LES MAXIMES DE JEAN PETIT
UELQUES mois après les entrevues dont nous avons parlé, Boniface IX mourait à Rome, ayant toujours donné le spectacle d'une vie vertueuse. Si, à ce moment encore, Benoît XIII eût voulu abdiquer, les cardinaux romains proposaient à ceux d'Avignon de se réunir tous ensemble pour procéder à une nouvelle élection. Sur le refus qu'ils éprouvèrent, ils entrèrent en conclave, non sans avoir pris les mêmes précautions qu'avaient déjà prises les électeurs de Pierre de Luna, c'est-à-dire qu'ils firent dresser un acte authentique du serment par lequel ils s'obligeaient, et obligeaient celui qui serait nommé pontife, à employer les moyens les plus convenables, et même la renonciation si elle était nécessaire, pour réunir l'Eglise sous un seul chef. Leur choix tomba sur Cosme Meliorati, qui prit le nom d'Innocent VII (17 octobre 1404). C'était un homme doux et bon, mais d'un âge avancé; il mourut deux ans après son élection (6 novembre 1406). Les cardinaux de Rome hésitèrent à lui donner un successeur, sachant que les princes français avaient fait promettre au pape de leur parti, de renoncer au pontificat, si celui de Rome y renonçait, ou si, après sa mort, les cardinaux surséaient à l'élection. Cette voie paraissait
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la plus sûre pour l'union de l'Eglise. Rome, cependant, ne pouvant rester sans maître tout le temps que dureraient les débats, on convint d'élire un pape qui serait considéré seulement comme un procureur devant céder ensuite le pontificat. Ce pape, nommé le 3o novembre 1406, à la condition de se démettre quand l'antipape le ferait, et de se prêter à l'élection canonique d'un seul et légitime Pontife, ce fut le Vénitien Ange Corrario, patriarche de Constantinople, qui prit le nom de Grégoire XII. « Mais, dit Rohrbacher, le même homme n'est pas toujours le même. Lorsqu'il fut question de s'acquitter de ces promesses, ni Grégoire, ni Benoît qui, dans ses réponses, avait aussi paru disposé à la cession, ne voulurent plus tenir parole, et ils se jouèrent de la crédulité des princes et des peuples. » Tous deux devaient se rendre à Savone pour s'entendre. Ils se rapprochaient en effet l'un de l'autre, mais sans jamais entrer dans la même ville, feignant de négocier par leurs envoyés, et désireux en réalité de garder chacun le pouvoir auquel s'accoutumait leur ambition.
L'Université députa encore Gerson vers les deux pontifes. C'est en vain qu'il prit la parole devant chacun d'eux successivement, à Gènes, puis à Rome. Voyant le peu de fruit de son ambassade, il commença à son retour à composer divers écrits : sur le Schisme (t. I et IV) — sur le Concile géne'ral (t. 1) — la Simonie (t. II) — V Unité de V Eglise (t. I) — sur les Moyens de rendre la paix à V Eglise^ de la réformer et d'y mai7itenir Vunité : De modo pacijîcandi, reformandi et iiniendi Ecclesiam (T. I), etc. Ces écrits, en très grand nombre, du reste, eurent un retentissement immense dans le monde catholique. Dans tous les sermons qu'il prononça à cette époque, Gerson prêche aussi la concorde et la paix; la nécessité de s'attacher d'autant plus fortement aux principes fondamentaux, qu'on se trouve au milieu de plus grandes calamités, de plus grands bouleversements. Mais surtout il priait ; il priait avec ardeur, avec larmes, avec persévérance, car son cœur, ainsi qu'on le voit par quelques lettres à des intimes, était déchiré par la douleur qui déchirait l'Eglise.
Chaque jour on découvrait de nouvelles impostures de Benoît XIII; on apprenait de nouvelles infractions au traité de la restitution d'obédience. Au mois de janvier 1408, Charles VI fit déclarer que si, avant la fête de l'Ascension, l'union n'était pas rétablie, et l'élection faite d'un pape unique, lui et son
royaume reviendraient à la neutralité. Benoît XIII répondit à cette déclaration par une bulle qui excommuniait le roi et mettait le royaume en interdit. Une tristesse plus grande encore s'empare des esprits; l'Université s'indigne, et, réunie en assemblée solennelle, déclare Benoît hérétique, schismatique, contumace, perturbateur du repos de l'Eglise. « Il ne doit plus être appelé Benoît, ajoute-t-on, ni pape, ni cardinal, et personne ne doit plus lui obéir sous peine d'être déclaré fauteur du schisme. » Dans une troisième assemblée nationale du clergé, la France embrassa de nouveau le parti de la neutralité, « en attendant qu'un concile général s'occupât de réformer l'Eglise dans son chef et ses membres ». Beaucoup de nations chrétiennes suivirent son exemple. Quant aux cardinaux des deux obédiences, sur l'invitation qui leur en fut faite, ils eurent une entrevue à Livourne. Là, touchés des maux profonds et de la triste situation de l'Eglise, cette immortelle Epouse de Jésus-Christ, ils décidèrent la convocation d'un concile général et annoncèrent qu'on le tiendrait à Pise.
Le maréchal Boucicaut envoyé pour se saisir de Benoît XIII n'avait pu remplir son mandat, le pontife s'étant enfui dans les états du roi d'Aragon. Mais ses builes avaient fait grand mal dans Paris. Les esprits surexcités ne gardaient même plus le respect qui convient quand le cas est douteux; des prédications indignes s'élevaient contre celui qu'on avait salué du nom de Vicaire du Christ ; ses bulles étaient outrageusement lacérées. La grande voix de Gerson^ triste mais respectueuse, se fait entendre alors au milieu des excès et des violences. Comme Sem jetant un manteau sur son père endormi, il couvre les hontes ou les faiblesses, du manteau de la charité. Il prêche sur la paix, la justice, sur la résignation aux desseins cachés de la Providence {Opéra, t. I et II). Il s'élève contre ceux qui se réjouissent des divisions, entretiennent les haines, les colères, les désirs de vengeance. Il montre les bienfaits de cette paix à laquelle on doit tendre par tous les moyens possibles. « Crions tous, dit-il, les plus grands et les plus petits, crions à la paix, comme on crie au feu et à l'eau, quand l'incendie menace de dévorer nos maisons ! »
La paix ! hélas ! elle est déjà rare en ce monde, mais elle est surtout impossible à trouver là où régnent l'impiété, le mal et l'injustice. En France, les querelles des maisons d'Orléans et de
Bourgogne paraissaient apaisées. « Les deux princes, dit Cliateaubriand, s'étaient juré dans le conseil du roi une amitié inviolable ; ils avaient pris les épices et bu le vin ; ils s'étaient embrassés en se quittant, ils avaient communié ensemble; le duc de Bourgogne avait promis de dîner chez le duc d'Orléans qui l'avait invité. Et le lendemain soir, 23 novembre 1407, des hommes d'armes rasant les murs, se cachaient à la nuit close, dans une maison de la rue Vieille-du-Temple, près de la porte Barbette. Comme le duc d'Orléans, sortant de l'hôtel Saint-Paul où demeurait la reine, passait là pour retourner en son logis, ils se jetèrent sur lui et le percèrent de plusieurs coups d'épée. Ces hommes étaient des émissaires du duc de Bourgogne. Si révoltant qu'il soit en lui-même, l'assassinat, politique ou privé, par jalousie ou par vengeance, se retrouve plus d'une fois dans l'histoire. Mais ce qui montre surtout le relâchement de la morale à cette époque, c'est la manière dont celui-ci fut accueilli. Si on en excepte les proches et les familiers du duc d'Orléans, nul ne s'indigna de ce forfait horrible et ne cria justice. Jean assista hypocritement aux funérailles, tenant un coin du drap ; et, après quelques hésitations, il s'avoua même pour le meurtrier. Le peuple parisien, dont il était l'idole, l'approuva hautement. Les Etats de Flandre et de Bourgogne , auxquels il exposa « comment il avait fait occire le duc Louis, et la cause pour quoy il l'avait fait », approuvèrent sa conduite, et promirent de l'aider contre tous, « car il estoit moult a3'mé d'eux, étant courtois, traitable et débonnaire » (Lavallée, Histoire des F?~ançais^ t. I). Loin d'être punis, les assassins vécurent, récompensés et tranquilles, dans les états de Jean. Ce fut en vain que la duchesse Valentine demanda justice ; elle n'obtint que des promesses ; les récriminations de la noblesse furent étouffées par la peur.
Après avoir payé les meurtriers, Jean en vint à payer un apologiste du meurtre. La violation flagrante qu'il s'était permise de toute loi chevaleresque et religieuse; le silence de l'autorité en pareille matière, épouvantaient les gens de bien. Si timides que fussent leurs murmures, Jean voulut les éteindre, expliquer sa conduite et flétrir la mémoire de sa victime. Il chargea de sa justification Jean Petit, docteur de Sorbonne, et son orateur ordinaire. Dans une audience publique obtenue du roi le 8 mars 1408, celui-ci prononça un subtil plaidoyer dont la majeure s'étayait
sur 8 OU 9 propositions passablement hasardées. Après avoir reproduit toutes les accusations qui pesaient sur le duc d'Orléans, il soutenait qu'en telles circonstances, le meurtre était légitime et même méritoire, et que tous les moyens, même les nlus perfides, sont bons pour se débarrasser d'un tyran.
Sans doute les désordres du duc d'Orléans, sa conduite licencieuse étaient pour quelque chose dans la haine qu'on lui portait et dans l'approbation donnée à son meurtrier; mais Dieu n'a remis au premier venu ni le droit de juger ni celui de punir. Si la morale, livrée aux vues arbitraires, aux passions de chacun, devait plier ainsi selon les circonstances, que deviendraient les principes immortels de justice et de droit ? Un homme le comprit. Malgré la popularité du coupable, sentant bien qu'il amassait un orage sur sa propre tête, mais foulant aux pieds toute considération humaine, tout intérêt privé, Gerson, le premier, éleva publiquement la voix contre ce crime, et il fut toujours le plus énergique à le faire. Gardien des saines doctrines par sa situation dans l'Eglise, il sentait que le silence lui-même serait un autre crime. Il prononça d'abord dans son église de Saint-Jean en Grève, un discours funèbre sur le prince assassiné, puis il fit condamner par la faculté de théologie, plusieurs propositions de Jean Petit, comme subversives de toutes les lois chrétiennes, sociales et humaines. Ce fut encore à sa requête qu'on brûla, trois ans plus tard, le honteux plaidoyer, par ordre de l'archevêque de Paris, sur le parvis de Notre-Dame.
Gerson avait combattu de toutes ses forces les désordres du duc d'Orléans et les vexations faites au peuple. Sa parole véhémente n'avait pas craint de retentir en pleine cour, sans voile et sans déguisement. Le voilà aujourd'hui poursuivant le meurtrier avec cette même ardeur qu'il a mise à blâmer la victime. C'est qu'il y au-dessus des personnalités humaines une chose qui demeure et ne change pas, et qui demande des vengeurs quand elle est outragée; cette chose, c'est la loi de Dieu, l'éternelle justice. Certainement, si un spectacle repose l'esprit au milieu d'un bouleversement général du monde politique et du monde religieux, c'est de voir un homme au grand caractère et à l'esprit le plus doux, chercher toujours uniquement le bien. Il ne suit pas le chemin de celui-ci ni le chemin de celui-là ; il suit le droit chemin, qui est celui de la morale ; il suit ce sentier du juste milieu qui est celui de la vertu. Quand les routes des
autres viennent croiser la sienne, il rencontre ces autres et leur serre la main. Quand ses compagnons s'écartent du droit chemin et vont dans les sentiers perdus, lui continue de marcher droit au lieu de s'attacher à eux.
Le duc de Bourgogne jugea prudent dé s'éloigner de Paris. Les Liégeois se révoltaient alors contre leur évêque Jean de Bavière, qui était son beau-frère. Il alla porter secours à ce prince, et conquérir à la sanglante bataille d'Hasbain son terrible surnom de sans Peur (1408). A son retour, les Parisiens, plus enthousiasmés que jamais, avaient oublié tout grief ; on lui ménagea une entrevue avec le roi dans l'église de Chartres. Là il demanda pardon à Charles VI « pour le fait commis sur la personne du duc d'Orléans, en vue du bien du royaume et de la personne du roi ». Les princes d'Orléans déclarèrent qu'ils ne conservaient aucune malveillance contre leur cousin de Bourgogne ; eux et le duc se jurèrent amitié (1409). C'était le triomphe momentané du crime (Monstrelet).
Cette trêve, cependant permit à la France de hâter, de protéger la convocation du concile de Pise, et de chercher ainsi remède à une calamité plus grande encore que la lutte intestine des deux maisons rivales qui se disputaient les rênes de l'Etat.