‹ Jean GersonChapitre 39 sur 51 · SES ŒUVRES · texte numérisé non relu

SES ŒUVRES

Pourceuxquisont dans les larmesou dans la pauvreté.

Pour les malades

et ceux

qui sont tentés.

Pour les afflige's

et

les captifs.

Pournosennemis, pour les païens et les infidèles.

Gerson enseigne que la voie de l'oraison mène droit à la voie suivante, c'est-à-dire à la voie unitive, et se mêle souvent avec elle. II montre dans une courte paraphrase du Paier^ également présentée en tableau, comment l'âme s'élève de l'une à l'autre.

Pater noster

Qui es in cœlis

Sanctificetur nomen tuum

Adveniat regnum tuum

Fiat voluntas tua

sicut in cœlo

et in terra

Panem nostrum

quotidianum

da nobis hodie

Nous, I O ami orphelins < très sans Vous, ! ardent

Nous, I O vous, dépourvus \ hôte et exilés, / très doux

Nous qui I O saveur préférons jqui, sainteles choses J ment se de la terre, [ goûte

Nous qui marchons à( l'aventure,

O Roi

très auguste]

Nous, I O Maître rebelles, itrès prudent

Nous, mendiants,

iOnourricierl

plein Id'abondancei

Nous vous aimerons avec ardeur, de l'amour filial le plus parfait.

Vous habitez dans la demeure de nos cœurs aussi bien que dans le ciel.

Que votre nom nous devienne assez doux pour que nous méprisions tout le reste ici-bas.

Nous nous soumettons à votre gouvernement afin que la concupiscence ne règne pas sur nous.

Nous rendrons nos volontés conformes en tout à la vôtre.

Nous serons transformés en vous, et dans une pleine satisfaction, nous serons rassasiés.

Et dimitte nobis débita nostra, sicut et nos dimittimus debitoribus nostris

Et ne nos inducasi

in

tentationem

Sed libéra nos a malo

[O créancier) très

Vous nous recevrez comme des filsprodigues,

Nous,

pécheurs, ) . ",~" ] en pardonnant toutes nos

^ 1 généreux i ^ ^

' ° ' fautes.

Nous qui risquons dej succomber ,

Nous, si faibles,

O gardien

très

vigilant

Nous nous abriterons sous votre protection, afin que nos ennemis ne triomphent pas de nous.

Nous serons délivrés Par vous, \ de tout mésaccord entre Sauveur I l'âme et cette chair fraplein de j gile, et nous jouirons de force I vous dans une perpétuelle liberté.

Pendant le séjour de Gerson auprès de son frère, ce dernier écrivait de lui : « Il a composé des traités remarquables, et quand, tout récemment, il me les a communiqués, je les ai lus avec avidité et je me suis enivré de leur doctrine, comme on s'enivre d'un vin généreux. » Les nouveaux traités que le frère du chancelier signale comme a3'ant un mérite supérieur à celui des précédents écrits, ce peuvent être les opuscules dont nous avons parlé; ce peut être aussi autre chose.

Dans une préface au petit traité des études des moines, De studio monachorum, Gerson dit qu'il a formé le projet d'un livre écrit principalement en vue des religieux, et destiné surtout à combattre l'indifférence qui commençait à gagner les esprits. Car cette grande plaie des temps modernes, cette plaie imperceptible et malsaine, qui mène à la décomposition, à la ruine, sans fièvre, sans secousse, sans qu'on puisse se douter du danger ; cet ulcère qui ronge sourdement les âmes et les sociétés faisait, hélas ! pressentir ses ravages dès le quinzième siècle. Chose plus triste à dire, la clôture de certains monastères n'avait point été infranchissable pour le nouveau fléau, et les règles les meilleures n'avaient pas toujours pu lui opposer un obstacle. Je ne citerai qu'un exemple, mais je choisis le plus décisif dans la question qui nous occupe.

Toutes les pièces relatives à la dispersion des Célestins et à la suppression de leur ordre, laquelle eut lieu au xvni^ siècle, se

trouvent aux Archives de Lyon ; chacun peut aller les y étudier. On constatera que cette suppression est due uniquement au peu de ferveur et de régularité des religieux. On n'avait nul désordre, nul excès, nul scandale à leur reprocher, mais le bref pontifical de 1768 touchant la réforme des ordres, et la haute idée que conserve l'Eglise de la vie religieuse, mettaient en relief le peu d'austérité de leur vie. C'est une chose qui touche et qui attriste, de voir les moines, interrogés un à un par Mgr Malvin de Montazet, des moines irréprochables aux autres points de vue,

3 Délaye SCIty^f^ AUTRE FAÇADE DU COUVENT DES CÉLESTINS

avouer franchement « que la réforme qu'on leur propose dépasse leurs forces — qu'ils n'ont pas eu, en embrassant la vie monastique, une vocation aussi sublime — que la règle ne leur a jamais été présentée qu'avec les adoucissements alors en vigueur — J enfin que, ne pouvant changer entièrement ce genre de vie à leur âge, ils préfèrent être dispersés et vivre honorablement en prêtres séculiers sous la juridiction de Sa Grandeur. » L'ordre des Célestins avait donc conservé peu de temps sa ferveur primitive ; ou, peut-être même la maison de Lyon avait été fondée avec un esprit moins austère, une régularité moins stricte que la régularité et l'esprit dont le Moyen-Age avait reçu tant d'édification. Il est donc avéré que l'indifférence religieuse, plus grande, il est vrai, dans le monde, avait pénétré dans le cloître. Gerson l'avait compris. « Leur demande-t-on, dit-il, en parlant de ses contemporains, s'ils ont goûté combien le joug

du Seigneur est doux, combien il importe de l'adorer en esprit et en ve'rité, les uns ne répondent point ; les autres disent comme Pilate : Qu'est-ce que la vérité'? » Redonner aux masses l'élan et la piété qu'avaient paralysés, soit les raisonnements des scolastiques, soit le désordre et l'anarchie du schisme, avait été depuis trente ans, le but de ses écrits et de ses prédications. Il annonce dans la préface dont nous parlons, le projet de réveiller spécialement chez les religieux, la ferveur endormie.

« Chaque jour, dit-il, on soulève toutes sortes de questions sur la diversité des traditions humaines; et celles qui touchent aux intérêts de la conscience, à la paix de l'âme, aux progrès de la perfection, seraient plus utiles à résoudre. Voilà ce qui me fait réfléchir souvent, surtout quand je vois les religieux de notre temps servir Dieu dans la sécheresse d'esprit comme dans l'aridité d'un désert sans eau. Perdant ainsi l'intelligence vraie des choses, ils voient la matière partout, et l'esprit nulle part. A peine agissent-ils comme des êtres raisonnables dans la conduite de la vie, ce qui ne les empêche pas de se donner à euxmêmes une louange dangereuse, et leur fatuité est d'autant plus incurable qu'ils ne voient pas en quoi ils pèchent. Mais peutêtre reviendrai-je là-dessus si Dieu me le permet. »

Il y a donc là l'annonce d'un ouvrage adressé à des religieux, destiné aies guérir des vanités et des sécheresses de la science pour leur apprendre à faire prédominer l'amour sur la connaissance, le goût des choses divines sur leur définition, à servir Dieu, en un mot, en esprit et en vérité. Je rapproche de ce projet l'appréciation du frère de Gerson à propos d'écrits qu'il ne nomme pas, mais dont il signale l'excellence avec enthousiasme ; j'en rapproche la doctrine de Vlmitation tendant à nous faire devenir de tout petits enfants devant Dieu, nous enseignant à le servir dans la simplicité de notre cœur, nous exhortant à renoncer à tout ce qui est la nature pour laisser agir, parler, triompher la grâce seule, et je me demande si le projet énoncé par Gerson, le fait accompli, constaté par son frère, et le livre admirable connu de tout le monde, ne sont pas les trois termes d'une seule et même chose, d'un travail ébauché déjà en Autriche, achevé à Lyon; d'un travail dont le titre n'est peutêtre pas encore fixé d'une manière définitive, mais qui produit déjà des fruits de grâce dans les âmes.

La coïncidence matérielle est palpable. Mais combien, si le

fait est vrai, l'analogie morale nous apparaît plus belle encore ! Jésus-Christ, acclamé parle peuple, avait été reçu à Jérusalem en triomphe, avec des routes jonchées de verdure et de fleurs. Trois jours seulement s'étaient passés, un changement s'était opéré dans les esprits, et sa Passion et sa mort, accomplies au même lieu, avaient secoué la terre et voilé le soleil. Cependant le Testament divin sorti du cœur d'un Dieu crucifié, ce Testament, qu'on nomme l'Evangile, est un acte d'amour pour les hommes, la règle de la perfection tracée par la miséricorde. Imitateur du divin Maître, Gerson aussi avait vu se changer en temps de persécution les jours de son triomphe ; il avait été obligé de fuir comme un coupable ce même concile auquel il avait rendu tant de services. ^Imitation, ce livre le plus beau qui soit sorti des mains des hommes, fut très probablement aussi le testament de son cœur meurtri, mais doux et miséricordieux, se détournant enfin des hommes pour ne plus regarder que le ciel.

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