‹ Jean GersonChapitre 37 sur 51 · NOTICE SUR LE COUVENT DES CÉLESTINS DE LYON · texte numérisé non relu

NOTICE SUR LE COUVENT DES CÉLESTINS DE LYON

VIE qu'y .MÈNE LE CHANCELIER.

■ A France! Etait-ce encore la France? était-ce l'Angleterre? Isabeau, profitant de la démence de son mari, se préparait à déshériter son fils, et à consacrer ainsi la spoliation définitive du pays occupé par l'Anglais. La France ! jamais elle ne s'était vue en telle extrémité -, ses enfants savaient ce que c'est que perdre une bataille ; ils ignoraient ce que c'est que perdre à la fois la patrie et l'honneur. Comment retourner à Paris quand on sent son cœur bondir d'indignation, son front rougir de honte devant un tel état de choses ; quand on veut bien se dévouer à la cause de Dieu, mais non pas à celle d'un gouvernement étranger !

Il était une ville alors que Dieu faisait libre de l'oppression ; il l'avait faite généreuse toujours. Thomas Becket défendant contre Henri II l'intégrité de sa conscience, y avait trouvé un asile; ce même asile allait s'ouvrir pour le chancelier fugitif. Lyon, en effet, restait attachée au Dauphin ; elle abrita même quelque temps sa personne ; le drapeau anglais ne flottait pas sur ses murs, et la faction bourguignonne n'y avait nul pouvoir. L'Archevêque de Lyon qui avait connu Gerson à Constance; son frère Jean, prieur des Célestins, l'appelaient tous les deux. Il y vint donc. Il y vint, épuisé et vieilli, dans un état de maigreur qui témoignait des souffrances endurées; dansuneindigence com-

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plète. Ce qu'il avait jadis possédé était devenu en 1413 la proie des factieux bourguignons, de plus il avait dû, en quittant Constance, payer de sa bourse le notaire qui avait exercé dans l'affaire de Jean Petit; et il avait vécu depuis, soit de la charitable hospitalité des monastères qui se trouvaient sur sa route, soit d'un secours accordé par le Dauphin. Celui-ci, pendant son séjour à Lyon, avait voulu reconnaître par les quelques faveurs que lui permettait sa mauvaise fortune, le dévouement de ses fidèles. Il avait institué deux foires « à Lyon sur le Raosne, ceste ville de très-grant service et grandeur, qui est une des clez du royaume », et il avait cherché à dédommager quelques-uns de ceux qui avaient souffert pour lui. « On lit dans le registre de la Cour des Comptes, dit Jouvenel des Ursins : — A maistre Jehan Jarson, chancelier de Nostre-Dame de Paris, et à Gérard Machet, chanoine d'icelle église, docteur en théologie, Monsieur le Régent, par ses lettres du 25 janvier 1419, a donné, scavoir : audit Jarson 200 livres, et audit Machet, 100 livres, tant en considération des bons et loyaux services qu'ils lui ont faits dès longtemps, comme pour leur aider à supporter les pertes et dommages qu'ils ont encourus dernièrement en la ville de Paris pour la rébellion advenue en icelle ». Gérard Machet était le remplaçant que Gerson avait laissé à son poste de chancelier en partant pour Constance; il fut depuis évêque de Castres.

C'est donc épuisé et dans le dénuement que Gerson arrivait à Lyon ; il devait y passer néanmoins, sa correspondance en témoigne, les plus douces années de sa vie. Longtemps Dieu avait semblé lui dire ces paroles d^VIinitation : « Pourquoi cherchezvous le repos, puisque c'est pour le travail que vous êtes né? Disposez-vous à la patience plutôt qu'aux consolations » (1. II, ch. 10), car, avide de solitude et de recueillement, il avait été jeté malgré lui dans le tracas des affaires publiques. Voici maintenant que Dieu paraît se raviser et permettre enfin à Gerson de prononcer ces mots qui commencent le troisième livre de Vlmitation (premier au début) : « J'écouterai ce que le Seigneur Dieu me dira au fond du cœur » (Ps. Lxxxiv-9) ou celles par lesquelles débute le chapitre suivant : « Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur vous écoute » (I Reg. 111-9). Une autre ligne encore nous paraît être le résumé de cette situation : « Il faut que vous passiez par le feu et par l'eau, avant d'entrer dans le rafraîchissement » [Imit. 1-22 du Ps. Lxv). Le jour du rafraîchissement,

du repos, de la paix était enfin venu; ce repos, cette paix,' il les goûta chez nous.

Le repos, pour les âmes saintes, ce n'est pas l'inaction, nous le verrons pour le pieux Docteur. En Dieu se trouvent excellemment calme, repos et paix, et en Dieu cependant se rencontrent l'activité et la fécondité. La vie du chancelier à Lyon se divise en deux périodes : son séjour au couvent des Célestins, parmi les religieux rangés sous la conduite de son frère, et son apostolat à Saint-Paul.

Peut-être quelques notions sur le couvent des Célestins intéresseront-elles les Lyonnais.

Lorsque, au mois de mars 1274, Grégoire X ouvrit à Lyon le concile général où se fit la réunion des Grecs et des Latins, quelques points de discipline devaient être également soumis à l'assemblée, et le pontife se proposait de supprimer les Ordres religieux nouvellement institués. Un moine napolitain, Pierre de Mouron, natif d'Isernia dans la Pouille, avait fondé sur le mont Moroni un monastère où l'on suivait la règle de saint Benoît dans son austérité primitive. Instruit des desseins du concile, Pierre quitte sa cellule, et, accompagné de deux religieux, vient à pied à Lyon. Il arrive accablé de fatigue et reçoit l'hospitalité dans l'ancienne maison des Templiers, Après avoir fait, disent les chroniqueurs, un modeste repas et une longue prière, il s'endormit. Une voix qui se fit entendre à lui pendant son sommeil, lui dit que, non seulement il obtiendrait du pontife la conservation de son Ordre, qu'il venait solliciter, mais que ses disciples occuperaient un jour le lieu où il était logé, et qu'on y bâtirait un superbe couvent.

Les démarches de Pierre auprès du pape furent en effet couronnées de succès, et ce qui emporta d'assaut l'assentiment de Grégoire, ce fut une circonstance que mentionnent les savants auteurs de VAiinée bénédictine. « Le pape, disent-ils, voulut assister à la Messe du saint abbé, et il vit que le serviteur de Dieu ayant osté son grand habit, demeura suspendu en l'air pendant toute la célébration des saints Mystères. Ce miracle, ajoutent-ils, fut peint en l'église de Saint-Paul où il est demeuré jusqu'à l'an i562, que les calvinistes la ruinèrent. » Pierre Mouron obtint pour la conservation de son Ordre une bulle datée de Lyon, le 11 des calendes d'avril 1275. Il reprit alors la route d'Italie, toujours favorisé du ciel, car étant tombé aux

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mains d'une bande de voleurs, au milieu d'une e'paisse forêt, il fut délivré par des serpents qui mirent les bandits en fuite. De plus, afin que lui et ses compagnons fissent sans périls le reste du chemin, un soldat inconnu, monté sur un cheval blanc, leur servit de guide et disparut à leurs yeux dès qu'ils furent en pa3'^s habité.

Dix-neuf ans plus tard, le Saint-Siège était vacant par la mort de Nicolas IV. Depuis deux ans des ambitions rivales divisaient le conclave. Par hasard, par dérision peut-être, un cardinal Jeta au milieu du Sacré-Collège le nom de l'ermite du Moroni, et, malgré l'étrangeté de la proposition, Pierre de Mouron fut élu sous le nom de Célestin V. On envoya des députés pour lui annoncer la nouvelle. Il leur donna audience à travers la fenêtre grillée de sa cellule. A la vue de sa tête blanche, courbée sous le poids de 72 hivers et sous celui d'austérités sans nombre; à la vue de son visage pâle et décharné, les députés restèrent saisis d'étonnement. Plus effrayé encore fut le pauvre religieux quand il eut entendu ce qu'on lui annonçait. Il se mit à verser des larmes abondantes et se prosterna contre terre. Après quelques minutes d'oraison, il se releva, prit par la fenêtre le décret de son élection que l'archevêque de Lyon lui tendait, et ouvrit enfin la porte de sa cellule en disant humblement : J'accepte, puisque telle est la volonté de Dieu. Il se rendit bientôt avec les messagers à l'abbaye du Saint-Esprit, chef-lieu de son Ordre, et fit quelques jours après son entrée solennelle dans la ville d'Aquila, entouré d'une multitude de princes, de seigneurs, de prélats et de gens du peuple. Il était monté sur un âne, et deux rois, Charles le Boiteux, roi de Sicile, et son fils, le roi de Hongrie, tenaient la bride de sa monture.

Mais dans la solitude où Pierre Mouron avait vécu si heureux en face de son Dieu, s'appliquant à mourir à lui-même, il n'avait point appris l'art- difficile de gouverner les hommes. Il succomba sous le fardeau, et six mois après son élection, demandait à quitter Rome pour le désert; le palais du Vatican pour sa cellule du mont de Margello. Son abdication fut acceptée, mais son pieux souhait ne fut pas accompli. Boniface VIII, son successeur, craignant que la puissante famille des Colonna, ses ennemis, ne se servît de ce faible vieillard pour le troubler dans la possession du Saint-Siège, fit arrêter Célestin et l'enferma dans le château de Falmone en Campanie, où il était gardé jour et nuit par 6 chevaliers et 3o soldats. Luxe de précaution inutile

contre un homme qui ne savait user de la vie que pour prier, jeûner, me'diter, se macérer le corps ! épreuve dernière et suprême pour le solitaire qui avait tout remis entre les mains de Dieu, et que la gloire du ciel a récompensé !

Si court qu'il eût été, le passage de saint Célestin V au trône de saint Pierre avait donné de l'importance à l'Ordre qu'il avait fondé et qui maintenant portait son nom. Quand le saint et inoffensif vieillard eut passé de cette vie à l'autre, Boniface VIII ne craignant plus rien de lui et voulant honorer sa mémoire, confirma à cet Ordre les privilèges accordés par Célestin. Peu après, ce dernier fut canonisé. En i3oo, Philippe le Bel appela ces religieux en France; Charles V les protégea, et longtemps ils furent appelés par les rois de France « leurs bien-aimés chapelains et serviteurs en Dieu. »

Mais pour qu'on vît s'accomplir la révélation dont leur fondateur avait été l'objet à Lyon, il fallait d'autres événements et de fortes secousses. En i3i2 l'ordre des Templiers était aboli au concile de Vienne. Clément V et Philippe le Bel adjugèrent aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, plus tard chevaliers de Malte, la maison que les Templiers possédaient à Lyon, ainsi que ces jardins aux magnifiques charmilles, qui en dépendaient et descendaient jusqu'à la Saône. Par un échange avec ces chevaliers, les ducs de Savoie en devinrent propriétaires,}^ résidèrent parfois, et après quatre-vingts ans de possession, le duc Amédée VIII le Pacifique, donna, par une charte datée de Bourg, le 22 février 1407, aux disciples de Pierre Mouron, la maison du Temple, pour qu'ils y fondassent un monastère et y construisissent une église qui serait dédiée à la Vierge sous le vocable de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle. Il reste peu maintenant des rues de cet ancien quartier, mais ceux qui aiment les gracieux et pieux souvenirs de notre vieux Lyon, repassent encore dans leur mémoire, en parcourant ces rues, les miracles nombreux qui ont illustré et ce sanctuaire et celui qui en était voisin : Notre-Dame de Comfort, appartenant aux Jacobins.

Or, le premier prieur du nouveau monastère érigé à Lyon, fut le Père Jean Gerson, frère du chancelier ; et le cloître donné par un antipape allait servir d'asile à l'homme qui avait usé sa vie dans les luttes contre le schisme (i).

(i) Ces détails sont puisés dans Lyon ancien et moderne, par les colla-

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Notre chancelier y vécut quatre années, à ce que l'on croit, menant la vie des religieux, suivant leur règle et composant divers ouvrages, selon que Dieu l'inspirait, ou que le réclamaient les circonstances. 11 priait et il travaillait, c'est là le résumé des dix dernières années de sa vie.

Il priait. « On ne saurait croire, écrit son frère, le prieur du monastère, quels torrents de pleurs jaillissent des profondeurs de son âme au spectacle des maux affreux du beau royaume de France, cruellement déchiré par les discordes civiles et en proie

aux étrangers C'est pour cela que, offrant à l'autel le Saint

Sacrifice, il supplie le Seigneur d'accorder quelque relâche à son peuple travaillé par tant de douleurs. »

Et ailleurs : « Beaucoup s'étonnent, dit le saint prieur, de ce qu'il se tient ainsi à l'écart et mène une vie solitaire et cachée. Vous le diriez un anachorète, tant il recherche les lieux déserts. On se demande : Pourquoi ne paraît-il pas en public? Pourquoi ne vient-il plus apaiser les querelles des hommes, qui se déchaînent avec tant de fureur ? — Il ne se mêle plus à ces brûlants débats parce que, trop souvent, dit-il, la charité en souffre et périt. — Mais que fait-il donc? se demande-t-on. — Ce qu'il fait? Il s'entretient avec la Sagesse, à laquelle, comme sa compagne, il a voué sa vie dès son jeune âge ; elle le visite dès le matin, et s'il est triste et inquiet, elle ne le quitte pas qu'elle ne l'ait consolé. Quant à lui, il ne porte dans sa conversation ni chagrin ni amertume, et le jour entier lui suffit à peine pour accomplir tout ce que sa belle âme lui suggère. Il médite, il contemple, il prie, il exhorte ; il se lève la nuit pour chanter les louanges du Seigneur et bénir son nom »

Pour Gerson, en effet, la solitude était son centre, et la contemplation, son élément. Comme l'oiseau qui décrit de longs circuits dans les airs et finit par fondre tout d'un coup au nid caché dont il fait son abri, Gerson, heureux d'avoir trouvé enfin ce nid caché de la colombe, après les pérégrinations et les tra-

borateurs de la Revue du Lyonnais . Lyon i838. — 11 existe sur le même sujet un travail publié par M. Breghot du Lut, dans le tome IX des Archives du Rhône ; un Mémoire sur le monastère des Gélestins de Lyon adressé par un religieux de cette maison au Père Menestrier, et conservé en manuscrit à la Bibliothèque de Lyon ; enfin Histoire et miracles de Notre-Dame des Bonnes-Nouvelles aux Gélestins de Lyon, par le R. P. Benoît Gonon, célestin. Lyon, i65g.

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vaux auxquels Dieu avait jeté sa vie, savourait son bonheur, aimait sa solitude. Il jouissait en paix, dit son frère, de la familiarité du Seigneur et de ses anges ; et ce n'est pas sans émotion que je lis dans Vlmitation : « Ne souhaitez d'être familier qu'avec Dieu et avec ses anges, et évitez d'être connu des hommes » (1. 1, ch. viii), ou bien : « Si un homme se sépare de ses amis et des personnes de sa connaissance, Dieu s'approchera de lui avec ses anges » (1. I, ch. xx). Il ne sortait de sa retraite que sur la demande expresse de l'archevêque. C'est ainsi que nous le trouvons en 1424 au synode de Lyon, où il fit aux ecclésiastiques et docteurs assemblés, un discours plein d'intérêt sur ces paroles de saint Mathieu : Redde qiiod debes.

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