CONDAMNATION DE JEAN HUSS
COMMENT, DANS LES VUES DE DIEU, l'ÉPREUVE n'eST PAS LOIN DU TRIOMPHE
ENDANT les trois années qu'avait dure' le concile, les
l^i Pères qui le composaient, firent plus d'une fois appel
l à la plume de Gerson, soit pour fixer, mieux que par
la parole, certaines vérités, soit pour répandre au dehors certains principes qu'on ne voulait point restreindre à l'enceinte de l'Assemblée. Le plus célèbre de ces écrits est celui de la Puissance ecclésiastique : De Potestate ecclesiastica (t. I) lu en pleine session conciliaire, et qui eut ce même honneur accordé à la Somme de saint Thomas, de figurer au milieu de l'Assemblée, à côté de l'Evangile. A la demande des Pères encore, il composa le Traité de la communion sous les deux espèces (t. I), lu également dans une des sessions du concile, et motivé par l'enseignement erroné de Jean Huss sur cette matière. On sait que de Constance, en effet, date le décret qui interdit aux laïques de communier sous l'espèce du vin, et sans être à jeun, deux articles confirmés ensuite par le concile de Trente et passés en loi dans l'Eglise.
On avait demandé aux représentants de l'Eglise la canonisation de quelques saints suédois; leur cause fut confiée à Gerson, qui l'examina avec une prudence consommée et un rare talent.
Il écrivit à ce propos son livre Du discernement des esprits (t. I) si longtemps et si hautement admiré par les Pères de la Compagnie de Jésus, qui le regardent comme l'écho d'une sagesse divine. « C'est un plan général, disent-ils, une méthode propre à tous les temps, contenant les règles les plus sûres pour la direction des âmes. Avec les principes du saint Chancelier, il ne serait pas à craindre qu'on donnât jamais dans la superstition, l'extravagance et le fanatisme » (histoire de l'Eglise). Un autre opuscule, du même genre que le précédent, est intitulé : De la distinction des vraies et des fausses visions (t. I). Tous deux furent loués par plusieurs cardinaux et par un savant et judicieux pontife, le pape Benoît XIV. Rien ne tend à discréditer les vrais miracles venant de Dieu comme les faux prodiges venant des hommes. Depuis la déchéance originelle, l'homme, sujet à l'erreur, peut être victime des artifices du démon, lequel se transforme parfois en ange de lumière, afin de nous faire tomber plus facilement dans ses pièges. Saint Jean recommande de ne pas croire à tout esprit, mais d'éprouver si ces esprits viennent de Dieu. C'est pourquoi l'Eglise procède avec une sage lenteur dans l'appréciation des faits surnaturels ; elle demande des preuves certaines avant de les admettre et de les proclamer divins. A l'occasion de plusieurs visionnaires dont les révélations faisaient un peu de bruit, Gerson montre que la perfection, la vertu, le mérite d'une âme ne dépendent nullement des visions; et que, si les véritables, manifestation libre et volontaire de la toute-puissance divine, ne concluent pas, d'une manière certaine, à la sainteté de celui qui les reçoit, il en est beaucoup d'autres qui sont fausses. L'évêque d'Orléans, Mgr Dupanlomp, ayant eu de nos jours à traiter le même sujet, s'est fortement appuyé sur l'autorité de Gerson. Nous remarquerons en passant que cette doctrine sur les visions est bien celle qu'on retrouve
dans l'Imitation « Pour juger de la grandeur des mérites,
il ne faut pas regarder si un homme a plus de visions ou de consolations divines; s'il est plus éclairé dans l'Ecriture, ou élevé à un plus haut rang, mais s'il est affermi dans une véritable humilité, s'il est rempli de l'amour de Dieu, s'il cherche toujours la gloire de Dieu purement et sans réserve, s'il ne s'estime rien et se méprise véritablement, et s'il trouve plus de joie à être méprisé et abaissé par les autres, qu'à en être honoré » (1. III, ch. vu). Le chanoine A. Kempis, au contraire, semble
professer une autre doctrine dans ses écrits, et accorder aux visions une portée beaucoup plus grande.
Diverses opinions erronées avaient été présentées à l'examen des docteurs assemblés à Constance. Gerson fut encore chargé des rapports à faire sur plusieurs de ces théories. Tel est le mémoire publié sur la secte des Flagellants, et celui qui a pour objet les propositions de Mathieu Grabon. Ce dernier était un théologien saxon de l'Ordre de Saint-Dominique, et l'écrit venant de lui qui avait été présenté au Pape, était dirigé contre une société dite des Frères de la vie commune. Fondée par Gérard de Groot, docteur de Paris et chanoine d'Utrecht, recommandable par la sainteté de sa vie, cette société se composait de personnes distinguées par leur piété et leur savoir, lesquelles vivaient ensemble et s'occupaient de bonnes œuvres, mais sans faire de vœux. Mathieu Grabon prétendait qu'une vie semblable ne pouvait se mener licitement et sans qu'on exposât son salut; qu'elle ne devenait méritoire que si on appartenait à une communauté approuvée par le Saint-Siège. Cette doctrine fut condamnée, mais les procédés de Gerson et la bonne foi du religieux firent qu'on la vit aussitôt rétractée par son auteur.
Il faudrait des volumes pour énumérer toutes les mesures adoptées dans le concile à l'instigation de Gerson ou par son conseil. Il ne prenait cependant la parole ou la plume que lorsqu'il y était sollicité ou lorsque son tour de parler arrivait. Mais la sainteté de sa vie inspirait une telle confiance, la droiture de sa doctrine et la clarté de son exposition paraissaient si précieuses, qu'on recourait toujours à lui dans les questions douteuses ou embrouillées. Il posa des règles sûres pour la canonisation des serviteurs de Dieu. Il plaida et gagna devant le concile, la cause de la congrégation des chanoines réguliers qui était attaquée par un dominicain, comme nuisible aux ordres canoniquement institués. Esprit essentiellement large, il comprenait la grandeur de l'Eglise ; il savait combien d'ouvriers peuvent trouver place en son sein, et il était bien venu pour défendre les chanoines réguliers contre les frères prêcheurs, lui qui jadis avait soutenu ceux-ci contre l'Université tout entière. Par une coïncidence digne de remarque, Thomas a Kempis, un des premiers copistes de l'Imitation, et celui à qui un grand nombre de personnes l'attribuent, faisait partie, à ce moment, de cette corporation des chanoines réguliers. Gerson
sollicita et obtint des membres de l'assemble'e, des règlements pour la tenue fre'quentes d'autres conciles à l'avenir. Il s'employa avec zèle et activité à la réformation des mœurs de l'Eglise, et malgré toute la reconnaissance' qu'il avait pour Sigismond, dont la bienveillance et la fermeté avaient rendu possible la convocation du concile, il ne craignit pas de s'élever contre lui quand l'empereur, touchant à des questions qui ne sauraient relever du domaine temporel, voulut obtenir du concile une autorisation au mariage des prêtres. Fréquemment, dans ses sermons ou ses discours pendant les sessions conciliaires, il avait insisté sur la nécessité de rendre notre vie conforme à celle de notre modèle Jésus-Christ. « Que la malédiction, avait-il dit une fois, retombe sur ceux qui n'imitent point la vérité de la vie de Jésus-Christ ». Il appuie avec plus de force sur cette idée quand il dépeint la vie du prêtre, lequel doit être un autre Jésus-Christ. « Heureux, s'écrie-t-il, celui qui se fait le plus possible, l'imitateur de Jésus-Christ : Félix qui imitatus fuei'it Chr^istiim » [de Niiptiis Eccîesie, t. I).
Une question souvent débattue pendant les années qui venaient de s'écouler avait été la part de contributions que l'Eglise de France devait apporter au Saint-Siège. Il est du devoir en effet de toute nation chrétienne, d'aider à soutenir la dignité du trône pontifical, et de subvenir aux besoins de l'Eglise universelle pour les missions, les convocations de conciles, etc. Les docteurs de l'Université, et par conséquent Pierre d'Ailly et Gerson leurs interprètes, ne contestèrent nullement en principe cet impôt ecclésiastique. Mais peut-être, rendus méfiants par les exactions scandaleuses des papes d'Avignon, ont-ils donné de cette question une solution trop incomplète, laissant la porte ouverte à d'interminables discussions. Ils restreignirent en effet l'application de ce principe aux cas de suprême nécessité, ce qui permit à la cour de France de s'en déclarer juge, trop souvent selon sa fantaisie.
Mais cette question tint peu de place dans les travaux et les écrits du chancelier ; les intérêts de la foi et de la morale appelaient ailleurs son attention; il fallait s'occuper de doctrines souverainement menaçantes et dangereuses, déférées au concile. Celles du prêtre anglais Wiclef avaient été examinées et condamnées, mais Jean Huss les professait et prétendait les appliquer dans toutes leurs conséquences, aidé par deux de ses
principaux disciples : Jacobel et Je'rôme de Prague. Jean Huss n'était pas seulement un hérétique opiniâtre qui feignit plusieurs fois de se rétracter et retombait aussitôt dans ses errements, c'était un anarchiste et un énergumène, bravant insolemment l'autorité de l'Eglise, ravageant la Bohême et les pays ^voisins, soulevant les populations contre toute espèce de maîtres et d'autorités légitimes. La manière dont il parle dans ses écrits de Rome et du Pape qui est selon lui l'Antéchrist, fait lever les épaules de dégoût, par les absurdités qui y sont débitées. Une autre de ses propositions est celle-ci: « Un homme en état de péché mortel n'est plus ni pape, ni évêque, ni prêtre, ni chrétien, ni roi, ni maître, ni propriétaire de quoi que ce soit ». Proposition subversive qui n'aurait laissé aux supérieurs ecclésiastiques qu'une autorité précaire, à la merci de l'opinion que les fidèles auraient eue de leur vertu, et qui autorisait les excès de tous les communistes, phalanstériens et révolutionnaires du monde. Gerson, d'Ailly et quelques autres docteurs de l'Université furent chargés d'instruire le procès des accusés. Le premier signa la condamnation de dix-huit articles avancés par Jean Huss, en déclarant qu'une « hérésie aussi scandaleuse devait être au plus vite extirpée, de peur que le monde n'en fût infecté. » En vain essaya-t-on de ramener parla douceur l'hérétique et ses adeptes ; on tenta de les convertir; on procéda en toutes choses avec des lenteurs calculées ; mais leurs doctrines bouleversaient déjà plusieurs contrées ; ils avaient levé une armée, profanaient les églises, abattaient les autels ; il fallut effrayer leurs sectaires. Jean Huss et Jérôme de Prague furent condamnés au feu ; Jacobel, moins entreprenant, fut simplement excommunié.
Restait une autre question, la dernière qui fut agitée dans la vie publique de Gerson, celle qui devint le point d'arrêt mis par Dieu à la route jusque-là parcourue, et qui permit au chancelier, malgré la défaveur apparente qui en ressort, de terminer enfin sa vie dans le calme et la paix qu'il avait toujours désirés.
La cause de Jean Petit fut rapportée devant le concile de Constance. Un certain nombre de docteurs demandaient que la condamnation de sa thèse, prononcée à Paris en 141 3, fût confirmée à Constance ; les agents du duc de Bourgogne demandaient au contraire qu'elle fût annulée. Par un acte du 3i décembre 141 3, la Faculté de droit avait désavoué la conduite tenue par Gerson
en cette affaire ; la nation de Picardie, composée presque entièrement de sujets du duc de Bourgogne, avait suivi cet exemple. L'e'vêque de Paris, Ge'rard de Montaigu, avait décidé contre quelques propositions en général, et indépendamment de toute application personnelle. Le parti bourguignon prétendit que les articles condamnés n'étaient pas des extraits fidèles de la thèse de Jean Petit. Dans une assemblée solennelle, en présence de l'Université, du chancelier de France, du prévôt de Paris, des grands vicaires et autres officiers de l'évêque, Pierre aux Bœufs, docteur en théologie, de l'ordre des Cordeliers, avait prononcé un discours dans lequel il déclarait annulée et comme non avenue la sentence portée par l'évêque de Paris. Ils demandaient maintenant qu'on en fît autant à Constance.
Certes, il y avait alors du courage à élever la voix contre le parti bourguignon. Jean sans Peur, allié d'Isabeau de Bavière, disposait à son gré de la puissance ro\^ale. Craint et redouté partout, il imposait le silence, même à ceux qui n'approuvaient pas sa conduite. Cela n'arrêta point Gerson. Il savait quelles conséquences désastreuses peuvent découler des principes tyrannicides; aussi poursuivit-il de tous ses efforts, au milieu de toutes les timidités et de tous les compromis, le but qu'il se proposait. Faut-il dire qu'il eut pour adversaire parmi ceux qui soutenaient la cause du duc de Bourgogne et de son défenseur, ce Pierre Cauchon qu'on retrouve à douze ans de là, jouant un triste rôle dans le procès de Jeanne d'Arc ? Aveuglé par la haine politique, il excusait déjà le meurtre, en attendant qu'il le conseillât.
Le concile rejeta la proposition suivante : « Il est permis, obligatoire, et même méritoire à tout vassal et sujet, de tuer un tyran, même par embûches et par flatteries ou adulation, nonobstant toute promesse ou confédération jurée avec lui, et sans attendre la sentence ou l'ordre d'aucun juge ». — Le concile, dirent les Pères, déclare et définit, après mûre délibération, que cette doctrine est hérétique, scandaleuse, séditieuse, et qu'elle tend à autoriser les mensonges, les fourberies, les trahisons et les parjures. Sont donc déclarés hérétiques ceux qui la soutiendront avec opiniâtreté, et le concile entend qu'il soient poursuivis et punis comme tels selon les lois de l'Eglise.
On n'alla pas plus loin dans l'application à faire de ce décret. Les principes étaient sauvegardés; après avoir condamné la doctrine, on voulut ménager les personnes. Jean Petit était mort.
Quant à la voix dont la sienne avait été l'écho ; quant au bras qui avait dirigé celui de l'assassin, on pensa que les viser et les atteindre directement, serait creuser un nouvel abîme entre deux maisons rivales et puissantes, et retarder encore la pacification de la France (i).
Mais la persévérance de Gerson avait irrité les députés du duc de Bourgogne. Celui-ci résolut la perte du chancelier et donna Tordre de lui tendre quelque embuscade semblable au guet-apens où Louis d'Orléans avait trouvé la mort. Si alors les liens du sang et une dignité princière ne l'avaient point arrêté, il ne pouvait reculer maintenant devant un simple chancelier, ce chancelier eût-il reçu l'onction sacrée des prêtres. Alors celui qui n'avait depuis trente ans qu'une pensée : le salut de l'Eglise; celui dont tous les actes, dans une existence laborieusement remplie, avaient tendu à ce but; celui qui avaitloyalement poursuivi la réforme avec l'Eglise et par l'Eglise, non point comme plus tard le malheureux Luther, en dehors de l'Eglise, et sans elle, et contre elle ; celui qui venait d'occuper au concile un rang éminent ; celui que Martin V honorait de sa confiance, dont les cardinaux recherchaient les lumières, que le cardinal Zabarella avait proclamé en plein concile « le plus excellent docteur de la chrétienté. Super excellens doctor christiatiitalis, » et qu'il avait salué du titre devenu traditionnel de docteur très chrétien : Docior christianissimiis ; celui dont la place et le surnom restaient ainsi marqués dans les rangs et les titres des Pères et docteurs de l'Eglise, fut obligé de quitter en secret l'assemblée où il venait de se couvrir de gloire, et de s'enfuir, ne disons pas comme un coupable, disons comme un proscrit.
(i) Des copies d'actes relatifs au concile de Constance existent dans les manuscrits de la bibliothèque de Lyon. C'est un souvenir du séjour de Gerson après le concile de Constance. Un manuscrit latin portant les numéros 293-608 et provenant du couvent des Minimes , contient quelques-unes des propositions présentées par Gerson à Constance. Le manuscrit 106 est un recueil en 3 volumes de tout ce qui a rapport aux débats de 'l'affaire de Jean Petit. Il débute par un extrait des chroniques d'Enguerrand de Monstrelet relatant le meurtre du duc d'Orléans. Viennent ensuite les lettres de convocation des évêques de Paris, et du roi pour la tenue du concile, la défense de Jean Petit, l'attaque de Gerson, l'arrêt prononcé en 1414 contre la doctrine de celui-là, les lettres patentes de Charles VI qui le condamnent, et le dénouement de toute cette affaire au concile de Constance.