‹ Jean GersonChapitre 4 sur 51 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

LES HOMMES DU MOVEN-AGE DU XIIl^ AltJÉjF^IECLE

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E xTii« siècle est celui des saints par excellence; c'est la cou- I ronne da moyen âge, couronne dont le diadème atteint jusques aux cieux. Saint Dominique et saint François I d'Assise jettent les bases de ces ordres immortels qui vont rajeunir la force de l'Eglise. Le premier fait plus par ses prières et ses prédications pour pacifier le midi de la France, que ne faisaient les armes des croise's. Le second montre aux prétendus réformateurs d'alors qu'on peut renoncer atout ce qui est de la terre, s'éprendre de l'humilité et de la pauvreté en restant enfants soumis des pasteurs légitimes. Saint Bonaventure projette sur son ordre naissant, la lumière de sa science, l'éclat de ses vertus. Saint Louis, formé par les fils de saint Dominique, révèle ce que peut la piété pour gouverner les peuples. Il devient par sa réputation de justice et de vertu, l'arbitre des cours étrangères, et joue, avec une grandeur plus humble, plus désintéressée et plus pure, dans l'Europe du treizième siècle, le rôle souverain qu'y jouera Louis XIV au dix-septième. L'infidèle lui-même est saisi de respect et d'admiration devant lui. Cinq centsans plus tard, l'impie cherchant à jeter sur tout ce qui est grand le venin de sa bave impure ou l'éclat de son rire satanique, n'osera point toucher à la singulière beauté de cette figure, et on l'entendra avouer « qu'il n'est pas possible à l'homme de porter plus loin la vertu ».

Si la science religieuse brillait d'un vif éclat, la science profane n'était pas dédaignée. Raymond Lulle, à qui nos savants modernes donnent la première place dans la série des chimistes à qui on doit les progrès de cette branche, écrivait sur la théologie, les mathématiques, la physique et la chimie. Chrétien fervent, il rêvait de faire succéder

aux croisades guerri&res des croisades pacifiques et de gagner les Musulmans parla persuasion. Il apprend les langues orientales, parcourt Chypre, l'Asie mineure, l'Arménie, la Tunisie, Alger, et il est lapidé à Bougie.

Vincent de Beauvais essaye aussi de renouer le fils souvent interrompu des. traditions scientifiques. Chargé par saint Louis d'écrire le résume' de toutes les connaissances qu'on possédait alors, il donne, dans le Spéculum viajus ou Miroir général^ un aperçu de ce qu'on savait sur Dieu, sur l'homme et l'univers. La première partie ou Miroir naturel est un traité des sciences physiques et naturelles ; anthropologie, cosmographie, physique, histoire naturelle dans ses diverses branches, géognosie, météorologie, anatomie, physiologie comparée, agriculture, industrie agricole, toutes ces sciences retrouvent là leurs éléments premiers. La seconde partie ou Miroir doctrinal est une espèce de cosmographie des arts et des sciences, comme la première est une cosmographie de la nature. Vincent y traite de la science et de la philosophie considérées dans leurs rapports avec le perfectionnement de l'homme; de la logique, de la dialectique, de la rhétorique, dg la poétique; puis delà morale et des mœurs; des arts industriels et mécaniques; de la médecine et de la chirurgie ; du droit civil et politique; de la jurisprudence; enfin, de la théologie, L'histoire et ses principales divisions forment la troisième partie ou Miroir historique. Cette encyclopédie est le monument scientifique le plus complet qui ait paru jusqu'alors. « Elle renferme, dit l'abbé Bourgeat, ce que les Grecs, les Romains, les Arabes, les Pères et les philosophes, avaient écrit de mieux sur tous les sujets ». Dans notre temps de spécialités, on s'étonne à la vue du vaste champ de connaissances qu'ont embrassé des hommes comme Vincent de Beauvais ou Albert le Grand, dont nous parlerons plus loin.

Un autre moine, un franciscain, creuse, en même temps que Vincent, cette mine inépuisable de la science, mise par Dieu à la disposition de l'homme ; Roger Bacon, formé aux écoles d'Oxford et de Paris, est plus qu'un promoteur ; il invente, il est l'égal et le contemporain des hommes de génie à venir. Moine orthodoxe, dit Alexandre de Humboldt, mais savant affranchi du joug d'Aristote, il ne salue plus que la parole de Dieu du fameux : Magister dixit, dont les clercs accompagnent les préceptes du philosophe grec; et, au lieu d'accepter ces derniers comme des'oracles, il proclame la puissance de l'observation, l'autorité de l'expérience dans les questions scientifiques. Toute sa philosophie consiste à bien lire et à bien comprendre ces deux livres divins : l'Ecriture Sainte, révélation de Dieu; et la nature, œuvre de Dieu. Entre la théologie, appelée seule à nous révéler les causes premières, et la science expérimentale, par laquelle nous pou-

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vons pénétrer les causes secondes, il n'admet aucune hypothèse. Cette méthode était une révolution dans le domaine des sciences ; elle le conduisit à de brillantes découvertes en chimie, en astronomie, et les ouvrages qu'il composa en latin, en grec, en hébreu, le firent surnommer le Docteur admirable. A peine Clément IV est-il assis au trône de saint Pierre, qu'il lui demande une copie de ses- ouvrages. C'est le recueil qui a été conservé sous le nom d'Opiis majus. Outre les considérations philosophiques d'une grande beauté qui rattachent toutes les sciences à la théologie, on y trouve des explications déjà satisfaisantes sur la structure de l'oeil, le scintillement des étoiles, la lentille, le télescope, la réfraction des rayons solaires. Bacon connaît la composition de la poudre ; il a l'intuition des navires à vapeur, des bateaux sous-marins, des locomotives, des ballons, du levier, des grues et des cabestans, des scaphandres, des ponts suspendus ; il pressent l'attraction des aimants sur le fer, celle des acides pour les bases, celle des plantes entre elles. On a dit qu'il y avait en lui Archimède, James Watt, Papin, Fulton et Montgolfier. Il croyait au progrès continu delà science. « D'autres après moi, disait-il, préciseront et compléteront ce que Je ne fais qu'effleurer » . On pourrait supposer en effet que ses travaux ont aidé les modernes dans leurs découvertes. Hélas ! les nombreux manuscrits, fruits de longues recherches et'de patientes veilles, ont été détruits à l'époque de la Réforme, parce que leur auteur était un moine. Certains esprits préfèrent les ténèbres à la lumière, afin de ne pas voir la main qui soutient celle-ci.

Roger Bacon était un beau génie. *Et voici cependant que sous un autre habit, dans un autre coin de l'Europe, mais toujours sous les arceaux du cloître, un autre homme le dépassait. Les religieux de son Ordre l'appelaient frère Albert ; la postérité l'a surnommé le Docteur universel, l'Aristote du Moyen-Age. Pour les esprits bornés, c'était un magicien dont les œuvres ne s'expliquaient pas naturellement ; en réalité, c'était un saint, marchant à la lueur d'une intelligence guidée par Dieu. Albert le Grand, en effet, avait arraché à la nature des secrets que les savants enseignent aujourd'hui comme des faits acquis à la science, mais qui jetaient ses contemporains dans la stupéfaction. On trouve dans les 21 volumes de ses ouvrages des titres comme les suivants : Du ciel et du monde — Des météores — Des minéraux — Des animaux — De la végétation et des plantes — Des principes du mouvement — De l'unité de l'intelligence. En physique, en chimie, en mécanique, en zoologie, en psychologie, il fit de nombreuses découvertes. Des savants modernes ont dit que pendant les trois siècles qui le suivirent, il ne fut pas dépassé ni atteint. Bufifon s'est inspiré de lui dans ses travaux de classification des espèces et des genres d'animaux.

Embrassant l'universalité des sciences humaines et des sciences sacrées, il les envisage surtout au point de vue chrétien, et sa gloire n'est pas seulement d'avoir donné l'impulsion vitale à son époque ; elle est surtout d'avoir complété et fermé le cercle des connaissances humaines par la démonstration scientifique des rapports de l'homme avec Dieu.

Quand Albert quitta l'Université de Padoue pour venir enseigner à Paris, sa renommée était déjà grande, et nul cloître ne pouvait contenir la foule accourue pour l'entendre. Il fut obligé de s'installer sur une place publique et d'y donner ses leçons en plein air comme avait fait Abélard sur la montagne Sainte-Geneviève un siècle auparavant. Il se rendait donc dans ce lieu, voisin de son couvent, qu'on a nommé place de Maître Albert, et plus tard, par corruption, place Maubert. Bien qu'il eût employé pour la seule gloire de Dieu le talent qui lui avait été donné, il sentit que la voix de la science humaine doit se taire à mesure qu'on approche de l'éternité, pour laisser retentir librement la parole qui seule ne passe pas. Il cessa d'enseigner, passa ses dernières années dans l'intimité avec Dieu, et se dirigeant chaque jour vers le lieu désigné pour sa sépulture, il demandait au Seigneur, du milieu des tombeaux, de préparer aussi sa place au ciel. Loin qu'on l'eût oublié cependant, une douleur inexprimable se répandit à la nouvelle de sa mort, dans les écoles où avait retenti sa parole puissante, et dans les cœurs qu'il avait éleve's, éclairés et guidés. « La religion, dit M. Pouchet, perdait un de ses plus fermes soutiens ; la philosophie et les sciences, leur plus éloquent interprète».

Albert le Grand avait dit un jour en parlant d'un de ses disciples au caractère un peu taciturne: Nous l'appelons le bœuf muet, mais les mugissements de ce bœuf s'entendront par toute la terre. Il ne se trompait pas. Chacun a sa voie et sa mission tracée. Si Thomas d'Aquin n'atteignit pas son maître sous le rapport des sciences profanes, il le dépassa dans la théologie. C'est le plus grand théologien de l'Occident, le plus grand philosophe de l'Eglise, et il restera toujours pour elle un oracle incontesté. Il dégagea de tout sophisme les bases inébranlables sur lesquelles repose la doctrine, et fixa dans d'immortels ouvrages, cette doctrine attaquée par les hérétiques. « Il monte sur le trône de la science divine, dit le P. Lacordaire, et depuis six siècles qu'il y est assis, la Providence ne lui a point encore envoyé de successeur ni de rival ». La puissance de sa raison était immense. — «Tout grand théologien qu'il est, dit Victor Cousin, il reste toujours fidèle à l'esprit philosophique. C'est un maître accompli dont le mérite essentiel est une clarté parfaite. Il décompose, divise et subdivise les questions, ne songeant qu'à les éclaircir ». « Sa philosophie, ajoute Paul Janet, est un admirable effort de l'esprit humain pour

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associer ces deux éle'ments : la philosophie humaine et la philosophie divine ; Aristote et le Christianisme ». En effet, si les aperçus sublimes de saint Thomas sur la science divine font encore loi dans l'Eglise ; si sa Somme est destinée à rester l'Encyclopédie catholique par excellence, ses opinions sur les choses humaines, vues au jour de la raison divine, ne sont point à de'daigner. C'est lui qui a donné de la loi cette définition à la fois complète et profonde : « La loi est utle règle de raison, promulguée, en vue du bien commun, par celui qui a soin de la communauté ».

Certes, il y eut au Moyen-Age de remarquables génies ; on ne risque rien de l'affirmer. Ce xin° siècle porte en particulier le signe caractéristique des époques glorieuses ; une masse de grands hommes entourant un prince illustre. Et encore n'avons-nous passé en revue que ceux dont le génie s'impose, et laissons-nous dans l'ombre quantité de noms qui ne furent pas sans mérite. Que serait-ce si, voulant décrire toutes les beautés de ce temps et rappeler toutes ses gloires, nous évoquions en Italie l'ombre de Dante et de Pétrarque, de Giotto ou de Cimabué; si nous montrions, s'élevant par toute l'Europe, les flèches de mille cathédrales, si nous touchions, ne fût-ce qu'en passant, aux monuments de cette architecture ogivale, dont on admire encore les innombrables chefs-d'œuvre ! Ou le Moyen-Age fut doué d'une grande beauté morale, ou je ne sais plus ce qu'on appelle de ce nom sur la terre.

De cette beauté morale, la France avait sa bonne part. Centre déjà reconnu de la chevalerie chrétienne, elle avait arraché à l'empire dégénéré le glaive temporel qui ne protégeait plus dans sa main la liberté des Papes; fidèle au génie des croisades, vigilante au dehors comme au dedans, elle employait les armes de ses fils partout où le demandaient les intérêts de la chrétienté. De là un épanouissement merveilleux de gloire nationale, et cette extension trop oubliée de la langue française qui préparait l'universalité moderne de notre idiome. Le nom des Francs retentissait partout et leur langue, presque aussi répandue que de nos jours, était comprise dans tout l'Occident. Transportée par la conquête au delà des monts et des mers, elle était parlée dans la société chevaleresque, de la Palestine à l'Irlande, du Portugal à la Norwège.

Sur le siège de saint Pierre, Innocent lïl se montrait à la hauteur d'un temps riche en grands hommes, fécond en grandes choses. Chef suprême de tous les Etats catholiques, pontife aussi vertueux qu'habile politique, on le voyait tour à tour donner des lois aux peuples et instruire les fidèles romains, du haut de la chaire de vérité.

Les siècles qui venaient de s'écouler avaient parfait un travail politique comparable pour la grandeur à l'œuvre religieuse de pacifier les

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esprits, à l'entreprise scientifique de conserver les arts anciens et de conquérir des vérités encore inconnues à l'esprit humain. Des éléments divers ; indigènes, romains et barbares ; païens, orthodoxes, hérétiques, qui s'étaient agités tour à tour sur le sol de notre patrie, le Moyen-Age avait formé un tout; peu à peu l'unité s'était faite, et la France existait. Oui, à la fin du xin^ siècle, il y a une France ; cette France a un roi. Plus de la moitié du vieux sol gaulois reconnaît sa seule autorité. Le régime politique est fondé par la reconnaissonce de la loi salique, le régime judiciaire est établi par les constitutions de saint Louis ; les traditions sociales, littéraires, artistiques, ont un corps. Il y a une France : cette France a une âme, non point substantielle, mais idéale, âme faite des milliers d'âmes qui cherchent ensemble son unité et sa grandeur, qui poursuivent son œuvre et sa mission ; elle a un cœur, et ce cœur, noble et généreux, nul ne l'a jamais contesté, bat dans la poitrine du roi et des légistes, des évêques et des clercs, du noble et de l'homme du peuple.

Le Moyen-Age avait atteint son apogée de gloire. Le génie et la foi, en se donnant la main, l'avaient marqué d'un sceau particulier, inoubliable et immortel. Mais il avait encore à parcourir une partie de sa carrière : le xiv^ siècle et la moitié du xv®. Hélas ! on voit bien qu'on se trouve sur cette pauvre terre où nul chemin n'est sans obstacle puisqu'une marche si belle, une ascension si rapide vers le bien, éprouve un temps d'arrêt, et que la décadence même suit de près la période glorieuse. De grands malheurs fondent alors sur l'Eglise et la France ; ils arrêtent l'épanouissement de cette civilisation pleine d'originalité, en même temps naïve et raisonnée, faite de foi religieuse et d'ardeur chevaleresque. Un vent de mort souffle partout avec la guerre de Cent ans. Les sentiments de loyauté qui semblaient avoir acquis droit de cité chez nous, font place aux parjures, aux massacres, aux trahisons. Ces guerres privées que les sages institutions de l'Eglise avaient enrayées quelque temps, recommencent avec fureur. Les assassinats d'Olivier de Clisson, de Louis d'Orléans, de Jean sans peur, bouleversent toutes les idées de justice, de simple droit des gens. Les luttes sanglantes des Bourguignons et des Armagnacs en France; celle des Deux Roses en Angleterre, habituent les esprits aux horreurs de la guerre civile, et y effacent les notions d'unité et de patriotisme.

C'est un chaos moral dans lequel semble sombrer la conscience universelle. Ce sont des fléaux matériels qui amènent partout la misère et la désolation. La Jacquerie ravage les provinces septentrionales de la France, et les bourgeois des villes, unis aux seigneurs, sont obligés d'exterminer des bandes entières de ses membres. Dans le midi, après la captivité de Jean II et le traité de Brétigny, les pays

envahis par l'Anglais, se trouvent en proie à la plus affreuse misère. Les exactions et les arrogances des vainqueurs n'en sont pas la seule cause : Les bandes affamées de Routiers, de Malandrins, de Pastoureaux, parcourent le pays en tous sens ; soudoyés par les Anglais, poussés par le besoin, ils mettent le comble aux malheurs de la France. Partout où ils ont passé, la famine décime les populations, et la fameuse pestenoire ou peste de Florence « dont bien mourut la tierce partie du monde»détruit dans le midi de la France, la moitiédes habitants.

N'est-il pas naturel qu'au milieu de semblables calamités, le mouvement intellectuel se trouve suspendu ? N'est-il pas à craindre même de voir la vie intellectuelle s'abîmer dans quelque naufrage analogue à celui des invasions barbares ? L'Eglise alors a tout sauvé ; l'Eglise a refait la conscience publique ; elle a gardé le flambeau de la foi. Hélas ! l'Eglise elle-même est éprouvée aujourd'hui. Au dessous de l'Esprit divin qui l'assiste et qui l'assistera jusqu'à la fin des siècles, s'agitent les éléments humains dont Dieu se sert ; et ces éléments infirmes et accessibles aux misères humaines, ont été enveloppés dans l'effarement universel. L'ambition, la mollesse ou le dérèglement de quelques membres du clergé, ont fait une plaie profonde à son cœur; le schisme a déchiré la tunique sans couture de l'Epouse du Christ; il jette le trouble dans les esprits, le bouleversement et la crainte dans les relations extérieures.

Des princes ambitieux suscitent eux-mêmes ces lamentables compétitions entre papes et anti-papes, ou tout au moins en profitent. Ils cherchent à faire nommer leurs créatures et à les dominer, car ils voudraient bien d'un frein moral pour leurs peuples, et le repoussent pour eux-mêmes. Quel rêve pour eux que d'asservir la Papauté, cette grande éducatrice des peuples, cette grande maîtresse des nations, des intelligences et des cœurs I Quel rêve que de laisser croire au monde qu'elle subsiste encore, mais de s'en faire un instrument, de reprendre furtivement le sceptre temporel et spirituel qu'avaient tenu les empereurs romains! Etre à la fois chef de la religion et chef de l'Etat fut l'attrait qui poussa tant de princes du seizième siècle à embrasser la Réforme ; se faire une situation analogue dans le monde catholique fut ce qui empêcha un certain nombre de ceux du quatorzième, de travailler à l'extinction du schisme.

Douze siècles d'une marche ascensionnelle vers le progrès intellectuel et moral avaient montré ce que peut le Christianisme pour le bien des nations ; près d'un siècle de troubles vint prouver qu'il est bien le seul élément moralisateur et civilisateur. L'esprit chrétien semble s'éclipser dans quelques-uns de ses ministres, et de là va dater l'altération de la foi et de la morale, si vivantes jusqu'alors. Le caractère du Moyen-Age n'est pas encore transformé, mais il est altéré, et,

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dès le xiv» siècle la société' française prépare son évolution vers la Renaissance. L'ardeur du sang barbare et la gravité de la raison chrétienne ne fusionnent plus aussi aisément ; l'activité de l'imagination se porte vers des rêves nouveaux ; l'esprit a des goûts, et l'intelligence des révoltes, inconnus jusqu'alors. On sent courir dans les veines du monde cette fièvre, avant-coureur des grandes crises. La légèreté gauloise relève la tête sous les insignes de la chevalerie; la courtoisie devient galanterie. Le formalisme romain étouffe ce qu'il y avait en nous de naïf et de spontané; il travaille à faire entrer l'absolutisme dans le pouvoir centralisateur, et commence à signaler la liberté' chrétienne comme un danger pour ce pouvoir. Avec les idées nouvelles, des mobiles nouveaux se font jour; dans l'art militaire, on ne combat plus seulement pour l'honneur et la gloire; on combat pour le gain. Esprit religieux qui va s'amoindrissant, caractères qui s'abaissent, âmes qui perdent leur vigueur, voilà le quatorzième siècle; et la première conséquence de cette transformation latente, est la perte de l'originalité.

Qui donc élèvera la voix au milieu de ces désordres ? Quel pilote signalera l'écueil au sein de la tempête 7 Quelle main tiendra haut et ferme le divin flambeau pour éclairer ce chaos où tout menace de sombrer ? Jusqu'à la Révolution française, malgré bien des fluctuations, la France a gardé l'idéal de civilisation que nous légua le Moyen-Age : honneur ex foi : Dieu a donc envoyé du secours ?

Du secours ! Il en enverra toujours à l'Eglise, car il a promis d'être avec elle jusqu'à la consommation des siècles, et les portes de l'enfer ne prévaudront contre elle ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais. Du secours ! il en enverra à la France tant qu'elle lèvera vers lui son regard éploré, tant qu'elle l'appellera. Dieu ne saurait abandonner ni l'Eglise dont il est l'âme, ni la France, dont il est le roi. Il voulut que cette dernière période même fût encore illustrée par des âmes marquées de son sceau, et investies de son mandat. Les champs de bataille, au milieu du cliquetis des armes, virent se lever la douce et ravissante figure de Jeanne d'Arc. Dans les arènes de l'intelligence et de l'orthodoxie. Dieu suscita Catherine de Sienne, Jean Gerson, Pierre d'Ailly ; et le Moyen-Age se clôt enfin par l'œuvre immortelle de Guttemberg, chrétien sincère autant qu'homme de génie, répandant sur le monde entier, au moyen des procédés mécaniques qu'il invente, ces lumières que les hommes du Moyen-Age avaient travaillé à conserver, à augmenter, à propager autour d'eux, dans la mesure du possible, par la parole, l'écriture ou l'exemple.

C'est une des figures de cette dernière période que nous voudrions esquisser : celle du chancelier Gerson. On nous pardonnera, nous l'espérons, ce coup d'œil préparatoire sur le Moyen-Age, auquel nous

voulons joindre encore une étude sur les e'coles de ce temps-là. Pour juger de l'influence d'un homme sur son époque, et de la reconnaissance que lui doit la postérité, il n'est pas hors de propos de connaître le milieu où il exerça son action ; mais surtout il n'est pas hors de propos de rappeler ce que nous devons à ces siècles qui ont fait la France, et qui l'ont faite à tous les points de vue, car nous vivons encore sur le peu qu'il en reste. Nous sommes trop portés aujourd'hui à croire que tout vient de nous, que la plus obscure des nuits enveloppe ce qui nous précéda. Certes, les esprits qui ont creusé l'idée de Dieu comme on l'a fait en ce temps-là, n'étaient pas sans élévation ; et les cœurs qui ont su tirer la France 'du péril où elle se trouvait, n'étaient pas sans patriotisme.

Malheureux les peuples qui n'ont pas d'ancêtres I ils ne sauraient se vanter d'une grande civilisation, car le progrès s'accomplit par les efforts continus de chacun. Plus malheureux ceux qui en ont et qui les méconnaissent, se disant fils de leurs œuvres. L'ignorance est un mal dont on n'est pas toujours responsable; le manque de cœur en est un autre qui n'a jamais d'excuse.

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