient au pape d'Avignon ; l'Université, mettant au vote la conclusion du différend, recueillit une pluralité de suffrages bien loin de l'unanimité. Pour se mettre d'accord avec le gouvernement, elle trancha donc la question, plutôt qu'elle ne la résolut. La scission intime qui se produisit dans son sein, les votes divisés des facultés et des nations qui la composaient, révélèrent quel était l'état des esprits dans cette vaste arène de la science ecclésiastique. Les nations d'Angleterre et de Picardie par exemple, formées d'hommes du Nord, étaient d'avis de ne reconnaître aucun des deux papes jusqu'à ce qu'un concile général eût désigné le légitime. La nation de Normandie, au contraire, suivit celle de France dans son obédience à Clément VII. Les facultés de médecine et de droit furent unanimes dans le même sens; mais celle de théologie ne se décida à donner une réponse qu'après de longs débats, et seulement à la pluralité des suffrages. Dans ces conflits s'illustra Henri de Hesse, théologien allemand d'une naissance obscure, comme la plupart de ses collègues, et vice-chancelier de l'Université. Au Conseil de paix, tenu pour l'union et la réforme de l'Eglise, il se fit l'éloquent organe de ceux qui, dans le doute à l'égard du pape légitime, croyaient seulement au principe d'unité et d'autorité du Saint-Siège, et en appelaient au concile général pour éclairer les consciences en résolvant la question des personnes.
L'ouvrage dans lequel il exposait la sagesse de ce parti, fut à la fois le premier et le meilleur en ces graves débats, et il servit de point de départ aux travaux de Gerson sur le même sujet. Quand nous verrons celui-ci, devenu chancelier, descendre dans l'arène, il ne fera que développer les principes de Henri de Hesse, en les modifiant selon les circonstances. De sorte que le schisme fut guéri après quarante ans de vicissitudes par les mêmes remèdes proposés à l'origine du mal.
Qui donc repoussa ce concile que demandaient à la fois les cardinaux italiens, et, en France, tout ce qui avait vraiment à cœur l'intérêt de l'Eglise? Quelques cardinaux français. La France a montré en d'assez nombreuses circonstances son amour pour l'Eglise, elle a mérité par assez d'autres dévouements son beau titre de fille aînée, pour qu'on puisse avouer ses torts sans croire la déshonorer. Cependant nous préférons laisser à d'autres la parole :
« En vérité, dit Rohrbacher, dans son Histoire tiniperselle de l'Efflise catholique^ en vérité, d'après ces faits qui sont hors de doute, nous ne pouvons nous empêcher de répondre, comme juré historique : Oui, les cardinaux français sont responsables devant Dieu et devant les hommes des malheurs de la France et de l'Eglise pour avoir refusé en iSyS l'unique moyen de les prévenir, la médiation d'un concile universel que, quarante ans plus tard, ils seront obligés de réclamer comme l'unique moyen d'y mettre un terme » (t. XXI, liv. 8i^). Ils furent d'autant plus coupables que le pieux Charles V avait plus de confiance en eux. Le jour même de sa mort, il fit dresser un acte attestant qu'il s'était déterminé à embrasser l'obédience de Clément VII, « non par aucune considération humaine, mais sur les écrits des cardinaux, à qui appartient l'élection du Pape, et dont le témoignage est du plus grand poids en pareille matière; qu'au reste, au cas qu'il se fût trompé, il protestait s'en tenir par cet acte à la décision de l'Eglise universelle, soit dans un concile général, soit autrement, afin de rester devant Dieu un véritable et fidèle enfant de l'Eglise catholique ». Il ajouta même de vive voix qu'il avait agi de bonne foi en reconnaissant Clément VII sur l'avis des cardinaux, ne présumant pas que tant de vaillants prélats eussent voulu se damner pour un seul homme.
Peu après la mort du roi, en 1 38 1, l'Université n'avait pas
tardé à revenir sur sa décision, si incertaine déjà, du premier moment. Quand elle vit Clément VII faire envahir par des collecteurs partis d'Avignon, tous les bénéfices réservés à ses propres membres, elle conçut des doutes sur la bonne foi de son acceptation. Plusieurs docteurs s'enfuirent à Rome auprès d'Urbain VI, et le recteur de l'Université lui-même, échappant aux violences du duc d'Anjou, complice des actes arbitraires de Clément VII, entraîna à sa suite une foule d'étudiants, parmi lesquels se trouvaient Gilles Deschamps et notre Gerson, alors âgé de dix-neuf ans. Cette démarche n'eut pas de conséquences, et semble n'avoir enlevé à Gerson aucun de ses doutes sur la légitimité du Pontife. C'est au retour de ce voyage qu'il avait été nommé procureur de la nation de France et investi ainsi de la confiance d'une partie importante de l'Université.
Cependant les deux pontifes rivaux s'anathématisaient l'un l'autre et causaient ainsi de grands troubles dans toute la chrétienté. On espérait que la mort d'Urbain mettrait fin à la lutte, mais ses partisans lui donnèrent pour successeur Pierre Thomacelli, sous le nom de Boniface IX (iSSg). L'université de Paris proposait trois moyens au choix pour terminer le différend : ou la décision d'un concile général, ou la voie d'un compromis, ou celle de la cession et de la renonciation pleine et entière des deux papes. Les cardinaux paraissaient vouloir écouter cette dernière proposition ; le chagrin qu'en eut Clément VII, le conduisit au tombeau ; il mourut à Avignon en 1394. Les cardinaux de son obédience signèrent un acte par lequel ils s'engageaient à poursuivre de tous leurs efforts la fin du schisme ; cependant ils entrèrent en conclave et élurent l'ambitieux et inflexible Benoît XIII. La carrière enseignante de ce prélat l'avait jadis amené dans le midi de la France; tous les anciens professeurs, collègues ou amis qui l'avaient connu à l'université de Montpellier quand ily enseignait ledroit canon, lui prêtèrent leur appui. Il promit d'entrer dans les vues de ceux qui le choisissaient, jusqu'à renoncer même au pontificat si on le jugeait nécessaire. Une fois nommé, il refusa de rien entendre, et déclara qu'il resterait pape jusqu'à sa mort. Devant cette violation flagrante de ses engagements, la légitimité des deux Pontifes commença à paraître douteuse; papa dubius papa nullus^ disaiton ; pape douteux, pape nul.
Au milieu de l'effervescence des esprits et du trouble des
consciences, le roi de France convoqua à Paris une assemblée ecclésiastique en iSgô, afin d'aviser aux mesures qui pourraient être prises. Qu'un acte semblable puisse être considéré comme ordinaire et servir de modèle en d'autres circonstances, certes non ! et grâces à Dieu, du reste, l'état où se trouvait la France ne se présenta pas deux fois. Qu'il soit coupable et sacrilège, on ne saurait le dire non plus; ce n'était pas une téméraire immixtion du pouvoir temporel dans les affaires de l'Eglise, mais un moyen de s'entendre pour retrouver, avec le chef de celle-ci, la paix que Dieu lui a promise. Quelle différence par exemple, avec le concile national convoqué en 1811 sous l'empire, en pleine et légitime papauté, mais justement pour étudier les moyens de se passer de l'institution canonique ! Mesure étrange donc, mais qui parut utile, que ce concile gallican et celui qui le suivit bientôt. Quand, par suite de telles ou telles circonstances, la mère de famille est réduite à une impuissance momentanée, est-ce que, pendant sa maladie ou son absence, la fille aînée ne cherche pas à tromper la longueur de l'attente, et à la suppléer auprès de ses frères et sœurs, dans la mesure de ses forces et de ses aptitudes? Sans doute elle n'est pas leur mère, et rien ne peut faire qu'elle le soit jamais. Elle ne les a pas enfantés, et elle ne saurait les nourrir. Mais elle donne ses soins, ses peines, son dévouement pour le bien commun, et pour empêcher qu'ils ne souffrent en attendant des temps meilleurs. Et l'âme de la mère bénit sa fille aînée de ce qu'elle a pu faire, lorsque ses membres, jadis paralysés ou souffrants, ont retrouvé la force et la vigueur. Ainsi la France, malgré cette irrégularité d'un moment, n'en resta pas moins la fille, et la fille aînée de l'Eglise.
Le danger était grand néanmoins ; on s'en aperçut bientôt.
Deux patriarches , sept archevêques, quarante-six évêques, sans compter les abbés, doyens et docteurs, avaient délibéré dans cette assemblée sur les mesures à prendre pour faire cesser le schisme. Les membres de l'Université, et Gerson entre autres, s'y étaient distingués par leur zèle. L'opinion commune fut qu'une seule voie était sûre : celle de la cession, car les droits des deux partis étaient devenus difficiles à démêler. Le témoignage unanime de tous les cardinaux, moins celui de Pampelune, ne put déterminer Benoît XIII à se démettre. Les envoyés du roi de France et de l'Université se jetèrent à ses
genoux, le conjurant, les larmes aux yeux, de ne pas déchirer la tunique sans couture du Christ. Ce fut inutile. Les docteurs voulurent encore insister par de nouveaux écrits, mais Benoît XIII leur fit de telles menaces qu'ils en appelèrent alors de tout ce que ferait contre eux le pape d'Avignon, au pape unique qui serait élu après le schisme.
Livrée intérieurement à la désolation, la chrétienté n'était pas sans épreuves au dehors. Notre vieille épée des croisades se brisait à Nicopolis ; en apprenant le massacre des chrétiens par les musulmans, les âmes religieuses furent saisies de terreur et pensèrent en tremblant à la venue de l'Antéchrist. C'est alors qu'on comprit quel danger menaçait la foi en ce manque de chef. Quelques prédicateurs imprudents ne sachant comment rassurer les esprits, consoler les consciences, jetaient çà et là, comme remède, des paroles pires que le mal. « Bonnes gens, s'écriait Jean de Varennes, ne vous desconfortez pas, car à pape ne pouvons faillir; le doulx Jhesus est notre vray pape et chief de l'Eglise ; et à la très doulce vierge Marie ne pouvons faillir, car elle est dame et maîtresse du monde. » Hélas! en voyant passer sous silence les premiers pasteurs de l'Eglise, le peuple risquait de faire lui-même un autre schisme, et de croire qu'il n'y avait, comme le dit Gerson exprimant cette crainte. « point de pape, fors Dieu » [Opera^ t. I).
Une seconde assemblée du clergé de France, tenue en 1898, pensa que la soustraction d'obédience et le refus des dîmes obligeraient Benoît XIII à se démettre ; ces deux mesures furent donc prises, et les orateurs touchèrent tous les esprits en faisant remarquer combien le schisme avait été favorable aux progrès des musulmans. Benoît, abandonné alors de tous ses cardinaux, et comptant seulement sur la garnison aragonaise de son palais pontifical, fut assiégé dans Avignon par le maréchal Boucicaut, agissant au nom de Charles VI. Mais le duc d'Orléans lui envo3^a des troupes normandes et favorisa son évasion. Il fit plus. Jl arracha au roi la promesse de restituer l'obédience, et le faible monarque disposa pour le bon plaisir de son frère, de la conscience d'un grand nombre de ses sujets. Triste exemple des fluctuations qui menaceraient l'Eglise, si elle restait soumise à un pouvoir humain.
Cette mesure suscita de vifs débats au sein de l'Université. Forcée d'obéir, celle-ci envoya une députation à Benoît XIII en
1403, et elle choisit Gerson pour la représenter. Gerson harangua le pape au milieu d'une assemblée de cardinaux, à Marseille le 19 novembre 1408, et à Tarascon le i*'" janvier 1404. Sa parole respire avant tout le désir d'une union, d'une entente nécessaire. « Si tout ce qu'on a fait jusque-là pour éteindre le schisme, dit-il, n'a servi de rien, ce n'est pas une raison pour se décourager. Le matelot ne déserte pas son navire après le premier naufrage ; le soldat, le champ de bataille après une première blessure ; le laboureur n'abandonne pas la charrue après une année de stérilité ; agir ainsi ne serait pas prudence, mais
lâcheté Laissons décote les récriminations, oublions les
divisions passées, faisons taire les haines, et cherchons, pour notre sainte Mère l'Eglise, le port de la paix.
« Pour cela, continue-t-il en s'adressant directement au Pontife, pour cela nous crions à vous et demandons audience, et nous ne cesserons de prier et de supplier, espérant que notre espérance ne sera pas confondue par un père si bon et si saint. Alors, que le Seigneur vous bénisse, autant comme vous portez ce nom de Benoît qui veut dire béni ! Que par vous, on voie Jérusalem n'être plus veuve et désolée ! Que l'Eglise notre mère poursuive sa marche triomphante, conduisant ses fils et les fils de ses fils dans mille générations spirituelles, de cette vie jusqu'en l'autre. Qu'on voie régner la paix dans Israël et sur nous tous, cette paix qui commence aujourd'hu}' par la grâce et se consomme heureusement par la gloire. Nous en prions celui qui est béni à jamais, dans les siècles des siècles. Amen » {Opéra t. I).
C'est dans un de ces discours à Benoît XIII qu'il demanda et obtint la rentrée des frères prêcheurs au sein de l'Université. «Tout ce qu'on a vu si longtemps, dit-il, des frères prêcheurs et de leurs œuvres, conclut à leurgrand zèle pour la cause de Dieu, et l'harmonie avait toujours régné entre eux et nous. Nous ne négligerons rien pour faire revivre cette concorde et rendre à l'université de Paris les services qu'elle en recevait. Nous attendons de Votre Sainteté cette grâce que beaucoup désirent » [Opéra t. I et Script, ord. Prœd.).
Gerson fut accusé auprès du duc d'Orléans d'avoir restitué l'obédience avec trop de modération; il dut écrire à ce prince pour se justifier. La lettre qu'il lui envoya, et dont il profite pour expliquer sa conduite depuis le commencement du schisme, nous révèle toute son indécision à ce sujet. « Ayant
-beaucoup écrit, dit-il, et encore plus parlé sur les moyens de ramener la paix dans l'Eglise, je n'ignore pas que mes opinions •peuvent être traduites en des sens divers; mais si l'on tient compte des incidents multiples qui se sont produits au cours •des débats, on trouvera que mes opinions s'accordent entre elles et convergent vers une même vérité, ou du moins vers un pieux et ardent désir de la trouver. J'ai regardé la voie de cession comme la plus courte et la meilleure, sans qu'il y ait lieu de recourir à la force. Je suis d'ailleurs resté étranger à la soustraction d'obédience, de même qu'une fois conclue, je ne l'ai pas obstinément poursuivie. Mais lorsque notre seigneur Benoît a été reconnu pour accepter la voie de cession et les autres conditions nécessaires à la paix et à la réforme de l'Eglise, je n'ai pas craint, malgré des haines et de vifs débats, d'affirmer qu'il n'avait pu, ni perdre la papauté qui est, de fait, irréversible, ni être considéré comme hérétique et schismatique. »
Gerson écrit en même temps à Pierre d'Ailly, son ancien maître, peut-être le directeur de sa conscience, l'ami en tout cas -dont l'approbation lui tient bien plus au cœur, et il lui déclare aussi qu'il accepte actuellement la restitution d'obédience. Ces paroles ne répondent sans doute ni aux opinions de sa jeunesse, ni à la conduite qu'il tiendra plus tard au concile de Constance. Faut-il l'en blâmer et lui en faire un crime ? Il nous semble que dans des circonstances telles qu'elles étaient alors, l'opiniâtreté d'un homme, d'un chrétien seul, pris en lui-même, eût été plus blâmable encore. Elle dénoterait plus d'orgueil ou plus d'ambition ; moins de bonne foi, d'humilité et de désir d'être éclairé, en un mot, nous ne craignons pas de le dire, moins de soumission à l'Eglise. Qui donc alors était sûr de ne pas se tromper ? L'Eglise de France tout entière était indécise, irrésolue, ou du moins partagée en toutes ses résolutions. Gerson nefutpasleseul à varier en ces malheureux temps. De grands saints l'ont fait comme lui, et, qui plus est, on a vu de grands saints dans chacune des deux obédiences. Saint Vincent Ferrier, attaché d'abord à Benoît XIII, et maître de son palais apostolique, l'avait abandonné, refusant en plein Consistoire le chapeau de cardinal qui lui était offert. En iSgS, il avait quitté pour jamais une cour où ses plus chères espérances avaient été déçues, et alors avaient commencé ses voyages et ses prédications si populaires et si fructueuses. Avant l'élection de Benoît XIII, on avait vu ce
même Vincent Ferrier dans l'obédience du pape d'Avignon Clément VII, et sainte Catherine, dans celle du pape de Rome, Urbain VI. Tous deux étaient de grandes âmes-, tous deux faisaient la gloire du même ordre de saint Dominique; tous deux sont canonisés par l'Eglise. Preuve que la question, soit en ellemême, soit avec le temps et les distances, était devenue douteuse et embrouillée ; preuve que, sauf les premiers auteurs de la division, le reste pouvait être dans la bonne foi de part et d'autre. L'archevêque de Florence, saint Antonin, l'affirme. « Tout le temps que dura le schisme, dit-il, chaque obédience avait pour soi des hommes très habiles dans l'Ecriture et dans le droit canon, et même des personnes très pieuses, illustres par le don des miracles. La question ne put jamais être si bien décidée, qu'elle ne laissât du doute dans l'esprit d'un grand nombre. Car, encore qu'il faille croire à une seule Eglise catholique et non à plusieurs, comme à un seul vicaire de Jésus- Christ, qui en est le pasteur, cependant, s'il arrive que, par un schisme, on élise plusieurs papes en même temps, il ne paraît pas nécessaire au salut, de croire que c'est celui-ci en particulier, ou celui-là, qui est le vrai pape, mais généralement celui d'entre eux qui est canoniquement élu. Et pour ce, les peuples peuvent suivre le sentiment de leurs prélats et pasteurs. »
Ce qu'il faut faire donc, en étudiant cette époque malheureuse, ce n'est point de jeter la pierre à tel ou tel; il faut remercier Dieu de nous faire vivre à une époque de sécurité et de paix intérieure, où, si l'Eglise est persécutée au dehors, elle est unie et grande, et belle, et sublime au dedans.