‹ Jean GersonChapitre 3 sur 51 · LES HOMMES DU MOYEN-AGE JUSQU AU XIII^ SIECLE · texte numérisé non relu

LES HOMMES DU MOYEN-AGE JUSQU AU XIII^ SIECLE

iJE Moyen-Age est l'époque he'rolque de notre histoire. La période que l'on appelle ainsi dans l'histoire de la vieille Grèce, nous présente les combats incessants des héros païens contre les forces de la nature, les animaux féroces, les tyrans odieux. Elle met sous nos yeux les efforts de ces hommes qui semblent tenir aux temps fabuleux par leurs exploits pleins de merveilles, et qui préparent les âges historiques en réunissant les peuplades éparses, leur construisant des demeures fixes, et Jetant dans leur esprit, avec la notion des premiers arts, les premières traces lumineuses de civilisation.

Quelque chose d'analogue ressort de l'histoire du Moyen-Age dans notre Europe occidentale, et surtout dans notre patrie.

Sortis des forêts druidiques aux épaisses feuillées, aux rites mystérieux, les Gaulois, valeureux et naïfs, ne connaissaient guère que les hymnes sacrés et le bruit des combats. Par le monde entier les invasions barbares avaient fait table rase de la civilisation antique, et, de ces lois fameuses qui avaient rendu policés les Grecs et les Romains, il ne restait debout que les abus érigés en système, par le droit du plus fort, lequel se lit entre les lignes de tout code païen. Hercules chrétiens aux exploits innombrables, des hommes se levèrent alors, suscités par le Dieu de justice, pour remettre la justice et l'ordre dans le monde, en y faisant briller comme un flambeau la vraie notion du christianisme, et en mettant son esprit dans les cœurs.

Ce fut une lutte acharnée contre la nature inculte par le défriche-

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ment du sol. Les pampres verdoyants s'enlacèrent bientôt sur les flancs des coteaux à la place des broussailles stériles, et le froment doré oscilla dans la plaine, sur le sol affermi d'où montaient auparavant les exhalaisons malsaines de nombreux marécages.

Ce fut une lutte acharnée contre la barbarie par la patience qu'on déploya pour conserver et transcrire ce qui restait des lettres anciennes; par l'étude approfondie qui en tira de nouveaux matériaux; par la création d'écoles attachées aux paroisses, aux évêchés, aux palais, aux couvents, écoles où l'esprit humain s'exerçait aux luttes pacifiques de la métaphysique, de la philosophie.

Ce fut une lutte acharnée contre l'injuste oppression du plus fort par l'adoption du faible qu'on défendit partout et contre tous; par la révélation et la culture de son âme, qui le relevèrent à ses propres yeux; par le servage substitué à l'esclavage ancien comme un acheminement aux libertés modernes; par les semences d'amour et de charité jetées au cœur du grand, du riche et du puissant pour l'incliner vers le petit, vers l'indigent, à qui il tend la main et dit : mon frère; par mille institutions enfin, destinées à pacifier les esprits, à éteindre les haines, à établir le droit des gens.

Hercules chrétiens, disons-nous, les hommes qui se léguèrent pendant dix siècles cette immense entreprise, devaient accomplir des travaux plus difficiles que ceux de l'Hercule païen. Etrangler le lion de Némée pour se revêtir de sa peau était bien quelque chose ; étouffer les instincts mauvais de la société païenne pour laisser subsister seulement les arts qn'elle avait créés, et les mettre au service de la vérité immortelle, était plus grand encore. Tuer l'hydre de Lerne aux têtes renaissantes, était une téméraire entreprise; plus audacieuse mille fois est l'entreprise d'arracher du cœur de l'homme les passions qui se tiennent, se vivifient l'une par l'autre, et d'adoucir des mœurs farouches. Délivrer le pays du tyran Diomède qui nourrissait ses chevaux de chair humaine, était un bienfait pour l'humanité; mille fois plus précieux est le bienfait qui consiste à remplacer les instincts lyranniques du plus fort par l'amour pour le faible, et à lui montrer son semblable dans l'esclave qu'il plaçait au-dessous des animaux sans raison. Enlever les pommes d'or du jardin des Hespérides après avoir tué le dragon qui le gardait ; atteindre la biche aux pieds d'airain qui fuyait devant son poursuivant, étaient, chacun le sait, d'ingénieuses allégories. A quelle réalité plus palpable peuvent-elles s'appliquer, et s'appliquer plus justement, qu'à la poursuite de la vérité, à la diffusion de la lumière, à la victoire qu'il fallut remporter sur le dragon saianique pour pénétrer dans le jardin nouveau où s'est affranchi l'homme et relevée la femme, dans ce palais de l'honneur, gardé par la courtoisie des chevaliers chrétiens?

Comment nomme-t-on ces héros qui ont occupe' la scène du monde entre les empires anciens et les nations modernes, qui ont renouvelé cette scène, et fait passer les peuples des ténèbres à la lumière? Ils s'appellent les moines de tous les Ordres; ils s'appellent les évêques français; caria civilisation moderne est issue du christianisme; ce sont les représentants du christianisme qui ont civilisé les barbares en les convertissant. Le Moyen-Age appartient à l'Eglise, c'est pourquoi il soulève aujourd'hui tant de critique' contre lui. Il appartient à l'Eglise, non pas que tous le? temps ne restent le domaine de celleci; Notre Seigneur a dit qu'il serait avec elle jusqu'à la consommation des siècles ; elle représentera donc toujours dans le monde le règne de Jésus-Christ; mais cette période de transition est formée plus directement par elle. Educatrice des cœurs et des consciences, elle est obligée de toucher de sa main les sceptres temporels, afin d'incliner les esprits vers la voie où elle veut les diriger toujours. Des héros païens on avait fait des demi-dieux ; les héros chrétiens n'eurent qu'un but : celui d'amener les peuples au vrai Dieu ; un moyen : celui de les y conduire par lui-même, conformément à ce qu'avait révélé ce Dieu qui avait pris une voix et une forme humaine : Je suis la voie, la vérité, la vie.

Mille années durèrent ces travaux. Une nouvelle phase de l'histoire du monde allait s'ouvrir. Un caractère nouveau s'imprimait au front des peuples. On a parlé des abus qui existaient au Moyen-Age. Des abus ! sans doute, il y en avait. Qu'on nous montre un temps ou une société qui n'en présentent pas ! Est-ce celle d'aujourd'hui? Il y avait, dans la société civile, ceux qu'on était en train d'abattre et qu'on n'abattit pas d'un coup. Il y avait, dans la société religieuse, les imperfections inhérentes à toute œuvre où se mêle l'élément humain. La houlette dont Dieu se sert pour conduire les peuples peut avoir des nœuds et des aspérités; qu'importe? si sa main la dirige. La croix aussi en présentait, et Jésus, reposant sur elle, en a fait l'instrument de salut. Si les mœurs du quinzième siècle ne ressemblent plus à celles du cinquième, ne le doit-on pas au travail qui s'est fait entre ces époques? Un abîme semble les séparer. Sur cet abîme les hommes du Moyen-Age ont jeté un pont, et on a franchi le gouffre : on n'y a pas sombré. A-t-il fallu beaucoup de génie pour cela? Peut-être ; en tous cas il a fallu l'idée chrétienne insinuée peu à peu dans les esprits et refaisant le monde à l'image du Christ. Au iv* siècle l'Eglise sortait des catacombes ou de l'amphithéâtre, et la constance de ses enfants avait lassé la dent des bêtes féroces comme le glaive des bourreaux. Triomphante de la persécution, elle n'usa de sa victoire que pour combattre la barbarie, dont elle vint également à bout. Néron avait éclairé ses jardins des flammes qui brûlaient ses enfants ;

elle fit luire désormais sur le monde le flambeau de la foi, qui éclaire sans éblouir et réchauffe sans consumer.

Si la civilisation et la grandeur morale ne se développèrent pas plus vite après cette période, c'est qu'il y eut un temps d'arrêt, peutêtre devrions-nous dire de recul au commencement des temps modernes. La Renaissance païenne, d'où sortit la Réforme, avec ces guerres dévastatrices connues sous le nom de guerres de religion, arrêta l'esprit humain dans son essor vers le vrai, le beau et le bien. La civilisation, nourrie d'abord aux mamelles de l'Eglise, souffrit et dépérit pour avoir me'connu sa mère, et accepté dans la Renaissance païenne une marâtre, c'est-à-dire un semblant de mère. Qu'on y réfléchisse, et on verra si, en supprimant cette période, le xvii* siècle ne paraît pas, pour beaucoup de choses, suivre de près le xii^, le xiii*, ces siècles qui ont été revêtus par Dieu d'un caractère d'indicible beauté et dont l'un reçut aussi le nom de grand (i). On dirait un cortège grandiose qui, s'engageant sous un tunnel, disparaît tout à coup aux yeux, puis reparaît à l'autre bout, sous un autre point de vue et un autre soleil.

Faut-il s'étonner que le travail du Moyen-Age dure longtemps ? Non, car, jusqu'au x* siècle, son oeuvre était ruinée périodiquement par les invasions barbares. Quand il s'agissait de sauver le peuple des affreux ravages des Normands, semant sous leurs pas la famine et la mort ; d'éteindre les incendies allumés par les Sarrasins, et de rebâtir les villages détruits, le souci des lettres et des arts n'arrivait plus qu'en second lieu.

Les instruments choisis par Dieu étaient nombreux et variés. Nous rappellerons les principaux.

Au v« siècle, Léon le Grand est sur le siège de saint Pierre, prêt à soutenir le choc et à protéger la chrétienté au moment où succombe l'empire d'Occident. Alors la période mémorable dont nous esquissons le tableau s'ouvre dans l'Eglise par ce génie universel qu'on appelle Augustin et qui défie les plus beaux noms de la philosophie ancienne; en France, par une bergère au grand cœur dont la voix montant jusqu'à Dieu, sauve Paris des fureurs d'Attila. Etrange destinée de cet âge où le doigt de Dieu est visible ! Il sera clos également par une bergère qui n'aura, pour accomplir de grandes choses, d'autre puissance que le secours divin. Un écrivain commence à jeter les notes de la poésie chrétienne aux échos de notre France, répétant d'une voix affaiblie les derniers chants druidiques. C'est cet évêque de Clermont, Sidoine Apollinaire, consulté souvent par M. Guizot pour l'histoire de son temps. Sulpice Sévère, saint Hilaire d'Arles, saint Eucher de Lyon,

(i) Henri Martin.

saint Prosper d'Aquitaine, saint Vincent de Lérins, Salviende Marseille, qui avaient éclairé des lumières de leur intelligence la dernière partie du siècle précédent, Jettent encore un grand éclat sur celui-ci.

Le vie siècle amène les apôtres et les convertisseurs de peuples. Ne faut-il pas mettre l'ordre dans le bouleversement moral qui vient de se produire, et marquer de la croix les hordes triomphantes? Saint Rémi baptise Clovis; Grégoire le Grand donne le moine Augustin aux Angles idolâtres. Grégoire de Tours met dans son histoire des Francs le signet qui sépare la page de la barbarie de la page de la civilisation, et trace un tableau animé de l'époque mérovingienne. Fortunat de Poitiers fournit à l'histoire des monuments précieux; Avitus, de Vienne, rend aussi des services aux lettres et laisse parmi ses poèmes une œuvre où il traite le sujet que choisira Milton : le Paradis perdu. D'autres évêques se font remarquer par leur érudition ou leur habileté en Jurisprudence : saint Césaire d'Arles, saint Sulpice de Bourges. Il faut avouer cependant que les oeuvres littéraires proprement dites ne présentent pas la pureté de goût qui avait caractérisé les siècles brillants de la littérature latine. L'histoire descend au rang de chronique ; rien qui soit naturel et exempt de recherche, si ce n'est l'éloquence apostolique. Mais voici l'heure où saint Benoît allume en Occident ces foyers bénis de lumière et de sainteté dont les flammes s'étendront au loin. Dès l'année 543, trois ans après la fondation du Mont-Cassin, une colonie de bénédictins est envoyée dans les Gaules par le Souverain Pontife. Devant eux nos déserts disparaissent, et par eux, surtout par la congrégation de Saint-Maur, sont retrouvés les manuscrits antiques. Les langues hébraïque, grecque, latine, presque mortes ou mourantes, retentissent au fond des monastères; et, depuis les livres de Moïse Jusqu'aux églogues de Virgile; depuis les poèmes d'Homère Jusqu'au dernier chapitre de Tacite, Jusqu'aux derniers vers de Catulle et de Perse, tous les chefsd'œuvre de l'esprit humain sont rendus à la vie.

L'œuvre de saint Benoit est continuée au vii« siècle par les Colomban, les Gall, les Wilfrid. La foi chrétienne se répand en Allemagne, en Belgique, aux embouchures de l'Escaut, dans le Brabant et les Flandres, grâce aux efforts de saint Amand, saint Omer, saint Eloi, saint Ouen, fondateurs d'évêchés autour desquels se forment ensuite plusieurs de nos villes modernes. Un évêque français, saint Patrick, porte en Irlande des semences littéraires qui s'y développent rapidement. Un homme remarquable devient bientôt la lumière des écoles de ce pays : c'est Bède, dont l'esprit embrasse toutes les sciences alors connues et qui laisse une foule d'écrits sur les sciences naturelles, les mathématiques, la philosophie, la théologie, ainsi qu'une importante histoire de l'Angleterre jusqu'en /Si.

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Le vme siècle voit l'épée de la France repousser le croissant, et Charles Martel empêcher l'Europe à peine sortie du paganisme, de tomber en des mains musulmanes. Il voit Charlemagne laisser à la France, et ses Capitulaires, sages de'jà pour le temps où il les traçait, et les écoles nombreuses qui commencèrent à faire de notre pays le centre des sciences et de la civilisation europe'enne. Alcuin et Pierre de Pise, Leidrade sur le siège épiscopal de Lyon, Théodulphe sur celui d'Orléans, lui sont de zélés auxiliaires. Des historiens tels que Fréculf etEginhard; des philosophes comme Scott Erigène, des théologiens comme Raban Maur et Paschase Radbert ne tardent pas à se former.

Alcuin, appelé par Charlemagne, remplit encore de ses œuvres tout le ix* siècle. L'Irlande rend ainsi à la Gaule ce qu'elle en avait reçu dans la personne de saint Patrick : un puissant promoteur du savoir humain. Le latin, le grec et l'hébreu étaient familiers à ce moine saxon. Il connaissait Pythagore, citait Platon et Aristote, Homère, Virgile, Pline, et a laissé, outre son livre sur les Sept Arts, des lettres sur la théologie, la grammaire, l'étymologie, l'astronomie, la chronologie, dédiées aux écoles qu'il avait restaurées ou fondées. Hincmar, archevêque de Reims, lui succède et devient l'oracle de son temps. A la fois homme d'action et homme de science, il est à la tête de l'Eglise et de l'Etat. Nos modernes mêmes lui ont rendu justice. M. Guizot le compare à Bossuet pour l'élévation de son esprit et la prudence de sa conduite; M. Duruy, dans son histoire du moyen âge, avoue que le ix» siècle, malgré sa déchéance, abrita un mouvement intellectuel qui ne manque pas de grandeur.

Le x% qui voit la troisième invasion des Barbares, est l'âge de fer du Moyen-Age. Sarrasins au midi. Bulgares et Hongrois à l'est. Normands dans l'ouest et le nord, brûlent et massacrent sur leur passage ; la confusion, la misère sont partout. L'Eglise cependant ne demeure pas sans consolation. Elle reçoit dans son sein les Hongrois, les Polonais, les Russes, et voit rejaillir sur elle la réputation de piété et de science du fameux moine Gerbert, au savoir prodigieux.

Le xie siècle a deux grands hommes dont l'un eût suffi pour l'immortaliser. Celui qui donne son nom à son époque parce qu'il maintient d'une main ferme les colonnes de l'Eglise ébranlées par les princes de la terre, c'est ce fils d'un charpentier de Toscane devenu moine sous le nom d'Hildebrand, devenu enfin le pape Grégoire VII. Il affranchit le pouvoir spirituel des entraves que lui opposait le pouvoir temporel; il corrige les abus introduits dans le sanctuaire et dirige la barque de Pierre avec une prudence et une énergie surhumaines au milieu d'orages redoutables. Saint Anselme, successeur de Lanfranc à l'abbaye du Bec et au siège de Cantorbéry, recueille l'hé-

ritage de théologie dogmatique le'gué par saint Augustin. Il emploie la force de son puissant esprit et les ressources de la dialectique à la démonstration des grandes vérités chrétiennes, et donne la preuve philosophique de l'existence de Dieu que Descartes renouvellera au xvne siècle. Guillaume de Champeaux, fondateur de l'abbaye de Saint- Victor, à Paris, enseigne une doctrine si ferme qu'on le surnomme la Colonne des docteurs. Il organise le syllogisme, qui donne au raisonnement la rigueur d'une formule mathématique, et il mérite, par sa vertu, l'affection et le respect de l'illustre moine de Cîteaux.

Mais ces docteurs qui se prennent corps à corps avec la métaphysique et les plus subtiles questions de la théologie, ne dépassent-ils jamais les bornes posées à la raison humaine? Hélas! qui ne se trompe pas en ce monde ! Il y a parfois erreur, rarement hérésie. L'un d'eux s'égare-t-il en des routes hasardeuses dans la recherche de la vérité, un concile, un pape, un évêque le ramènent à l'orthodoxie. Si quelques ouvrages étaient condamnés, les auteurs encouraient rarement l'excommunication, parce que, humbles et soumis, ils adhéraient, sur le moindre avertissement, aux condamnations qui les frappaient.

Au xiie siècle, siècle des croisades, des ordres religieux, de la chevalerie, les événements se pressent avec rapidité. Urbain II et Innocent III lancent sur l'Asie les forces vives de l'Occident. Nos croisés, seigneurs ou vassaux, laissent un tel renom de bravoure aux champs de guerre orientaux, que les Sarrasins honorent du nom de Français tout ce qui arrive d'Europe. Le chevalier chrétien, jurant fidélité à son Dieu, à sa dame, se fait par l'univers entier une réputation d'héroïque valeur, d'inébranlable loyauté. Troubadours et trouvères viennent chanter ces vaillants paladins et burinent dans les formes naïves de notre vieux français ces mille souvenirs de foi, de gloire et d'honneur. Un abbé de Saint-Denis, qui gouverne la France pendant l'absence de Louis VII, fait refleurir la justice, réforme les lois, facilite les relations étrangères, protège l'agriculture, l'industrie, le commerce; favorise l'affranchissement des communes, écrit des lettres, des mémoires, une Vie de Louis VI, et on donne à Suger le nom bien mérité de Père de la patrie. — Un moine aussi, mais un moine qui s'appelle Bernard, entre au conseil des rois et des Souverains Pontifes, et tient dans ses mains consacrées les destinées de plus d'un peuple. Véritable représentant de l'esprit religieux et théocratique du moyen âge, il se montre à la fois le plus pieux des ascètes, le plus sublime des écrivains, le plus ardent champion du dogme et de l'orthodoxie, l'homme d'Etat le plus judicieux. — Un de ses adversaires, Abéiard, magnifique génie un instant dévoyé, philosophe puissant, même en regard de ceux que la France a vus naître depuis, se montre

plus grand encore au temps de l'adversité qu'en celui du succès. Il expie ses fautes, rétracte humblement ses erreurs sur la Trinité', disant que lorsqiCon parle beaucoup^ il lï'est pas étonnant de pécher^ et quand il veut se vouer aux pratiques de la pénitence, il ne craint pas de rejoindre à Cluny son ancien adversaire, saint Bernard. — Aussi humble et docile se montre Gilbert de la Pore'e. 11 souscrit à la condamnation de ses erreurs dans le concile de Reims, 1 148, et passe le reste de sa vie à faire le bien dans le diocèse de Poitiers, dont il était évêque.

C'était là le cachet du temps. Les passions n'y étaient pas moins fortes, et l'esprit humain moins faillible, mais la foi vivait dans les cœurs, et l'homme n'était pas à lui-même son Dieu.

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